‹ A la mémoire de Alphonse LusignanChapitre 22 sur 22 · L.-O. David · texte numérisé non relu

L.-O. David

Montréal, 4 avril 1892.

A M. Louis Frechette,

Mon bon ami de cœur,

J'ai sous les yeux votre lettre du 29 du mois dernier, mais je ne puis vous donner que des larmes pour notre cher Lusignan, n'étant plus bon qu'à le pleurer. Ce serait bien présomptueux de ma part que de viser plus haut, quand tant d'autres mains et tant d'autres cœurs battant à l'unisson du sien seront là pour lui faire sa place dans le sentiment universel. D'autres pourraient faire apprécier sa noble nature, son dévouement de cœur, ses qualités d'âme, et moi sa franche et loyale nature ; mais je ne puis, hélas ! que le regretter dans le secret du silence, en songeant à ce que nous avons perdu en lui . . . et je me tais . . .

Tout à vous de cœur et d'âme,

J.-G. Barthe.

A cause du sujet qui y est traité< l'article suivant, publié en 1884, dans les Nouvelles Soirée,^ Canadiennes, trouve naturellement sa place dans ce livre consacré à la mémoire de l'auteur.

Novembre s'ouvre par un glas. Aucun mois n'est plus désolé. Sa consécration au culte des morts et l'inérarrable tristesse de la nature en font l'époque la plus lugubre de l'année. C'est l'hsure où l'homme songe forcément à ses fins dernières, et, faisant un retour sur lui-même, devient meilleur.

Les premières gelées de septembre ont mordu les feuilles v^ertes : octobre a rougi les plaines et jauni les érables, c'est vrai, mais le soleil a des

rayons encore ardents, la brise qui passe dans les bras décharnés des grands arbres est encore tiède ; " l'été des sauvages ", comme un regain de jeunesse, réchauffe le cœur et les membres ; ce sont les adieux de la belle saison.

Mais, novembre venu, tout ce qui faisait le charme de l'été, la forêt vivante, le parterre odorant, la chanson des nids, la moisson dorée, l'eau limpide, tout, jusqu'au léger nuage blanc, a changé ou disparu.

Le ciel est blafard, l'onde trouble; le bois se déserte, les nuées sont grisâtres ; le pied des bestiaux foule le chaume, les nids sont vides, la plaine nue, la vie absente. Ce n'est plus l'automne salubre qui rit dans les arbres chargés de fruits, et ce n'est pas encore l'hiver aux blancs frimas.

L'homme soucieux et prudent se précautionne contre les mois rudes. Les doubles croisées apparaissent aux fenêtres, on clôt toutes les ouvertures ; l'ouate molle bouche les interstices ; le père de famille jette un œil inquiet sur le bûcher. Le jour est court et la lampe s'allume de

bonne heure. La veillée sera longue. Adieu les promenades dans l'air balsamique ! La pluie fouette les vitres, ou la grêle crépite sur le toit, ou la neige tombe en flocons drus. Les chaudes fourrures, qui sentent le camphre, sortent des armoires et des coffres. La boue forte des campagnes, la boue sale des villes s'attachent à vos semelles. Vienne donc l'hiver plutôt, et au plus tôt !

Mais vous avez des vôtres qui dorment au cimetière, et tous les soirs la cloche de la paroisse tintera pour les rappeler à votre mémoire, et du fond du cœur une ardente prière s'échappera pour les chers absents. De profundis !

Aujourd'hui, c'est le premier novembre, et l'on célèbre la fête de tous les saints, saints nobles et saints mendiants, saints canonisés ou saints obscurs, ceux qui ont leurs parchemins dans le calendrier, comme l'immense armée inconnue qui remplit l'empyrée.

C'est dans ces innombrables multitudes, parmi ces milliards de bienheureux, que se trouvent nos enfants envolés avant l'heure, nos sœurs parties

avec leur pureté, nos mères sanctifiées par l'amour de la famille et le dévouement de tous les jours, nos pères qui ont lutté pour nous et nous ont faits ce que nous sommes.

C'est ce matin leur fête, mais dès maintenant on donne un souvenir aux saints futurs, aux morts non épurés qui attendent dans l'expiation le moment d'entrer aux phalanges célestes.

Ce soir, les âmes se répandront sur la terre. Elles viendront supplier leurs proches de songer à elles : Salterri vos amici mei. Ce soir, les enfants vont se réfugier dans le giron de leur mère, frappés de frayeur ; s'ils allaient voir des revenants ! Pas un ne gagnera seul son petit lit où l'attendent l'oreiller moelleux et les chaudes couvertures.

Les grands, les hommes faits eux-mêmes, n'entreront dans une pièce obscure, où ils pénètrent tous les soirs, que la bougie à la main ou un compagnon à leurs côtés. C'est ce soir que personne ne troublera le silence des greniers et des caves.

Le garçon de ferme, qui fait son train à la lueur de sa lanterne, en proie aux souleurs, croit voir un fantôme dans toutes les ombres qui se

Novembre 323

jouent aux pans de l'étable, ou entendre le soupir d'une âme en peine quand ses bêtes respirent.

Le fossoyeur, pourtant d'habitude si familier avec les morts, ne pénétrera pas d'un pied ferme dans leur enclos, de même que le bedeau ne sonnera ses cloches, n'exécutera les funèbres volées de la vigile des morts, que la crainte dans l'âme et le frisson dans les chairs. Ce soir, tout le monde, jeunes et vieux, redoutera les ténèbres.

Et pourtant qu'y a-t-il à craindre de ces âmes amies ?

Pourquoi trembler à l'idée de voir apparaître sous vos yeux le fantôme de votre mère ? Est-ce qu'elle pourrait vous vouloir du mal ?

Je conçois que l'assassin soit toujours hanté par l'ombre de sa victime, et qu'il expie son crime dès ici-bas, dans des frayeurs nocturnes et des visions terrifiantes. Mais nous autres, qui avons aimé les conscrits de la mort, qui nous en sommes séparés dans la paix et l'amour, pourquoi nous laisser dominer par des terreurs puériles ? Qu'estce que peut nous faire redouter de ces chères formes, la communion des âmes ?

Je le sais, c'est la sotte et coupable habitude que l'on a de frapper l'impressionnable imagination des jeunes enfants par des récits affreux, fantastiques. On fait l'enfant peureux, comment l'homme ne serait-il pas pusillanime ?

J'avais seize ans quand je perdis par la mort mon premier ami.

Combien de fois ne l'ai -je pas évoqué ! Combien j'aurais voulu m'entre tenir avec lui des choses d'outre-tombe ? Je le suppliais de m'apparaître. Cette croyance et cet espoir étaient de mon âge. Aujourd'hui comme alors, je n'ai nulle peur des morts ; aujourd'hui, et depuis longtemps, je ne redoute que les coquins viv^antâ.

Novembre et le culte des trépassés, voilà deux choses qui dans nos mœurs sont parfaitement identifiées. On ne songe pas au mois froid et humide sans que la pensée se reporte involontairement vers les inertes habitants des tombeaux.

Mais entre cette mémoire — un peu platonique — et le culte réel des devanciers, la distance est large à franchir, et c'est bien le temps de se demander si nous témoignons extérieurement à ces

derniers le respect et l'afFection obligés, attendus.

" Le culte des morts, a dit Ozanam dans son Pèlerinage au 'pays du Gid, est le signe des races qui vivent longtemps, qui ne laissent perdre ni l'esprit de famille, ni l'héritage des traditions. " J'ai bien peur que les Canadiens-français ne comprennent j5as bien cela.

En eiFet^ dans nos paroisses du Bas Canada — je parle généralement et j'admets les exceptions — est-il un lieu moins bien entretenu que le cimetière ?

Qu'on ne se fâche pas, qu'on regarde froidement, et qu'on nie mon assertion ! Les clôtures en planches brutes ou en piquets primitifs, les fossés mal égouttés, les croix tombales chancelantes, souvent couchées par terre, les mauvaises herbes qui envahissent les terrains non enclos, peu ou point de monuments, en règle générale pas de fleurs, pas de sentiers battus, rien qui sente la main chécissante et la visite fréquente, un air d'abandon et de vétusté répandu sur le tout, voyons, n'est-ce pas là le cimetière de la campagne canadienne ?

Je ne parle pas du cimetière des villes, où l'orgueil peut s'étaler plus à l'aise.

Comparez donc nos cimetières canadiens, qui semblent autant de décharges où l'on entasse des restes embarrassants, avec ceux des Etats-Unis et même des provinces anglaises ! Là le moindre village tient à honneur de donner à ses morts une sépulture décente. Le cimetière est une véritable nécropole, ayant ses rues, ses avenues, ses squares, ses monuments, et une police complète. La propreté la plus exquise y règne. Pas une feuille morte que l'on ne ramasse, pas un caillou qui heurte le pied dans les allées ombreuses. Des sièges disposés autour des mau.solées attestent qu'on vient faire la conversation muette de l'amour ou de l'amitié avec les défunts. Le chien de terre cuite sommeille au pied des maîtres, l'ange de marbre couvre de ses ailes la tombe aimée. Des vases où boivent des colombes sont distribués autour du mémento. Les saules pleureurs penchent leurs branches traînantes au-dessus des tertres ; le cyprès et le mélèze encadrent l'enclos funèbre.

Il y a des couronnes d'immortelles partout. On sent à chaque pas que le vivant n'oublie point le mort, et professe " la religion des tombeaux, culte éminemment moral et poétique, religion qui a sa racine dans le cœur de l'homme ", selon l'expression de Ballanche.

J'invite donc la comparaison, sachant bien que, si elle est faite telle qu'elle doit l'être, nous rougirons de notre indifférence extérieure pour des êtres que nous aimons encore et toujours, et que la tenue de nos cimetières s'améliorera.

Si ces quelques pages ont l'effet d'éveiller l'attention publique sur ce point, j'aurai fait œuvre pie.

A. LusiGNAN.

Ottav^a, 1er novembre 1884.

Page 1