‹ À perpétuité, comédie en 1 acteChapitre 6 sur 15 · scène y · texte numérisé non relu

scène y

MOL UNIE R, CAROLINE, EUSEBE, au commencement de

la scène.

MOULINIER, apercevant Caroline qui parait au fond. — Reculant étonné.

Madame de Malvoisy... Ah! par exemple... j’allais chez vous...

CAROLINE, descendant et tendant la main à Mouliniér qui l’embrasse galamment.

Vraiment?

MOULINIER

Parole d’honneur.

EUSÈBE, à part, furieux.

Une femme!... Qu’est-ce que je disais ! (Moulinier fait un

signe sévère à Eusèbe en lui montrant la porte. Eusèbe rentre à droite vexé en jetant un regard de colère à Caroline.)

CAROLINE, souriante.

Et vous veniez pour me dire... mon cher Moulinier ?

MOULINIER, qui a quitté sa canne et son chapeau» — Très-affable.

Apprenez-moi d’abord, chère madame, quel heureux hasard me vaut le plaisir de votre visite.

CAROLINE, sérieuse.

C’est juste... (Caroline s’assied à gauche sur la causeuse , Moulinier s'assied près d’elle et fait des gestes d’admiration en la contemplant. — Après

une pause.) Mon ami, je viens vous demander un service.

MOULINIER, à part, étonné.

Elle aussi !...

CAROLINE

Vous ôtes le meilleur ami de Jules Sabran. (Mouvement de Moulinier.) VOUS ll’ignorez p3S... (Baissant les yeux.) VOUS n’ignorez pas ce qui s’est passé entre lui et moi. (Moulinier sourit.) Eh bien, il faut que vous prépariez cet infortuné jeune homme à un grand malheur.

MOULINIER, surpris.

Un grand malheur?.».

CAROLINE

Depuis quelque temps, Jules n’est plus supportable.

MOULINIER, A part.

Hein ?...

CAROLINE

Ohl... mon ami... il est ennuyeux... fatigant... bourgeois... matériel... (Mouvement de Moulinier.) 11 s’endort après dîner... il faut lui faire sa partie comme à un vieux.. Pas de poésie chez ce garçon... pas d’idéal... Il m’appelle Liline! (Résolue ) La position n’est plus tenable etjai pris la résolution de quitter délinitivement Jules.

MOULINIER, qui a donné le? marques de la plus grande surprise pend mt que Caroline a parlé. — Se levant et n’y tenant plus.

Oh !... oh !... oh !...

CAROLINE

Qu’avez-vous, mon ami?

MO U LIN 1ER , se rasseyant.

Rien... rien... Continuez.., (a part.) Peuh !

CAROLINE, montrant un paquet.

Voici toutes ses lettres... je vous prie de les lui remettre et de lui redemander les miennes.

MOULINIER, à part, qui se retient pour ne pas rire.

Ah ça! mais, ils méprennent pour une boite aux lettres.. (Haut.) Permettez, je...

CAROLINE, vivoment.

Oh ! je sais ce que vous allez me dire : Pourquoi ne rrr pas les lui rendre vous-même?

MOULINIER, à part, se contenant pour ne pas éolater.

r r r r Prodigieux ! ! !

rr- CAROLINE.

Si je vais trouver Jules... le pauvre garçon va pleurer... se jeter à mes genoux... il m’aime tant !...

MOULINIER, à part.

Comme ils se connaissent bien tous les deux !

CAROLINE

Il vaut mieux que vous y alliez vous-même... Du reste, vous prendrez des ménagements... Ah ! il est si impressionnable !...

MOULINIER, à part.

Elle va aussi me donner un flacon de sols.

CAROLINE, avec prière.

Vous ne refusez pas, je pense.

MOULINIER , vivement.

Du tout, du tout (A part, se levant.) Oh! oh! oh !

(Voyant que Caroline le regarde avec surprise.) Je VOUS demande

pardon... mais ce qui arrive est si comique...

CAROLINE, étonnée.

Si comique?

MOULINIER

Vous allez être la première à ep rire.

CAROLINE

Je no comprends pas.

Figurez-vous que Jules... (a part.) Et il avait peur qu’elle ne se jette parla fenêtre... (Haut.) Figurez-vous que Jules sort d'ici... et de môme que vous me rapportez ses lettres en me priant de les lui rendre... (Tirant un paquet de sa rodingote.) de môme il me rapportait les vôtres pour que je...

CAROLINE, qui s’est levée d’un bond.

Hein?... (Brusquement A Moulinier.) Jules V6Ut me quitter...

MOULINIER, qui s’est précipité pour soutenir Caroline. — Stupéfait.

Gomment! elle se trouve mal... (L’asseyant sur le canapé.) Madame, madame... (Redescendant.) Je lui dis d’abord que c’est elle... Et puis quand je lui apprends que c’est lui... (Revenant à Caroline-) Elle ne revient pas... (Courant A la fenêtre et l’ouvrant.) De l’air... (Brusquement.) Ah! non... bigre... la fenôtre. (Faisant signe de plonger.) Elle n’aurait qu’à Se... non... (il reforme vivement la fenêtre. — Redescendant à Caroüno. ) Madame... madame... Elle est charmante... (se souvenant.) Oh! le llaCOll... (il se fouille vivement, retire un petit flacon de sa poche et va le placer sous le nez de Caroline, lorsque celle-ci revient à elle.)

CAROLINE, se levant d’un bond et passant A droite.

Ah !... faut-il que les hommes soient lâches !...

MOULINIER, à part, ahuri.

Qu’est>-ce qu’elle a dit?

CAROLINE, exaspérée, donnant libre cours à sa colère. — Allant et vonant.

Ah ! ce Sabran... cet homme auquel j’ai tout sacrifié... ma jeunesse... ma beauté... Get homme pour lequel je me suis compromise... (voyant Moulinier qui hoche la tète. — Marchant sur lui avec forco.) Oui, monsieur, compromise!...

MOULINIER, effrayé, so roculont vivement.

Je ne dis pas le contraire, madame, je ne dis pas lo contraire...

Et aujourd’hui... il mo quitte... il me délaisse... il m’abandonne lâchement... Et pourquoi?... (A Moulinier avec forco.) Pour se marier peut-être...

MOULINIER, protestant.

Mais je...

CAROLINE, avec éclat. .

C'est bien cela... (Avec rage.) Pour épouser quelque petite pensionnaire stupide qui lui apportera une bonne dot et dont il se moquera un jour, comme il s’est moqué de moi... Oh ! le misérable... le misérable !... (Épuisée, haletante,

elle s’assied à droite.)

MOULINIER^ qui l’a regardée faire avec surprise. — A part.

Je n’y suis plus du tout, moi... (üna pause. — S’avançant timidement près de Caroline qui roule des yeux furibonds.) Mais, madame,

puisque vous-même veniez avec l’intention de...

CAROLINE, se levant brusquement.

« Eh laissez-moi donc tranquille! (Passant à gauche. ) Ce n’est pas la même chose.

MOULINIER

Ah ! ce n’est pas la même...

Que je le quitte, lui... passe..., mais qu’il m’abandonne le premier... (insistant.) le premier, comprenez- vous...

MOULINIER, à part, commençant à comprendre.

. Ah! bah!/.

CAROLINE

C’est indigne... c’est révoltant... A-t-il eu à se plaindre de moi?... Que lui ai-je fait?... Que lui ai-je dit... (Trèsvite à Moulinier.) Voyons, parlez, dites, répondez... (Frappant sur la table.) Mais répondez donc!

MOULINIER, à part, effrayé.

Elle va briser mon mobilier... (Haut et balbutiant.) Non... je ne crois pas... (Mouvement de Caroline.) Du tout, du tout, il est très-content... (vivement.) il est trop content. Il me le disait tout à l’heure... Mon ami, si je quitte Caroline, c’est

que je suis trop... Oh 1... parfaitement !

CAROLINE, qui est assise sur la causeuse, plus calme, avec un sourire

de dégoût.

Ah! tenez, j’ai bien tort de m’emporter ainsi... une pareille infamie ne devrait m’inspirer que du dégoût...

MOULINIER, à part, rassuré.

J aime mieux ça... (Après avoir considéré Caroline qui semble réfléchir. — A part, à lui même, comme frappé d’une idée subite.) Oh !... (Boutonnant sa redingote et prenant un air grave et sévère. — Venant à

Caroline.) Eh bien, vous avez raison, madame... et quoique l’ami intime de Jules, je trouve comme vous sa conduite...

CAROLINE

Inqualifiable.

MOULINIER, s’inclinant.

C’est pourquoi je m'abstiens de la qualifier... (Trèssérieux.) Il vous quitte en effet pour’ se marier.

CAROLINE, vivement.

Ah!

MOULINIER, insinuant, et tout en regardant Caroline.

Et si vous voulez voir la jeune personne qu’il épouse, elle sera ce soir au théâtre de la Gaîté avec son père et... (Appuyant.) avec Jules..*

CAROLINE, vivement, avec émotion.

Vraiment? (Se maîtrisant tout à coup, avec dignité.) Et qU6 m’importe, monsieur? (Elle se lève.)

MOULINIER, toujours insinuant.

J’ai une petite baignoire pour le même théâtre, et si vous voulez bien me permettre de vous offrir une place...

CAROLINE, froidement.

Je vous remercie, monsieur.

MOULINIER, malicieusement.

Peut-être qu’en vous montrant au théâtre... ce... ce serait une manière de faire comprendre à Jules que vous n’ètes pas trop... trop... irritée.

CAROLINE, furiouse.

•Mais ie ne le suis pas du tout, monsieur, je vous prie de le croire. •

MOULINIER, très-sérieux.

•Je le vois bien, madame.'

CAROLINE

Et la preuve, c’est que moi-même je voulais quitter M. Sabran...

MOULINIER

La première, oui... mais la seconde... (Avec le doigt.) jamais. (Haut.) Enfin, madame, je me. mets à votre disposition... et si vous acceptez, je vous prie de me faire l’honneur de dîner avec moi... (Mouvement de Caroline. Vivement.) Nous sommes d’assez vieux amis pour que je me permette cette invitation.

CAROLINE, hautaine.

Ne m’attendez pas.

MOULINIER

Je serai chez moi jusqu’à cinq heures... (Avec intention.) Du reste, Jules ne va pas tarder à revenir.

CAROLINE, vivement, malgré elle.

Ah !... il... il va...

MOULINIER

Ne faut-il pas que je le mette au courant (Appuyant.) de la disgrâce qui vient de le frapper?

CAROLINE, tendant la main à Moulinier.

Adieu, cher monsieur.

MOULINIER, s’inclinant.

Chère madame... (iis remontent tous doux.) Ainsi, vous ne reviendrez pas?

CAROLINE, après un temps.

Décidément... non... (Elle salue Mouliuier qui s’incline, et sort par le fond.)

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