‹ A la brunante [microforme]Chapitre 27 sur 50 · LE TRÉSOR DE L'ANGLAIS · texte numérisé non relu

LE TRÉSOR DE L'ANGLAIS

— Largue l'écoute ; nous arrivons.

— Às-tu emporté le petit Albert ?

— Oui, Jacques, et par-dessus le marché, j’ai glissé

dans le coffre de la chaloupe le Dictionnaire Infernal et le Dragon Rouge.

— Tu as dû fièrement louvoyer pour te procurer ces livres introuvables ! J'aime à croire que tout ira bien maintenant ; car moi, j’ai réussi à acheter une chandelle de graisse de mort. Passe les rames pardessus les bancs ; ferle la voile, prends le sac rouge et saute sur les crans ; j’enrape le grapin, et j’emporte les pelles et les pics.

Deux solides gaillards mirent pied à terre sur l’île aux Œufs, et se dirigèrent vers l’extrémité sud-ouest, où gît un morne qui domine tristement le fleuve.

Il commençait à faire nuit: le flot déferlait avec une sourde mélancolie le long de la falaise. Partout s'allongeait un ciel gris : les mouettes tournoyaient au loin, comme pour saisir entre leurs ailes blanches les premières voluptés de la tempête qui, noire et lourde, rongeait déjà les bords de l’horizon plombé, et semblait surgir de l’immensité du golfe.

— Ah! je crois que nous en tenons une rude, maître Louis ; murmura Jacques en grimpant le long de la pente: pourvu que les camarades de la goëlette ne se mettent pas en peine de nous; ça serait embêtant tout de même s’ils venaient à se douter du but de notre voyage.

— Bah! ils sont sauvés à l'heure qu’il est, et la Brunette se balance tranquillement sur ses ancres dans la baie des Sept-Iles, défiant là le diable et tous les vents de l’enfer.

— Ne crois-tu pas, maitre Louis, qu’il soit temps d’entonner l’Oraison des Salamandres, ainsi que le

prescrit le petit livre de l’Enchéridion? Je la sais par cœur.

— Cela ne peut être mauvais; d’après mes données, nous ne devons pas être bien loin de l’endroit où est enfoui le trésor de l’Anglais. Mais, avant de psalmodier, il nous faut allumer notre précieuse

chandelle de swf rouge (*); passe-là moi, j’ai mon briquet à la main.

Jacques déposa dans l’une des anfractuosités du rocher les deux pics et les deux pelles qu’il portait ; puis, s’asseyant sur le roc, de manière à tourner le dos au couchant, il tira mystérieusement de son gousset une chandelle de maigre apparence enclavée dans un morceau de bois de coudrier, taillée en torme de fer à cheval. Elle était composée de graisse de chrétien et, une fois allumée selon les rites de Cardan, ne devait plus s’éteindre qu’à l’endroit précis où le trésor tant désiré était enfoui.

Louis mit le feu sur la mèche en prononçant des paroles cabalistiques, et reprenant leur ascension, il s’avancèrent en psalmodiant.

Dès que la chandelle se mettait à vaciller, ils s’arrêtaient, ivres de désir et d'espoir : la lumière se redressait-elle vive et pétillinte, nos deux rôdeurs reprenaient la tête basse leur marche nocturne. Cela durait depuis vingt minutes, et à mesure que Jacques et Louis s’avançaient, le trésor de l’Anglais semblait reculer devant eux.

(*) C’est ainsi qu’en cabalistique se nomme une bougie confectionnée avec de la graisse de mort.

Ils étaient las, harassés, et déjà l’on se préparait à faire halte avant de rebrousser chemin vers la chaloupe, lorsque tout à coup l'obscurité se fit autour d’eux.

La chandelle venait de s’éteindre.

— C'est ici, murmurèrent-ils tous les deux ensemble : faisons le parfum du samedi, et à l’œuvre avant que la tempête puisse nous pincer !

Vareuses et chaneaux roulèrent à terre, et Jacques ainsi que Louis se rairent à triturer cet arôme mystique, d’après les règles d’Albert-le-Grand.

Ils prirent dans le sac rouge de la graine de pavot noir et de jusquiame, de la racine de mandragore, de de la poudre d’aimant et de la myrrhe. Après avoir pulvérisé le tout entre deux pierres blanches, ils y mêlèrent du sang de chauve-souris et de la cervelle de chat noir, puis en composèrent une pâte divisée en trois petites boules, qu'ils firent sécher et brûler à la chandelle.

Il ne restait plus à accomplir que les rites commandés par Jamblic et Arbatel, et, marchant l’un vers l’autre, ils plantèrent, à main droite, une branche de laurier vert, et à main gauche, une branche de verveine. Entre elles la terre devait être creusée, et bientôt les pics se mirent à tomber avec une telle régularité qu’on eût dit un seul travailleur à l’œuvre.

Sous leurs efforts une fosse allait s’élargissant, et déjà elle avait atteint la hauteur d’un homme ordinaire, lorsque Jacques dit à Louis.

— Il est temps maintenant d’enrouler ces branches de laurier et de verveine autour de nos chapeaux : sais-tu où se trouvent les talismans P

— Ils sont dans mon mouchoir: les voici.

— Les as-tu bien préparés, Louison ?

— D'après les recettes de l’art ; rien de plus. Tu sais ce qu’ Albert recommande : — ‘‘ Prenez une plaque d’étain fin bien purifié aux jours et heures de Jupiter, formez-y d’un côté la figure de la Fortune et de l’autre ces paroles en gros caractères : ??

‘ AMOUZIN ALBOMATATOS. ”’

Tu vois, maître Jacques, que rien n’a été oublié. — O'i, oui, Louison, et je ne sais vraiment à qui sera la fante si l’on ne réussit pas.

LE. 4 achèrent les talismans à leurs chapeaux cirés, et le bruit monotone du fer frappant la terre recommença.

Le remblai montait toujours autour de ces deux hommes, lorsque tout-à-coup Louis poussa un cri d’horreur.

— Regarde, Jacques ! j'ai une tête de mort sous le pied !

Jacques abattait son pic au moment où Louis faisait sa lugubre trouvaille ; un second crâne alla rouler auprès du premier.

— N'aie pas peur, Louison ! j’ai prévu le cas, et ce qui brûle là dans nos lanternes ce sont deux cierges bénits. Cardan ne dit-il pas: — ‘* Quand on a des

| raisons solides pour croire que ce sont des hommes défunts qui gardent les trésors, il est bon d’avoir des il 1 cierges bénits. ??

| HE — Rien n’a été oublié, et à nous deux, nous avons | la mémoire du diable qui, paraît-il, se souvient des | moindres détails du paradis perdu. A genoux, | Louis! disons un &e Profundis, et au nom de Dieu, conjurons ces mort: de nous dire si l’on peut faire | 1 quelque chose pour leur repos éternel.

| | | Les cierges allumés éclairaient à demi les deux fos- | Il soyeurs agenouillés et, tout en vacillant sous les bouf- | {1 fées du vent qui descendait s’engouffrer dans ce trou, | | ils faisaient passer sur les figures blafardes de ces | gens, d’étranges lueurs. Ils priaient pourtant de bon |} cœur, et le psaume des morts allait s’achevant, lors- | qu’un vagissement sourd, s’élevant de la surface de la mer, passa en effleurant la crète du morne.

Un grésillement sortit des lanternes qui projetèrent une vive lumière dans le fond de cette tombe où gisaient pêle-mêle vivants et squelettes ; puis, l’obscurité la plus profonde enveloppa le tout.

| LA C'était la tempête qui posait son pied sur terre et | | passait en hurlant sur la solitude de l’Ile aux Œufs. | | | | |

] Jacques et Louis tâtonnèrent quelque temps dans l'obscurité ; puis, mettant en travers leurs vareuses de toile goudronnée sur deux branches d'arbre qu'un éclair leur avait montrées gisantes sur le bord du trou, ils se tapirent dans un coin, et rallumèrent une de leurs lanternes.

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