SUR LA TOMBE
mon ami, dans la tombe où Ton vient de te descendre, reçois de ceux qui t'ont tant aimé et qui seuls restent autour de ton cercueil, le dernier, le suprême adieu. On a célébré ta gloire tçut à l'heure, on a exalté ton patriotisme, ton éloquence sans rivale, ton âme ardente et ton infatigable pensée, l'existence de la République et Thonneur de la Patrie sauvés par ton génie ; on a dit tes rêves d*avenir, tes espérances invincibles, et la plaie saignante de la France ouverte dans ton propre cœur ; et pendant ce temps, devant ton cercueil triomphal couvert du drapeau tricolore, les citoyens défilaient par centaines de mille, Paris faisait silence, et la France entière pleurait.
Mais tout cela ne peut nous suffire, à nous qui ne te pleurons pas seulement comme républicains et comme Français. Il faut que nous disions à nbtre tour ce que tu étais pour les amis de chaque jour, et ta bonté charmante qui n'eut point de pareille, et ton indulgence, et ta grâce séductrice, et ton inal-
térable belle humeur, et l'ardeur entraînante de tes expansions amicales et joyeuses, et cette exubérance de vie dont la mort s*est si cruellement vengée. Où sont maintenant ton bon sourire, ta main affectueuse, ton regard si doux, ton rire si franc? Comme tu nous tenais tous, et comme nous étions heureux d'être à toi! Pour moi, depuis douze ans, pas une pensée, pas une action, pas une œuvre, que je ne t'aie d'abord soumise, pour laquelle je n'aie eu recours à toi ! Être approuvé de toi, o/était ma meilleure récompense! Et que de sûreté dans la critique ! quelle bienveillance dans le conseil I de quelle main délicate et redoutant de blesser, à la fois tu touchais le mal et présentais le remède ! Si, comme on Ta tant répété, ceux-là mêmes qui ne t'ont approché qu'une fois ont été séduits et captivés, que devionsnous sentir, nous, dont la pensée ne te quittait point 1 Quel désastre de voir ainsi se creuser, au milieu de notre vie, cette immense lacune I Car nul d'entre nous, peut-être, n'avait mesuré la place que tu tenais dans notre existence. De quel côté nous tourner désormais, où nous ne rencontrions le vide ? Pour moi, je me sens comme un enfant isolé.
Sans doute le sentiment du devoir nous rendra le courage ; mais la part de notre force qui venait de toi, qui nous la fera retrouver? Quand est mort mon autre maître, Claude Bernard, tu as dit : « La lumière qui vient de s'éteindre ne sera pas remplacée ». Que dire de toi, de la lumière de ton esprit, de la chaleur de ton cœur ? Car c'est ce cœur que nous aimions surtout. C'est par lui que tu nous