LION AU REPOS
Palais des Tuileries, guichet du' pavillon de Flore, côté du quai.
LES ARTISTES CÉLÈBRES
lynx; et encore une série d’aquarelles. Barye n’eut pas de médaille, comme bien on le pense, pour ces petites merveilles, si variées d’expression, depuis la tendresse et la pitié dans la gazelle, jusqu’à la puissance dans l’éléphant, en passant par la plus fine ironie, avec son ours si grognon et si goulu. Non seulement on lui donna cette marque d’hostile indifférence, mais encore on laissa s’établir une confusion avec les ouvrages d’un rival ridicule.
« Les bronzes envoyés par M. Barye, écrivait Gustave Planche, nous ont montré, sous une forme plus exquise, les groupes d’animaux du Salon dernier. Le bronze est décidément ce qui convient le mieux à la manière de cet artiste... Il faut le dire, à la honte du public, et moi-meme qui n’en puis douter, je rougis en l’avouant, il y a parmi les curieux une insouciance si profonde que j’ai entendu confondre avec les admirables ouvrages de Barye, des masses sans forme, sans ligne, sans individualité devinable, signées du nom de M. Fratin. »
Il y avait de quoi concevoir de l’amertume, quand on est Barye, de se voir opposer Fratin. Soyez sûrs que si le public s’y trompait par ignorance, les académiciens ne manquaient pas de tomber dans la même erreur par malignité.
Barye, déjà rebuté, sembla dès lors s’éloigner des expositions, comme il avait dans sa jeunesse été amené à abandonner les concours officiels. Cependant, il envoya au Salon de 1 8 3 5 un morceau, un Tigre , qui fut exécuté en pierre, et qui est maintenant à Lyon. En 1 836, il exposa encore une de ses plus belles œuvres, l’admirable Lion ait repos; et aussi une série de petits bronzes. Cette fois le jury les refusa en bloc, sous le même prétexte, déjà ridicule quand il s’agissait du surtout, que ce n’était pas de la sculpture, mais de l’orfèvrerie.
L’insulte était trop vive, l’hostilité trop évidente. Barye, profondément blessé, cessa de prendre part aux Salons pendant de longues années; il n’y reparut qu’en i85o, mais avec un éclat exceptionnel. Dorénavant, il voulait produire chez lui, vendre lui-même, être en communication directe avec la partie du public assez intelligente pour se passer de la main indicatrice des jurys : « C’est ici qu’est le grand art! » Quelle série d’œuvres et de chefs-d’œuvre devait sortir de cette féconde retraite, c’est ce que nous verrons plus loin dans notre examen détaillé. Pour le moment nous poursuivons, dans sa cruelle simplicité, l’énumération des faits biographiques.
ANTOINE-LOUIS B A R Y E
Absorbé par son rêve d’indépendance et ses méditations d’art, Barye allait s’engager dans une des plus désastreuses aventures de sa vie. Ne voulant pas courir la commande et résolu à n’accepter les faveurs officielles que si elles venaient le chercher, il entreprit de faire ce que l’on appela dédaigneusement « du commerce », ce que pourtant les grands artistes des temps passés ne songèrent pas à trouver déshonorant. Si leurs contemporains l’avaient voulu, ils auraient pu aussi bien traiter les Cellini, les Palissy, de commerçants et de boutiquiers. S’il prenait fantaisie à un peintre de fabriquer lui-même ses couleurs et ses pinceaux, de tendre ses toiles sur les châssis, enfin de toujours vendre ses tableaux sans jamais recourir au marchand, songerait-on à dire qu’il fait du commerce? Pourquoi adresserait-on le reproche au sculpteur qui veut être son propre praticien, son fondeur et son marchand ? A plus forte raison quand il s’agit de cet art intime destiné, non pas à orner les édifices ou les promenades, mais sous la forme d’objets de petite dimension, à trouver sa place dans nos appartements, à élever notre vie de tous les jours. Par une singulière inconséquence, les mêmes gens qui accorderaient facilement (et nous ne voulons pas dire sans raison) le nom d’artiste à un tapissier ou à un ébéniste, croient flétrir un statuaire du nom de commerçant, parce qu’il entre lui-même dans tous les détails de l’exécution et du placement de. ses ouvrages.
Il ne s’agissait pas, qu’on le comprenne bien, pour Barye, d’une simple question d’intérêt quand il se mit à la tête d’une fonderie. Une plus haute pensée le guidait. Pensée de conscience et d’honnêteté artistique. Puisqu’on réduisait sa puissante création à se disperser en miettes, au lieu de lui donner la pâture à laquelle elle avait droit, grands travaux de décoration, monuments pour les places publiques, il fallait bien chercher d’autres moyens de vivre et de produire.
Un habile homme, dans ce cas, n’est pas embarrassé. Il s’entend avec un habile éditeur. On lance habilement une affaire, et la « marchandise » s’enlève par douzaines, à la façon des petits pâtés : on a à peu près le poids; certains acheteurs sont plus ou moins bien servis, c’est une affaire de hasard et tout se compense. La droiture de Barye ne se serait pas accommodée d’une pareille combinaison. Plus il se mettait en rapport avec le public, plus il voulait ne lui laisser acquérir que des morceaux irréprochables. Constamment hanté par le désir de ne voir sortir de ses mains et de signer de son nom que des épreuves parfaites, il se décidait
LES ARTISTES CELEBRES
à mettre en pratique lui-même les profondes études qu'il avait faites des procédés techniques de la fonte et de la ciselure. Nous donnerons dans un autre chapitre des indications sur ce beau souci de la technique. Pour le moment nous expliquons seulement comment l’artiste trouvait dans sa conscience même la cause de sa ruine.
Ce commerçant entendait si bien le commerce, qu'il ne cherchait aucun des moyens de publicité familiers au boutiquier le plus obscur. Il attendait, en toute naïveté, qu’on eût l’idée de venir acheter chez lui de belles choses. Ses catalogues sont là pour attester les dérisoires bénéfices qu'il en tirait. Aucuns frais n’étaient ménagés par lui pour ses recherches. Quant aux combinaisons financières qui lui avaient permis de s’établir, il les avait acceptées en si habile commerçant que voici ce qui lui arrivait: Les bailleurs de fonds, impatientés de voir réaliser aussi peu de bénéfices, exigeaient un remboursement complet, d’autant plus que la révolution de 1848 venait donner des inquiétudes pour le succès des affaires. Barye se trouvait dans l’impossibilité de payer. Avec la dernière rigueur, ses capitalistes le poursuivaient pour la somme de trente-six mille francs. Faute d’argent, ils étaient légalement autorisés à faire main basse sur tous ses modèles, et l’infortuné artiste se voyait, la cinquantaine passée, plus ruiné, plus dépourvu, plus désespéré qu’au début même de sa carrière.
Nous ne voudrions pas dire de quelles douleurs domestiques ces épreuves matérielles se compliquaient. Une des moindres était la perte d’une fille. Mais ici, la critique est tenue à des discrétions infinies. Il y a des choses qu’elle est forcée de savoir pour comprendre un caractère, et qu’elle doit se garder de divulguer pour satisfaire de simples curiosités. C’est la seule allusion que nous ferons dans le cours de cette étude aux chagrins privés qui abreuvèrent sans relâche ce grand artiste et cet esprit élevé. Nous avons voulu qu’elle fût une explication voilée, nécessaire pourtant, de la croissante amertume, de l’impénétrabilité systématique, de l’isolement volontaire, qui éloignèrent de lui les sympathies superficielles, mais qui sont plutôt pour nous des raisons de l'en aimer davantage.
Ce n’est que vers 1867 que Barye, parvenu enfin à une gloire indiscutée, et ayant rencontré sinon la fortune, du moins une plus grande aisance, acheva de se libérer vis-à-vis de ses créanciers, et put rentrer en possession de tous ses modèles. De quelles sourdes colères ne dut-il pas,