LE CURE DE PAYIN
A côté du cimetière Où chacun dort dans sa bière , J'ai ma petite maison Avec jardin, fleurs et treilles, Cour, cave, vins en bouteilles, Et bon feu dans la saison.
Aussitôt l'aube vermeille Dans l'été je me réveille.
Gertrude monte avec soin Du vieux vin de la comète, Que sur ma table elle apprête, Et qu'elle a pris au bon coin.
Mon sacristain (sans reproche) Avant de sonner sa cloche Boit aussi son petit coup.
C'est une habitude prise ; Il soigne mieux notre église Et sonne mieux, voilà tout.
Quand je chante les Matines, Les cloches, voix argentines, Gaîment chantent au lointain • Et les vitraux de l'église Renvoient sur la dalle grise Des reflets couleur de vin.
Je dis haut ce qu'il faut croire. Si quelquefois j'aime boire, Je suis sincère et loyal.
Dieu m'a voulu de la sorte.
J'ouvre à deux battants ma porte ; Regardez, ça m'est égal.
Gertrude, c'est ma servante, C'est ma bonne gouvernante, Une vieille amie à moi.
Jamais on n'en put médire.
De ce que l'on pourrait dire Je me rirais bien, ma foi I
Et quand, avec des confrères,
Vers Dieu nous levons nos verres,
Est-il du mal à cela?
Une âme est-elle damnée
Pour choisir dan6 une année
Cinq ou six jours de gala?
— 11 semble, alors qu'on est prêtre,
Qu'on insulte au divin Maître,
En buvant ce qu'il donna :
Le vin ! — Mais Jésus lui-même
Changeait, en ce vin que j'aime,
L'onde aux noces de Cana !
Eh ! corbleu, vive la joie; Je prends ce que Dieu m'envoie, Et je fais comme il convient.
Je donne, cela m'amuse.
Quant à la vertu, j'en use, Mais je n'en abuse en rien. Le peu que j'ai d'héritage Sert aux pauvres du village ; Mais eux me le rendent bien.
Le peu que j'ai, je leur donne ; Et chacun d'eux me pardonne Lorsque je n'ai plus de... mien !
Heureux de mon ministère, Alors que je monte en chaire Je leur dis en peu de temps :
« Travaillez, soyez honnêtes, Amusez-vous dans les fêtes, Aimez-vous bien et longtemps. »
— Pour notre commune entière J'ai fait cette humhle prière Que Ton chante à l'unisson Devant un Jésus-aux-lauges :
« Dieu ! bénissez les vendanges En bénissant la moisson. »
— Mon église est très-modeste.
Un seul beau vitrail y reste ; On vient de loin pour le voir.
C'est Xoë plantant la vigne !
Morceau capital et digne D'exercer le haut savoir.
— On voit ce grand patriarche, D'un côté sortant de l'Arche, Suivi par deux lapins blancs ; Puis, dans un dernier cartouche, Il est ivre sur sa couche.
Sa fille a des yeux parlants.
— J'ai buffet, table et six chaises, Un lit où je prends mes aises ,
Un grand bahut de noyer.
Et dans un cadre, et sous verre, Un beau portrait de ma mère Qui pour moi semble prier...
— Le Dimanche, après la messe, Je me mêle à la jeunesse !
Et nous jouons dans mes cours.
Ou, retroussant ma soutane, Nous allons en caravane Dans les bois des alentours.
Sans orgueil et sans envie Passant doucement ma vie, Content d'un modeste lieu, En saluant la nature Je m'en irai sans murmure Quand me l'ordonnera Dieu.
Et je veux, pour litanie, Lorsque l'âme rajeunie Du vieux curé de Pavin Aura quitté cette terre, Que ceux de mon presbytère Boivent un tonneau de vin.