‹ A la bonne franquetteChapitre 4 sur 15 · ROSETTE EN PARADIS · texte numérisé non relu

ROSETTE EN PARADIS

A peine il entend ce mot malsonnant, Tout le Paradis sort en bourdonnant Comme, autour des treilles, Un essaim d'abeilles.

Voici saint Maurice en soldat romain;

Le grand saint Joseph, un lis à la main; Sainte Perpétue Tout de blanc vêtue.

Voici saint Antoine, avec son cochon; Saint Roch et son chien, un parfait bichon;

Saint Vincent, insigne

Patron de la vigne ;

Et puis saint Jérôme et saint Augustin Qui savaient très bien écrire en latin ;

Le bon saint Grégoire

Qui préférait boire ;

lOO A LA BONNE FRANQUETTE

Saint Éloi, ministre et grand forgeron;

Saint D en is-d es-Champs, bonhomme tout rond,

Qui comble de graisse

Les chapons de Bresse;

Saint Loup, saint Maclou, saint Cloud, saint Crépin, Bruno le Chartreux, Tévêque Turpin,

Qui tint la campagne

Avec Charlemagne;

Enfin sainte Ursule et monsieur Renan.

Et derrière vont, trottant, trottinant.

Onze mille vierges

Qui portent des cierges.

ce Ciel ! Qu'ai-je entendu ?

Dit sœur Cunégonde; C'est la fin du monde.

Et tout est perdu !

ROSETTE EN PARADIS lOI

— Mon Dieu, quelle affaire!

Répond frère Jean.

Que c'est affligeant!

Que va-t-on nous faire?

— Notre-Dame, à nous !

Soyez-nous propice! »

Et voilà Sulpice

Qui tombe à genoux.

Mais, quand les apôtres Clameraient en chœur.

Rosette a du cœur; Elle en a vu d'autres.

Elle fait trois pas, Le poing sur les hanches.

Et ces barbes blanches Ne la troublent pas.

« La bonne folie I Habitants des cieux.

Voyez donc mes yeux ; Je suis très jolie.

Pourquoi ces nez longs Et ces faces mornes ?

Je n'ai pas de cornes Sous mes cheveux blonds.

Je sens la framboise

Et non le roussi;

Je n'ai pas souci

De vous chercher noise.

Chez vous c'est parfait, Bien qu'un peu rocaille, Et votre Versaille Est d'un bel effet.

Le logis, la table, Tout est fort plaisant, Tout est reluisant.

Tout est confortable.

Je ne dis pas non.

Et c'est peint à fresque, Et cela vaut presque Le Grand-Trianon.

ROSETTE EN PARADIS lO^

Surtout VOS portiques Sont du meilleur goût.

Hélas! voilà tout.

Et puis quels cantiques !

Toujours du plain-chant, Du soir à l'aurore...

En latin encore, Ce n'est pas méchant.

Bast! Laissez-moi dire, Brebis du bon Dieu ; Attendez un peu.

Vous allez bien rire.

Yvette a son prix, Paulus est fort tendre.

Je veux vous apprendre Les airs de Paris.

Mille fariboles Que nous connaissons.

Un tas de chansons Folles, folles, folles... »

C'est ainsi, m'a-t-on dit, que la belle parla;

Mais le ciel n'entend pas de cette oreille-là.

Scandale énorme ! Autour de Rosette impassible

Un cercle s'est formé. « Seigneur, est-ce possible !

Encor ce Lucifer qui nous veut abuser;

Vite, vite l'eau sainte ! Il faut l'exorciser. »

Et pour la voir de près on se heurte, on se pousse.

Aux premiers rangs, pourtant, un vieux saint d'humeur douce

Murmure : « Laissez-la, soyons plus complaisants :

Voyez comme c'est jeune, elle n'a pas seize ans. »

Mais la troupe céleste : « Oh ! la dévergondée,

Qui ne connaît ni Dieu ni diable! A-t-on idée

D'une chose pareille! Est-ce que par hasard

On recrute à présent les saints à l'Alcazar!

L'avez-vous entendue avec notre concierge?

Elle croit, j'imagine, être dans une auberge. »

Et Rosette, très digne en son petit complet,

Dit : « C'est beaucoup de bruit pour un pauvre couplet.

Que de propos en l'air, que de billevesées!

Vous n'avez donc jamais vu les Champs-Elysées?

ROSETTE EN PARADIS lOj'

Ah I vraiment, c'est trop fort. Vous ne connaissez donc

Ni Rueil, ni Chatou, ni le bois de Meudon?

Vous n'avez jamais fait Tombre d'une fredaine,

Vous ne savez pas l'air de la Briguedondaine,

Vous ne riez jamais! Je vous plains, bonnes gens;

Vous en seriez meilleurs et bien plus indulgents. »

Grand haro pour le coup ! On crie, on s'égosille :

— a Enlevez la sorcière. — A la porte, la fille! »

Quand, tout à coup, chacun reste le bec dans l'eau.

C'est le Père Éternel, c'est le Bon Dieu. Tableau.

Comme un pâtre appuyé sur son bâton d'érable

Il entre, caressant sa barbe vénérable.

Et dans les plis royaux de son long manteau bleu

Frissonne un soleil d'or. Intimidée un peu,

Rosette gentiment a fait la révérence.

Et lui : a Mes chers amis, cette enfant vient de France.

Vous n'y comprenez rien, je n'en suis pas surpris.

Nous n'avons pas ici grand monde de Paris.

Mais quoi I le cœur est bon si la tête est légère ;

Saint Pierre, en ton bercail reçois cette bergère;

Elle a l'éclat de rire et le parler joyeux.

Ouvre : pour cette fois nous fermerons les yeux. »

Et c'est ainsi que Rosette Devint sainte en Paradis, Et c'est ainsi que Rosette A cessé d'être grisette.

Adieu les belles manières Qu'on avait au temps jadis, Adieu les belles manières En usage au pont d'Asnières !

A côté de Madeleine

Elle est assise au lutrin,

A côté de Madeleine

Elle chante à perdre haleine,

Et dans ses mains paresseuses Fleurit un beau romarin, Et dans ses mains paresseuses On voit des roses mousseuses.

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