‹ A French prose readerChapitre 92 sur 108 · La Jô int <'oax · texte numérisé non relu

La Jô int <'oax

Margot, Margot, s'écriait-elle sans plus songer à adoucir l'éclat de sa voix, regarde et admire. Vois comme je grandis, vois comme je change, vois comme je deviens belle ! Donne-moi ton voile pour me faire une robe, vite, vite, il faut que je sois vêtue décemment, . . et puis il me manque encore quelque chose. . . . Mon éventail de plumes, où l'astu mis, malheureuse ! Ah ! je le tiens ! et mes gants blancs . . . vite donc ! mes gants parfumés ! mon collier est mal agrafé, rattache-le donc, maladroite ! 0 ciel ! il me manque mon bouquet de mariée : ... ne serait-il pas dans la cassette ? Regarde, retourneda. ... Je le tiens ! je le mets à ma ceinture, vois ! le prodige s'accomplit. Vénus n'est qu'une maritorne auprès de moi. C'est moi, moi la vraie Cythérée sortant des ondes sacrées. Il faut que je danse, j'ai «les crampes dans les mollets ; c'est la transformation qui s'opère. Oui, oui, la danse hâtera ma délivrance ! Je sens revenir la grâce incomparable de mes mouvements, et le feu de l'éternelle jeunesse me monte au cerveau ! Haptcha ! voilà que j'éternue ! haptcha ! haptcha !

En parlant ainsi, la reine Coax sautait et gambadait d'une manière frénétique ; mais, quoi qu'elle fît, elle restait grenouille, et l'horizon blanchissait. Elle riait, criait, pleurait, frappait le marbre du bassin avec ses pieds de derrière, jouait de l'éventail, étendait ses pattes de devant comme une danseuse de ballets, cambrait sa taille et roulait ses yeux comme ceux d'une aimée. Tout à coup Marguerite,

qui la contemplait avec frayeur, fut si frappée de l'extravagance de ses contorsions, qu'elle fut prise d'un fou rire et se laissa choir sur le gazon. Alors la grenouille entra dans une inexprimable colère. — Tais-toi, petite misérable, s'écria-t-elle, ton rire dérange mes conjurations. Tais-toi, ou je te châtierai comme tu le mérites !

— Mon Dieu! madame, pardonnez-moi, répondit Marguerite, c'est plus fort que moi. Vous êtes si drôle ! Tenez, il faut que je rie ou que je meure !

— Je ne puis te faire mourir, ce dont j'enrage, reprit Ranaïde en s'élançant sur elle et en lui passant une de ses pattes froides et gluantes sur la figure ; mais tu expieras les tourments que j'endure. Je voulais t'épargner, tu m'ôtes toute pitié, il faut en finir ! Je souffre trop ! Prends ma laideur et qu'elle soit ajoutée à la tienne, puisqu'en te mettant à ma place je dois être plus vite délivrée ! Tiens ! voilà le miroir, ris à présent, si tu as encore envie de rire !

Marguerite prit le miroir que lui tendait la fée et fit un cii d'horreur en se voyant sans cheveux, la figure verte et les yeux tout ronds. — Grenouille, grenouille ! s'écria-t-elle avec désespoir, je deviens grenouille, je suis grenouille ! c'en est fait ! — Et, jetant le miroir, elle bondit involontairement et plonga dans le bassin. — George Sand.

140 FRENCB PROSE READER.

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