‹ A mes enfants [microforme]Chapitre 3 sur 21 · ER AS · texte numérisé non relu

ER AS

Les vingt sous de Gabrielle II

Gabrielle se leva en battant des mains, etun petit quart d’heure après, elle trottinait à côté de sa mère sur le chemin de la ville.

Il était cinq heures et on devait prendre papa à six heures en passant par son étude ; c'était donc toute une heure pour voir à dé-

penser les vingt sous que Gabrielle portait

‘ Soigneusement empilés dans une jolie petite

bourse pendue coquettement À son bras.

Je ne vous parlerai pas des incidents du voyage jusqu’à la ville qui n’était éloignée, au reste, que d’un demi-mille environ.

Gabrielle ne pensa pas À courir après les papillons et les insectes dorés, comme c'était son habitude ; elle ne voyait que ses emplettes et avait hâte de faire son choix.

Enfin on arrive devant la première boutique,

tenue par une marchande de jouets,

Re

12 Les vingt sous de Gabrielle

Il y en avait de toutes sortes, dans la vitrine, sur le comptoir, au fond des tablettes et jusque sur la rue. ‘Tout cela était fardé de couleurs brillantes. Il y avait des ânes, des moutons, des vaches couvertes de vrai poil, des toupiescaméléons, des poupées parlantes, des billes, des tambours et autres instruments de tapage ; enfin une foule de ces choses qui grisent les enfants et qui embarrassent tant, par leur nombre et leur variété, les acheteurs d’étrennes, la veille du jour de lan.

Gabrielle ouvrait les yeux dans une proportion démesurée ; elle songeait au bonheur de la petite fille de la marchande, qui se tenait près du comptoir et qui pouvait jouir à la fois de toutes ces richesses merveilleuses.

La maman marchanda beaucoup d'objets ;

mais Gabrielle ne pouvait parvenir à arrèter

à ES #.

sx $

À AAA led 2e à aa Ge LOST

LE dit M 5 T3

Les vingt sous de Gabrielle 13

son choix. Elle commençait À s’aperçevoir, d'ailleurs, que vingt sous ne sont pas une fortune aussi considérable qu’un petit peuple le pense. Un chat blanc, entre mille, avait presque gagné son cœur, mais resta néanmoins sur sa tablette : car il coûtait vingt-cinq sous et la maman aurait été obligée de suppléer les cinq SOUS qui manquaient,

Bref, on sortit de Ià les mains vides, mais la bourse encore intacte, pour essayer ailleurs.

Le marchand d'images et de livres enluminés, les petites échoppes établies sur la place du marché, ies fruitiers, les fleuristes, tout cela fut visité, examiné ; cependant les vingt sous restaient encore au fond de leur bourse.

À Ja fin, Gabrielle émit une opinion qui lui parut très-acceptable :

— Si nous allions, dit-elle, chez le confiseur ?

SL

14 Les vingt sous de Gabrielle

Elle rougit légèrement, néanmoins, en formulant cette demande. Cela sentait un peu la gourmandise : dépenser vingt sous en brioches et en sucre candi, ce n’est pas très-recommandable pour une petite fille de six ans.

— Nous n’aurons pas besoin de dépenser les vingt sous jusqu’au dernier, ajouta-t-elle en forme de réparation.

La mère, sans le laisser trop paraitre, fut heureuse de cette restriction. ‘

— Comme tu voudras, dit-elle ; allons chez le confiseur.

En se rendant à ce dernier endroit, elles passèrent devant la boutique du boulanger.

En face de la vitrine, les coudes appuyés sur l'allége en pierre, deux petits enfants se tenaient

les yeux avidement fixés sur les belles brioches

toutes fraiches étalées sur les tablettes.

re ve AS ME CRE ET A Sr

Les vingt sous de Gabrielle 15

ee —

L'un des enfants paraissait avoir au plus six ans, l’autre en avait à peine trois. Ils étaient maigres, pâles, pieds-nus et portaient des vêtements rapiécetés au point de faire rire s'ils n'avaient pas de suite fait pleurer.

La mère de Gabrielle ne put s'empêcher de s'arrêter pour regarder ces deux petits infortunés.

Les gens qui n’ont point d'enfants passent peut-être indifférents à côté de l'enfance malheureuse. Mais un père et une mère peuvent rarement contempler d’un œil sec ce spectacle de la faiblesse en proie à la misère et au dénûment. Il leur fait faire un retour sur euxmêmes et appelle dans leur esprit cette pensée que peut-être un jour, —il y en a tant d’exemples !—leurs enfants seront, eux aussi, ex-

posés sur la rue à la dureté des passants, souf-

10 Les vingt sous de Gabrielle

friront la faim et la soif et, ce qui est encore plus triste, les éclaboussures du vice qui passe fièrement en carosse à quatre chevaux.

La petite Gabrielle s'était aussi arrêtée avec sa maman. Elle regarda pendant quelque temps les petits infortunés.

— Vois donc, maman, dit-elle, tout-à-coup, le petit pleure, qu'est-ce qu'il peut avoir ?

La maman essuya une larme qui tremblait au bord de sa paupière.

— Il a faim, dit-elle, et il demande à son frère de lui acheter un morceau de pain.

— Eh! bien, il est donc méchant, le frère ; pourquoi ne va-t-il pas lui chercher une brioche?

— Ma chérie, il n’a peut-être pas d'argent ; allons voir.

Elles s'approchèrent toutes deux, et la mère

de Gabrielle interrogea l'aîné des enfants,

mere

Les vinçt sous de Gabrielle. 17

C'était une de ces misères comme on en voit si souvent. La mère était veuve et malade ; les enfants n'avaient pas mangé depuis la vaille et le pauvre petit qui ne comprenait que sa faim, pleurait parceque son frère ne lui donnait pas le morceau de pain que la boulangère avait déjà refusé,

Gabrielle n'attendit pas la fin de l’histoire N’écoutant que son cœur elle prit sa petite bourse avec les vingt sous et la mit dans la

mi

ain du petit garçon en lui disant à l'oreille : —Va acheter les plus belles brioches, entends-tu ?

‘11 nsrnat à 15 1 Ac nr + ) :

‘lle avait à peine dit ces paroles qu’elle se sentit enlever par deux bras vigoureux et enlacée par quelqu'un qui la couvrit de baisers,

Six heures étaient passées, et son père, en

revenant de son étude, avait été témoin muet de sa bonne action. 2

14 Les vingt sous de Gabrielle.

Comme jai bien fait, dit-elle en revenant, de ne pas acheter le chat blanc de la marchande de joujoux! Ces pauvres petits n'auraient peut-être pas soupé! Et, d’ailleurs, je ne sais pas pourquoi, mais je me sens le cœur bien plus gai.

— C'est toujours comme cela, ma fille, quand on a fait une bonne action, dit le papa. Le bon Dieu donne le remords à ceux qui font mal et la satisfaction du cœur à ceux qui font bien, sans compter que souvent il les récompense encore d'une autre manière.

Et c'était bien vrai, puisque le lendemain, à

son réveil, Gabrielle trouva le chat blanc à

côté de son oreiller.

La brise doucement caresse le feuillage, L'air est limpide et pur ; La mer frappe sans bruit le sable du rivage

De sa vague d'azur.

Les rayons du soleil, par delà les collines Ont incliné leurs feux, Et leurs derniers reflets, en teintes Purpurines,

S’étendent dans les cieux.

RTE AT LS

nr

20 Le Soir

———— tr

Le ruisseau près de nous promène son mur- Sur un lit de gazon ; [mure Le rossignol caché dans son nid de verdure, :

Commence sa chanson.

Chante, poëte ailé, chante ; ta voix sonore Est un écho du ciel ; Pour publier le Dieu que tout mortel adore,

La branche est ton autel.

L'ombre s'étend sur nous ; déjà la pâle étoile Perce dans le ciel bleu ;

La nuit, à l'horizon, tend un coin de son voile ;

Mortels, pensez à Dieu !

Re M Aa Do « =

Le Soir 27 Pensez à Dieu qui vient, sur l'aile du silence,

Passer auprès de vous,

Qui vient sécher les pleurs et remettre l’offense

Du pécheur à genoux.

Pensez à Dieu ! pensez à votre dernière heure : La mort aime la nuit ; Peut-être elle viendra marquer votre demeure,

Quand sonnera minuit !

Page 1