L'UN OU L'AUTRE
Mais l'âme de chacun à partir était prête; Le nouveau condamné, sans même avoir frémi, Se levait, embrassait à la hâte un ami Et répondait: " Présent!" à l'appel sanguinaire. 5 Mourir était alors une chose ordinaire ; Et tous, les gens du peuple et les gens comme il
faut, Du même pas tranquille allaient à l'échafaud. Le girondin mourait comme le royaliste.
10 Or, un jour de ces temps affreux, l'homme à la liste, En faisant son appel dans le troupeau parqué, Venait de prononcer ce nom: " Charles Leguay!" Quand, parlant à la fois, deux voix lui répondirent ; Et du rang des captifs deux victimes sortirent.
15 L'homme éclata de rire en disant : " J'ai le choix."
L'un des deux prisonniers était un vieux bourgeois, Débris de quelque ancien parlement de province, En poudre, et qui gardait, sous son habit trop mince, 20 L'air digne et froid qu'avaient les députés du tiers ; L'autre, un jeune officier, au front calme, aux
yeux fiers, Très beau sous les haillons de son vieil uniforme.
L'homme à la liste, ayant poussé son rire énorme, 25 Reprit: "Vous avez donc tous deux le même
nom?" "Nous sommes prêts tous deux", fit le vieillard.
"Non, non",
Dit le greffier, "il faut s'expliquer, quand je parle."
Tous les deux se nommaient Leguay; tous les
deux, Charle; Tous les deux de la veille ils étaient condamnés. 5 Alors l'autre, roulant ses gros yeux avinés : " Du diable si je sais qui des deux je préfère! Citoyens, arrangez entre vous cette affaire, Mais sans perdre de temps, car Samson n'attend
pas. 10
Le jeune vint au vieux et lui parla tout bas; L'héroïque marché fut très court à débattre: "Marié, n'est-ce pas?" — "Oui." — "Combien d'enfants?" — " Quatre."
Le greffier répétait en riant: " Dépêchons!" 15
"C'est moi qui dois mourir", dit l'officier. "Marchons!"
François CoppÉe, Poésies, {Les récits et les élégies), Paris, Lemerre.