PREFACE
Ce sont les graves questions de l'essence de la vie, du parfait bonheur, de la vérité, tous ces problèmes qui passionnèrent et passionneront encore longtemps l'humanité, que le comte Tolstoï essaie de résoudre par sa morale. Cette morale, il cherche à la propager tantôt par des articles arides, tantôt aussi, heureusement pour les lettres, à l'aide de ces admirables récitsjdont je donne, dans ce volume, au public français, une traduction aussi rigoureusement littérale que possible.
En écrivant ces pages d'une grandeur biblique, l'auteur de La Guerre et la Paix avait encore un autre but; il l'expliqua dans une conversation qu'il eut tout dernièrement avec l'écrivain russe Danilevsky :
«... Les millions de Russes qui savent » lire, disait le comte Tolstoï, demeurent » devant nous bouche bée, comme de
PREFACE m
» jeunes choucas, et nous disent : — Mes- » sieurs nos écrivains, jetez-nous dans la » bouche de la nourriture intellectuelle, » digne de vous et de nous ; écrivez aussi » pour nous autres, les altérés d'une pa- » rôle vivante et littéraire, débarrassez- » nous de ces Erouslan Lazarevitch, de ces » Mijlord George et autre nourriture de » foire !
» Le simple et honnête peuple russe » vaut bien que nous répondions à l'appel » de son âme bonne et juste. J'y ai beau- » coup pensé, et je me suis décidé à ten- » ter quelque chose en ce sens dans la » mesure de mes forces. »
Je dois ajouter que la tentative du comte Tolstoï a pleinement réussi. La presse russe a en effet annoncé que ces contes, déjà goûtés par l'élite, sont compris et accueillis, avec plus de faveur encore, par la masse non cultivée.
iv PREFACE
Quanta la traduction, j'ai essayé, comme je l'ai déjà dit, de suivre autant que possible le texte original, malgré toutes les difficultés que présentait un pareil travail. Car jamais encore, ni dans mes traductions précédentes, ni dans celles des autres traducteurs, on n'avait eu à rendre a la fois et ce style biblique que l'auteur emploie h dessein, et cette couleur locale dont il imprègne ses scènes familières de la vie des moujiks.
Et si ou veut bien trouver que cette tentative hardie a été couronnée de quelque succès, je tiens à déclarer ici qu'une part en revient à mon ami Ernest Jaubert, qui a bien voulu joindre ses efforts aux miens pour initier les lecteurs français à ces petits chefs-d'œuvre jugés intraduisibles par bon nombre de mes compatriotes.
E. IIalpérine.
Juillet 1886.