A MM. les Membres de l'Académie des sciences
En aspirant à l’honneur d’appartenir à l’Académie de médecine,- j’obéis moins, peut-être, à un sentiment personnel d’ambition qu’au désir, — si j’obtenais la faveur d’y être admis, — d’y représenter, à côté de quelques éminents confrères, un élément du corps médical qui, de l’avis d’un certain nombre de membres de cette illustre Compagnie, n’y aurait pas occupé jusqu’à présent une place suffisante; je veux dire la presse médicale. Pour justifier ma prétention à un tel honneur, je n’ai, en effet, d’autres titres à faire valoir auprès de vous que ma qualité de journaliste et ma coopération à plusieurs publications périodiques, recueils et dictf®'*"®*'’®® médecine.
Les travaux de cet ordre étant de leur nature éphémères, pour la plupart, beaucoup d’entre eux ont pu passer inaperçus ou ont dû s’effacer de la mémoire. J’ajouterai que, pendant la première période de ma carrière, l’usage de ne point signer les articles de journaux, en m’allégeant de la responsabilité, m’a peut-être aussi un peu trop désintéressé de la part d’avantages qui aurait pu m’en revenir. C’est du moins la pensée qu’exprimait à mon égard un de mes jnges, il y a plus de vingt ans, à l’occasion de ma candidature auprès d’une des Sociétés médicales de Paris le plus justement estimées.
11 me serait impossible, et il serait surtout fastidieux d’énumérer ici le grand
nombre d’articles que j’ai écrits depuis trente-cinq ans; je choisirai parmi eux ceux qui me paraissent le moins indignes de vous être signalés, soit pour l’importance des sujets qui y sont traités, soit comme expression des principes et des idées qui m’ont dirigé.
Dans Hœuvre du journaliste, il y a deux parts distinctes à faire, quoique en réalité ellës soient souvent confondues. 11 y ai lîœuvre du rédacteur dressant- simplement procès» verbal de ce qu’il a vu et entendu, du « reporter, » comme on dit aujourd'hui, œuvre de vulgarisation dont je n’ai pas ici à faire ressortir l’utilité, mais œuvre, en somme, d’un ordre secondaire et dans laquelle s’effacent presque entièrement la spontanéité et la personnalité de l’écrivain. Mais il y a aussi celle de l’historien et du critique, qui, en exposant les faits et les idées qui se produisent sur la scène scientifique, juge, apprécie, discute et concourt ainsi plus ou moins activement au mouvement et au progrès général. Combien de fois, en effet, par une observation personnelle apportée comme appoint au travail qu’il analyse, par une réflexion faite à propos au sujet d’un débat sur un point obseur ou douteux, par des conseils donnés aux travailleurs, signalant aux uns les lacunes et les desiderata de la science, indiquant à ceux-ci une voie de recherches h suivre, à ceux-là un écueil à éviter, le journaliste n’a-t-il pas eu une part plus ou moins effective, bien que presque toujours ignorée Ou méconnue, à des découvertes ou à des travaux importants!
C’est là le rôle de la presse médicale tel que je l’ai compris et tel que j’ai cherché à le remplir, à l’exemple de plusieurs de mes prédécesseurs et maîtres dans cette carrière. C’est plus particulièrement sur les articles qui ont ce caractère et qui se rattachent à cette manière d’envisager l’action du journalisme, que je prendrai la liberté d’appeler un instant votre attention.
Un genre d’articles qui présente par-dessus tous ce caractère, est le genre bibliographique. C’est par la bibliographie que j’ai débuté en 1837 dans ma collaboration à lu Gazette médicale de Paris, qui j duré jusqu’en 18S4, époque où j’ai été chargé de la rédaction en chef de la Gazette des Hôpitaux,
Le premier article que j’ai inséré dans ce recueil a été l’analyse d’un ouvrage du professeur I.ordat, de Montpellier, intitulé : De la PEapÉiuiTÉ de la médecine ou de L IDENTITÉ DES PRINCIPES FONDAMENTAUX DE CETTE SCIENCE DEPUIS SON ÉTADLIS6EMENX
jusqu’à présent. Cette analyse était précédée de considérations relatives à l’histoire des systèmes et à l’influence des applications prématurées des idées philosophiques et des méthodes et procédés propres aux autres sciences sur l’autonomie de la médecine, objet principal de cette dissertation. (Gaz. méd. de Paris, 1837, n” du 4 novembre.),
Peu de temps après, en 1839, je publiais dans le même journal une analyse du 'Traité de philosophie médicale ou Exposition des vérités générales et fondamentales DE LA médecine, du doctcur Ed. Auber, dans laquelle les principes exposés dans le précédent article sont développés et la doctrine hippocratique appréciée dans ses rapports avec la médecine moderne. (Gaz. méd., 1839, n’ du 28 décembie.)
le signale ce point de départ, parce qu’il se rapporte à une époque de luttes, de tentatives avortées de systèmes, où, au milieu des hésitations et des tâtonnements, les doctrines traditionnelles semblaient à la fois un refuge et un appui pour la critique et une assise sûre pour des études et des recherches nouvelles. En rapprochant ces articles de ceux que j’ai publiés depuis, sur les questions de philosophie et de méthodologie médicale, notamment ceux que j’ai écrits en 1868 et 1869 sur les progrès de la physiologie, de la médecine, de la chirurgie, de l’hygiène en France, à l’occasion des rapports officiels sur ces matières, et plus récemment à l’occasion de la réouverture des cours delà Faculté de médecine ou dans d’autres circonstances analogues, en 1870, 1871 et 1872, on pourra voir les modifications que l’étude des progrès quotidiens, la marche des idées , et la méditation des travaux immenses accomplis dans ces trente dernières années, ont amenées dans ma manière d’envisager les mêmes questions.
Quelques courts extraits empruntés à un article que j’ai publié en 1853, au sujet d’un second ouvrage de M. le docteur Ed. Auber, intitulé Traité de i.a science ■MÉDICALE, indiqueront le caractère de cette transition.
L’analyse de cet ouvrage m’amenait naturellement à mettre en parallèle l’esprit philosophique ancien et les principes traditionnels de l’école hippocratique plaçant au faite de la science le dynamisme humain, avec l’esprit scientifique moderne qui a fait faire de si grands et de si rapides progrès aux sciences, depuis qu’il semble avoir pris pour devise ; « ne chercher que ce qu’il est possible de trouver. » Je me suis attaché à montrer comment, depuis que les médecins, renonçant à la recherche des causes premières et des lois générales de la vie, pour se livrer exclusivement à l’étude des phénomènes sensibles, s’étaient mis aussi, à l’exemple des physiciens, à ne chercher « que ce qu’il est possible de trouver, » ils avaient rapidement élargi le champ de la symptomatologie, enrichi la nosologie d’une foule de faits nouveaux et de maladies méconnues, apporté au diagnostic des lésions organiques une précision inconnue jusqu’alors, agrandi le domaine de la séméiologie par l'application de procédés d’exploration empruntés à la chimie et aux sciencés physiques, éclairé d'une vive lumière par les enseignements de la physiologie certains phénomènes morbides jusqu’alors obscurs; en un mot, comment la science moderne avait réalisé sur beaucoup de points cette « tendance à la preuve,» mot heureux par lequel le rédacteur en chef de la Gazette médicale avait caractérisé quelque temps auparavant les travaux de cette époque.
Mais de là aussi, faisais-je remarquer, ce dédain pour toute généralisation et pour toute considération des faits abstraits du dynamisme, cet oubli, ce mépris affecté pour toute tradition et pour l’étude des auteurs anciens qui en avaient fait la base fondamentale de la science médicale. De là cette fâcheuse confusion dans les principes qui doivent relier les faits entre eux, dans les idées générales qui doivent les féconder et ouvrir à l’observation médicale des routes nouvelles.
B Pourquoi, disais-je, cette contusion dans les principes et les idées générales à côté de ces progrès dans la voie de l’observation et de l’expérimentation dont notre époque est justement fièret
la cause et le phénomène physiologique ou l'altération d'où résulte la maladie, que la science moderne a édifié ces monuments impérissables, cette physiologie, cette anatomie, cette anatomie pathologique, cette science du diagnostic, inconnue des anciens, et qui, loin d'infirmer les principes vrais et les préceptes utiles qu'ils ont su formuler avec une si admirable sagacité, ne font au contraire que les eonflrmer en beaucoup de points en les appuyant sur une démonstration plus scientifique... »
Tel est l’esprit dont je me suis inspiré depuis cette époque, dans l’examen et l'étude des questions qui se sont présentées sous ma plume : conservaul des anciennes doctrines, ces notions fondamentales qui s’imposent en quelque sorte comme des axiomes.
telles que l’idée d’une force à la fois formatrice, conservatrice et réparatrice, celle de l’unité, de l’harmouie et de la spontanéité dans les grands actes de la vie, qui en est comme le corollaire, de la spécificité de certains états morbides, des diathèses, de l’action médicatrice de la nature dans des limites et dans des conditions qu’il importe de n’exagérer ni de méconnaître, en un mot, tout ce qui se rapporté à l’activité vivante; demandant à la science moderne, qui s’est surtout proposé pour but l’étude de l’organisme dans ses conditions matérielles, ces magnifiques apports des sciences physico-chimiques, dont elle a fait une si heureuse application à la solution d’un grand nombre de questions physiologiques, qu’elles sont devenues comme des parties intégrantes de la physiologie, ces patientes investigations dans le domaine de l’anatomie microscopique et de l’histologie qui ont conduit à ta science toute nouvelle de l’organogénie, ces hardies investigations dé physiologie et de pathologie expérimentales qui ont déjà éclairé d’un jour si vif un grand nombre de problèmes pathologiques et ouvert les voies à l’étude d’une étiologie et d’une pathogénie plus conformes à la connaissance des milieux et aux principes physiologiques, ainsi qu’à d’heureuses tentatives dans la constitution d’une thérapeutique plus rationnelle.
Enfin, ma responsabilité s’engageant de plus en plus à mesure que s’élevait et s’étendait mon action dans la presse, ayant à la fois à suivre la marche quotidienne de la science pour en répandre au loin les échos, en même temps qu’à satisfaire aux nécessités impérieuses et pressantes de la pratique qui ne peut pas toujours attendre ta solution des questions scientifiques pendantes, réduite qu’elle est trop souvent encore à vivre d’empirisme, je ne tardai pas à me pénétrer de plus en plus de la nécessité de m’entourer du plus grand nombre possible de moyens d’informations. Me détachant alors de ces questions générales spéculatives, qui m’avaient séduit au début de mes études, questions que l’esprit humain ne peut jamais ni résoudre ni abandonner, comme l’a dit un de mes anciens collaborateurs, aujourd’hui un de mes juges, me désintéressant surtout de tout esprit de système, dont l’un des moindres inconvénients est de ne montrer jamais qu’un côté des choses, pour ne m’attacher désormais qu’aux méthodes, qui donnent seules la mesure réelle de la valeur des faits, je me suis toujours efforcé, depuis, de me tenir au courant de toutes les sources d’instruction (1). J’ai accepté dès lors les faits de toutes mains, j’ai mis en lumière toutes les découvertes, toutes les observations, tous les es-
sais, toujours sous la réserve expresse, tant qu’il s’est afçi de la médecine proprement dite, du contrôle et de la vérification clinique, me tenant seulement en défiance contre les conclusions prématurées, les conséquences forcées, les systématisations hâtives et incomplètes, et surtout contre ces prétentions, si souvent renouvelées et toujours si décevantes, à faire table rase du passé pour édifier à nouveau une médecine issue de toutes pièces du creuset d’un chimiste ou du laboratoire d’un physiologiste.
C’est surtout dans cette partie de ma rédaction, consacrée spécialement à la Médecine clinique, qui a plus particulièrement appelé mon attention dans cette dernière phase de ma carrière, que j’ai dû apporter la plus grande réserve en fait d’innovations, tout en suivant avec intérêt toutes celles dont elle me paraissait pouvoir bénéficier. C’est ainsi que presque tous les faits nouveaux qui se sont produits depuis bientôt vingt ans, dans les principaux services de médecine et de chirurgie des hôpitaux de Paris, tous les signes, moyens et procédés propres à accroître encore la certitude du diagnostic, toute» les maladies nouvellemeut décrites, toutes les méthodes uouvelles de traitement, ont successivement défrayé la rédaction de la Revue clinique hebdomadaibe be la Gazette des Hôpitaux.
C’est aussi dans cette Revue que se trouve une longue série d’articles sur les maladies régnantes, les constitutions médicales et les diverses épidémies (choléra, fièvres typhoïdes, varioles,.angines diphthéritiques, fièvres catarrhales, etc.), qui ont sévi durant cette longue série d’années.
Je me permettrai, en outre, de signaler comme une partie de mes œuvres qui se détache un peu du journalisme, pour rentrer dans le champ des travaux plus approfondis et plus mûris par l’étude, ma collaboration au DicriONNAiaE encyclopédique des