SCÈNE III Les Précédents, THÉMINES
THÉ M INES, sans voir madame Page.
C'est à merveille. Vous pouvez enlever l'écriteau ; j'arrête l'appartement. (Apercevant madame Page.) Vous, madame!...
MADAME PAGE
Monsieur Tliémines...
Le concierge sort.
THÉMINES
Vous venez donc aussi visiter l'appartement?
MADAME PAGE, à part.
Quelle idée!... Laissons-lui son erreur.
THÉMINES
Jevouspréviens que je vous ai devancée. L'appartement est loué, et j'ai le plaisir de vous recevoir cliez moi, ou à peu près. Veuillez excuser l'indigence de l'ameublement. Je vous offre la moitié d'un fauteuil, une épave, oubliée sans doute par les derniers locataires, des insulaires d'Amérique.
MADAME PAGE
Grand merci, je ne suis pas fatiguée.
THÉMINES
Comment trouvez-vous l'appartement?
MADAME PAGE
A quoi bon me le demander, puisque vous avez loué?
THÉMIiNES.
Je suis prêt à renoncer à mes droits.
Non... non. (a part.) Un si parfait locataire, j'en serais très fâchée.
THÉMINES
L'appartement me plaît, quoique...
MADAME PAGE
Il y a une restriction ?
THÉMINES
Oui. La propriétaire; car il paraît que l'immeuble appartient à une dame...
MADAME PAGE
Vous la connaissez ?
THÉMI.NES.
Nullement, mais il y a des indications; ce qu'on appelle en paléontologie des lignes générales, à l'aide desquelles on reconstruit tout l'individu. Vous avez quel-
qiies débris, une dent, l'extrémité d'un tlLia, et vous refaites un mammouth.
MADAME PAGE
Voilà une aimable science appliquée aux propriétaires. Eh bien! voyons vos lignes générales.
THÉMINES
Pour commencer, la propriétaire donne congé à mademoiselle Moulinette, une jeune personne de l'Opéra, sous le prétexte qu'elle a une chorégraphie trop hospitalière.
Vous vous intéressez à mademoiselle Moulinette?
THÉ MINES
Pas le moins du monde. J'ignore si elle est blonde, brune ou rousse, si elle a de la pointe ou du ballon, si elle est grasse ou maigre ; je croirais plutôt à de la maigreur. Mais il faut bien que ces demoiselles trouvent un abri quelque part.
MADAME PAGE
C'est trop juste.
THÉMINES
Secundo : la propriétaire ne veut pas de locataire ayant de jeunes enfants. Ceci est simplement féroce. C'est pousser à la dépopulation. Je me la figure, cette horrible propriétaire, sous les traits d'une vieille demoiselle, longue et sèche, aj'ant fait fortune dans la quincaillerie. Elle doit prendre du tabac.
MADAiME PAGE, à part.
11 me llatte. (Haut.) Que vous importe ]a personne de la propriétaire ?
THÉMINES
Ah î clest qu'elle doit venir occuper un appartement contigu au mien et qui n'en est séparé que par une porte condamnée, légèrement condamnée peut-être. C'est presque de la cohabitation.
MADAME PAGE, à part.
Juste ciel ! J'avais oublié cette circonstance. M. Thémines a la réputation d'un homme terriblement dangereux, et Ton sait qu'il m'a fait la cour.
THÉMINES
Quelle agitation î... (La suivant avec le fauteuil.) Madame, veuillez vous asseoir, je vous prie.
MADAME PAGE, à part.
(.'.ela est impossible. (Haut.) Monsieur, vous m'avez offert tout à l'heure de renoncer à cet appartement et de me céder vos droits. J'accepte.
THÉMINES
Désolé, madame. Je vous avais fait cette offre avec le secret espoir d'être refusé. Cependant j'étais lié si vous m'aviez pris au mot. Voici trois mois que je m'aveugle à lire des écriteaux, que je m'essouffle à monter des étages, et que je m'abrutis à m'entretenir avec des concierges. J'ai trouvé enfin cet appartement qui me convient
tout à fait, et vous voudrez bien me permettre de le conserver.
MADAME PAGE
Monsieur, je vous en supplie.
THÉMINES
Ne m'en veuillez pas d'être inflexible. Je serais obligé de mettre un trop baut prix à ma condescendance.
MADAME PAGE
Eh bien, si je vous disais que je connais cet appartement, qu'il est rempli d'inconvénients, que les cheminées fument, que l'air pénètre de tous côtés, qu'il y vient des revenants la nuit.
THÉMINES
Des revenants... Ceci me déciderait absolument si j'éprouvais encore la moindre hésitation.
MADAME PAGE
Pour finir, sachez que la propriétaire de l'hôtel, c'est moi.
THÉMINES
Vous, madame !...
MADAME PAGE
Si vous en doutez, je ferai venir le concierge pour le certifier.
THÉMINES
Comment, madame, depuis un quart d'heure — que
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j'ai passé, au surplus, de la façon la plus agréable — vous me laissez patauger, excusez cette expression triviale, et vous ne dites rien...
MADAME PAGE
J'avais d'abord trouvé plaisant, et je me le reproche, d'encourager votre méprise ; et puis, le portrait que vous avez fait de la propriétaire était piquant à ce point que je n'eusse voulu l'interrompre pour rien au monde.
THÉMINES
Veuillez excuser, madame, ce crayon de fantaisie. L'original y donne un démenti trop éclatant pour qu'il en reste quelque chose.
MADAME PAGE
Huni, hum... Dans tous les cas, maintenant que vous connaissez ma qualité de propriétaire, vous ne ferez pas de difficulté, je pense, d'écouter ma demande, et vous renoncerez à cet appartement.
THÉMINES
Moins que jamais, madame. Mais je m'installerais au septième, dans une mansarde, brûlée par le soleil l'été et glacée l'hiver par la bise, pour avoir l'ineffable bonheur de posséder une propriétaire telle que vous. Et quand je puis m'établir ici, dans ce délicieux appartement, porte à porte avec vous (pensez donc à cela!), j'abandonnerais cet idéal ! Jamais, au grand jamais ! Je voudrais un bail à perpétuité.
MADAME PAGE
Je suis bien bonne de vous faire toutes ces sollicitations. Vous n'avez pas d'écrit. Il n'y a point de bail.
THÉMINES
Madame, je suis Breton et entêté comme trois douzaines de mes compatriotes. J'ai quelque teinture du droit, et je connais mon code. Titre VllI : Du contrat de louage ; articles 1714 et 171o. a On peut louer ou par écrit, ou verbalement. Si le bail fait sans écrit n'a encore reçu aucune exécution, le serment peut être déféré à celui qui nie le bail. » C'est catégorique. Vous ne voudrez pas, madame, m'imposer la fàcbeuse nécessité de vous appeler devant M. le juge de paix, et de vous demander le serment ? Il n'en est qu'un seul qu'il me serait doux d'entendre de votre bouche.
Tenez, vous êtes un homme abominable. Je vous ferai regretter votre opiniâtreté. Vous n'aurez jamais eu de propriétaire plus difficile, plus exigeant, plus intraitable que moi. Ne comptez pas sur la moindre concession de ma part. Au plus léger dégât, vous aurez l'huissier à vos trousses, et si vous ne payez pas exactement votre terme, à la minute, fussiez-vous en voyage aux Grandes-Indes, ou à toute extrémité dans votre lit, je fais saisir et vendre impitoyablement vos meubles.
THÉMINES
Allez, madame, allez... Je ne crains rien. Soyez certaine que je désarmerai vos noirs projets. Je serai un
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locataire modèle, et l'on me citera comme tel dans le quartier. J'aiderai M. Colombet à faire vos recettes, et, s'il le faut, je tirerai le cordon pour lui, et je ferai la partie de whist dans sa loge, avec madame Colombet.
MADAME PAGE
C'est inutile, monsieur, vous ne me changerez point.
THÉMINES
Je n'ai plus alors qu'un parti à prendre. Je vous propose, madame, de vous acheter cet hôtel. Veuillez en llxer vous-même le prix. Je mets à mon achat une seule condition : c'est que vous consentiez à devenir ma locataire ; vous prendrez l'appartement à côté, que vous vous étiez réservé. Je vous en demande seulement quatre mille francs ; c'est mille francs de moins que vous ne prétendiez pour celui-ci, qui lui est en tout semblable, au dire de M. Colombet. En outre, je le fais décorer à neuf. J'espère que je me montre superbe dans mes façons.
Vous êtes fort aimable, mais je n'entends pas me défaire de mon hôtel.
THÉMINES
Mais, madame, cela devient inextricable. Vous ne voulez pas me louer ni que je vous loue ; vous me repoussez comme locataire et comme propriétaire. On n'a rien vu de pareil depuis la fatalité antique. Oreste trouvait au moins où reposer sa tête. — J'entrevois une dernière issue.
MADAME PAGE
Vous avez de rimagination.
THEMINES
Laissez-moi d'abord ouvrir une parenthèse, et veuillez bien, madame, m'écouter assise. C'était l'iiiver dernier, à l'un de vos mercredis. Il était venu beaucoup de monde, de belles dames à la mode, des indifférents, quelques familiers, classe particulière d'oisifs qui profitent de ce qu'ils sont importuns avec assiduité pour imposer plus facilement leurs manies et leur sans-gêne. J'étais resté après les autres visiteurs. Le flux de paroles banales que vous aviez essuyé pendant deux ou trois heures, vous avait donné le goût d'une conversation moins vaine, et notre entretien prit naturellement un tour intime. Vous me parliez de vous-même, du vide que la mort d'un époux aimé avait fait dans votre cœur et dans votre existence. Vos confidences amenèrent les miennes. Je me plaignis de ma vie désœuvrée et sans but. Vous fîtes quelques railleries sur ce que vous appeliez mes bonnes fortunes. Je répondis que la renommée m'avait noirci ou flatté outre mesure, et que je donnerais volontiers tous ces succès, prétendus ou réels, pour un bonheur sérieux et définitif, dont la dispensatrice n'était pas loin. Ceci parut vous déplaire. Je le compris par un geste qui m'indiqua que mon audience était terminée. Dans votre mouvement vous fîtes tomber un petit cachet; je le ramassai, et vous me montrâtes une devise gravée sur la pierre : une fois et plus jamais. J'étais arrivé le cœur un peu égratigné; je partis avec une vraie blessure.
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MADAME PAGE
Je ne présume pas que ce récit soit la préface d'une nouvelle déclaration; ce serait un guet-apens.
THÉMINES
En tous cas, c'est le hasard qui l'aurait préparé. Puisque je lui dois cette rencontre inespérée et qu'il nous a mis dans ce dédale, permettez-moi de vous proposer le seul moyen d'en sortir. Madame, consentez à m'accepter pour époux. Nous pourrons habiter ensemhlecet immeuhle; toutes les difficultés se trouveront supprimées, et je serai le plus heureux des hommes.
MADAME PAGE
Monsieur, de toutes vos folies celle-ci est la plus forte. Vous voyez combien il m'était impossible, avec vos sentiments, de vous agréer comme locataire.
THÉMINES
Je parle très sérieusement, je vous jure. J'avoue que cela s'écarte un peu du formulaire classique, mais puisque le dénoûment est moral et bien trouvé...
MADAME PAGE
Finissons, monsieur. M. Colombet doit remarquer que nous restons bien longtemps à débattre les conditions du bail de cet appartement, que je ne vous loue pas, et vous ne voudrez point me compromettre dans l'esprit de mon concierge. (Bruit au dehors.) Quel est ce bruit?