LA PUDIQUE MAGICIENNE
' — Ma chère amie, je sais un conte merveilleux, et si vous voulez bien m'autoriser à m'asseoir sur vos genoux, je vais vous le dire.
... Je suis trop lourd, prétendez-vous? Eh bien ! alors, installez-vousj sur mes propres fémurs et n'en parlons plus. Voulez-vous une cigarette ?
— Volontiers.
— Du feu?
— Oui.
— Quoi encore?
— Que vous retiriez votre main de ma poche pour la reléguer dans la vôtre.
— Très bien, l'y voici. Et ma langue, fautil que je la mette également dans ma poche?
— Non, non. Parlez I
— Alors, voici le conte :
Il y avait jadis dans la Perse occidentale une admirable ville dont le nom ne comptait pas moins de vingt-sept lettres, et c'est dans cette cité que demeurait la jeune dame d'une grande beauté dont je veux vous entretenir. Elle s'appelait Fatime. C'était la fille d'un riche marchand d'Ispahan ; mais comme elle avait perdu son père et sa mère de fort bonne heure, elle vivait seule, avec ses femmes, dans une petite maison du faubourg.
C'était une musicienne accomplie. En s'accompagnant tantôt sur la derbouka, tantôt sur la harpe, elle chantait les mille ballades que composa pour l'émerveillement des peuples le divin poète Firdousi. Le reste du temps, elle cultivait les lys de son jardin, mangeait des confitures de roses et s'amusait à compter ses émeraudes.
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Elle en possédait plus de cent mille de grosseurs différentes. Parfois, elle les faisait épandre dans la cour, et quand elle se promenait parmi ces merveilles, elle se figurait être dans la céleste prairie que hante l'agneau de Jean-Baptiste lorsque, las du Paradis de Jésus, il vient faire un petit tour dans celui de Mahomet.
Cette jeune personne, ou, si vous le préférez, cette jeune Persane, était, je dois vous l'avouer, quelque peu magicienne. Elle avait avec elle un mystérieux petit lévrier blanc qu'elle baignait chaque matin dans du lait d'antilope et qu'elle nourrissait exclusivement de cresson et d'œufs de langoustes.
Ces pratiques, plutôt bizarres, faisaient jaser le voisinage ; mais Fatime ne s'en préoccupait guère.
Ce n'est pas par goût, vous le pensez bien, que le chien en question se nourrissait ainsi. Il avait été condamné à ce régime singulier en expiation de fautes nombreuses. C'était le propre cousin de Fatime. Ancien peintre
de miniatures, il avait été changé en lévrier à la suite d'autres délits plus graves encore, et sa jeune parente, en prononçant certaines paroles et en accomplissant certaines formalités magiques, pouvait seule le ramener à sa forme primitive — après six années de pénitence, toutefois.
Au bout de six ans, en elfet (Dieu sait s'il en absorba, durant ce laps, des milliards et des milliards d'œufs de langoustes), au bout de six ans, dis-je,Fatime introduisit la svelte bestiole dans sa chambre, et après l'avoir violemment fustigée, elle l'embrassa.
L'ayant ensuite saupoudrée de myrrhe, elle allait prononcer les paroles fatales, lorsqu'une réflexion lui vint qui la fit rougir — telle une branche de corail — des pieds à la tête.
— En sa qualité de chien, pensa-t-elle, mon cousin est dépourvu de tout vêtement. Si, sans plus de façons, je le change en homme, il va se dresser devant moi nu comme Adam. — Gela n'est pas convenable...