FRANCE. — SCULPTEURS. FRANÇOIS RUDE
98 LES ARTISTES CÉLÈBRES
bronze : on ne trouve pas les Dialogues de Platon dans les bibliothèques de chemins de fer.
Beaucoup de critiques s’étonnent de voir la vie artistique de Rude scindée si profondément entre l’inspiration toute moderne du Départ et l’admiration passionnée de l’antiquité qui donna naissance à ces œuvres mythologiques auxquelles Rude revient par une sorte de prédilection dès qu’il peut choisir librement son sujet. Un peu de psychologie eût atténué ou mitigé leur étonnement : est-ce que le fils du poêlier, le démocrate renforcé, devait à toute force ne traiter que des sujets populaires et ne traduire en marbre ou en bronze que des traits plébéiens, la force et non la grâce? C’est plutôt le contraire qui serait vrai, par la loi des contrastes : Rude aimera toujours passionnément les élégances et les grâces aristocratiques, pourvu qu’on entende bien ce mot et qu’on cherche l’aristocratie là seulement où dans nos sociétés démocratiques elle se trouve encore dans toute sa fleur, chez la femme et l’enfant. N’avez-vous pas remarqué que bien des artistes modernes, bien des sculpteurs surtout, sont fils d’artisans : Prud’hon d’un maçon, David d’un modeste sculpteur sur bois, Lemot et Simart de menuisiers, Foyatier d’un tisserand? La loi des contrastes se vérifie : Béranger ne savait ni le grec ni le latin, mais il pouvait dire de lui avec une parfaite vérité et on pourrait dire de Rude : « Oui, je suis Grec, Pythagore a raison. — J’ai, sur l’Hymette, éveillé les abeilles. » Quand le jeune forgeron revenait au logis la tête pleine des gracieuses légendes mythologiques auxquelles Devosge l’initiait, j’imagine que Vénus et Psyché devaient lui sembler plus belles encore évoquées dans cette atmosphère de limaille et de fumée. Le poète et le psychologue ne songent point à s’étonner que le ver de terre soit amoureux de l’étoile. D’ailleurs, il y a plus loin de la politesse maniérée de nos salons à « l’aimable simplicité -du monde naissant » que de l’atelier à l’Olympe : si Rude avait tout à apprendre, du moins avait-il peu à oublier, avantage plus rare et plus précieux qu’on ne croit communément; ce monde nouveau de l’antiquité subitement révélé a sa jeune intelligence l’enchanta et, pour toujours, le captiva et le conquit.
J’aime à me représenter le vieux sculpteur travaillant au groupe d’Hébé, dans cet atelier de la rue d’Enfer dont j’ai vu disparaître les derniers débris pour faire place à une maison de rapport à huit étages : le cep de vigne qui donnait de la verdure à la cour, et que Rude appelait
sa « petite Bourgogne », traînait à terre couvert de plâtre, épargne cependant par les ouvriers aussi longtemps qu’il fut possible. Tout devait
HÉBÉ JOUANT AVEC l’aIGLE DE JUPITER.
(Musée de Dijon.)
l’enchanter et le rajeunir dans cette œuvre dont il voulait faire, disait-il, son « testament artistique » : le sujet, car il l’avait choisi librement, et
LES ARTISTES CÉLÈBRES
n’ayant pas encore exécuté en marbre une figure de femme nue, il trouvait à son travail tout l’attrait de la nouveauté ; les circonstances de la commande étaient aussi bien faites pour le toucher, c’étaient ses compatriotes, désireux d’avoir une œuvre de sa main, qui lui avaient demandé ce groupe quelque temps après l’inauguration du Napoléon et le banquet de la salle de Flore; il pensait sans doute qu 'Hébé, sous le plafond peint par Prud’hon au musée de Dijon, serait un nouveau témoignage de gratitude à l’Ecole des Beaux-Arts et à son fondateur. Nous ne chercherons pas dans YHébé la même profondeur de pensée que dans Y Amour : c’est un groupe d’un caractère surtout décoratif et nous serions fâché que le Socrate bourguignon pût dire comme l’autre, mais en désapprouvant : « Que de choses on me fait dire auxquelles je n’ai même pas pensé! » Hébé est une déesse maigre, comme Y Amour est un dieu maigre : Rude définissait l'homme un squelette dont les muscles sont l’ornement. Il méprisait les chairs et trouvait tant de beauté dans la charpente humaine, il avait tant à cœur d’éviter les grâces équivoques qu’il faisait volontiers saillir cette charpente ou du moins la laissait deviner sous la transparence des chairs. Pas n’est besoin de songer aux antiques cosmogonies et aux profondes rêveries philosophiques pour comprendre Hébé : c’est la Jeunesse, déesse charmante, svelte, coquette, jouant gracieusement avec l'aigle de Jupiter, — surtout plus innocemment que Léda avec le cygne; d’une main élevée au-dessus de sa tête, elle éloigne autant qu’elle peut la coupe qui donne l’oubli et l’ivresse, tandis que de l’autre elle s’efforce d’écarter l’oiseau trop entreprenant qui l’enveloppe de ses ailes. La légère draperie qui a glissé dans la lutte laisse la déesse complètement nue et ne couvre plus qu’à demi la jambe gauche. Sur le socle, Rude a écrit les noms des poètes qui l’ont inspiré. Un ancien élève de Rude, sculpteur de grand talent, m’a raconté que la tête et les épaules éY Hébé sont celles d’une belle jeune fille du quartier qui passait souvent accompagnée de sa mère devant l’atelier de Rude : tel était le bon renom du maître et de l’atelier que la mère consentit à ce que sa fille donnât au vieux sculpteur quelques séances, quoiqu’elles ne fussent ni l’une ni l’autre du monde qui fournit ordinairement des modèles aux artistes. Ajoutons que YHébé vaut surtout par l’infinie délicatesse du travail, délicatesse dont la meilleure reproduction en bronze ne peut donner qu’une faible idée.