Voy. chap. Il I
LES ARTISTES CÉLÉBRÉS
leur être utiles, il ne saurait guère en user en leur faveur, étranger qu’il était à toutes les coteries administratives ou académiques; puis comme membre d’un jury, sa probité sévère, un peu farouche, lui interdisait toujours de favoriser ses propres élèves, voire de les défendre avec cette véhémence qu’une stricte et impartiale justice interdirait peut-être, mais que l’usage tolère ou plutôt exige pour rétablir l’équilibre menacé parles prétentions rivales; enfin son enseignement serait une nouveauté, presque un scandale, puisqu’il débuterait par cette déclaration : « Passezvous de maîtres, émancipez-vous, habituez-vous à une complète indépendance d’esprit. » Les élèves de David mirent une insistance si honorable à ne pas vouloir d’autre maître que Rude qu’il céda ; ce nouvel enseignement dura dix ans et laissa dans la sculpture française des traces ineffaçables. Rude n’avait pas changé de méthode et, pour bien des détails, nous n’avons qu’à renvoyer le lecteur à ce qui a été dit précédemment de l’atelier des Lorraines.
Pour bien comprendre cet enseignement, il faut chercher d’abord quelle est la qualité maîtresse, la faculté dominante du maître. Les critiques l’ont tout d’abord reconnue, c’est le mouvement , mais ils ont peutêtre trop négligé d’en rechercher les sources profondes. Ces sources sont au nombre de deux : les impressions d’enfance et les lectures favorites du sculpteur, celles-ci déterminées par une nature individuelle décidément éprise de tout ce qui est force et mouvement. Il naît dans un quartier populaire ; son enfance est bercée par le bruit des foules; il est soldat dès qu’il sait marcher ; il a l’enthousiasme facile, soit qu’il entende, à l’église Saint-Michel transformée en temple du patriotisme, les discours enflammés d’un patriote de 1793, soit qu’il assiste à une distribution de prix où l’orateur célèbre la gloire de l’art ; Bourguignon, c’est-à-dire deux fois Français, il frémit de toutes ses fibres plébéiennes quand la frontière est menacée et s’exalte d’un noble orgueil au bruit des victoires des armées révolutionnaires ou impériales. Il adorera toujours les panaches, les Itères attitudes, en un mot le mouvement, soit qu’il fasse envoler Mercure dans les airs, soit qu’il précipite au devant des bataillons sa fougueuse Marseillaise , soit qu’il montre Jeanne d’Arc se jetant sur ses armes ou le bras de Ney brandissant un sabre à la tête des régiments électrisés. Que dis-je ? s’il représente un savant, le fondateur de l’Ecole polytechnique, Gaspard Monge, c’est encore le mouvement qu’il s’efforcera d’exprimer: il le montrera dessinant dans l’air avec ses doigts les