‹ À oté de la rampe, comédies & saynètesChapitre 77 sur 100 · SCÈNE VI MADAME DE L'ESTAXG, OCTAVE · texte numérisé non relu

SCÈNE VI MADAME DE L'ESTAXG, OCTAVE

OCTAVE

Vous avez là une femme de chambre bien attentive aux variations de la température. Avec elle on pour-

rait faire l'économie du baromètre. Le temps étant remis, mon indiscrétion serait sans excuse si je prolongeais ma visite. En prenant congé de vous, je vous renouvelle, madame, mes remerciements pour votre gracieuse hospitalité.

MADAME DE l'eSTANG.

Vous accordez vraiment trop d'importance aux clioses... J'ai toujours à me reprocher une méprise dont je demeure confuse, et que je voudrais au moins vous laisser le temps d'oublier un peu. Qu'est-ce donc qui vous presse si fort?

Je dois rejoindre avant la nuit la gare de Beaumont pour y prendre le train.

MADAME DE l'e TANG.

Vous avez bien le temps (Regardant la pendule.) Ah!

mon Dieu.

OCTAVE

Quoi donc?

MADAME DE l'eSTANG.

La pendule est arrêtée. Il est toujours deux heures, comme lorsque vous êtes entré.

OCTAVE

Si vous voulez bien me permettre je vais essayer de

voir ce qui suspend le mouvement de la pendule. Tout ingénieur est naturellement un peu mécanicien.

MADAME DE l'eSTANG.

Faites, monsieur. Il n'y a rien d'insupportable comme de ne pas savoir l'heure, surtout à la campagne, quand on est seule.

OCTAVE

J'y suis. Le ressort en pressant gênait le mouvement, qui s'est arrêté. Voilà qui est arrangé. Je vais régler la pendule maintenant. Trois heures et demie.

Déjà... Monsieur, si j'osais...

OCTAVE

Parlez, madame.

MADAME DE l'eSTANG.

Le coucou du vestibule...

octave.

Le coucou du vestibule?

MADAME DE l'eSTANG.

Voilà trois mois qu'il ne marche point, au grand désespoir de Thécla. Si vous vouliez bien y regarder, avant de partir...

OCTAVE

Très volontiers. Je dois au moins cela à mademoiselle

Thécla qui a eu la bonne pensée de me faire entrer ici.

MADAME DE l'eSTANG.

Monsieur, je crains vraiment d'abuser...

octave.

Dites, madame, (a part.) Y a-t-il encore une horloge écloppée dans la maison?

madame de l'estang.

Le piano... Cela ne doit pas vous être plus difficile d'accorder un piano que de mettre une pendule en état. Le mien est terriblement faux.

Je vais essayer. Vous avez la clef?

madame de l'estang.

La voici ; je n'ai pas touché à l'instrument de tout l'été. Nous avons un seul accordeur dans les environs; il est en même temps taupier et fait de là médecine en contrebande, et voilà des semaines qu'il est en prison pour exercice illégal de l'art de guérir.

octave.

C'est aussi un peu mon cas en ce moment, (il fait quelques accords.) Je crois, madame, que cela va d'une manière passable.

madame de l'estang.

Mais c'est merveilleux. Vous êtes un homme univer-

sel. Et puis l'on entend que vous êtes bon musicien. Jouez-vous des morceaux à quatre mains? J'ai Injustement la Marche aux flambeaux, du Prophète.

OCTAVE

Je serais heureux d'accepter, mais je n'ose vraiment.

MADAME DE L'ESTANG

Rassurez-vous, je suis d'une force très ordinaire. Vous ferez la basse, si vous voulez.

OCTAVE

Ce n'est pas cela.

MADAME DE l'eSTAÎVG.

Quoi donc?

Rien.

MADAME DE l'eSTANG.

Alors, asseyez-vous et commençons, (ils jouent quelques

notes; Octave s'arrête brusquement et se lève.) Qu'est-Ce donc

qui vous prend, monsieur? Cela allait très bien, je vous assure.

OCTAVE

Madame, il faut que je parte. Il se fait tard, et la nuit me trouvera dans les champs, si je diffère davantage.

MADAME DE l'eSTANG.

Mais, monsieur, vous n'avez pas dîné. Puisque je vous

ai retenu ici à vous faire mettre en ordre mon horlogerie et accorder mon piano, c'est le moins que je vous otl're le couvert. Quant au logement, la chose est moins aisée : j'habite seule ce corps de bâtiment avec Thécla. De l'autre côté, au-dessus des communs, nous avons bien la chambre verte, mais on dit qu'il y vient des rats. Avez-vous peur des rats?

OCTAVE

Non, madame, ce ne sont pas les rats qui m'effraient. Mais je redoute de prolonger mon séjour ici, parce que...

MADAME DE l'eSTANG.

Parce que?...

OCTAVE

Vous voulez le savoir? Madame, vous allez peut-être me juger tout à fait ridicule, mais depuis que je suis auprès de vous je me sens singulièrement ému et troublé. Je ne veux pas approfondir la nature de ce trouble, et je crains que l'aveu auquel vous m'avez obligé, ne soit déjà une inconvenance. Tout à l'heure lorsque vous m'avez invité à me mettre au piano à côté de vous, j'ai hésité parce que je savais bien que cette musique k deux ne me valait rien. Madame, pardonnez-moi d'avoir brusquement interrompu le morceau, et laissez-moi partir.

MADAME DE l'eSTANG.

Je ne me doutais point que les ponts et chaussées fussent si prompts à prendre feu , mais je comprends

qu'après votre confidence il me soit difficile d'insister et de vous garder, même dans la chambre aux rats, à moins que ce ne fût pour vous y faire dévorer, et je n'aurai pas cette cruauté. Partez donc, monsieur, puisqu'il le faut, et recevez l'aveu que vous m'avez fait trouver moins long un temps qui sans vous eût été interminable. Il n'est pas certain même que je fusse arrivée jusqu'au soir sans quelques velléités de suicide. Vous m'avez rendu, de plus, des petits services dont je vous suis reconnaissante. Toutes les apparences me disent (ne tirez point avantage de mon compliment) que vous êtes un homme d'esprit et un galant homme, et l'hiver prochain, quand je rentrerai à Paris, je serai charmée de vous offrir, de temps en temps, une tasse de thé, à la condition, cela s'entend, que vous soyez devenu raisonnable.

OCTAVE

Ah! madame, votre bonté me confond. Au revoir donc, puisque vous voulez bien me faire espérer que vous me recevrez à Paris. Permettez-moi de vous laisser mon nom.

Il remet une carte de visite.

Donnez. Bon voyage, monsieur, et n'oubliez pas, en passant, le coucou du vestibule.

OCTAVE

Encore une fois merci.

Il va pour sortir. Thécla entre au même moment avec un paquet de lettres et de journaux.

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