‹ A la brunante [microforme]Chapitre 41 sur 50 · LA POÉSIE DES PAUVRES GENS · texte numérisé non relu

LA POÉSIE DES PAUVRES GENS

Ces terribles gasconnades, cousines germaines des aventures merveilleuses du Baron de Munchausen, et que je rapporte textuellement, telles qu'on les conta ce soir-là, auraient duré toute la nuit ; car Bidou, ne se tenant pas pour battu, nous menaçait d'un crescendo de verve.

Il avait même débuté en disant à Jean Bart d’un ton narquois :.

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— Moi, j'ai tué une baleine avec de la cendrée...

Mais Urbain Blais, silencieux jusqu'alors, jugea à propos de l’interrompre :

— Parole d’honneur, vous êtes tous ensemble encore plus blagueurs que le notaire Pierron. Depuis huit ans, il se fait élire en nous promettant six chemins de colonisation, trois ponts, des octrois de terre gratuits, un hemin de fer, deux quais, le télégraphe, une ligne de vapeur hebdomadaire, et la poste tous les ours. Rien qu’à l’entendre nous dire de ces choses à la porte de l’église, l’eau vient à la bouche. Pétris de reconnaissance, nous sommes tous heureux de l’élire par acclamation, et à l'élection suivante, ça recommence ; car le gouvernement, dit-il, n’a pas eu le temps de s'occuper de notre comté qui se trouve malheureusement un des derniers sur la liste alphabétique. Mais cela arrivera indubitablement pendant ce nouveau parlement ; car lorsque la chambre a été prorogée, il a pris des informations officielles, et le sous-chef des travaux publics lui a répondu que les ministres étaient arrivés à la lettre K.

— La lettre K! mais ça doit être le comté de Kamouraska, reprit le capitaine Létourneau. Il m'y est arrivé une mystérieuse aventure, et je regrette de venir vous la conter, après les gigantesques prouesses de Jean Bart et de Bidou: chacun ici leur a donné sa part de crédulité, et personne ne me croira.

— Contez, contez toujours, capitaine, cria toute la maisonnée, peu fâchée de mettre en déroute maître

Urbain Blais, un cabaleur émérite à qui chaque élection faisait des petites rentes ; on sait que vous êtes franc comme le bois de votre mât de misaine.

— Merci, mes enfants, merci. Je vous dirai donc qu'il y a sept ans, étant à Sainte-Anne de la Pocacatière, j'ai eu l’insigne honneur de souper avec le Juif-Errant.

C'était un grand vieillard dont le visage était tellement recouvert par sa longue barbe blanche que cheveux, favoris, moustache, barbiche se trouvaient dans un pêle-mêle indébrouillable, et n’offraient qu’un court espace pour laisser percer les éclairs fauves qui se dégageaient de ses prunelles noires. L’estomac appuyé sur la table, la tête courbée dans son assiette, il se maintenait dans une position qui ne me permettait pas de juger de la fraîcheur du costume que portait le contemporain de Dieu ; mais l'énorme toison blanche de mon vis-à-vis et le gigantesque gourdin appuyé auprès de l’horloge étaient plus que suffisants pour arrêter mes soupçons.

Sans prendre le temps d’achever mon souper, j'avertis cinq matelots de mon équipage, et nous courûmes nous placer sur le pont Saint-Denys, de manière à intercepter l'éternel marcheur. A peine étions-nous installés en embuscade, que nous aperçûmes dans la nuit sombre scintiller les fils d'argent de la barbe du juif.

Il passa ; tous nous lui adressâmes un respectueux bonsoir, et lui fîimes des offres d’hospitalité ; mais lui, sans répondre à nos civilités, continua son

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impitoyable marche, et une demi-heure après, ji! traversait le village de Kamouraska qui se trouve à une bonne et longue distance de l'endroit où nous étions.

Le lendemain, je trouvai sur les planches du pont Saint-Denys quelques gouttes de sang caillé.

Elles avaient suinté des pieds endoloris de celui qui, rencontrant Jésus sur la route du Calvaire, se mit à rire de ses chôtes, puis à ridiculiser son pas alourdi par les péchés de l’homme, et en expiation fut condamné lui et sa race, à faire sans cesse le tour du monde, jusqu’au jour où ils se heurteront l’un et l’autre sur la croix du Christ revenu pour juger les hommes.

Cette légende, très-populaire dans nos campagnes, eut pour effet de calmer Bidou qui se contenta de vider son verre d’un seul trait, en signe d’armistice avec Jean Bart.

D'ailleurs, il n’y avait guère moyen de contredire le capitaine : c'était un rude matois, au poing velu et à l’écorce rude, qui ne souffrait pas l’interruption.

Si Jérôme Tanguay était né pour faire un monsieur, Létourneau avait eu pour lot, en venant au monde, de se trouver à point pour voir les choses les plus extraordinaires de la terre.

Une de ses plus fortes croyances de marin, était celle qu'il avait vouée à la sirène,

Malheur à celui qui l’aurait contredit sur ce chapitre là!

L'une d'elles, ne l’avait-elle pas prévenue de l'approche: d’une épouvantable tempête, alors qu’il était ancré aux Sept-Iles, l’année qui vit périr onze goëlettes dans ces parages redoutés ?

A son avis, un sien ami manqua, il y a quelques années, l’occasion de faire une jolie fortune.

Il avait appareillé sa berge pour aller pêcher la morue sur les fonds du Cap Chastes. Déjà son embarcation s’emplissait à vue d’œil de beaux poissons, lorsqu’en voulant retirer son hameçon pour l’embouetter, il sentit qu’il y avait prise au bout.

Il se mit à ramener sa ligne, brassée par brassée, dans cette attitude penchée, tête hors bord, que savent prendre tous les vrais pêcheurs de morues, lorsque, horreur ! il aperçut à une profondeur de huit pieds, une tête de femme qui montait vers lui!

C'était une sirène que le malheureux avait accrochée par le coin de la lèvre supérieure.

— Elle était toute jeune, disait Létourneau, à peine vingt-deux mois et ne parlait pas encore ; car les sirènes parlent comme de vraies créatures, ajouta-t-il.

Son teint était frais, comme de la belle chair de flétan, sa figure comme celle d’une jeune fille ; un voile de peau fine partait du front ombré par une abondante chevelure, et retombait à volonté jusqu’à la ceinture où sa forme humaine se confondait avec

celle d’un poisson ordinaire.

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