‹ A la porte du ParadisChapitre 8 sur 24 · J'AI EU LA CLEF · texte numérisé non relu

J'AI EU LA CLEF

Il faifait au dehors un vent à décorner Georges Dandin lui-même, & j'éprouvais à Tentendre souffler le plaifir égoïfte & profond qu'on éprouve toujours en pareil cas — lorsqu'on eft auprès de son feu, les pieds sur les chenets, les coudes sur la table & Tefprit n'importe où. Le bonheur de l'homme eft surtout compofé du malheur de ses semblables, &, quoique affez bon au fond, je n'étais pas fâché de penfer qu'en ce moment une foule

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de gens avaient à se plaindre des avanies de Borée, celui-ci à caufe de son parapluie retourné, celle-là à caufe de sa crinoline violentée, cette autre à caufe d'autre chofe aufli déiagréable; &, tout en penfant à cela, je savourais avec volupté une tafle de thé exquis dont Tarôme parfumait ma chambre.

J'étais seul & j'en étais bien aife — par haiard.

On frappa à ma porte : je lailfai frapper.

On entra : je laiflai entrer. Je ne me serais pas retourné — & encore moins dérangé — pour un empire.

— Monfieur Gafton? demanda une voix mafculine qui me fit bondir comme si mon fauteuil eût été rembourré de fufées à la Congrève auxquelles on eût mis le feu sans m'en prévenir.

— Adrien ! m'écriai-je. Toi ici ! à Paris !

— Sans doute ! cher vieil ami ! Si grand qu'il soit, le monde a un bout : j'y ai été & j'en suis revenu. Tu me croyais mort, avoue-le ?

— Mort, non ; mais prifonnier de quelque peuplade sauvage ou roi de quelque Araucanie à demi-ci vilifée.

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— Mon cher Gafton, il n'y a plus de sauvages : le gin & les millionnaires anglais les ont tous tués, sous prétexte de leur apprendre à vivre... Quant aux Araucanies, il n'en eft pas une seule qui n'ait son roitelet, & d'ailleurs le métier de porte-couronne ne vaut plus grand'chofe depuis 1848.

— Enfin, tu es revenu, c'eft Peffentiel. Et bien portant, je n'ai pas befoin de le demander : je lis la santé dans tes yeux & dans ton sourire... La joie te va bien : je ne t'ai jamais vu auffi jeune que ce soir ! Tu vous as un petit air de Dimanche-Gras qui donnerait envie de danfer un rigodon ! . . .

— Garde tes jambes pour mardi prochain :

elles auront de l'ouvrage.

— Mardi prochain ?

— Jour choifi pour la célébration de mon mariage avec M"® Aglaé de Villegénis...

— Une des trois Grâces? Parfait, cher Adrien ! parfait !

— Tu me railles, mais tu m'envieras. Du refte, Aglaé a juftement deux sœurs adorables...

— Oui, je sais : Euphrofme & Thalie !

— Non : Juliette & Claire, deux charmants

petits démons, &...

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— Merci, cher Adrien ; mais, vois-tu, cela ne peut pas me convenir... J'ai interrogé deux ou trois fois déjà le Mariage & il m'a répondu comme Polyphême à Ulyffe : « Toi, je ne te mangerai que le dernier !» Il y a encore, avant mon tour, une douzaine de nos camarades d'enfance à pourvoir... J'ai le temps !

— Comment ! tu n'es pas tenté par ce que les Anglais appellent les sucreries de la vie domeftique, the siveetness of domejlic life !

— Je n'aime pas les douceurs.

— Comment ! tu n'es pas fatigué d'avoir cafle des vitres, rofle des sergents de ville, & troublé le repos des honnêtes gens en donnant des sérénades aux dames, à minuit?...

— Moins fatigué que toi d'avoir fait le tour du monde.

— Comment! tu n'as pas honte de fréquenter avec des Lalagé & des Glycère du Château des Fleurs ou de la Reine Blanche ?

— Je n'ai pas la moindre honte, trouvant plus honnête de me laifler séduire par les filles que de séduire celles des autres... D'ailleurs, cher ami, ma Lalagé ne reilemble pas aux drôlefles que tu as connues avant ton départ. . . Elle eft jeune comme l'amour, fraîche comme le printemps, jolie comme un ange,

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spirituelle comme un démon, &, malgré tout cela, sage comme. . .

— Une image! voyons, dis-le tout de suite!

— Sage comme Minerve elle-même, mon ami, & en voici la preuve, ajoutai-je en tirant de ma poche une petite clef d'acier cifelé & guilloché comme un bijou.

— Ah ! tu es à la clef? murmura Adrien d'un air goguenard qui m'intrigua autant qu'il m'offufqua. Allons ! je vois bien que c'eft à moi, qui reviens du fond de la Polynéfie, de t'apprendre les myftères du Paris galant auquel j'ai dit un éternel adieu... Je ne suis pas fâché de l'occafion, qui me permettra, tout en écumant mon cœur de ses fâcheux souvenirs, d'évoquer pour la dernière fois l'image de ma dernière Lalagé...

— Mais...

— Pas de mais ! Remplis ma tafle, allume ton cigare -, je commence :

Ma Lalagé s'appelait Cora... Tu ne l'as pas connue : je la cachais à tout le monde de peur qu'on me la prît ou qu'elle me prît un de

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mes amis... Cotsl était jeune comme T Amour, fraîche comme le printemps, jolie comme un ange, spirituelle comme un démon & sage comme. . . ta Lalagé. . . Toutes les Lalagé sont jeunes, fraîches, jolies, spirituelles & sages, c'eft convenu ! . . .

Eh bien ! sais-tu combien toutes ces qualités me coûtaient en bloc ? Six mille francs par mois, pas un sou de plus, pas un sou de moins. C'était pour rien !

Il faut te dire qu'au début, malgré la véhémence de ma paffion pour Gora, j'avais la pingrerie de m'en tenir à trois mille francs, plutôt moins que plus, & j'avais le front de trouver cela déjà bien joli... Cora ne murmurait pas, la pauvre fille ! elle m'en donnait loyalement pour mes cent cinquante louis, & je crois même qu'elle était encore obligée d'y mettre du sien... Moi, triple brute ! je ne me plaignais pas non plus, en homme qui sait vivre & ne veut pas avoir l'air de s'apercevoir qu'on ne lui en donne pas affez. Cora, qui n'était pas spirituelle pour rien, s'en aperçut, elle.

— Cher petit, me dit-elle un soir d'épanchements intimes, je t'aime & je suis à peu

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près affurée que tu m'aimes aufli... Je veux faire quelque chofe pour toi. . . Écoute bien. . . Tu me donnes trois mille francs par mois. . . tu es trop bon. . . je ne veux pas cette folie. . . Si tu veux me donner trois cents louis, je te remettrai la clef de ma chambre à coucher où tu pourras alors entrer à toute heure du jour & de la nuit & t'aflurer ainfi que la fidélité que je t'ai vouée & Tamour que je te porte ne sont pas des chimères...

Six mille francs ! C'était mon capital entier que cela allait engloutir ! Il était déjà fortement entamé... J'héfitais. Il y avait de quoi, n'eft-ce pas ?

Un baifer de Cora me décida. Les plus grofles folies sont les meilleures.

J'eus la clef!

Ah ! mon ami ! cette clef! cette clef! quelle joie immenfe elle me procura ! & quel orgueil ! La femme la plus belle de Paris — où pourtant les jolies filles ne manquent pas — la plus belle & la plus courue, par conféquent, je l'avais à moi tout seul ! Elle n'aimait que moi ! ne se laiflait aimer que de moi ! j'en étais sûr, puifque j'avais la clef de son alcôve!... Tu m'aurais dit qu'elle me trompait que je n'au-

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rais même pas eu le courage de t'en vouloir, à caufe de la pitié que tu m'eulfes infpirée ! Me tromper, elle?... Mais puifque j'avais la clef!

On compte les jours d'ennui, parce qu'ils sont longs ; on ne compte pas les jours de bonheur, qui paffent comme autant d'éclairs qui vous illuminent & vous réchauffent le cœur. Mon bonheur dura donc tout ce qu'il lui plut, un mois, six semaines, je ne sais plus combien. J'allais chez Gora à tout moment, & surtout aux moments où je suppofais qu'elle devait m'attendre le moins. Je remontais chez elle une heure après l'avoir quittée en lui difant que l'allais à l'Opéra ou en soirée. . . Je revenais brufquement d'Enghien où je m'étais inftallé pour refter huit jours pleins... Toujours je retrouvais Cora souriante, empreffée, aimante — & seule !

Cette perfiftance dans la fidélité jurée devenait de la monomanie : j'eus peur pour la raison de cette chère enfant, à qui je faifais ainfi contrarier une infirmité gênante pour l'avenir ; car enfin , je ne pouvais efpérer l'aimer éternellement à ce prix-là, & je prévoyais avec triftesse l'heure où il me faudrait renoncer à ce projet que j'euffe payé de ma vie si les

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fourniffeurs de Cora s^étaient contentés de cette monnaie-là. . . Ce fut dans ces dispofitions d'efprit qu'une après-midi je montai chez mon adorée, dont je tenais à repaître mes yeux & mon cœur, pour la seconde fois depuis le matin.

J'ai oublié de te dire que Cora habitait un entrefol digne d'elle, rue Caumartin. D'ordinaire, je montais doucement, tranquillement, comme un homme qui se sait attendu par une femme, & qui a la coquetterie de ne pas se prefler trop, afin de mieux savourer son bonheur. Mais, ce jour-là , en deux bonds je fus à la porte secrète que j'ouvris précipitamment, grâce à la précieuse clef, & je me trouvai dans le couloir, condamné pour tout le monde, excepté pour moi , qui aboutiflait au boudoir de mon adorée. Au moment où j'allais entrer, un violent coup de sonnette retentit au-deffus de ma tête.

— Qui sonne- t-on ici? demandai-je, étonné de la préience de cette sonnette en cet endroit.

Cora vint au-devant de moi, un peu troublée, un peu rougiflante, dans un négligé un peu en défarroi, mais plus belle encore sous

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ce trouble & ce défordre. Manon, sa camérifte — une fille plus rufée à elle toute seule que toutes les soubrettes de Molière réunies — Manon, après avoir jeté un rapide regard à sa maîtreffe, qui Pavait saifi au vol, avait difparu.

— Qui sonne-t-on ici & pourquoi sonne t-on ? répétai-je en jetant à mon tour un rapide regard circulaire dans le boudoir, car j'étais mordu au cœur par les crochets de serpent du soupçon.

— Adrien ! mon Adrien ! répondit Cora en m'enveloppant de ses deux beaux bras blancs & parfumés.

Cette réponfe n'étant pas sufïifante, j'allais en provoquer une autre en répétant pour la troifième fois ma queftion, lorfque Manon rentra, &, sans avoir Pair de rien, en rangeant un fauteuil qui n'avait pas befoin d'être rangé, échangea avec Cora un nouveau coup-d'œil que j'interceptai.

— Vous me demandiez, mon Adrien?

murmura langoureufement l'adorable créature.

— Je vous demandais, madame^ ce que signifiait cette sonnette dans votre alcôve, & pourquoi elle avait sonné à mon arrivée ?

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— Cette sonnette? quelle sonnette, mon ami ? dit Cora en levant ses beaux yeux céruléens agrandis par Tétonnement.

Je lui indiquai du doigt le corps du délit — étant trop ému d'émotions diverfes pour lui parler autrement.

— Que veut dire cette sonnette, mademoiselle ? reprit-elle en se tournant vers sa camérifte.

— Je n'en sais pas plus que madame làdeffus, répondit la Dorine en jouant à son tour la surprife. . . Si monfieur veut interroger le concierge, peut-être apprendra- t-il...

J'interrompis cette fille d'un gefte, &, m'adreflant à sa maîtrefle qui m'étudiait attentivement sans en avoir l'air :

— Je vous demande pardon de vous avoir dérangée, madame! dis-je avec amertume.

Mais, ajoutai-je, cela ne m'arrivera plus, car j'étais revenu précifément pour vous prier de reprendre cette clef que vous aviez eu la bonté de me confier : elle me serait inutile déformais & elle peut être utile à d'autres. . .

Puis je saluai & je sortis. Je n'ai pas befoin d'ajouter qu'avant de quitter cette maHon que je ne voulais plus revoir , j'entrai chez le con-

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cierge. Il avait été soudoyé ; je mis une enchère & j'obtins un aveu complet : toutes les fois que je venais, il prévenait Cora de mon arrivée en sonnant la fameufe sonnette. La semaine suivante, je m'embarquais &... me voilà de retour, mon cher Gaston ! On revient de loin... & j'efpère que tu en reviendras aufli... A mardi!

Adrien parti, je m'habillai à la hâte & je me rendis, avec plus de hâte encore , rue La Rochefoucauld. C'était dans cette rue que demeurait Efther, au numéro 5, à l'entrefol, — mon paradis.

J'avais ma clef, ma chère clef : je mets plus de temps à vous le dire que je ne mis à l'introduire dans la serrure de la porte secrète par laquelle j'entrais chez Efther. Au moment où je la retournais, un bruit violent de sonnette se fît entendre au-deffus de ma tête.

— Qui sonne-t-on ici? m'écriai-je plein d'une sourde rage, en me rappelant la confidence d'Adrien.

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— Quoi ! c'eft vous, cher Gafton ! . . . répondit Efther en venant au-devant de moi, un peu troublée comme Cora, rougiflante comme Cora, le coftume un peu en défarroi comme celui de Cora.

— Oui, madame, dis-je avec une ironie qui me brûla la lèvre en paflant, c^eft moi qui viens vous rendre votre clef dont je ne saurais plus rien faire déformais, & que vous pourrez placer plus avantageufement entre des mains plus inexpérimentées que les miennes. Adieu, madame, adieu !

Et je m'en allai — pour ne plus revenir.

Ah ! mes amis ! n'ayez jamais la clef! Cela coûte pour l'obtenir — & surtout pour la rendre...

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