‹ À oté de la rampe, comédies & saynètesChapitre 66 sur 100 · GONTRAN · texte numérisé non relu

GONTRAN

Où est Armand?

MADAME DE VERNON

Armand est au bal.

CONTRAN.

Sans vous?...

MADAME DE VERNON

Ah! mon Dieu, oui, sans moi; mais il va rentrer.

CONTRAN.

Vous n'êtes donc pas jalouse?...

MADAME DE YERNON.

Jalouse, moi?... Ah! s'il fallait être jalouse à Paris!... Fi donc, la jalousie y est horriblement portée. Othello n'aurait pas plus de succès dans ce pays que Bartholo. C'est pis qu'un chapeau de l'an dernier.

CONTRAN.

Eh bien! ma cousine, j'ai les mœurs du désert; je suis terriblement jaloux.

MADAME DE VERNON

Heureusement, mon cousin, votre jalousie ne tire pas à conséquence, à moins que, dans l'une ou l'autre de vos expéditions, vous n'ayez donné votre nom à quelque moricaude, devant un officier municipal au nez percé de coquillages.

CONTRAN.

Non, je suis garçon ; mais peut-être pas pour longtemps.

MADAME DE VERNON

Ah! vous vous mariez?

CONTRAN.

Je fais ma demande officielle demain.

MADAME DE VERNON

Et vous êtes à Paris?

CONTRAN.

Depuis ce matin.

MADAME DE VERNON

Peste, mon cousin, vous y allez rondement, et traitez le temple de l'hymen comme une redoute. L'ennemi a vingt-quatre heures pour capituler à merci. Et je connais la personne qui sera madame de Kcrsaint?

CONTRAN, lui montrant une miniature.

Vous n'aurez pas de peine à mettre un nom au bas de ce portrait.

MADAME DE VER NON, à part.

Le môme portrait qui est là! Que veut dire?... Je saurai si c'est elle décidément. (Haut.) Ah, mon cher cousin, c'est une passion rétrospective. Nos grand'mères ont dû rencontrer cette charmante bergère conduisant son blanc troupeau dans les allées de Trianon.

CONTRAN.

Nullement; l'original est très vivant. Vous connaissez la belle dame dont voici l'image, et qui a eu la fantaisie de se faire peindre en poudre.

MADAME DE VERNON

Aidez-moi ; j'ai l'imagination paresseuse.

CONTRAN.

La première lettre est un L...

MADAME DE VERNON

Continuez, ou je cherche Yxilmcmach des vingt-cinq mille adresses. Tant pis pour vous si je tombe sur madame Leblanc, madame Leroux ou madame Lebleu.

CONTRAN.

Madame de Luçay.

MADAME DE VEUNON.

Mais oui, c'est bien elle. Où donc avais-je les yeux?

Mais qui eût songé à la reconnaître dans cette mascarade!

CONTRAN.

Mascarade... Ma cousine, le mot est dur.

MADAME DE VERNON

Et vous tenez le portrait d'elle-même?

CONTRAN.

De quelle autre main me viendrait-il?

MADAME DE VERNON

Je veux dire qu'elle vous l'a donné... comme un gage de son affection?

CONTRAN.

Voici l'histoire. J'ai rencontré madame de Luçay l'an dernier, aux eaux de Mont-Dore, et je suis devenu très épris d'elle. J'ai l'ait ma déclaration. On n'a répondu ni oui ni non, mais l'on m'a promis que le jour où ma recherche serait agréée, j'en serais averti par l'envoi de ce portrait (un exemplaire unique, le chef-d'œuvre de Maxime David), qui n'appartiendrait jamais qu'à l'homme aimé.

MADAME DE VERNON, à part.

Me voilà fixée. (Prenant le portrait.) Et ce portrait VOUS

est arrivé?

CONTRAN.

Aujourd'hui môme. Il m'attendait chez moi pour me souhaiter la bienvenue.

MADAME DE VERNON, à part.

S'il allait apercevoir l'autre!

Elle l'entraîne de l'autre côté de la scène. CONTRAN.

Que faites-vous?

MADAME DE VEllNON.

Je veux voie ce portrait à la lumière de la lampe.

CONTRAN.

N'est-ce pas qu'il est adorable, et que l'on est heureux de savoir que personne autre ne possède le pareil? Eh bien, ma cousine, que pensez-vous de mon choix?

MADAME DE VERNON

Mais madame de Luçay est une personne tout à fait séduisante, (a part.) trop séduisante, hélas!

CONTRAN.

De quel air vous me dites cela! Ce mariage vous déplaît?

Pourquoi donc? Madame de Luçéiy est une des femmes les plus élégantes et les plus spirituelles de Paris; son salon est à la mode ; j'ajouterais que son mari lui a laissé une grande fortune, si cette considération pouvait avoir quelque importance pour vous, et vous serez très envié, probablement.

CONTRAN.

Eh bien! alors, vous m'approuvez?...

MA^DAilE DE VER NON.

Vous faut-il mon approbation?... Mon clier cousin, j'ai entendu dire qu'il y avait deux circonstances dans lesquelles on était formellement autorisé à refuser un avis à son meilleur ami : c'est lorsqu'il demandait conseil pour faire emploi de sa fortune ou pour fixer son cœur. Les placements sont trop chanceux, et on voit trop de faillites.

CONTRAN.

Vous n'êtes pas charitable, ou plutôt le seriez-vous trop?... Vous voulez bien vous charger, au moins, d'un message pour Vernon, et le prier de me servir de témoin?

MADAME DE VERNON

M. de Vernon votre témoin ! Je ne sais si ce sera possible.

CONTRAN.

Ma cousine, ceci devient grave. Vous avez un secret. Oui, très certainement. Je n'ai pas le droit de chercher à le pénétrer, malgré vous. Mais je vous prie de considérer combien la circonstance est sérieuse pour moi. Je suis le parent d'Armand; le vôtre par conséquent, et un peu votre ami, n'est-il point vrai? (Elle lui tend la main.) J'arrive à Paris, avec l'idée de madame de Luçay dans la tête, et le cœur suffisamment touché; pas assez cependant pour commettre une folie, coûte que coûte. Vous me direz, peut-être, que madame de Luçay est coquette, qu'elle a souri à celui-ci, qu'en cherchant bien

on trouverait un bouquet qu'elle a laissé prendre à celui-là, à la fin d'un cotillon qui s'est prolongé tard. Je consens à accepter cela; il faut bien que je me résigne à l'idée d'un premier mari. Mais s'il y avait autre chose...

MADAME DE VERNON

Qui vous parle de cela?... Mais vous prenez les gens brusquement pour l'action la plus importante de la vie. Faut-il que j'épouse, que je n'épouse pas? Madame de Luçay fera-t-elle mon bonheur? Et il faut répondre dare dare, comme s'il s'agissait de la chose la plus simple, la couleur d'une robe ou une invitation à dîner. Finissonsen. Si vous êtes décidé, à quoi bon me questionner? Si vous ne l'êtes pas, adressez-vous ailleurs. Je ne tiens pas un bureau d'informations à l'usage des soupirants.

CONTRAN.

Fort bien, ma cousine. J'avais trop compté sur votre amitié. Il faudra que j'interroge Armand.

MADAME DE VERNON, vivement.

Non, non, Armand est l'homme le moins propre à donner un avis en ces matières. Vous ne me refuserez pas au moins vingt-quatre heures pour que je puisse réfléchir au parti que je dois vous conseiller.

CONTRAN.

Soit; je remets mon sort entre vos mains.

Maintenant partez; il est minuit, et vous finiriez, je crois, par me compromettre.

CONTRAN, lui baisant la main.

A demain, alors.

MADAME DE YERNON.

Ah! quel terrible homme vous faites! Si i'on m'avait dit, il y a une heure, que vous viendriez ce soir et que vous me tiendriez sur la sellette pour une affaire de mariage, j'aurais inventé une migraine atroce pour ne pas vous recevoir, et vous vous seriez marié à votre fantaisie.

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