SCÈNE III MADAME DE FABAS, M. DE REUILLY
MADAME DE FABAS.
AJi î VOUS venez à point nommé. Imaginez-vous que je rentre tranquillement d'une tournée de visites. Quand je dis tranquillement, c'est une façon de parler. Quinze mercredi, songez donc ! Quinze fois les mêmes visages et les mêmes histoires! Nous nous suivions comme dans une procession. Il aurait été plus simple de louer un omnibus. Et savez-vous ce qui m' arrive pendant mon absence? Ce meuble qui e.4 tombé ici par la cheminée.
Il n'y a pas de quoi vous désoler. C'est un Boule authentique, de la bonne époque ; vous savez que je suis connaisseur.
MADAME DE FABAS.
Mais on ne peut tolérer qu'un meuble, fût-il de Boule et authentique, fasse ainsi invasion chez vous, furtivement, sans dire comment ni pourquoi. Jepasserais encore là-dessus, car cela se découvrira un jour. Mais il parait, d'après le commissionnaire qui l'a apporté ici, que ce meuble a appartenu à mademoiselle Phina. Sans doute une baladine ou une créature quelconque.
M. DE REUILLY
En quoi cela peut-il vous toucher?
MADAM?: DE FABAS.
La bonne question! Vous trouvez tout simple que nous héritions du mobilier de ces demoiselles?
M. DE RELILLY.
Là, franchement, avez-vous la prétention que les potiches que je vois sur votre ciiemmée n'aient jamais appartenu qu'à des mandarins ayant mérité le prix Montyon dans leur pays? Ci'pyez-vous que tout le bric-àbrac qui garnit votre boudoir, et qui est venu des quatre points cardinaux, n"a point traversé de lieu profane, avant de se rencontrer ici? Ces deux perles, qui relèvent encore le rose de vos jolies oreilles, ont-elles été détachées de leur coquille nacrée à votre intention, et envoyées sous triple cachet à votre joaillier, afin que leur pureté ne fût pas ternie en route? Si votre délicatesse s'effarouche à ce point, renoncez alors à la moitié des élégances et des curiosités de l'art moderne, sans parler de l'ancien. Il faut prendre le monde comme il est. Depuis Aspasie et Phryné, pour ne pas remonter plus haut, jusqu'à Sophie Arnould et la Duthé, sans m' aventurer plus près, c'est pour les ancêtres de mademoiselle Phina (du côté gauche, s'entend) que Golconde et le Brésil ont livré leurs pierres les plus précieuses, et que le génie de la ciselure, de la gravure et de la sculpture a souvent enfanté ses chefs-d'œuvre les plus admirables. La vertu possède assez de privilèges pour n'avoir pas à envier à ce que vous appelez le vice, les coûteuses folies qu'il inspire, et dont il jouit, d'ailleurs, peu de temps : il laisse bientôt échapper ces merveilles qui, en passant dans vos mains, ne gardent filiis i-ien de leur péché d'ori inc.
MADAME DE FABAS.
Vous feriez un excellent professeur d'esthétique galante; seulement je vous préviens que je n'irai pas à vos conférences. Vous sentez le roussi, monsieur le docteur. Mais il ne s'agit pas de cela. Mettons que vous ayez raison, et que ce que vous avez la bonté de nommer la vertu doive borner son ambition à recueillir, en fait de luxe et de fantaisies, les épaves du vice. Je veux bien m'accommoderde votre théorie, mais à la condition d'avoir un petit rayon de lumière. Je sais que ce meuble appartenait à mademoiselle Pliina, mais je n'ai pas le moindre soupçon de qui le cadeau me vient. C'est trop de science d'un côté et trop d'ignorance de l'autre, et je ne veux pas que ce meuble demeure chez moi, dussé-je avoir recours aux Petites Affiches pour m'en débarrasser.
M. DE REUILLY
J'espère, madame, vous sauver de cette extrémité. Ce meuble vous a été envoyé par moi.
MADAME DE FABAS.
Par vous?
Par moi-même. Nous avons parié, l'autre jour, une discrétion, au concert, à propos d'une sonate que vous disiez être de Bach, tandis que je la prétendais de Scarlatti. J'étais dans l'erreur, et le hasard m' ayant conduit à l'hôtel Drouot, j'y ai remarqué ce meuble qui m'a paru joH ; je l'ai acheté, sans trop faire attention au lieu d'où il venait, et j'ai pris la liberté de vous l'envoyer. S'il vous déplaît, je le ferai reprendre.
MADAME DE FABAS.
Non pas. Il est charmant, et je vous remercie de l'idée. Seulement, je voudi'ais bien savoir... Vous médirez que c'est de la folie. D'ailleurs comment?...
M. DE REUILLY
Madame, j'ouvre l'oreille comme devaient faire les Grecs pendant que parlait le Sphinx, avec une prodigieuse envie de comprendre.
MADAME DE FABAS.
C'est que mon idée est si absurde... Connaissez-vous cette demoiselle Phina?
M. DE REUILLY
Si je vous disais oui, quelle opinion auriez-vous de mo i ?
MADAME DE FABAS.
Xi meilleure ni pire que celle que vous méritez probablement.
M. DE REUILLY
Eh bien, je la connais, comme la connaît tout Paris, pour l'avoir vue aux courses, aux premières représentations, dans tous les endroits où la bonne société est tellement mêlée à la mauvaise que l'une se prend pour l'autre tout naturellement, et que Caton tutoie Lydie, comme s'ils faisaient ensemble un petit baccarat tous les soirs.
MADAME DE FABAS.
Serez-vous bientôt sorti de l'antiquité? Vous n'êtes
pas Caton, j'imagine, mais vous pourrez savoir de Lydie de qui lui venait ce meuble.
M. DE REUILLY
Plaît-il?
MADAME DE FABAS.
Mettez que ce soit une curiosité ridicule, ou supposez, ce qui est moins déraisonnable, que je ne veuille pas m'exposer à ce que le donateur, s'il est de mes amis, trouve ce meuble chez moi et le reconnaisse. C'est bien assez que je sache dans quel lieu il a séjourné. Donc, mon beau clievalier, entrez en campagne, ou sinon, malgi'é tous mes égards pour votre gracieuseté, ce meuble retournera à l'hôtel Drouot, où il sera vendu au profit de mes pauvres.
M. DE REUILLY
Vous me donnez encore là une jolie commission. Je serai bien reçu de mademoiselle Phina lorsque je viendrai lui dire' : — « Mademoiselle, une belle dame pour qui j'ai de l'amitié... » Ce n'est point assez ; il faut que je colore davantage pour avoir quelque chance d'être écouté de la jeune personne. « Une belle dame dont je suis amoureux », car vous savez que je suis amoureux de vous?
Parfaitement. Je l'ai môme écrit à mon mari pour l'engager à abréger son séjour en Russie, mais il a une confiance désolante, et cela ne lui fait rien.
M. DE REUILLY
<c Une^belle dame dont je suis très amoureux, éper-
dûment amoureux... » Je suis oblliré d'accentuer pour faire de rcltet sur mademoiselle Phina, et puis c'est la vérité.