A la poursuite de l'éclipse de 1905
Tous me demandez de relater le voyage de la mission envoyée par le g'ouvernement canadien dans des parages peu connus, j)our observer la grande éclipse solaire de 1905. Je le veux bien ; cela date déjà d'un peu loin, il est vrai, mais j'estime, avec vous, que cette expédition mérite d'être inscrite dans les j)ages de notre revue nationale.
Depuis (les semaines, les joiiriianx nous instrnisaient de tout le branle-bas que Téclipse totale du soleil, du 30 août 1905, causait dans le monde scientifique. Des expéditions s'organisaient de tous les cotés. Les grands observatoires américains, Lick, Harvard, Chicago, se préparaient à transporter une partie de leur outillage soit en Espagne, soit en Tunisie, où l'atmosphère généralement plus pure se ])rètre davantage au succès.
Ce mouvement excitait mon envie. Je me sentais à la fois envahi par nn amer désencliantement et par une immense ti-istesse à la pensée que le nom de mon pa^'s n'apparaîtrait pas dans ce concours des peuples, et que moi, vieil habitué des laboratoires, j'allais peutêtre mourir sans avoir eu roj^portunité de voir une éclipse totale du soleil. Pourtant j'avais lu que Ton venait d'édifier, à grands frais, un observatoire astronomique à Ottawa. N'était-ce qu'une pierre d'attente? un observatoire sans astronomes, sans instruments ? Et la grande ombre de la lune qui allait s'étaler sur notre continent, à quelques pas d'ici !
Je poursuivais ces réflexions tristes, lorsqu'une lettre fort aimable vint changer le cours de mes idées. L'honorable Joseph Pope m'invitait, au nom du premier-ministre, à prendre part à une expédition qui allait observer l'éclipsé sur les bords du lac Melville. J'avais la liberté de me joindre à la première équipe chargée des préparatifs et composée d'astronomes de nuHier, de praticiens, ou d'attendre le deuxième contingent recruté ])armi les astronomes amateurs, les journalistes, les curieux, etc., etc. On ne i)ouvait être plus obligeant. J'eus pres(|ue un remords. Avec un l)eu plus de perspicacité, j'anrais pn ]>résnmer mieux
do mon pays. Est-ce (in'cii n])pli(injiiit bien l'oreille, on n'cnlend pas, depuis qnehiiies années, eoumn* les pulsations d'une nation en formation, la nation canadienne ?
^[a résolution fut bientôt prise. J'apprenais en même temps qu'un Père Jésuite de Montréal, un Père Oblat d'Ottawa et un professeur du Séminaire de Québec seraient mes compagnons de voyage. Je sais gré au chef du gouvernement de n'avoir pas méconnu les professeurs ecclésiastiques qui peinent à la tâche dans leurs collèges et (^ui ont si rarement l'occasion ou les ressources d'étendre leur horizon.
Le lac Melville est bien loin. Pour l'atteindre, il faut descendre le fleuve Saint-Laurent jusque au-delà du détroit de lîelle-Isle, remonter 200 milles le long des côtes du Labrador, puis pénétrer 150 milles à l'intérieur du continent.
Pour(iuoi le soleil semble-t-il s'obsliner à porter le plus souvent en pays inconnus, ou à peu près, la trace de ses rencontres avec la lune? Hier c'était en Laponie, à l'île ^Liurice, en Ilindoustan; aujourd'hui au Labrador, en Tunisie. Il aurait tant réjoui les Européens s'il eut promené la trajectoire du (('Mie d'ombre de notre satellite sur une zone renfermant les urands
observatoires de Moscou, de Berlin, de Paris. Il n'eut eu qu'à se déplacer de la mesure d'un cheveu, mais Fastre-roi ne l'a pas voulu ! Xous irons donc au lac Melville; plus exactement à Xortli-West River, sur la pointe de terre située au confluent de la North- West River et de la rivière Hamilton, à la tête occidentale du lac Melville. Le rendez-vous est à Québec ^t le départ est fixé au lundi, 21 août.
J'aime Québec. C'est toujours avec plaisir que je revois la vieille citadelle, la terrasse Dufferin, les monuments qui couronnent le promontoire, le fleuve ^éant qui se berce entre des rives animées et le splendide horizon de verdure qui encercle ce panorama. Déjà je me sens joyeux en descendant du train à Lévis. Avec sa partie basse, unie, allongée, fumante ça ^t là, avec sa côte pittoresque couverte de beaux édifices, Lévis est comme Timage de Québec réfléchie dans le miroir du grand fleuve. Mais quel déboire, quel tracas ! Il faut traverser le fleuve et dans quelles conditions! se ranger à la queue leu leu, attendre vingt minutes sous un soleil brûlant, cela pour satisfaire le caprice d'une puissante compagnie représentée par un
fonctiorniairo et mi tonriiiquot. Il y a ])i(Mi nii dcMixième tourniquet, mais il est fermé. La Compagnie veut être conspuée un long quart d'heure durant avant de livrer passage. Braves gens de Québec, me dit un ami, j'admire leur formalisme! Ce n'est pas à Montréal qu'une tyrannie semblable serait tolérée. Il y a beau temps que le deuxième tourniquet aurait tourné. Et pour comble de provocation, voici que je lis, bien en vue, ce gracieux avis : '' Il est ordonné aux comptables *' de permettre à aucune personne de traverser sur les ^^ vaisseaux de la Compagnie sans payer le passage, et ^' sur son refus de le faire, le passager s'expose à être ^^ mis entre les mains de la police ". (textuel.)
Une fois échappé de ces griffes de juif, par quelle vue imposante ne suis-je j)as tout de suite consolé. Là, sous mes yeux, dans le calme d'une grandeur et d'une puissance incontestées, l'Angleterre apparaît. Six navires de guerre portant le pavillon britannique stationnent au pied de la citadelle. La marée qui les fait tourner sur leurs ancres, lentement et majestueusement, semble les inviter à montrer à tous les points de la terre les bouches éloquentes de leurs canons. Celles-ci sont muettes dans le moment, mais je devine, au mouvement des équipages, qu'elles parleront bi(»n-
tôt. Le journal annonce pour ce soir un simulacre de combat naval. Le prince de Battemberg, commandant de cette escadre, a dit que ce sera grandiose.
Le soleil est encore au-dessus de l'horizon et déjà la foule arrive. Des grappes humaines se forment sur les glacis, jusqu'à la base de la citadelle. La terrasse se couvre de monde. La représentation commencera à neuf heures; elle durera une demi-heure.
A l'heure dite, je me dirige vers la grande batterie. Tout le programme se résume dans une attaque de torpilleurs. On sait que ces petits traîtres — il j en a trois — sont cachés un peu plus bas dans une anse,, sur la rive droite. Il s'agit pour les cuirassés de démasquer leur marche. La nuit est sombre ; on distingue à peine les rives. Mais voici que les feux s'allument. Les projecteurs électriques promènent de tous, côtés leurs 3'eux de flamme : chaque vaisseau en porte six. Il se produit un chassé-croisé d'éclairs qui illuminent tour à tour les recoins les plus obscurs. L'inspection se prolonge; rien n'apparaît encore. Les torpilleurs ont-ils quitté leurs postes? où sont-ils? L'attente avive l'anxiété; l'imagination s'échauffe; l'image fait place à une espèce de réalité. Il semble que nous allons assister à un vrai combat. Soudain une
détonation terrifiante déchire raii*. Tous les veux se tournent vers la côte de Lévis. Un torpilleur s'est trahi. Sous les rayons des projecteurs, il présente une cibh' que la <»rande voix des canons a signalée. Le torpilleur s'efface, mais pendant plusieurs secondes, Fécho des multii^les décharges se répercute, en notes variées, sur les murs de la citadelle, sur les hauteurs de Lévis et jusque sur les coteaux de Charlesbourg. Cela éveille dans les âmes sensibles le souvenir des grandes batailles navales: La Hogue, Trafalgar, Savarin, de la toute dernière surtout, où la Kussie a vu sombrer dans la mer du Japon tant d'espérances folles, tant d'assurances superbes.
Les échos résonnent encore et les réflexions se continuent sur la grandeur du spectacle et sur la puissance qu'il représente, lorsqu'un deuxième tonnerre, plus formidable que le premier, ébranle le roc sous nos pieds et fait frémir les vieux canons de la batterie jusque dans les profondeurs de leurs culasses démodées. C'est un deuxième torpilleur qui vient d'être découvert sur la rive gauche, le long des quais, près de nous. Tous les canons des cuirassés ont donné. L'eau semble bouillonner d'une grêle de boulets imaginaires. Le torpilleur n'a pas été touché. Il s'avan-
ce, magnanime, cliercliant à éviter les feux qui Faveuglent. Oh ! sll pouvait atteindre à cinq cents pieds du grand cuirassé, une torpille aurait bientôt fait taire ses canons. Mais une seconde décharge, accompagnée d'un second fracas, a pulvérisé le petit lutteur qui disparaît.
Le silence se fait. Toutefois Talerte a été vive. Aussi les projecteurs multiplient leurs feux; le port est littéralement inondé de lumière. L'anxiété est à son comble. Où est le troisième torpilleur? il est en marche assurément. C'est le plus petit: sa coque fait à peine tache à la surface des eaux agitées, mais il recèle dans ses flancs la torpille la plus perfectionnée, celle qui ne manque ni le but, ni l'effet. Tous les rayons sont concentrés sur la ligne dangereuse, à cinq cents pieds. Impossible de franchir, sans se trahir, cette zone lumineuse. Il y est, c'est luil L'équipage s'est voué à la mort, mais la torpille a pris vie; elle va. Au milieu du concert assourdissant de la décharge simultanée de tous les canons, grands et petits ; à travers les sons graves et plus rares des canons de huit pouces que dominent presque les milliers de notes claironnantes des petites unités à tir rapide et des mitrailleuses, une explosion formidable se produit an
flanc (lu vaisseau amiral. La torpille a touché. l'jKi montagne d'eau jaillit, les canons se taisent, le fier €uirassé s'embrase depuis la ligne d'eau jusqu'au sommet des mâts; il va sombrer. La torpille a vaincu le cuirassé. Un nuage de vapeurs acres enveloppe la scène comme un horrible encens offert au dieu de la guerre.
D'immenses acclamations saluent la fin de ce spectacle vraiment grandiose et inoubliable. La foule s'écoule pendant que les projections électriques s'étendent sur la ville, attachent des traînées de lumière, tour à tour, aux bastions de la citadelle, au dôme de l'Université, au Collège, à l'Hôpital de Lévis, et donnent à ces constructions des tons de marbre brillant sur le fond obscur du firmament.
Du haut de la citadelle, le prince s'applaudit du
succès de la représentation. Son escadre a donné un
grand enseignement. Elle semble bien vraie, ce soir,
cette vieille maxime: la marine décide du sort des empires.
Le navire qui doit nous emporter vers les glaces du pôle n'est pas un palais flottant dans le style des grands transatlantiques. Je le vois dans le dock.
petit, sombre, écrasé sous les grands tentacules de rélévateur à grains qu'on a construit ici dans Punique but, je présume, d'embellir ce coin du port, car Fimmense machine est muette et poussiéreuse comme un fossile. Toutefois le vaiSvSeau est plus convenable que ne me l'avait rapporté un confrère en éclipse qui l'avait visité ce matin avant le nettoyage, lorsque le pont était couvert des reliefs d'estomacs en révolte et imprégné du relent d'une cargaison de poisson salé. Le mécanisme est en bon ordre et puissant; les cabines sont spacieuses. L'équipage est français. Je distingue avec plaisir l'accent de la rive sud du fleuve. Depuis le capitaine jusqu'aux marmitons, tous se réclament des jolis villages de IMslet, de Cap-Saint- Ignace, de Saint-Thomas. M. Pope se donne de la peine pour satisfaire ses invités. A dix heures nous sommes tous — une dizaine — installés à bord et nousi attendons l'heure du déi)art.
Cependant le King ne cesse de recevoir et de cacher dans ses flancs des centaines de barils et de sacs, des monceaux de légumes destinés au ravitaillement den postes de la côte nord jusqu'à Xatashquan, sans compter d'énormes pièces de fer réservées aux établissements de Clark City, une ville américaine naissante
près de Sept-I.sles. Tard la conversai ion se poursuit «iir le pont. Les amis sont venus nons sei-i-er la main et nons souhaiter joie et santé en dépit des lointains •et des périls de ce voYai»e.
Ce n'est qu'à trois heures de la nuit (pie le hateaii démarre à la lueur des éclairs et au bruit du tonnerre. Je ne crois pas absolument aux fai-^curs dr pluie qui bombardent timidement les nuages dans ce but. Je ne vois, chez ces don (Quichotte, autre chose qu'un changement dans le choix des armes et le lieu du combat. Mais il send)le bien (^ue, cette fois, la canonnade lie la soirée a amorcé l'orage. (Quoiqu'il en soit, une pluie bienfaisante rafraîchit l'atmosphère et réjouît surtout les cultivateurs qui attendent cette averse depuis deux mois.
Nous passons silencieusement, comme il convierit, le long de l'Ile d'Orléans ou les bourgeois dorment sous la verdure de cette ancienne retraite de l>a(*chus. C'est bien tard, le matin, que nous n(ms retrouvons sur le pont. Déjà ncms sommes en face de Saint-Kodi. A trois heures nous saluons Hivière-du-Louj) à (lr(»it(\ Malbaie à gauche; puis Tadoussac, lîetsianiis. Xon? filons ainsi sans toucher terre et sans arrêt jusipi'à Manicouagan où nous ferons la première escale vers
minuit. A cette heure nous étions légèrement bercé.-* par un léger roulis qui nous invitait doucement au sommeil. Le navire lui-même avait l'engourdissement de quelqu'un qui s'endort. Mais quel mouvement^ quel bruit au dehors ! Si la sirène gémit lamentablement, comme sous le coup d'un danger éminent, c'est pour signaler l'arrivée et presser les gens d'envoyer les chaloupes, car le navire ne stoppe qu'en haute mer et c'est par la chaloupe, quelle que soit la vague, que le service se fait avec la côte. Avant le lever du jour nous aurons fait une deuxième escale à Godbout. Ici,, deux compagnons nous quittent pour aller chasser le gros gibier avant l'ouverture de la chasse, en vertu d'un permis de monsieur le ministre.
Nous voyons, au réveil, trois religieuses. Filles de Jésus, qui ont bravé l'obscurité de la nuit et les traîtrises de plusieurs milles de mer. Elles vont, ainsi que i:)lusieurs compagnes que nous recevrons plus, tard, jusqu'à la Pointe-aux-Esquimaux, pour la retraite annuelle.
A la Baie-Trinité nous accueillons un groupe de Montagnais. I es hommes, grands, bien musclés, n'ont rien de l'allure nonchahmte ou de la démarche pendulaire du coureur des bois. Un couple de jeunes mariés.
attire particulièromont les regards. La femme, un peu forte, fait bonne figure sous sa toilette proprette et modeste. Un reporter américain veut les pliotcjgraphier ; il n'ose cependant les affronter. Ce ne sont pas de ces sauvages à l'égard desquels on peut se donner toute liberté. Il a recours à une religieuse qui va leur parler doucement, comme à de vieilles connaissances et les fait consentir à se prêter de bonne grâce aux audacieuses entreprises du journaliste.
De la Baie-Trinité à Flle-aux-Oeufs, la côte tourmentée pousse loin dans la mer des rochers à fleur d'eau. La navigation y est extrêmement dangereuse. On ferait une longue histoire des naufrages arrivés sur ces bas-fonds, depuis celui du pêcheur jusqu'à celui de l'amiral Walker qui s'en allait faire le siège de Québec avec 80 vaisseaux. On connaît ce désastre. C'était pendant la nuit du 22 août 1711, vers la fin de la longue et désastreuse guerre de l'Angleterre contre la France, au sujet de la succession d'Espagne. Un brouillard épais surprit la flotte. La boussole, qui a des allures folles tout le long de cette côte nord, donna des indications fausses. Huit gros navires et plus de mille hommes périrent sur ces rochers qui ont reçu depuis ce temps le nom de Pointe-aux-Anglais. L'ami-
rai rebroussa cliemiii en laissant dans ces lienx la tradition encore aujourd'hui très vivante de ce fatal événement, taitdis que la ville de Québec en consacrait la mémoire par l'appellation de Xotre-Dame-des- Victoires donnée à la petite chapelle de la basse-ville.
Laissant les flots où dorment les marins de Sir Walker, nous stoppons ensuite en face du pittoresque petit village de Pentecôte. Les panaches de vapeurs blanches qui sïchappent d'une scierie nous rappellent la vie intense du terrien, en même temps que plusieurs embarcations nous montrent la vie silencieuse du pêcheur. La pêche est fructueuse ce matin. Sous nos yeux, deux acadiens tirent et retirent dans un mouvement ininterrompu de lourdes morues. Mais quel minime profit i)our un si dur labeur! Harcelé par les passagers qui veulent goûter la morue fraîche, notre cuisinier hèle une barque x)êcheuse. Il faut retirer les lignes, lever l'ancre, dresser la voile. On fait le tout prestement; on flaire un bon marché. Com])i(^n la morue? dit le maître-coq en anglais, ensuite en français. Cinquante sous la douzaine, répond le plus Agé, puis baissant la voix, disons viiigt-cinq sous. La figure de ce bon vieux ne paraît pas aller au cuisinier. Vingt-cinq sous pour deux douzaines, re])rend
i-elui-ci. J^e vieux csL incli^^iii'*; il i'('i)(>iisse soji ciiibarcation (riiii inoiiveinoiit nerveux. C'était bien In peine de m'appeler, senible-t-il <j;r()mnieler entre ses dents. Les passagers se récrient: 25 sons ponr 50 livres de poisson frais, c'est révoltant ! 1m ciief sent (]u'il a fait nne mauvaise action. Il s'éloigne; nous ne le reverrons pas de la journée. Demain il paiera 75 sous à un pécheur de langue anglaise qui lui fera ses conditions sans même se donner la peine de faire un nnjuvement vers nous.
Mercredi, à quatre heures, nous entrons avec mille précautions, dans la baie des Sept-Iles. Cette baie, presque circulaire, a sept lieues de circonférence. Elle est fermée par sept îlots dénudés, comme par des bastions avancés. C'est un beau port, mais sans profondeur. Les navires d'un tonnage moyen jettent l'ancre à deux mille pieds des rives. A l'est, le village proprement dit de Sept-Iles paraît s'étendre sur une seule ligne. Il se compose d'une centaine de maisonnettes que dominent deux églises, l'une pour les blancs, l'autre pour les sauvages. Il y a des missionnaires résidents et une école dirigée par les Filles de Jésus. Le fret aussitôt embarqué, nous traversons à l'ouest de
la baie où nous accostons pour la première fois depuis le départ de Québec.
Le quai forme la tête du petit chemin de fer qui conduit à Clark City situé sur la rivière Marguerite à une dizaine de milles de la côte. Il est long de 1,400 pieds et construit de belles pièces de bois apportées de la Floride. Mais cette construction ne donne pas une haute idée de la sagacité des ingénieurs américains. Déjà plus de 200 pieds ont été disloqués et emportés par les eaux; voici dans quelles circonstances. En dépit de sa longueur, le quai n'atteignait pas aux eaux profondes. On eut l'inspiration naïve de draguer tout autour et tout près, de telle façon que la charpente, remplie de cailloux, ne reposait plus que sur un étroit cordon de sable. Le résultat était facile à prévoir : le quai versa et se rompit.
Nous mettons pied à terre et nous suivons le chemin de fer, qui s'enfonce à l'intérieur par une échancrure de la côte. Nous comptions visiter la ville naissante,, mais elle est invisible pour la bonne raison qu'elle n'existe pas. l\ien n'apparaît non plus de la grande pulperie qui doit fabriquer 200 tonnes de papier par 24 heures. Le chemin de fer, le quai et les travaux de barrage de la rivière Marguerite ont seuls bénéficié du million dépensé.
A l'approche de la nuit, le bateau retourne au village de Sept-Isles, à la recherche d'un al)ri contre un fort vent de l'est. L'ancre est à peine jetée, qu'un brouillard épais descend sur la baie en même temps que la nuit. A la côte, on fait entendre des cris sonores et prolongés pour diriger et appeler les pêcheurs qui rentrent, voile à demi baissée, et qui ne sauraient se conduire au sein de cette obscurité. Cependant le capitaine nous prépare une surprise. Lorsque le silence parait bien établi, la sirène chante brusquement. L'écho d'abord i^uissant se prolonge en s'affaiblissant, mais lentement, et finit sur un timbre inconnu, triste comme un râle. Personne n'imagine que ce sont les chiens fort nombreux du village qui luttent d'harmonie, en hurlant au perdu. La sirène reprend à nouveau et, chaque fois, les chiens font écho par de semblables gémissements. Rien de plus lugubre, dans le silence et les ténèbres de la nuit, (jne. ces abois désespérés. Demain matin nous verrons sur la rive plate une longue procession de hurleurs allant chercher leur pâture. Le chien de la côte nord est un fainéant pendant l'été, son rôle est nul; mais on sait quel service il rend durant l'hiver en qualité de bète de trait.
A la sortie de la baie, nous sommes plongés dans
une atmosphère méphitique. Nous resjDirons à pleins poumons Tocleur infecte de débris organiques en putréfaction. Nous nous interrogeons du regard comme des gens condamnés à hi pire des morts. Impossible de fuir; la peste est partout, dans les cabines, dans le salon. Elle nous accompagne pendant plusieurs quarts d'heure et il nous faut subir ce martyre. Les industriels qui ont bâti récemment ici sur la côte une fabrique dliuile de baleine y trouvent sans doute un généreux profit,car les baleines abondent dans ces parages, mais quel tourment pour des astronomes qui ont toujours le nez en Tair ! D'autre part les goélands, ces vidangeurs de la mer, n'ont pas les mêmes répugnances. J'en vois des milliers qui tourbillonnent audessus de Fodorante fabrique.
Au cours de cette journée le bateau, qui file ses douze noeuds à l'heure, s'arrêtera à divers postes : Moisie, Eivière-aux-Graines, Sheldrake, Rivière-au- "Tonnerre, Rivière-Saint-Jean, Mingan. C'est toujours le même sjx^ctacle de jolies voiles blanches qui viennent vers nous en courant des bordées, reçoivent un chargement de barils, de caisses, d'objets divers qu'elles se hâtent de porter aux marchands de la côte.
Le vendredi, 25 août, à neuf lieiires du matin, nous, arrivons à la Pointe-aux-Esquimaux. Je dirais plus exactement, je crois, la Pointe tout court, car il n'y a l^as d'Esquimaux aujourd'hui dans ce joli poste et plusieurs se demandent si jamais ces habitants des glaces ont demeuré sur la côte. Monsieur Turner, du Bureau d'Ethnologie de Washington, pense cependant qu'ils Font habité jusqu'en 1600. A cette date, ils auraient été refoulés vers le détroit de Belle-Isle par les Sauvages à qui les Français avaient prêté des armes à feu.
Avec son quai, son grand pensionnat de jeunes filles, sa jolie église, ses maisons nombreuses, la Pointe,, vue de la mer, offre l'aspect d'une petite ville. Son port n'est par fermé comme celui des Sept-Iles, maisc'est un bon port marchand où même les navires d'un tirant d'eau de 25 pieds peuvent approclier à 50 piedsde la rive. Il est protégé contre les vents et les vagues du large par une île haute qui s'allonge parallèlement aux côtes.
Il semble qu'on veuille nous faire fête ici. Les drapeaux flottent au vent et la population est descenduesur le quai.
Les bureaux de la poste et du télégraphe sont à quelques pas du quai, logés dans la même maison. Xous y courons pour prendre contact avec le monde. Inliumaine perversité! nous souliaitions apprendre quelque nouvelle terrifiante: un cataclysme, une révolution? Mais rien ou si peu. La cote de la Bourse illumine la figure de Fun, altère la physionomie de Fautre. . . La récolte de Manitoba est bonne et assurée . . . Toronto est calme . . . Québec et Montréal continuent de se re- ..garder un peu de travers . . . En somme, le monde se porte ni mieux ni plus mal qu'au jour de notre départ.
La ]*ointe-aux-Ks(iniinaiix. — Le quai.
Evidemment lioiis sommes moins qu'un «/rain de poussière dans le rouage des multiples administrations du pays.
Les salutations terminées, un mouvement se produit dans la foule; c'est que la pluie menace, et qu'il faut protéger la morue qui sèclie en longues files sur des claies disposées tout près du quai. Des jeunes filles, dont tout le monde a remarqué la mine modeste et distinguée, s'empressent à la tâche. Elles enlèvent par larges brassées le i)oisson déjà raidi et presque sec pour l'empiler en pyramides qu'il sera facile de couvrir.
Jusqu'à ce jour, la Pointe s'est arrogé, sans conteste, le titre de capitale du Labrador. Elle est le chef-lieu de la Préfecture du Golfe ; un nuigistrat et un coroner y ont leur résidence; le commerce y est actif. Bref, il semblait que ce titre lui fût assuré pour toujours. Mais une inquiétude subite vient de s'emparer des esprits. On prête à Mgr Blanche, nommé récemment vicaire apostolique du Golfe Saint-Laurent, l'intention d'établir le siège épiscopal à Sept-Iles, en prévision de l'importance industrielle prochaine que prendra (Mark City, la ville voisine.
Le sifflet appelle par trois fois les passagers répandus de tous les côtés. A onze heures nous disons au revoir à ce peuple charmant et nous nous dirigeons à toute vapeur sur Natashquan. A six heures non» apercevons quatre groupes de blanches maisonnettes. Les premières baignent presque dans l'eau; les dernières s'étagent jusqu'au sommet de la côte et se cachent derrière un bouquet de sapins dominés par un joli clocher et par une haute maison en construction destinée aux Pères missionnaires.
Le port de Natashquan est d'un abord difficile. De nombreux rochers, la plupart très plats, sombres et polis comme des dos de monstres marins, apparaissent çà et là. Nous avançons lentement, lentement, en jetant la sonde de minute en minute, jusqu'à une centaine de verges du rivage. A peine a-t-on signalé notre arrivée que des dizaines d'embarcations semblent surgir de l'onde. Il en vient de toute part. Le navire est pris d'assaut. On monte à la fois par l'escalier de service et par l'échelle de corde à l'usage des marins. Les marchandises s'échangent en un tour de main. On se Imte, car il faut sortir du milieu de ces. récifs et gagner la haute mer avant la nuit. C'est
bientôt fait. A sept heures nous sommes en plein océan, emportés vers Blanc-Sablon que nous atteindrons demain après-midi.
Maintenant, la question de Péclipse occupe presque exclusivement les esprits. Dans le i^etit salon on ne parle que du grand phénomène. Chacun apporte son contingent de notions astronomiques. Quelle variété dans les études ! quelle faiblesse sur certains points ! quelle force sur d'autres I A la dizaine que nous sommes, il est douteux toutefois que Ton puisse former la substance d'un astronome, d'un Faye, d'un Lockver, d'un Janssen. Pour l'un, tout l'intérêt se porte sur les " ombres volantes " — bandes alternantes claires et ombrées courant les unes après les autres — qui se montrent sur les grandes surfaces quelques instants avant la disparition totale du soleil. C'est un dévot de l'optique, celui-là. A ses yeux, cette curieuse vision est un phénomène de diffraction. Une étroite fente, pratiquée, par un coup de canif, dans une feuille de papier interposée entre l'oeil et la lampe, laisse voir à tous les délicates franges de diffraction tout à fait semblables, à la grandeur et au mouvement près, aux " ombres volantes ". Difficile question résolue ainsi
en deux minutes, en dépit de graves auteurs, ouverts là sur la table, qui confessent leur ignorance sur ce point. Et de même pour une deuxiè.me, pour une troisième question. A chacune nous trouvons une réponse finale. Mais voici qu'un pessimiste, un pince
Ombres volantes sur la façade d'une maison (1870).
sans-rire, — '^ chauve-souris des champs de bataille '^ comme dirait Rostand, — soulève en trois mots la question principale, celle que nous avons tous en tête, mais que personne n'ose aborder : Verrons-nous Téclipse? Un silence engoissant laisse flotter la question en suspens comme un cauchemar. Monsieur Pope ouvre un rapport du Bureau météorologique du Gouvernement. Les conditious climatériques de Xorth
West River y sont notées année ivàv année, jour par jour. Oh ! ce rapport, comme il est décourageant. Les mentions : 'brouillard, ciel nuageux, pluie. . . apparaissent en regard de presque tous les jours de cette fin d'août. Il y a bien ici là, une éclaircie, un rayon de soleil, un oeil de la tempête, mais si rares, si avares que nul n'ose en tirer un pronostic rassurant. Tout de même personne ne désespère; et c'est la tête remplie de visions astronomiques : couronnes solaires, protubérances lumineuses, perles de Bealy, etc., que nous nous éclipsons nous-mêmes tour à tour pour regagner nos cellules.
Le lendemain, nous longeons les côtes, quoique généralement d'^issez loin. Parfois nous nous rapprochons de grands rochers dénudés, tels que le Mécatina. Toute cette terre présente un aspect de désolation indescriptible. C'est bien " le royaume de Caïn", selon la pittoresque expression de Jacques-Cartier. Bientôt nous serons en vue de la Baie-des-Esquimaux où se trouvait le fort de Brest. Cartier s'y arrêta, le
10 août 1534, pour s'approvisionner d'eau et de bois.
11 y trouva, dit-on, une population de mille Européens. Plus loin, est la baie du Brador connue par le fori
Pontchartrain construit pour la protection des pêcheurs français. ^^11 est évident, écrit M. Pope dan» Jacques-Cartier j sa vie et ses voyages^ que cette partie de la côte était assez bien connue des Européens lorsque Cartier la visita, car la plupart des havres étaient déjà nommés. Ceci est surtout vrai pour le havre de Brest, rendez-vous important, à cette époque, pour les^ pêcheurs basques qui fréquentaient ces parages. Cartier mentionne comme chose ordinaire la rencontre qu'il fit d'un grand naivre — une grande nave — de La Kochelle, cherchant le port de Brest. "
Ces vieux souvenirs, quelque peu enveloppés de mystère, s'effacent devant un problème important,, plein d'actualité. Quelles sont, à l'est, les bornes de la Province de Québec? Dans quelques heures nous, nous arrêterons à l'entrée de la baie de Blanc-Sablon. On sait que Terreneuve possède la côte du Labrador. En vertu de Lettres patentes datées de 1876, sa juridiction s'étend ^^sur toute la côte du Labrador, depuis ^^ l'entrée de la Baie d'Hudson (Cap Chidle}') jusqu'à ^^ une ligne, courant franc, nord et sud, à compter de " la baie Sablon sur la dite côte jusqu'au 52e degré de " latitude nord, et sur toutes les îles adjacentes à cette
*^^ partie de la dite côte du Labrador ". Celte démarcation est indiquée fidèlement 8ur nos cartes. Par quel artifice Terreneuve étend-elle ses prétentions sur un territoire immense situé loin des côtes et l)ien à Pouest de la ligne frontière définie par les Lettres de 1870? Toute la difficulté réside dans Pinterprétation 'du mot " côtes '\ Il semble évident que Terreneuve entend par ce mot non seulement les côtes de TOcéan, mais aussi les côtes des baies plus ou moins profondes dans lesquelles pénètre Teau salée. A ce compte le Lac Melville serait considéré comme une immense baie •ouvrant sur TOcéan par la passe étroite de Rigolet. Ces prétentions ne sont pas purement platoniques, puisque, tout en protestant, le Dominion a dû faire jouer les ressorts de la diplomatie pour soustraire la -Mission canadienne aux ennuis d'une inspection douanière. De plus, sur la rive sud de la rivière Hamilton, en plein domaine de la Province de Québec, nous verrons une scierie très-active exploitant les forêts voisines, en vertu d'un permis de Terreneuve. Il y a plus encore. Il paraît, grâce à de vieux parchemins, qno nos voisins insulaires veulent que la ligne frontière «uive la longitude GL5 ouest, depuis le cap Chidley
jusqu'à Mingan, vis-à-vis la tête de l'Ile d'Anticosti. De sorte que tout le cours presque de la rivière Hamilton avec les Grandes Chutes de 300 pieds, les plus majestueuses de notre globe, sortiraient du Dominion, l Les tribunaux sont saisis à l'heure présente, je crois^ de ces litiges. Espérons que notre pays ne subira pas. une nouvelle mutilation. Les Terreneuviens ne sont pas des Américains, et le Labrador n'est pas l'Alaska l
Le détroit de Belle-Ile que nous traversons vers six heures du soir est bien intéressant pour le touriste ; il l'est moins pour le marin. Les grands phares, à feux tournants, de Bould,et de Norman du côté de Terreneuve, ceux de Blanc-Sablon et de Belles-Amours, sur la côte du Labrador, nous rappellent vivement les. dangers de ce joassage. Le Canada a construit, à grands frais, tous ces phares. Sa sollicitude s'étend même jusqu'à l'îlot de Belle-Ile, à une quinzaine de milles en mer, où deux pliares de première classe indi-* quent l'entrée du détroit. Je vois aussi à droite et à gauche les postes de télégraphe sans fil élevant bien haut leurs antennes réticulées. Il y en a deux ici :. Pointe-Amour et Pointe-au-^Maurier. Avec les bureaux de Cap Wliil tU' — à mi-distance entre Natashquaa
et Blanc-Sablon — de la Pointe-à-la-Kenommée, ( Famé Point), sur la côte de Gaspé, du cap Kay et du cap Kace, sur les pointes est et ouest de la côte sud de Terreneuve, avec celui de Tlle-de-Sable, le télégraphe Mar coni forme un réseau judicieusement établi pour assurer la navigation dans le Golfe Saint-Laurent.
C'est pendant la nuit que nous passons devant Cliâteau-Bay. Chateau-Baj' est la poste terminal de la grande ligne télégraphique qui court sur la côte du Labrador, depuis Tadoussac jusqu'à FOcéan. On a multiplié les bureaux de dépêches. Le plus petit groupe de pêcheurs se flatte d'en posséder un. Aussi bien, il faut entendre le concert de bénédictions qui s'élève de ces lointaines régions à l'adresse de nos gouvernants.
Dimanche, 27 août. Voici que nous sommes en plein océan Atlantique. Le bateau se dirige vers le nord. Le contre-courant du Gulf Stream amène les eaux arctiques le long des côtes. Il y promène aussi d'énormes banquises de glace flottantes connues sous le nom de icebergs. Ceux-ci cheminent en lente pro-
cession (l'iiiie imjxïsaiilc urjnidcm-. J'en roinj)!*' \ iiii:ldeiix sur iiiic inêiiie li.^iu* dans un parcourt de (|n<d<|n(*s milles. Nous les frôlons prescjne. A la sni-face, ils ont la teinte hlaiic-niat de la i^laee fondante de nos rivières, mais en dépit de cette ai)i)arenc(% ils sont solides comme le roc; et (pielle masse I Xons nons sommes amnsés à cnber celui (pie représente la i)lioto!Lira])liie
Iceberii'.
ci-jointe due à ]M. Johnson. 11 mesur(\ au juiié : hauteur, au-dessus de l'eau, 200 i)ie(ls: lariieur, r>00 pieds; épaisseur 250 pieds. Un prisme de ,i>lace s'im merise' dans Teau de mc^r des dix-onzièmes de sa hauteur. Les marins estiment cependant (pu' les icel)er^i»s, à i-aison de leur forme i)lutôt pyramide, émer^iient d'un einquiè-
me à peu près. Celui-ci aurait doue uue hauteur totale de 1,000 pieds; ce qui douuerait uu bloc de 125 uiillious de pieds cubes de glace. Multiplious par viugt, par cent, et nous aurons une idée de l'apport de froidure dissipée journellement sur les bancs de Terreneuve à la rencontre du Gulf Stream montant des régions chaudes. J'ai, de longs quarts d'heure durant, contemplé ce spectacle. A vrai dire je ne pouvais en détourner mes regards, j'étais fasciné par cette gigantesque et incessante activité de l'Océan. En ce jour du Seigneur, ces vers du poète montaient spontanément à mes lèvres :
L'Univei-s m'embarrasse, et je ne imis songer Qne cette horloge existe, et n'ait point d'horloger.
Les icebergs sont la terreur des navigateurs ; le pilote ne les perd jamais de vue. Son oeil de lynx les suit nu'^'me à travers l'obscurité de la nuit. Une espèce de phosphorescence ou d'illumination, venant je ne sais d'où, les fait ressembler vaguement à un phare l)erdu aux limites lointaines de l'iiorizon. D'autre part ils sont parfois la providence des marins. Ainsi nos réserves de glace et d'eau douce tendaient vers l'épui-
sèment, mais le capitaine ne paraissait pas se préoccuper (le cette fâcheuse disette; il savait où se ravitiiil- 1er. Une équipe de marins nrmés de liaclies et de ])iques se dirige bientôt vers un frai>nient d'iceberg qui flotte comme une blanche mouette à quelques cent verges et revient avec un jjlein chargement de gros blocs transparents. Nous aurons à table une boisson polaire ; ce qui n'est point banal. J'aurais aimé y trouver quelques vestiges des régions inexplorées, un infusoire, une branche de lichen, un grain de sable ou d'argile, mais, recherche vaine, Feau est pure et la glace est limpide comme le cristal.
Le bateau incline maintenant vers Touest pour pénétrer dans Testuaire de la rivière Hamilton. Nous saluons à gauche^ sans les voir, deux missions envoyées par les observatoires de Lick et de llarvai-d. L'une est installée à Cartright, Tautre à Tndian Tickle. A huit heures nous mouillons pour la nuit à Kigolet, à l'entrée du goulet par où le Lac ^Felville communique avec rOcéan. Kigolet est dans le territoire (ITugava. La compagnie de la I>aie d'IIudson, dont le drapeau flotte sur deux cents comptoirs canadiens, fa il ici un commerce important. Nous verrons demain sur le
quai des centaines de barils remplis de saumons et de truites salées. Nous sommes accueillis au débarquement par six beaux chiens esquimaux aussi grands que les chiens du Mont Saint-Bernard mais plus légers. Ils viennent en groupe comme pour protester de concert contre la venue d'étrangers. Leur mine de loup inspire, à première vue, quelque frayeur, mais nous sommes bientôt rassurés. Ils sont les meilleurs d'une troupe de quelques douzaines de mauvais sujets que la Compagnie tient enfermés pendant Tété, làhaut dans un coral. Quelques-uns sont féroces comme des fauves ; il faut les isoler. Leurs cris, leurs gémissements, récume qui coule de leur gueule enfiévrée rappelle le souvenir des malheureux chiens sur lesquels Pasteur essayait le virus de la rage.
Le lac Melville présente une belle nappe d'eau salée de GO par 30 milles. Il conviendrait bien de dire un mot des montagnes Mealy qui le bordent au sud et sur le sommet desquelles nous découvrons des phupies blanches qui ont toute l'apparence de glaciers, ^lais notre esprit est fermé aux choses terrestres. Les jeunes baleines, tout [)rès, ont beau folâtrer en troupes joyeuses, lancer des colonnes d'eau par leurs évents;
nous détoiiriioiis les yeux poiii- ne jM)iiit voir ces ^ros souffleurs. J^es nuitelols eux-niêiiics n'ont pins (|n'nn(* idée. Ils se dépêchent de loul inondci- er, de tont flotter. Sous leurs coups répétés les cuivres, les feirnres brillent coninie des miroirs. Ils susiHMidenl avec ari aux cordages une multitude de petits dra])eaux de tontes les couleurs et de toutes les formes. J.e capitaine a revêtu runiforme des grands jours. Tout le monde est sur le i3ont. Enfin, vers quatre heures, au détour d'une petite pointe de terre, nous apercevons sur la côte basse une rangée de tentes blanclu^s et (luehiues constructions vagues sur les(iuelles flottent trois drapeaux tricolores et une douzaine de drapeaux du Canada. Nous sommes au ternie de notre course. C'est ici Xorth West River: la station de la ^Mission canadienne de Féclipse! Les confrères (pii nims ont précédés de trois semaines sur .ces rives désolées nous accueillent avec des manifestations indiscibles de joie. Les acclamations, les décharges d'armes à feu répondent, de la rive, au sifflet du bateau. En un rien de temps les chaloupes sont mises à l'eau, et c'est les bras chargés de journaux, de lettres, et le coeur rempli de sentiments d'une cordiale et joyeuse confraternité (puî nous nous emjjressons d'atterrir.
J'imagine qu'il n'y a rien d'aussi bizarre, aux yeux «d'un profane, qu'un camp d'astronomes. On dirait une Smala, moins les bédouins. . Une vingtaine de tentes profilent sur Fliorizon leurs blanches silhouettes pointues. Tout près, sur des bases solides, reposent les instruments, de forme étrange, élevant vers le ciel un bras menaçant. Télescopes, spectroscoi3e, spectrographes, tout attire les regards. Les personnes ne sont pas moins intéressantes.
Caiii]) (\o l'IOc'li])se sur la "Xorth-West lîixer". dans rUiiiia\a.
Monsieur et Madame Maiiiuler, délégués de Inltscrvatoire de Groeiiwicli, près de Londres, soni de vieux pratieicMis. L'Hiudonstan, l'Ile ^fauriet", l;i Lîi])Oîne les ont vus à Toccasion des dernires écli})ses. Aujourd'iini, ils apportent à des novices le secours di^ leur longue expérience. Leurs instruments, d'ailleurs modestes, sont parfaitement adaptés au l)ut. Lue lunette de qnatre ponces d'onverture, constitue la })iéce principale, (îrâce à nn mécanisme d'liorloi>(a'ie et à une combinaison de prismes à réflexion totale, elle i)r()jette antomatiqnement sur nn écran rimaiii' du soleil et de «es taches aussi longtemps que cet astre est au-dessus de riiorizon. Madame Mannder exhibe avec orginnl la petite caméra i\ long foyer, avec huiuelle (die a ol)tenu la photographie la plus parfaite d'une couronne solaire. Ce beau succès assure à Madame Mauuder une place d'honneur dans Thistoire des éclipses. Trois autres observateurs ont monté des téleseopes d'anuiteurs. Celui-ci s'apprête à étudier h^ spectre général de la couronne; celui-là réserve toute son attention l)our l'analyse de la fraiH/c verte dans hKjuelle on €roit voir l'indice d'un élément inconnu sur la terre, le coroniuhi. Puis, des instruments moins eompli-
qnés: tliermoDiètres sensibles au iiiillième de degré, hygromètres, boussoles de déclinaison et d'inclinaison, tous fixés en bonne place et prêts aux enregistrements.
Les instriniients de la mission anolaise.
(Photo du l\é\'. Père La jeunesse).
A (jdiiclic on voit raittciir de cet (uticle.
Plus loin, à l'extrémité du camp, on se hâte de mettre la dernièn^ main à une chambre photograi)lii(pu\ hmgne de 45 })ieds, dans laipiell*' Timage du soh'il me-
sni'cra six ])()nc('s de diainètrc. Cette (liiiîmtcs(|n<* ralliera est eoucliée sui* Je sol. J^es rayons solaires y pénétreront par rinterniédiaire d'un miroir mobile, noiiiiiié liéliostat on Josné, parce ((n'il immobilise pour ainsi dire le soleil (mi regard de la boitille de Tinstmment. ("est par nn dispositif semblable (pie devait fonctionner la célèbre Innette de 2t)0 pieds, à la <lernière Exposition générale de Paris. On espérait y voir Jn Itiiic à un }n('ir<\ ^lallienrensenient les coiistrnctenrs n'en purent rien tirer de bon.
Ces divers instruments forment l'éqnipage essentiel d'une station astronomiipie. Leur but n'est pas tant de montrer qne d'enregistrer, ponr nne étnde nltérieure, les phénomènes snccessifs de l'éclipsé. Mais Tinstrnment le plus sensible, le plus fidèle est r«»eil de l'observateur, lOeil nn ou armé d'une simple lunette de poclie. Senl l'oeil fait jcniir dn spectacle clianm'ant de l'éclipsé, senl il voit le soleil dans tons les détails de son éclatante grandeur.
Le soleil est nne étoile, entre tontes la pins voisiiu^ de lions. Son disque argenté — la photosphère — (pii apparaît an firmament, n'est (jn'nne fraction de sa masse entière. Pendant les éclipses totales le globe
lumineux se montre entouré (Vune couronne qui Tenveloppe, à la façon de Tatmosphère autour de notre terre. Nous distinguons deux parties dans la couronne. La première couche, éi)aisse de 1,000 milles, re-
liéliostat de la grande caméra (Photo de M. Plaskett)
I)ose immédiatement sur la pliolosj)liére. On l'a])i)elle couche )'C)n'a\'<aiitc parce qu'elle renveise les raies du spectre solaire. La deuxième couche, dite chromos-
j)lirr(*, lie nicsnic jijis iikmiis de r),()()0 milles (réjiaisseui* Ell(^ a iiiic con'ciir i-oiiiic-saiiu duc à l'ii ydrooènc iucaiidesceiil. Sa surface est constaiument a^iitée comme 1111 océan eu fureur. Des vagues de feu portent, en un clin-d'oeil, leur sommet recourbé en volute jusc^u'à la hauteur de 1()(),()0() milles; elles disparaissent et réapparaissent sur tous les points avec une prodigieuse rapidité. A travers la cliromosphère, se dessine l'auréole, sorte de gloire dont les rayons divergents vont se perdre dans le fond du ciel à une distance incommensurable. La couronne, surmontée de l'auréole, prête aux éclipses totales une beauté incomparable. Je n'irais pas à Versailles, disait Arago, pour voir une éclipse partielle, mais je me rendrais au bout du moii- -de p(mr être témoin du splendide spectacle d'une éclipse totale. Les poètes dans leur joli langage, font probablement allusion, sans bien le connaître, au phénomène de la couronne et de l'auréole solaires lorsciu'ils parlent des flèches de Phoebus-Appollon. Soupçonnent-ils que ces flèches sortent de carquois dans lesquels pourraient se loger plusieurs milliers de globes gros comme notre terre ?
C'est uniquement à l'oeil et pendant les quelipies
luiiiiites de durée d'une éclipse totale (lue ces beautésse révèlent. La plaque photographique, quoi qu'elle ait mérité la qualification de rétine du savant, est impuissante à les enregistrer et, en-dehors des éclipses, l'éclat de la photosphère les éteint totalement de me-
La couronne solaire en 1S42 (D'après F. Bailly)
me que la lumière du jour éteint les effluves des machines électri(ines de nos laboratoires.
Nous comprenons (pie les savants se donnent tant
de mal, s'imposent de si pénibles déplaccnients jjoiir •ces études.
La conroîine solaire en 1800 (T)'ai)rès 1(> 1». Sec-chi)
('oiiroinie solaire en 1868 (D'après le Cap. Bullock)
Couronne solaire en 1900
Les lieux de la terre où le soleil est totalement éclipsé ne forment toujours (lu'une zone fort étroite. Une éclipse de soleil, tout le monde le suit, est due à rinteri^osition de la lune entre celui-ci et la terre. Sui-
Coufoinu' solaire de \\)i)r> (D'après i;iie photographie coni[)()si1e (1(> (Iconiutitliicdl .Udijazinc)
vaut la distance, variable (Vun jour à l'autre, de la lune à la terre. 11 y aura éclipse annulaire uu éclipse totale. Celle-ci aura une durée plus ou moins longue mais jamais plus longue que ly^ minutes et elle ne sera jamais visible sur une zone de plus de 167 milles de largeur. Le point de la terre qui a été favorisé d'une éclipse totale ne jouira pas du même privilège avant un laps de temps de 300 ans.
Prédire une éclipse est aujourd'hui un jeu d'enfant. A la vérité, les astronomes ne prédisent plus les éclipses, ils consultent tout bonnement la tableau des éclipses. Théodore von Oppolzer (18J:1-188G) a dressé la carte des éclipses avec les détails d'époque, de visibilité, de durée à quelques secondes près pour les temp« futurs jusqu'il l'année 2163. Les calculs sont basés sur le cycle Saros que les anciens connaissaient. La périodicité d'un Saros est de 18 ans; exactement, 18 ans, 10 jours, 7 heures et 42 minutes. Néanmoins, comme il entre plusieurs variables dans le problème des mouvements célestes, les astronomes sont obligés de faire des corrections. Nous savons que 11 éclipses, dont une dizaine sont totales, se produisent dans la période d'un Saros. En combinant plusieurs Saros,
nous retrouvons la réj^étition parfaite des éclipses. C'est ainsi que l'on peut prédire, sans être grand clerc, que les îles du Cap Yert auront une éclipse totale en 1909, Cuba et l'Angleterre en 1910, les Etats-Unis en 1918, 1923, 1925 et 1932.
Le lundi, jour de notre arrivée à North West River,, le soleil brilla tout le jour dans un ciel sans nuage. C'était plaisir de voir dans les instruments et sur les écrans le disque du soleil ponctué de taches sombres. On en fit plusieurs photographies dans le but de mettre tout au point et de se faire la main. Chose curieuse, il faut, parait-il, un sérieux entraînement pour manipuler avec sûreté pendant une éclipse. Sur le point de recueillir le fruit 4e-ses longs travaux de préparation, l'observateur est envahi par une sensation intense. Sa vue se trouble, sa main devient nerveuse. Toute son attention doit se concentrer sur le jeu des instruments ; il n'ose lever les yeux au firmament. On demandait à Tillustre directeur de l'observatoire de Meudon, M. Janssen, dont la science pleure la mort
réceiito, quelques détails sur le spectacle de l'éclipser de 18G8. Mais je n'ai rien vu, dit-il ; et c'était vrai. Il avait fixé sur ses plaqnes i3li(>t()<>raplii(in(^s plnsicMirs l)liases de l'intéressant phénomène.; il n'avait en ni h* temps ni l'idée de regarder. Même au cours des répétitions préparatoires, l'opérateur se prend au sérieux. Il n'entend que le son du métronome qui bat la seconde, et la voix du chef qui commande les opérations.
Jusqu'à son coucher, le soleil se montra plein de promesses. Malheureusement pendant la nuit le baromètre se mit à la baisse et le matin, à 6 heures, la pluie commençait pour durer toute la journée. Tout de même les préparatifs se continuèrent en déj^it du baromètre. Nous espérions contre toute espérance. La conversation se poursuivit bien tard, dans la soirée, autour d'un grand feu allumé au milieu de la vieille chapelle (*).
(*) Cette chapelle, ouverte aujourd'hui à tous les vents, mesure 40x25 pieds, à peu près. Elle a été construite, il y a une trentaine d'années, par les Pères Oblats de Betsiamis. Le poste de North West River était alors le rendez-vous d'une couple de cents familles qui venaient y faire la traite avec les agents de la Compagnie de la Baie d'Hudson. l^ans la suite les indiens se dispersèrent et la mission fut abandonnée.
Le lendemain, mercredi, 30 août, est le grand jonr. Hélas! le baromètre n'a pas varié: la pluie persiste. La consternation est peinte sur tous les visages. Xous nous saluons par des i^aroles tristes. La phase de totalité est annoncée vers 7.50 heures, car nous ne connaissons qu'à quelques minutes près la longitude — 60° ouest — de North West Kiver. Chacun est à son poste, la main sur l'instrument. Seuls le soleil et la lune manquent à l'appel! Des nuages épais couvrent le firmament. A 7.30 heures — soit à 6.30 heures de Montréal — l'obscurité se fait dans l'ouest aux lointains de Fhorizon. Les sommets des montagnes s'effacent les uns après les autres. Bientôt nous nous sentons couverts par la grande ombre de la lune ; c'est la nuit. Celle-ci descend en trois phases distinctes et rapides à la façon d'un triple voile qu'on aurait jeté sur nos têtes en trois mouvements. Xous sommes étourdis, écrasés ; même le plus brave,
Sentant j.tasser la mort, se recommande à Dieu.
Nous avons à peine le temps de jeter les yeux sur le paysage et de prêter l'oreille au silence de la nature
que déjà la luiiiiôre apparaît l)nisquemeiit (•(uniiic à un lever de rideau La pliase de totalité a duré deux minutes et demie, elle est mainteuant passée; nous avons manqué Téclipse. Monsieur et Madame Maunder ont en le même sort en Laponie, Tan dernier. Ils acceptent ce mécompte avec une sage philosophie. Il ne faut jamais se fâcher contre les choses, disait Mme de Staël, cela ne leur fait rien du tout ! Les fervents s'obstinent au pied de leurs télescopes. Il leur plairait de voir au moins le soleil avec un coin de lune accroché à son rebord. Mais il faut bien se rendre : nous avons manqué totalement Téclipse.
La mort dans Tâme, nous cherchons des consolations dans quelques menus faits observés pendant Té- €lipse. Et d'abord, la nuit a-t-elle été bien profonde.? Il est certain que les éclipses totales ne produisent jamais une nuit noire, mais, cette fois, les nuages aidant, je crois bien qu'elle a été plus profonde qu'au cours d'une éclipse dans un ciel découvert. Je tenais ma montre à la hauteur de la poitrine ; je n'ai pu y suivre la marche de l'aiguille des secondes. Le thermomètre a baissé de 2.7 degrés ; la boussole a subi une légère déflection. D'autre part les animaux n'ont pas mani-
festé une grande inquiétude. Les cliiens on continué de se mouvoir comme si rien n'était ; une grive perchée sur la plus liante branche d'un sapin avait sûrement pris le change : elle égrenait ses notes joyeuses et précipitées comme au crépuscule d'un beau soir.
Il est maintenant 9 heures. L'ombre de la lune traverse l'océan atlantique. Dans quelques minutes elle visitera l'Espagne, puis la Tunisie. Les observateurs stationnés à Burgos, à Sfax verront l'éclipsé dans des conditions exceptionnellement favorables.
Pour nous, il ne reste plus qu'à faire en sens inverse le long travail de préparation. Les instruments, démontés pièces par pièceS; sont couchés avec d'infinies précautions sur le velours de leurs étuis. Chacun met la main à la besogne. Il nous tarde, semble-t-il, de fuir cette terre et ce ciel ingrats. Comme témoins de notre passage et de nos espérances déçues nous laisserons dans ces contrées lointaines les p3^1ônes massifs sur lesquels les instruments étaient posés. L'enfant des bois se demandera un jour la signification de ces pierres dressées comme les menhirs druidiques dans le champ de Carnac.
S'il est vrai de dire que dans la science expérimentale les insuccès profitent, nous pouvons nous flatter que notre voyage ne sera pas sans bénéfice. Xous aurons, en outre, appris plusieurs choses directement. L'organisation même de la mission, le transport des personnes et des choses, le ravitaillement présentent une foule de difficultés que la sagacité la plus éveillée ne peut prévoir. Le gouvernement avait sagement appelé de Londres à notre secours un praticien de longue expérience. Il est permis de présumer que le Canada pourra désormais se suffire à lui-même dans l'organisation des missions futures.
Serait-il téméraire d'exprimer le voeu que cette expédition puisse susciter parmi nous quelque enthousiasme pour les études astronomiques. J'ai entendu d'assez tristes réflexions sur ce sujet. L'astronomie est une science d'agrément; c'est vrai. On peut être littérateur, philosophe, homme d'état, et n'avoir jamais mis Foeil à la lunette, ne rien connaître de l'astro-physique. Il ne conviendrait pas cependant de pousser
trop loin le désintéressement. En cherchant dans nos laboratoires, je trouverais quelques lunettes portatives dans lesquelles les élèves voient avec émerveillemen les anneaux de Saturne, les montagnes de la lune^ les taches du soleil. Il y a même, me dit-on, ici dans, un rez-de-chaussée, là dans un galetas, une couple de réflecteurs d'une belle proportion. Mais je ne voisnulle part quelque chose ressemblant à un observatoire. Je sais bien que l'insuffisance des budgets enferme nos institutions dans un cercle infranchissable; que nos économes ont à se débatre tous les jours comme sur un lit de Procuste. Néanmoins, j'aime à croire que dans un avenir assez rapproché nos grandes institutions sauront faire des prodiges pour accomplir ce qui ne peut qu'être fort utile et glorieux pour le pays.
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