Marseille
Après dix-neuf années d'absence, il m'a été donné de revoir dans notre pays une autre grande cité maritime. Par sa situation, l'étendue de ses rapports avec l'Orient, le caractère hardi et intelligent de son commerce, Marseille est le Liverpool de la Méditerranée ; elle a ce beau ciel qui manque à sa fière rivale du nord, cette mer bleue et solide à l'œil, cœruleum mare, qui enchantait les poètes latins, cette ceinture de roucasses blancs qui défendent ses côtes. La nature a tout fait pour la vieille cité phocéenne. Une active population à l'œil noir et intelligent emplit ses larges rues, ses allées de platanes, ses quais magnifiques. Depuis une vingtaine d'années, de grandes constructions maritimes ont été entreprises pour favoriser les progrès de la navigation et du commerce. Sans fermer le vieux port, dont le mérite est d'abriter admirablement les navires contre les coups de vent, on a ouvert le bassin de la Joliette, le bassin du Lazaret, le bassin d'Arenc, le bassin Napoléon, le bassin Impérial. A Dieu ne plaise que je conteste l'importance et l'utilité de ces ouvrages ; niais tout le monde se plaint et avec raison de ce que les travaux, au lieu de se porter vers les quartiers où ils sont le plus énergiquement réclamés par le vœu de la population, aient été distribués sur un autre point au gré du hasard, du caprice ou des influences administratives. Toute une partie de la ville a été complètement oubliée ou dédaignée ; c'est pourtant celle qui avait le plus besoin d'encouragement. Après avoir doté Marseille avec
son argent de bassins pour le mouillage des navires, l'idée vint un jour de lui construire des docks. Les magasins sont de grands et nobles bâtiments pourvus d'un outillage considérable ; mais que l'étranger pénètre dans l'intérieur, et il s'étonnera du vide qui règne sous ces voûtes de pierre. Où sont les marchandises 1 Les vastes salles, qui contiennent à peine quelques tonneaux de mélasse et quelques balles de coton, proclament assez que les docks ne répondent point encore aux habitudes et aux besoins du commerce marseillais. Avant de s'engager dans des dépenses de ce genre, les Anglais auraient au contraire commencé par s'assurer le concours de toutes les personnes intéressées au succès de l'entreprise. C'est surtout à l'intérieur de la ville que le génie des bouleversements et des reconstructions s'est donné carrière. De larges rues ont été ouvertes, des édifices se sont élevés au milieu des squares et des boulevards. Tout cela est très beau sans aucun doute ; mais tout cela a coûté fort cher. Sous prétexte d'embellir les villes, on les endette et on les ruine. — Alphonse Esquiros.