‹ A French reader, based upon Passy-Rambeau's Chrestomathie française;Chapitre 52 sur 72 · Après la bataille · texte numérisé non relu

Après la bataille

Mon père, ce héros au sourire si doux,

Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous

Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,

20 Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,

Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit. Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit. C'était un Espagnol de l'armée en déroute Qui se traînait, sanglant, sur le bord de la route,

25 Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié,

Et qui disait: "A boire, à boire par pitié!"

Mon père, ému, tendit à son housard fidèle

Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,

Et dit : " Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé."

Tout à coup, au moment où le housard baissé 5

Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de

Maure, Saisit un pistolet qu'il étreignait encore, Et vise au front mon père, en criant : " Caramba !" Le coup passa si près que le chapeau tomba, 10

Et que le cheval fit un écart en arrière. " Donne-lui tout de même à boire", dit mon père.

Victor Hugo, La Légende des siècles, Paris, Hetzel.

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