Jean Stem
On a comparé Steen à Hogarth. Il y a, en effet, quelque ressemblance entre eux ; mais l'analogie n'est que superficielle. Hogarth est toujours moral, quelque -sujet qu'il traite ; Steen ne l'est jamais. Hogarth, esprit autrement profond <jue Steen, a toujours la philosophie que celui-ci n'a pas ; mais en revanche Hogarth, malgré son génie d'observation comique, reste toujours prosaïque, tandisque l'esprit de poésie circule constamment dans les ruisseaux de Steen, quelque boueux qu'ils soient. Xon, Steen se rattache à une tout autre famille de talents, et quand nous les aurons nommés, le lecteur comprendra tout de suite pourquoi nous insistons sur le don poétique de ce peintre, et quelle est la nature de la poésie que présentent ses ouvrages. Ses vrais confrères dans les arts, c'est Callot, c'est Goya; dans la littérature ce sont les picaresques espagnols, et chose qui surprendra peut-être un peu, Hoffmann. Qu'il possède le même genre de verve cynique, le même comique débraillé, le même pittoresque sans scrupule que nous admirons chez les picaresques espagnols, cela n'a pas besoin d'être démontré après l'analyse que nous avons faite de quelques uns de ses tableaux. Ne tenez compte que de la ressemblance des formes, d'esprit et de talent, établissez la différence naturelle qui doit exister entre la chaude Espagne et la blafarde Hollande, et vous qui avez vu Steen, dites si jamais picaresque espagnol a mis plus de franchise dans l'expression de l'ignoble que n'en a mis le peintre dans la scène d'ivresse que l'on voit au musée Van der Hoop. Une campagnarde bestialement jolie est étendue ivre-morte sur le banc d'une échoppe ou d'un cabaret ; dans la même auge, tout près d'elle, un vieillard, vaincu par le même démon de l'orge et du houblon, est couché tout de son long. C'est le dernier degré de l'ignominie, mais toute la douceur du sommeil de l'ivresse est dans ce morceau de boue animée que les trompettes du jugement ne réveilleraient pas. — Emile Montegut.
FRENCII PROSE READER 45