‹ A. L. BaryeChapitre 22 sur 76 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La Sculpture religieuse. — Interprétation moderne des traditions. — Le Baptême du Christ : le Christ, saint Jean et un ange (1841). — Le Calvaire de l'église Saint- Vincent-de-Paul : le Christ, Marie et saint Jean (i85e). — Tête et buste de Jésus crucifié ( 1 855).

Jeanne d’Arc écoutant ses voix nous fournit une transition naturelle pour passer des sujets historiques aux sujets religieux. A notre époque peu mystique et médiocrement orthodoxe il n’y a que deux manières de traiter les sujets religieux: s’inspirer des siècles de foi, renouer la tradition du moyen-âge, faire en plein xixe siècle de la sculpture archaïque et gothique, ou bien interroger l’éternel cœur humain, ouvrir la Bible comme on lit Homère, faire descendre le Christ, la Vierge et les saints du ciel sur la terre et interpréter librement le Nouveau Testament comme le plus grand des drames historiques et la plus touchante des épopées. Rude n’était pas un croyant, mais le mysticisme n’avait rien qui répugnât à sa vigoureuse nature et le Christ lui apparaissait surtout comme le grand émancipateur des pauvres et des déshérités. On connaît assez sa répugnance pour l’imitation et le pastiche: on peut être sûr d’avance qu’on le verra se servir des traditions sans s’y asservir et qu’il saura éviter toute accusation de plagiat et de reproduction servile. Pourtant les traditions enchaînent l’artiste, mais pas au point de l’enlever aux préoccupations de son temps, préoccupations surtout puissantes sur les républicains de 1848 : dans ce champ si longtemps moissonné de la sculpture religieuse il saura trouver à glaner. Surtout on peut être sûr qu’il abordera ces graves sujets avec un respect profond et une émotion sincère, et que sa foi, pour n’être ni littérale ni orthodoxe, ne lui donnera pas moins une réelle originalité de bon aloi. Ce n’est pas Rude qui transformera la sculpture religieuse en études de torses ou de têtes d’expression : à la plus savante anatomie il joindra toujours la profondeur d’un sentiment qui est peut-être plus humain que religieux et divin, mais qui ne nous touche que davantage. Encore faut-il distinguer et insister : Rude est déiste et ne remplace pas Dieu par le divin comme les raffinés d’aujourd’hui. Tel est son tempérament intellectuel qu’il

serait plutôt porté à l’anthropomorphisme qu'au panthéisme : comme homme et comme sculpteur, le vague lui répugne. Il se soucie fort peu de l’exégèse et de la critique anti-religieuse et sceptique : le scepticisme n’avait pas de prise sur cette âme saine et forte et, dans le sens purement humain du mot, il est un croyant. Peut-être est-il impossible de caractériser nettement cet état d’âme : le lecteur comprendra ce que nous voulons dire s’il relit cet étrange passage du discours prononcé par Noisot à l’inauguration de la statue de Napoléon: « Après cinq ans de martyre, un jour le Christ moderne se sentant plus mal dit à Marchand : Console-toi : ton exil touche à sa fin ; tu reverras la patrie, toi ! tu verras la France! Eh bien! crois-moi, achète un coin de terre en Bourgogne; c’est la patrie des braves; j’y suis aimé ; on t’y aimera à cause de moi ! » Voilà le ton : Napoléon eût peut-être mis aux arrêts l’officier qui l'eût appelé Christ moderne. Mais cette expression, dans la bouche de Noisot, est une véritable révélation : il fallait évidemment qu’il eût du Christ la plus haute idée pour qu’il employât ce nom dans l’éloge hyperbolique de son idole. Nous sommes au temps où le clergé bénissait solennellement les arbres de la Liberté plantés par la République. Ni Rude ni Noisot n’étaient assurément de grands théologiens, et Rude particulièrement avait surtout entendu, en fait de sermons et d’exhortations religieuses, les homélies que le citoyen Gabet, prédicateur municipal et révolutionnaire, prononçait en 1792 à l’église Saint-Michel, à Dijon: n’importe; il n’y a rien d’excessif ni de paradoxal à affirmer que les belles légendes et les drames sublimes du christianisme agissaient puissamment sur son âme de poète et qu’il n’abaissait pas outre mesure son Golgotha pour le mettre de plain-pied avec l’Olympe. Que le lecteur veuille bien se rappeler le Panthéon de Chenavard : il comprendra le caractère éclectique de l’époque.

Aussi voyez comme il y a loin de la Vierge immaculée , oeuvre profane et sans grand caractère, au Baptême du Christ et au Calvaire: la distance est celle qui sépare l’habile ouvrier de l’artiste qui sent et qui pense, le Mercure , du Départ. Le Baptême du Christ est malheureusement très mal placé et mal éclairé dans la chapelle des fonts baptismaux de la Madeleine, où il est impossible de le voir sous toutes ses faces, et même de le bien voir de face. La maquette en plâtre de l’église de Villed’Avray en donne une idée tout autrement nette et complète qùe le marbre. Le Christ est debout, les pieds dans l’eau du Jourdain, les

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