‹ À oté de la rampe, comédies & saynètesChapitre 7 sur 100 · SCÈNE V MADAME DE FABAS, M. DE REUILLY · texte numérisé non relu

SCÈNE V MADAME DE FABAS, M. DE REUILLY

MADAME DE FABAS.

C'est déjà vous ? Vous avez eu à peine le temps de tourner le coin de la rue. La réflexion vous aura dit que ma commission n'avait pas le sens commun, et vous y avez renoncé. Je vous approuve sincèrement.

M. DE REUILLY

Détrompez-vous. On s'est acquitté de votre commission. Je n'avais pas fait deux cents pas que j'aperçois le coupé de mademoiselle Phina, très reconnaissable au

cocher moscovite, à longue barbe, qui le conduit, comme tout Paris sait. C'est une manière de payer ses dettes à la Russie. Je fais signe à la longue barbe d'arrêter, et je me montre à mademoiselle Phina. Je lui dis : « Comment, c'est vous, mademoiselle, dans ce quartier perdu ? Vous qui avez connu d'illustres militaires, permettez-moi de vous comparer à un général d'armée, égaré loin de la base de ses opérations. » Elle répond : « Je suis ici pour une chose importante où vous pourrez peut-être m'aider. » — « Très volontiers, mais j'ai moi-même un service important à vous demander. » Je continue : « Une belle dame dont je suis... »

MADAME DE FABAS.

Passons, passons, je connais le discours. Et elle vous répond?...

M. DE REUILLY, sérieux.

Madame, je suis confus de ce qui arrive, mais ce meuble ne peut demeurer chez vous.

MADAME DE FABAS.

Et pourquoi cela ?

M. DE REUILLY

Parce que la personne qui en avait fait cadeau à mademoiselle Phina est de vos amis, et qu'elle pourrait le reconnaître ici, ce qui la mettrait dans une situation ridicule, et aussi moi qui vous ai olfert ce meuble.

MADAME DE FABAS.

Ma précaution n'était donc pas vaine. Et cette personne est de mes amis intimes?

M. DE REUILLY

Oui.

MADAME DE FABAS.

Elle vient ici souvent ?

Assez souvent.

MADAME DE FABAS.

Elle est venue récemment ?

M. DE REUILLY

Pas très récemment, je crois. Ne m'mterrogez plus ; je me suis promis le secret.

MADAME DE FABAS.

Ail!... Eh bien, monsieur, j'en suis fâchée ; ce meuble me plaît infiniment, et je le garde.

M. DE REUILLY

Comment, madame, un meuble dont vous connaissez les aventures légères, qui a été le témoin, innocent à la vérité, mais trop certain des discours et des choses les plus...

MADAME DE FABAS.

Je vous trouve charmant. Voulez-vous que je vous refasse votre thèse sur l'indulgence qu'il faut avoir pour les pérégrinations plus ou moins risquées, qu'ont pu faire, avant de nous appartenir, les objets qui sont l'ornement de nos demeures et la parure de nos personnes? Quoi, vous auriez été vif, érudit, éloquent, vous auriez remué l'antiquité et les temps modernes, et

26 UNE DISCRÉTIOiN

tout cela un pure pciic ! "Son, monsieur, non, vous m'avez persundéc, et vous trouverez bon que j'agisse en écolière docile.

J'yi fait un paradoxe et pas autre chose ; je voulais atténuer les conséquences de mon étourderie.

MADAME DE FABAS.

Ceci est trop fort. Qui vous a demandé ce meuble? Nous avions fait une gageure, dont je ne me souvenais pas plus que de la forme des cJiapeaux d'il y a trois ans. Vous pouviez m'envoyer une boîte de bonbons de chez Boissier, ou un mirliton. C'est tout ce (|ue cela valait. Au lieu de cela, vous faites le magnifique, et vous achetez un meuble qui vous coûte les yeux de la tête, soixante louis, au bas mot. J'apprends par hasard que ce meuble a été en mauvaise compagnie. Vous vous livrez à une démonstration étourdissante pour prouver que cela n'est d'aucune conséquence, et qu'il faut même que ce soit ainsi. .le me laisse prendre à votre feu d'artifice, et avec la mobilité d'impressions que nous autres femmes nous apportons en tout, je m'attache à ce meuble comme s'il avait été donné à mon aïeul le comte Hector-Marie de Kernoël, maréchal de camp, contemporain d'André Boule, par le roi Louis XIV en personne, et que depuis lors il ne fût plus sorti de la famille, ce qui n'est pas tout à fait le cas, grand Dieu! Maintenant vous faites volte-face; vous voulez me convaincre que j'ai tort et qu'il faut mettre ce meuble sur le palier. Non, encore une fois, c'est fini, j'entends le garder.

M. DE REl ILLY.

Soit, mais vous vous exposez à jeter un galant homme dans un grand embarras.

MADAME DE FÂBAS.

Tant pis pour lui, cela me divertira. Ce sera l'occupation de tout mon hiver, de voir défiler ici mes connaissances, et d'examiner curieusement leurs mines, devant ce meuble que j'aurai soin de leur montrer, en faisant remarquer qu'il est authentique et de la façon du grand Boule lui-même.

M. DE RE LILLY

Franchement, je ne vous croyais pas si méchante.

MADAME DE FABAS.

Oîi donc est la méchanceté? Appelez-vous ainsi une innocente vengeance à tirer des soupirants de ces demoiselles, à qui va le meilleur du cœur et de l'esprit de beaucoup d'hommes de votre connaissance et de la mienne, sans compter ce qu'ils laissent encore à ces broussailles, à notre détriment?

M. DE REUILLY

Je vois que je n'aurai pas le dernier mot. Gela vous regarde maintenant, mais...

MADAME DE FABAS.

Il y a encore quelque chose?

M. DE REUILLY

Mademoiselle Phina a mis une condition à la confidence qu'elle m'a faite.

MADAME DE FABAS.

Je présume qne je suis en dehors de ce petit arrangement?

M. DE REUILLY

Dans le déménagement du meuble elle a oublié de retirer un paquet de lettres d'un des tiroirs, et j'ai promis de le lui envoyer. Vous permettez?

Il va au meuble et en ouvre les tiroirs. MADAME DE FABAS.

Faites... Je me tiens à une distance respectueuse. Vous voyez que je suis raisonnable. L'œil me démange bien un peu.

M. DE REUILLY

Rien... rien... rien. 11 n'y a plus que ce tiroir, mais impossible de l'ouvrir; il est à secret.

MADAME DE FABAS, s'approchant.

Voulez-vous que j'essaie? No us sommes plus habiles que vous à ces inventions. (Elle pousse un ressort, le tiroir cède.) Voilà que cela s'ouvre.

M. DE REUILLY, saisissant un paquet de lettres.

Et voilà les lettres.

Les lettres se détachent et s'éparpillent sur le parquet. M. de Reuilly et madame de Fabas les ramassent.

MADAME DE FABAS.

Tenez, je vais vous aider. Comme vous êtes agité!... On dirait que vous avez des autographes par là. Je fais un joli métier de rassembler la correspondance de ma-

demoiselle Phina. II ne me manquerait plus que de l'éditer, avec une préface de ma main.

M. DE REUILLY

Donnez.

En voilà encore une... (Avec un mouvement.) Ah!...

Qu'y a-t-il?

MADAME DE FABAS.

Je connais cette écriture... je la connais trop bien.

M. DE REUILLY

Toutes les écritures se ressemi3lent aujourd'hui. Cette lettre pourrait être de moi. Elle l'est peut-être.

MADAME DE FABAS.

Pas de fausse générosité. Cette lettre est de M. de Fabas. Je m'explique fort bien maintenant votre embarras, et l'insistance que vous mettiez à vouloir faire disparaître ce meuble. La rencontre est curieuse.

M. DE REUILLY

Madame, ne vous hâtez point de juger.

MADAME DE FABAS.

Ne craignez rien. Je n'aime pas le mélodrame au théâtre, et je n'en donnerai pas le spectacle chez moi. Je suis trop de mon temps pour ne pas fermer les yeux sur certaines faiblesses, lorsque le scandale ne les rend

point intolérables, ou que l'habitude ne les transforme pas en vice. Mais je suis aussi trop femme pour me refuser à toute vengeance permise, et pour ne pas essayer de déranger un peu la quiétude de M. de Fabas à mon sujet. La jalousie pourra le mettre sur la voie de l'amendement. — Monsieur de Reuilly, vous me faites la cour.

Parfaitement, madame.

MADAME DE FABAS.

Vous continuerez à me la faire.

M. DE REUILLY

Avec bonheur.

MADAME DE FABAS.

Môme après le retour de M. de Fabas, surtout après son retour.

M. DE REUILLY

Vous pouvez y compter.

MADAME DE FABAS.

Vous n'irez pas trop loin'pourtant.

M. DE REUILLY

Madame, je tâcherai.

MADAME DE FABAS.

Je VOUS avertirai, d'ailleurs; et si j'oubliais, c'est vous qui me préviendriez.

M. DE REUILLY

Cela me paraît plus difficile.

MADAME DE FABAS.

En y mettant de la bonne volonté... Pour commencer, ne m'avez-vous pas offert une loge pour un spectacle?

Oui, madame, pour la Reine Indigo.

MADAME DE FABAS.

Nous irons. La loge est-elle en vue?

M. DE REUILLY

Pas trop.

MADAME DE FABAS.

Tant pis. Je voudrais que Ton nous remarquât, et que le bruit en allât jusqu'à M. de Fabas, dans les steppes de la Russie. Nous prendrons madame de Granvel et M. Dussolier.

M. DE REUILLY

Ne m'avez-vous pas dit que madame de Granvel était sourde et que M. Dussolier tombait en léthargie en entrant au tbéâtre?

MADAME DE FABAS.

Tant mieux, cela nous fera deux chaperons assortis. Il faudra songer ensuite à autre chose. N'y a-t-il pas des courses dimanche?

M. DE REUILLY

C'est le jour du grand prix de la ville de Paris.

SIADAME DE FABAS.

J'irai. Vous aurez soin de ne pas manquer.

Je passerai plutôt la nuit dans les trihunes.

MADAME DE FABAS.

Je serai dans ma calèche neuve et j'aurai une toilette dont on parlera. Vous me montrerez cette demoiselle Phina. Je suis curieuse de la connaître. Vous organiserez la suite de ce programme. Nous aurons quelque chose chaque jour.

M. DE REUILLY, lui baisant les mains.

Ah ! madame, vous me comblez de bonheur!

MADAME DE FABAS.

Prenez garde, je suis obligée de vous avertir déjà. M. de Fabas finira par s'émouvoir, ou bien il est gelé, et on me le renverra, sous forme de bloc, de Saint- Pétersbourg. A propos, et ce meuble?

M. DE REUILLY

Voulez-vous que je le fasse prendre?

MADAME DE FABAS.

Nullement. Il restera ici pour M. de Fabas. Mon mari l'aura perpétuellement sous les yeux; il le verra le matin, le soir et la nuit, en rêve. Ce sera son cauchemar.

M. DE RE[;iLLY.

Lo meuble de Méduse.

Page 1