LE SOUVENIR DE GAMBETTA
Ceux-là se trompent qui disent la démocratie oublieuse et ingrate. Cette décourageante formule est heureusement fausse. Je viens d'en recueillir, pendant une récente excursion dans le sud-est de la France, les preuves les plus certaines et les plus émouvantes.
Je puis affirmer, en effet, que dans toutes les contrées que j'ai visitées, le souvenir de Gambetta est aussi vivant qu^au lendemain de ses voyages triomphaux de 1872 et 1878. Partout on me racontait ce
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qui s*était fait, ce qu'il avait dit à son passage. On me montrait les gares où il avait dû descendre pour répondre, par quelques paroles affectueuses, aux populations enthousiastes. l>es inconnus venaient me serrer la main et me disaient : € J'ai eu l'honneur de saluer le grand patriote. > A Grenoble, j'ai entendu crier, sous la porte Randon : « Vive Gambetta 1 3» A Saint-Étienne, le président du Cercle démocratique m'a présenté avec émotion la bannière qu'il avait portée aux funérailles de Gambetla. Nulle part on n'a cru — et combien on avait raison ! — me faire plus d'honneur et m'aller plus directement au cœur, qu'en m'appelant l'ami, le compagnon, le collaborateur du grand citoyen. Son nom, prononcé dans les salles de théâtre, d'école ou de banquet, soulevait des tonnerres d'applaudissements.
J'affirme qu'il n'aurait pas été prudent de rééditer devant les assemblées auxquelles j'ai assisté, les calomnies sous lesquelles on a essayé de l'accabler. Et je ne parle pas seulement de celles qui sont une honte pour qui les profère, mais de cette grotesque et coupable accusation de dictature qui, à certain moment, tant était grande l'audace des accusateurs, a troublé de très honnêtes esprits.
Les grossières inventions des pêcheurs en eau trouble pour qui toute la politique était de « tomber Gambetta, » n'ont pris aucun crédit chez ces sages et énergiques populations. Elles voient toujours Gambetta tel qu'elles l'acclamaient dans cette féerique descente du Rhône en 1872, avec les bateaux pavoises, les populations échelonnées sur les rives.
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les fanfares, les drapeaux, et l'éloquente voix de Madier-Montjau saluant celui dont on résumait la vie dans cette forjnule magnifique : « Il a sauvé l'honneur de la Patrie et l'existence de la République ! »
Un tel spectacle console, réconforte et encourage. Il porte en outre avec lui plus d'un enseignement.
Si la démocratie militante — ces nouvelles couches sociales dont, à Grenoble, en 1872, il annonçait l'arrivée aux affaires publiques — a gardé de Gambetta cet ardent souvenir, c'est à coup sûr à cause des immenses services que lui avait permis de rendre son incomparable talent. Mais, c'est encore, c'est surtout peut-être — j'ai eu sur ceci les plus curieuses confidences et les plus touchantes démonstrations, — à cause du grand cœur qui battait à l'unisson du sien, dont les chaudes expansions répondaient à ses justes désirs, et traduisaient ses généreuses passions.
Elle lui savait gré, en outre, de n'avoir jamais acheté par quelque faiblesse, par quelque flatterie, cette popularité unique. Elle aimait à lui entendre parler des devoirs civiques plus encore que des droits, Elle lui était reconnaissante de ce qu'il n'hésitait pas, en maintes questions où la passion est mauvaise conseillère, à lui dire, quelquefois durement, où était la vérité. Cette grande honnêteté d\in des démocrates qui ont le plus méprisé les démagogues, était profondément appréciée de la démocratie, à qui répugnent également les maîtres et les valets.
Je dis qTi*il y a là un grand enseignement et un grand encouragement. S'il a fallu Tardent génie de Gambetta pour accomplir son œuvre immense, il suffit de la sincérité pour aller au cœur de la Nation. Et ceci est à la portée de tout le monde.
(24 octobre 1883.)