‹ A la brunante [microforme]Chapitre 16 sur 50 · LE PETIT CYPRIEN · texte numérisé non relu

LE PETIT CYPRIEN

Il est bon de vous dire que le petit Cyprien Roussi n'avait pas fait ses Pâques depuis six ans et onze mois.

La septième année approchait tout. doucement ; et, comme c'était l’époque où ‘es gens placés en aussi

triste cas se transformaient en loups-garous, les commères du village de la bonne Sainte Anne du Nord s’en donnaient à cœur-joie sur le compte du malheureux.

—— Rira bien qui rira le dernier, disait dévotement la veuve Demers. Quand il sera obligé de courir les clos, et cela pendant des nuits entières, sans pouvoir se reposer, il aura le temps de songer aux remords que laissent toujours les fêtes et les impiétés.

—— Courir les clos! ça c’est trop sûr pour lui, reprenait non moins pieusement mademoiselle Angélique Dessaint, vieille fille de quarante-huit ans ; mais peut-on,savoir au moins ce qu’il deviendra, ce pauvre Cyprien? J'ai ouï dire qu’un loup-garou pouvait être ours, chatte, chien, cheval, bœuf, crapaud. Ça dépend, paraît-il, de l'esprit malin qui lui est passé par le corps; et, tenez, si vous me promettiez de ne pas souffler mot, je dirais bien quelque chose, moi. ...

— Ah! jour de Dieu, bavarder! jamais de la vie, affirma hardiment la mère Gariépy, qui tricotait dans son coin. C’est bon pour la femme du marchand, qui est riche et n’a que cela à faire. Parlez, parlez toujours, mademoiselle Angélique.

— Eh! bien, puisque vous le voulez, je vous avouerai que j'ai dans mon poulailler une petite poule noire qui me donne bien du fil à retordre. Elle ne se juche jamais avec les autres, caquète rarement et ne pondrait pas pour tout le blé que le bonhomme

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Pierriche récolte le dimanche. Parfois, il me prend des envies de la saigner ; il me semble qu’il doit y avoir quelque chose de louche là-dessous.

— Mais, saignez-la, Angélique ; saignez-la, interrompit la veuve Demers. Qui sait? en la piquant du bout d’un couteau, peut-être délivrerez-vous un pauvre loup-garou ; car, pour finir leur temps de peine, il faut d2 toute nécessité qu’un chrétien leur tire une goutte € sang ; ce sont les anciens qui le disent.

— Ah! bien, ça n’est pas moi qui saignerai Cyprien Roussi; j'aurais trop peur de toucher à sa peau d’athée !

C'était la petite Victorine qui hasardait cette timide observation, et peut-être se préparait-elle à en dire plus long sur le compte de Cyprien, lorsqu'on entendit une voix avinée qui venait du chemin du roi.

Elle chantait :

On dit que je suis fier,

Ivrogne et paresseux.

Du vin dans ma bouteille,

J'en ai ben quand je veux. (1) :

— Tiens! voilà le gueux qui passe, murmura modestement la charitable Angélique, en marmottant quelques douces paroles entre ses dents.

(1) La plupart de ces fragments sont tirés des ‘‘ Chansons populaires du Canada, recueillies et publiées avec annotations par M. Ernest Gagnon.” Ce livre, qui se fait rare, est précieux à

lus d’un titre pour celui qui veut se rendre compte des origines ño notre poésie et de notre littérature populaire.

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