‹ A Pékin 29 mai-31 août 1900Chapitre 7 sur 13 · G ARLES · texte numérisé non relu

G ARLES

Je crois que jamais dépêche ne fut plus discutée ni interprétée de plus de manières. Le « on the way » surtout nous laissait perplexes. Sur le chemin de quoi ? de la Chine ? de Tien- Sin? — de Pékin? — If y ou can keep in food... Parfait! Mais combien de temps? huit jours? quinze ? un mois ? — Les Russes qui occupent Peï-tsang (à 6 kilomètres de Tien-Sin!), et les 19.000 hommes qui sont à Tien-Sin sont-ils compris dans les 24.000 landecl ? — Autant de points d'interrogation devant les lecteurs de ce document ! Il leur est cependant très agréable de savoir que les /ac?/es ont été se mettreà l'abri; mais rien de tout cela ne nous dit quand nous pourrons faire comme elles.

Un missionnaire danois, M. Noestegaard, quitte les barricades anglaises et va se constituer prisonnier des Chinois. On le croit perdu et on se demande ce qui a pu le pousser à cet acte de fohe.

Du côté du Pé-t'ang, la canonnade aug"mente.

29 juillet.

La contre-mine que nous faisons faire autour du pavillon des Etrangers avance. D'un autre côté, nous avons rejoint l'égout dans la rue des Légations ; si les mineurs arrivent par là, ils seront assez stupéfaits de se trouver nez à nez avec quelques matelots décidés à leur faire faire demi-tour, sans décomposer.

L'espion raconte au colonel que nos troupes sont à Ma-t'eou.

Le missionnaire qui est allé dans le camp chinois est revenu. Jong-Lou lui aurait demandé, entre autres choses, comment il se faisait que nous n'étions pas tous morts, étant donné le nombre prodigieux de balles et de projectiles tirés par les Chinois ; il avoue avoir répondu que nos ennemis tiraient en général beaucoup trop haut.

Un Chinois qui travaille à la contre-mine est blessé.

La femme du boy envoyé près de Ma vient toujours trouver M. de Rosthorn qui essaie de la consoler ; mais! hélas, nous ne nous faisons aucune illusion sur le sort de ce malheureux.

30 juillet.

Forte canonnade du côté du Pé-t'ang.

De nombreux coups de fusil sur nous aussi pendant la nuit. Aperçu encore des fusées dans le palais impérial.

Les Chinois ont élevé une barricade sur le pont nord, dit « pontdeJade » (sur le canal impérial). De là quelques bons tireurs essaient d'atteindre les personnes qui passent sur le pont sud (rue des Légations). — Deux chrétiens chinois sont ainsi tués.

L'espion fait arriver la colonne de renfort à Tchang-Kia-Wan. Le colonel Shiba, interrogé sur cette marche des troupes, pense que les renseignements doivent être exacts. La route suivie estcelle que devrait suivre effectivement, d'après les travaux de l'état-major japonais, un corps d'armée en marche sur Pékin. Les étapes annon-

cées par le soldat de Tong'-Fou-Siang- sont bien ég-alement celles prévues ; enfin les rencontres avec les troupes chinoises, aux points indiqués, sont encore des faits, sinon exacts, du moins très vraisemblables. — Comme il est inadmissible qu'un coolie fasse manœuvrer un corps d'armée avec une telle précision, il faut admettre qu'il n'invente rien et qu'il ne nous raconte que la vérité. — Il faut en conclure aussi que demain, ou dans 48 heures au maximum, les canons enfonceront les portes de la ville. Les précieux renseignements qu'il nous fournit lui sont d'ailleurs g-énéreusement payés.

Sir Claude Macdonald répond au Yamen qu'il est impossible d'envisager la question du départ et de la discuter, avant d'avoir des explications sur la reprise partielle des hostilités (attaques sur nous, sur le Pé-t'ang, construction de barricades, de tranchées, etc.).

Sir Robert Hart reçoit une dépêche chiffrée et une lettre du Yamen qui lui demande de télégraphier au nom de tous les ministres pour rassurer les gouvernements. Il est probable que ceux-ci, enfin inquiets sur le sort de leurs na-

lionaux et désirant au moins savoir s'ils sont morts ou vivants, pressent de demandes les Chinois, qui préfèrent alors s'adresser à Sir Robert Hart, grand mandarin, et leur ami, dans l'espoir qu'il voilera un peu la vérité.

31 juillet.

Fusillade toute la nuit. Le Tsong-Li-Yamen répond à la lettre de Sir Claude Macdonald :

1° Les chrétiens du Pé-t'ang- sont sortis pour chercher des vivres, et ont provoqué les soldats, ce qui a donné lieu aux attaques des derniers jours ;

2" La barricade du pont de Jade n'est pas une mesure offensive; elle n'a été faite que pour permettre aux Chinois de passer d'un bord à l'autre de la rivière.

Dans le sud de la ville chinoise, nous entendons encore de nombreux coups de canon. Les troupes internationales doivent être, ou du moins peuvent être, en ce moment, à Tong-Tcheou ; ces coups de feu ne seraient-ils pas échangés entre les Chinois qui occupent la muraille et

l'avant-garde de ces troupes ? Nous l'espérons. L'espion vient dire au colonel Shiba que nous serons attaqués très violemment cette nuit. Un autre soldat de Tong-Fou-Siang nous est amené par un Japonais; ce soldat propose de nous donner des indications sur une mine que les Chinois ont l'intention de faire sous nos nouvelles positions. Je ne laisse qu'à reg-ret circuler ce peu sympathique Céleste au milieu de nos retranchements ; il ne nous apprend rien et se rend compte des travaux que nous faisons pour nous protéger.

1" août.

La fameuse attaque annoncée a dû être remise ; car nous n'avons reçu que quelques coups de fusil qui nous ont tenus éveillés toute la nuit.

L'espion apporte la nouvelle que nos troupes, attaquées à Tong-Tcheou, ont été refoulées et obligées de battre en retraite jusqu'à Mâ-téou. Cette nouvelle, qui vient brusquement détruire toutes nos espérances et reculer indéfiniment la date de notre délivrance, est accueillie avec uu

profond scepticisme. Tout le monde commence à se défier de ce rusé Chinois qui pourrait bien profiter des circonstances et faire manœuvrer nos troupes de façon à accumuler le plus possible de piastres dans son bas de laine. Nous conseillons même au colonel Shiba de le retenir prisonnier le lendemain, et de le garder jusqu'à ce que nous ayons reçu des renseig-nements exacts sur la position et les mouvements de la colonne de secours.

D'après un télégramme de Londres adressé à Sir Robert Hart, la dépêche de M. Conger, ministre d'Amérique, est connue maintenant du monde entier, et 07i s'occupe activement de nous. Allons ! tant mieux !

Les ministres reçoivent une lettre du Tsong- Li-Yamen : « Nous savons que ce sont les chré- « tiens qui vous retiennent dans Pékin et vous « empêchent de partir ; mais nous espérons que « vous ne serez pas leurs dupes, et nous vous « demandons de nous faire connaître, avant « 2 ou 3 jours, la date de votre départ pour « Tien-Sin. »

Enfin, à 5 heures du soir, nous recevons les

premières nouvelles importantes, les premiers renseignements sérieux sur ce qui se passe en dehors de la capitale ! Un courrier, venant de Tien-Sin, parvient à pénétrer dans le quartier des Légations; il apporte trois lettres : une du consul japonais au ministre japonais, une d'un g'énéral au colonel Sliiba, et enfin une troisième d'un correspondant du Times au docteur Morrisson, correspondant du même journal.

Ces trois lettres, datées du 26 juillet, disent à peu près la même chose : « Les troupes de secours partiront de Tien-Sin dans 2 ou 3 jours. »

Ainsi donc ces troupes que nous voulions croire à Tong-Tcheou, ne sont même pas encore en route ! C'est à peine si nous osons communiquer cette décourageante nouvelle à nos matelots dont le courag-e et la patience ont été si admirables. Mais ce soldat de Tong-Fou-Siang- s'est-il assez amusé de nous !

Enfin ! six jours pour venir jusqu'à Pékin, cela fait encore une grande semaine à attendre ; nous n'en sommes plus à une semaine près.

2 août.

La situation reste la même. Coups de fusil un peu plus nombreux que la veille.

A midi, les ministres réunis décident de répondre à la dernière communication du Yamen, mais sans toucher à la question du départ, toujours pour gag-ner du temps.

Un autre courrier arrive de Tien-Sin avec plusieurs lettres pour les Japonais, les Américains et les Anglais. — Quant à nous, si des courriers ont été envoyés, ils n'ont sans doute pas eu de chance. La plus intéressante de ces lettres est datée du 29 juillet, et adressée aux Anglais, ou aux Américains. Elle nous apprend qu'une colonne de 10.000 hommes s'avancera dans 2 jours, et qu'une autre de 40.000 suivra peu de temps après : « in a few days ». — Ce « in a few days » n'est pas moins discuté et commenté que le « on the way » de jadis. Dans quelques jours; — danspeude jours. — Ou'entend-on exactement par là ? — Les estimations oscillent entre 48 heures et deux semaines. Que vont faire ces 10.000 hommes ? Constituent-ils l'a-

vanl-garde des 40.000 qui doivent partir « in a fewdays»? — Viendront-ils,au contraire, seuls jusqu'à Pékin ?

3 août.

Toujours des coups de fusil un peu partout ; mais l'attaque ne paraît plus, comme autrefois, décidée et conduite par des chefs. Il semble que ces derniers se sont retirés ou n'ag-issent plus sur leurs soldats, soit que leur autorité soit méconnue, soit que leur volonté soit indécise.

Sir Claude Macdonald reçoit une lettre du gouvernement chinois qui lui transmet en outre une dépêche de Lord Salisbury. Le Tsong-Li- Yamen informe les ministres que leurs dépêches seront désormais transmises, et, en même temps, il les presse de partir pour Tien-Sin, en ajoutant que le grand conseil a chargé Jong-Lou de prendre toutes les mesures nécessaires à l'effet d'assurer notre protection.

Des numéros de la Gazelle de Pékin nous apprennent que deux ministres xénophiles du Tsong-Li-Yamen, Hsu, président de l'Université impériale, et Yuan, président du collège des

Douanes, ont été décapités par ordre impérial le 28 juillet.

Les Japonais reçoivent dans leur camp des soldats chinois qui viennent leur vendre des armes et des munitions.

4 août.

Calme complet toute la nuit.

Un édit du gouvernement chinois annonce que les marchands européens et les missionnaires doivent être protégés dans toute la Chine ; il parle aussi des « tendres sentiments » que la Chine a toujours eus pour les ministres.

Quelques coups de feu dans la journée, surtout du côté de Tsien-Men ; deux Russes sont blessés.

Nous passons la soirée à la légation d'Allemagne où l'on trouve encore un peu de whisky et d'eau gazeuse, voire même une bouteille de bière. — Nous allons jusqu'à danser un quadrille avec les officiers autrichiens et allemands, M, et M""* de Kosthorn, et enfin M. Knobel, ministre de Hollande.

5 août.

La situation est toujours la même.

M. Salvag"go-Rag-gi, ministre d'Italie, reçoit une lettre du gouvernement chinois lui annonçant la mort de Sa Majesté le roi Humbert I".

Dans l'après-midi, les Chinois se montrent franchement au-dessus de leurs barricades, et font à nos matelots des sig-nes d'amitié. Nous donnons l'ordre d'observer la plus grande prudence et de rester derrière nos abris, sans tirer.

6 août.

Très vive fusillade qui commence à 2 heures du matin et ne cesse qu'au lever du soleil. Nous avons entendu toute la nuit des trompettes chinoises dans le nord et dans le nord-est.

Dans la journée, le Tsong-Li-Yamen informe les ministres que leurs dépêches ont été expédiées; mais qu'il a été douloureusement suj'pris d'apprendre, au moment de les envoyer, que nous avions fait, la nuit dernière, une attaque sauvage contre leurs troupes. Il ajoute que si

de pareils faits se reproduisent, les Chinois se verront obligés de nous attaquer également, et qu'il peut en résulter les désordres les plus graves.

La vérité est qu'une barricade chinoise s'étant écroulée un peu au nord du Fou, les soldats de Tong-Fou-Siang, brusquement réveillés, ont cru aune attaque ou à une explosion, et se sont mis à décharger leurs armes au hasard dans la direction d'où était parti le bruit. Cet incident a été le signal d'une fusillade générale.

7 août.

Coups de feu dans toutes les directions. — Coups de canon très éloignés.

Le Tsong-Li-Yamen annonce à Sir Claude Macdonald la mort du duc d'Edimbourg.

Vers minuit la fusillade devient très vive. Plusieurs obus sont lancés sur l'Allemagne et sur nous. Au même instant, nous entendons des feux de salve dans la ville chinoise ! Ceci est par trop fort ! Nos troupes seraient-elles déjà de l'autre côté de la muraille ? — Non, c'est im-

possible. — Mais alors, par qui et sur qui ces salves ? — Un mystère de plus à ajouter à tant d'autres. Nous finissons par croire que ce sont les réguliers qui chassent de Pékin les Boxeurs dans lesquels ils n'ont trouvé que de lâches pillards.

8 août.

Les attaques continuent sans ordre, sans suite, sans persévérance. — Plus que jamais nous tenons nos hommes abrités ; comme nous serions heureux de pouvoir ramener à bord du d'Entrecasteaux et du Descartes, ceux qui ont eu la chanced'échapper jusqu'à aujourd'hui aux balles ennemies ! Les renforts, nous ne pouvons en douter maintenant, sont en route ; ce qu'il faut donc, c'est gagner du temps, et cela, à tout prix.

Un coolie nous rapporte qu'autour de nous, le nombre de nos ennemis a diminué.

Le Tsong--Li-Yamen annonce aux ministres que Li-Hung-Tchang a reçu pleins pouvoirs pour négocier avec les cabinets étrangers. Sir Claude Macdonald ayant demandé des explications au sujet de la fusillade de la nuit der-

nière, « Prince King et autres » répondent que ces coups de fusil ne sont pas plus dangereux que les sons de cloches ou de trompettes, et que tout cela mérite à peine un sourire (sic).

Dans la journée, le matelot Philippe a la poitrine traversée par une balle ; il meurt quelques heures après.

9 août.

Situation inchangée.

Les Chinois arborent au Fou un immense drapeau portant les caractères de Fou-Toung- Tchang. — Les chrétiens chinois se nourrissent d'herbes et de feuilles ; plusieurs enfants meurent de faim. Pendant la nuit, fusillade extrêmement violente, qui dure jusqu'au matin.

10 août.

A3 heures, arrivée d'un courrier japonais, annonçant que les troupes entreront à Pékin le 13 ou le 14.

Sir Claude Macdonald demande au Yamen quels sont les motifs qui ont amené l'attaque de

la nuit précédente ; on lui répond que les soldats coupables ont été arrêtés et décapités.

11 août.

Les Chinois tirent toute la journée sur nos retranchements. Le soir, à 11 heures, attaque sur toute la lig"ne. Des ruines où sont barricadés nos ennemis, et qui furent le salon et le bureau du ministre de France, les balles pleuvent sur la tranchée, crépitent sur les briques, éventrent les sacs de terre. — Les arbres du parc sont hachés. — Je parcours notre retranchement pour m'assurer que les hommes sont prêts à repousser l'assaut que nous redoutons. — Je demande à l'un d'eux Gouzien, qui tire constamment par une meurtrière, sur quoi il vise au milieu de cette obscurité. Il me répond : « Là, sur cette lumière que l'on aperçoit. » Nous regardons ensemble, quand une balle, passant par l'ouverture que nos deux têtes bouchaient, l'atteint à la base du nez et le tue. — J'appelle inutilement le docteur Matignon que j'ai laissé à une des extrémités de la tranchée ; à la vue de

la blessure, il me dit qu'il n'y a plus rien à faire.

Dans le pavillon des Étrangers, un Autrichien est légèrement blessé à la tête.

Le Yamen a écrit dans la journée aux ministres pour leur proposer d'ouvrir, dans le voisinage de la légation d'Angleterre, un marché où viendront s'approvisionner les Européens .

12 août.

L'attaque continue avec la même violence qu'hier. Nous entendons également une forte canonnade dans la direction du Pé-tang. Bravo ! nos amis tiennent encore !

Un coolie nous annonce que des blessés et des troupes débandées rentrent en ville. D'après lui, l'Impératrice serait toujours à Pékin. De la muraille on voit des groupes très importants de Chinois se diriger vers le sud.

A 4 heures, le Yamen communique aux ministres les dépêches de leur gouvernement, et demande en même temps une entrevue. Le corps diplomatique accorde cette entrevue et la fixe à demain, à 11 heures du matin.

A 8 heures, nous allons, M.Labrousse et moi, sur le seuil de la porte de la salie à mang-er (maison d'Anthouard),etnousre§'ardons le parc que les herbes ont envahi depuis que personne ne le foule. Labrousse me fait remarquer que de l'endroit où noussommes un factionnaire verrait très bien l'ennemi s'avancer, et pourrait prévenir de suite si cet ennemi tente un assaut. Sa phrase n'est pas achevée qu'une balle le frappe au front, entre les deux yeux. Il tombe en arrière, sans pousser un seul cri ; la mort a été foudroyante. Je commence à croire que je porte malheur à ceux qui m'approchent.

La mort de Labrousse cause à tous, marins et volontaires. Français et étrang-ers, une profonde émotion. Je ne répéterai pas ce que j'ai déjà dit de la bravoure et de l'intrépidité de cet officier qui mille fois s'était exposé, et mille fois avait défié les projectiles ; je demanderai seulement à Sir Claude Macdonald et à M. de Below l'autorisation de reproduire ici des lettres que j'ai reçues d'eux après sa mort. Les voici :

<( Cher capitaine Darcy,

« J'ai l'honneur d'adresser à vous personnellement, et à tout le détachement français, mes très sincères regrets pour la mort de votre brave camarade, le capitaine Labrousse. — Pendant ces quatre dernières semaines j'ai eu l'occasion d'apprendre à le connaître, et d'apprécier ses nombreuses qualités militaires. Le capitaine Pow^l, le capitaine Wray, et le détachement de marines me prient de vous transmettre leurs compHments de condoléance.

« Croyez-moi, etc.

« Sir Claude Macdonald. »

« Je viens d'apprendre la mort de M. Labrousse, et je m'empresse de vous dire combien cette triste nouvelle nous a éprouvés. Je vous prie, en mon nom et en celui des membres de ma légation, d'ag-réer l'assurance de nos condoléances les plus sincères, et de notre vive compassion.

« Croyez, cher capitaine, etc.

« De Below. »

13 août.

La fusillade a duré toute la nuit ; mais pas un des Chinois ne s'est avancé dans le parc.

A 9 heures du matin, nous enterrons le capitaine Labrousse, à la légation d'Angleterre.

Le corps diplomatique attend en vain les membres du Tsong-Li-Yamen qui, finalement, ne viennent pas et font dire que « tandis que le gouvernement chmois ne désirait que le retour de la paix, les légations avaient ouvert le feu sur les soldats chinois la nuit dernière et tué 2^ d'entre eux. »

Après-midi à peu près calme. Sir Claude Macdonald, M. de Giers, ministre de Russie, et M""^ de Giers viennent voir notre légation, qui est réellement belle à voir. Le tiers, occupé par les Chinois, n'est qu'un amas de décombres ; le tiers que nous occupons est abîmé par les balles et les obus ; enfin le troisième tiers, le parc, n'appartient à personne, et nul n'a le droit d'y mettre les pieds; mais jusqu'à présent du. moins, aucun ennemi n'a encore foulé la terre

où dorment nos camarades, nos morts, qui reposent là-bas, à 20 mètres des barricades chinoises.

Vers 8 heures, un orag-e très violent est le sig-nal d'une attaque plus forte encore que celle de la veille, et qui dure jusqu'à minuit. Il est impossible d'évaluer, même approximativement, le nombre des balles qui tombent sur nos retranchements.

14 août.

De minuit à 2 heures, repos.

A 2 heures, reprise de la fusillade. Nous entendons, en même temps, des coups de canon dans le sud et dans le sud-est de Pékin ; plus rapprochés que ceux que nous avons entendus jusqu'à ce jour, ils paraissent être tirés sur les murailles de la ville ou sur les portes.

Le matin et l'après-midi, calme absolu; pas même le moindre bruit chez nos ennemis dont nous entendons quelquefois les querelles ou les discussions! Se seraient-ils retirés?

Brusquement, à 4 heures, un boy apporte à

la légation de France une nouvelle à laquelle personne ne croit tout d'abord : « Des Européens (sic) à face noire arrivent par le canal impérial et entrent dans la légation d'Angleterre ! » Des volontaires courent jusqu'au pont de la rue des Légations et reviennent aussitôt : le fait est exact ! les sikhs arrivent ! Ils les ont vus ! ils leur ont serré la main !

Je crie aux matelots qu'ils sont sauvés, en leur recommandant de ne pas quitter la tranchée sans ordre.

Puis des détails nombreux nous arrivent successivement : les Russes et les Japonais, parvenus les premiers sous les murs de Pékin, ont enfoncé les portes à coups de canon, les uns les portes de l'est, les autres celles du sud-est; — ils ont perdu beaucoup de monde ; — un colonel russe a été tué ; — ce sont eux nos véritables sauveurs ; — ils sont maintenant dans la ville chinoise où ils n'ont plus trouvé de résistance ; puis d'autres troupes sont arrivées, les sikhs les premiers et ont pu entrer dans Pékin l'arme sur l'épaule ; — enfin ceux-ci, conduits par un guide sûr, ont suivi le lit du canal impérial, et c'est

par cette voie qu'ils arrivent en passant sous la muraille.

En laissant les hommes à leur poste de combat, nous nous avançons M. Winterhalder et moi jusqu'aux barricades chinoises. Rien! Avec les crosses de nos fusils nous renversons une pile de pierres qui bouche une fenêtre ; pas un Chinois derrière ! Nous appelons alors les marins qui réoccupent toutes ces positions abandonnées. Ainsi, quand les Français arriveront, ils nous trouveront sur des ruines il est vrai, mais dans la légation de France.

15 août.

Les troupes françaises arrivent à 6 heures du matin. Ces troupes se joignent à 600 Russes et à 600 sikhs pour marcher sur le Pé-t'ang et le délivrer ; mais ce programme est changé pour des raisons qui ne parviennent pas à ma connaissance, et, après deux heures d'attente, on convient de bombarder avant les palais impériaux, du haut de la muraille.

A peine ce bombardement est-il commencé

que le général américain nous fait prier de cesser le feu parce que nous lirons sur ses troupes qui occupent déjà les palais impériaux. Nous descendons de la muraille, mais il est trop tard pour aller au Pé-t'ang-; nous irons demain.

Le père d'Adozzio, impatient, monte sur un âne et part, accompagné d'un boy, pour aller rejoindre M^"" Favier ; le boy revient une heure après et raconte que le père d'Adozzio a été assassiné par les Chinois.

16 août.

Les marins italiens, autrichiens et français forment l'avant-garde de la colonne qui marche sur le Pé-t'ang ; mais cette marche n'est qu'une promenade militaire qui est faite l'arme à la bretelle, du moins jusqu'à la porte de Si-Hoa- Men, porte du palais impérial près de laquelle se trouve le Pé-t'ang. Là nous aurions pu avoir quelques difficultés; mais au moment où nous nous disposons à enfoncer cette porte à coups de canon, les Japonais, qui occupent tout ce quartier depuis la veille, l'ouvrent, et pénètrent

les premiers dans la ville impériale où ils essuient une violente fusillade qui abat plusieurs d'entre eux. lis enlèvent cependant les positions chinoises avec un couraçe admirable, et nous n'avons qu'à les suivre pour arriver à l'évêché.

C'est alors seulement que nous apprenons la mort de mon pauvre camarade Henry et celle de 4 de ses hommes.

Nous avons dû, avant de nous engager dans la grande rue de Ghoun-Tche-Men qui devait nous conduire au Pé-t'ang-, chasser les Chinois qui occupaient sur la muraille la porte du même nom ; mais ils ont disparu en abandonnant tout, au premier coup de canon tiré sur cette porte. — Nous n'avons eu qu'à tirer quelques coups de fusil pour activer leur course déjà très rapide.

En quelques mots, M^"" Favier nous met au courant de ce qui s'est passé, et nous dit quelle a été la mort héroïque de Henry ; il ne trouve pas de mots assez élogieux pour qualifier sa conduite pendant toute cette défense qui fut son œuvre et dont il était l'âme.

Mais la colonne continue sa marche dans la ville impériale, et je rassemble mes matelots

pour rejoindre la compagnie d'infanterie de marine qui est en tête — M. Picard-Destelan nous accompag-ne. — Les Russes et les Japonais patrouillent toutes les rues autour de nous. — Quelques-uns d'entre eux sont blessés assez grièvement ; trois Russes et deux Japonais sont tués. — Nous avons, de notre côté, quatre morts et cinq blessés. — Le matelot Lesneven a la joue labourée par une balle ; je crains que son œil ne soit perdu. Picard-Destelan reçoit au-dessus du genou une balle qui, heureusement, ne lui fait qu'une blessure légère.

Enfin, après avoir nettoyé complètement tout ce quartier, nous nous dirigeons vers le Meï-Chau (montagne de charbon), où nous arrivons à 3 heures et où nous prenons un peu de repos.

A 7 heures, nous sommes de retour à la légation de France. Nous avons laissé dans la ville impériale une grande partie des troupes de l'infanterie de marine. — On me dit que le capitaine Marty a été blessé à la cuisse dans la journér. — J'ai laissé Lesneven et Picard-Destelan au Pé-t'ang.

Nous arrêtons ici ces notes dont la forme, nous

le savons, n'est pas ce qu'elle pourrait être, et ce que nous voudrions qu'elle fût ; mais nous avons voulu préciser des faits, sans chercher, et pour cause, à faire œuvre littéraire. Des plumes plus habiles que la nôtre pourront peindre avec de brillantes couleurs ces différentes scènes du sièg-e ; mais sur une esquisse peut-être moins solide.

Dix jours après la délivrance du Pé-t'aTig, c'est-à-dire le 21 août, tous les marins y compris les blessés, embarquaient à Tong-Tcheou sur des jonques réquisitionnées par les Japonais.

Après un voyage de 72 heures sur le Pei-Ho dont les eaux boueuses charriaient des débris de toutes sortes et d'innombrables cadavres de Chinois, nous arrivions à Tien-Sin.

Là nous devions avoir encore la douleur de perdre un matelot. Le Ber, qui, tombé accidentellement dans le fleuve, en passant sur le pont de barques, fut sans doute entraîné par le courant sur les amarres des jonques. Il fut impossible de retrouver son corps.

Enfin, le 31 août, à 7 heures du soir, nous accostions le fV Entrecasteaux mouillé en rade de

Takou(l).Sur les 78 hommes (officiers compris) quiétaient allés à Pékin, 61 seulement revenaient à bord (2).

Quelques jours après notre arrivée, le quartiermaître L'Anthoën mourait de la fièvre typhoïde à Nag^asaki ; le nombre des survivants du sièg'e des Légations fut ainsi réduit à 60 (3).

(1) Le détachement rapportait à bord plus de cent cartouches en moyenne par homme, soit plus de 6.000.

(2) Dont trois ayant perdu un œil.

(3) A peu près en même temps que L'Anthoën, l'aspirant autrichien Mayer mourait également de la fièvre typhoïde à Tien-Sin.

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