C.-J. Magnan
INOPPORTUNITÉ DE L'INSTRUCTION OBLI- GATOIRE^
Quoique très occupé, M. C.-J. Magnan, Inspecteur général des écoles catholiques, a bien voulu nous faire part de ses idées sur l'enseignement. Tout en se défendant de pouvoir traiter la question à son mérite dans une seule entrevue, M. Magnan a cependant consenti à discuter les points les plus en vedette à l'heure actuelle.
D'après l'Inspecteur général, ce qui importe au premier chef, c'est de convaincre les citoyens, les parents surtout et les commissaires d'écoles, de la nécessité de l'instruction, de l'importance primordiale d'un personnel enseignant bien préparé et convenablement rétribué et de l'urgence d'établir une sanction aux études primaires, établissant par le fait même un lien entre l'enseignement primaire, l'enseignement spécial et l'enseignement secondaire.
L'Instruction obligatoire
La création d'un ministère de l'Instruction publique, pas plus qu'un décret d'instruction obligatoire, dit M. Magnan, ne favorisera d'un iota le progrès scolaire, si la population n'est pas amenée par la persuasion, par la libre compréhension de ses meilleurs intérêts, à collaborer volontairement et intelligemment à l'œuvre que poursuit avec persévérance, mais sans bruit, le Département de l'Instruction publique, puissamment aidé par le Gouvernement de notre province.
(1) Reproduit de la Presse du 21 décembre 1918.
La province d'Ontario a un ministre de l'Instruction publique depuis de longues années : cependant, le ministre actuel, l'honorable Dr Cody, n'a-t-il pas déclaré à maintes reprises depuis quelques mois, que l'organisation scolaire de la provincesœur est encore très imparfaite.
Le régime de l'obligation scolaire en France existe depuis 1882, et, cependant, les rapports des inspecteurs généraux de notre glorieuse mère-patrie sont remplis, encore ces années dernières, de doléances sur la non observation de la loi contre nature de l'obligation scolaire, dans un pays civilisé où la "liberté " du citoyen est à la base de la constitution politique. Ici, l'Inspecteur général montre à notre représentant une longue liste de témoignages des Inspecteurs primaires de France sur l'absentéisme et la non observance de l'obligation scolaire. " Je me contente de citer celui-ci, dit M. Magnan, il résume tous les autres :
'" Rien n'est changé en ce qui concerne la fréquentation et l'assiduité. Elles restent bonnes dans les écoles urbaines, mauvaise ou médiocre dans les écoles rurales, et c'est là un très sérieux obstacle au progrès possible, souvent signalé par un très grand nombre de maîtres. Plus de trente ans après le vote de la loi sur l'obligation scolaire, plusieurs centaines d'enfants ne fréquentent et ne fréquenteront jamais aucune école ! Pour extraordinaire qu'il soit, le fait est incontestable " (Inspecteur des Côtes-du-Nord). Bulletin de la Société générale d'Éducation de Paris, de novembre et décembre 1915, page 371. (l)
(1) Nous lisons dans le Devoir du 19 janvier 1919, cette note très symptomatique tirée du Globe de Toronto :
" Le Globe de Toronto a publié il y a quelques jours un articulet sur la fréquentation scolaire ontarienne qui est de nature à faire réfléchir ceux qui en tiennent ici pour la fréquentation obligatoire. " Le scandale de l'école buissonnière en Ontario suscite l'intérêt général ", dit-il, après quoi il cite le Brockville Recorder qui se plaint de la façon dont les gens ignorent la loi. Mettre une loi dans les statuts ne change souvent rien à la situation."
Ici dans la province de Québec, sans loi d'obligation, la fréquentation scolaire vaut autant, pour ne pas dire mieux, que celle des autres provinces du Canada. Sauf Montréal, ville cosmopolite, où il y a un déchet que peuvent faire disparaître d'énergiques règlements concernant le vagabondage et une meilleure application de notre excellente loi du travail, peut-on sérieusement affirmer que la négligence des parents est telle, qu'une loi pénale soit urgente pour envoyer les enfants à l'école, dans la province de Québec ? Nous ne craignons pas de répondre NON.
La Fréquentation
D'après les statistiques fournies par les inspecteurs d'écoles, il y avait dans la province de Québec en 1916-17, 348,323 enfants de 7 à 14 ans ; sur ce nombre, pour la même année, on en retrouve 330,381 d'inscrits aux écoles, soit 95%. Et les enfants de 7 à 14 ans représentent le véritable âge scolaire!
Nous ne croyons pas à l'efficacité de l'obligation scolaire : 1° parce que dans les pays où elle existe elle est peu ou mal appliquée ; 2° parce qu'elle répugne à la liberté bien comprise : liberté du citoyen, liberté du père de famille et liberté municipale ; 3° parce qu'elle créerait dans notre population des divisions et des animosités dont nous n'avons que faire après les années pénibles de la guerre que notre pays vient de traverser.
A mes yeux, l'argument qu'en presque tous les pays existent des lois d'obligation scolaire, et que la province de Québec serait la seule dans la Confédération à n'en pas avoir, ne vaut rien.
La province de Québec est-elle autonome, oui ou non, dans le domaine de l'éducation ? Et alors. . . est-elle obligée d'adopter telle loi parce que cette loi est en vigueur chez sa voisine. Répondre oui serait insensé.
La province de Québec doit-elle violenter sa paisible population, si anxieuse de faire instruire l'enfance et la jeunesse, en
lui imposant une loi d'obligation scolaire parce que Frédéric- Guillaume II de Prusse ordonna en 1713 l'école obligatoire ? Allons donc ! N'est-ce pas la centralisation scolaire à outrance en Prusse d'abord, puis en Allemagne, et n'est-ce pas aussi l'obligation scolaire d'une sévérité farouche en ces pays, qui ont permis à l'Etat allemand de préparer la guerre barbare et sanglante en fondant dans un même moule une population avide d'orgueil et de domination ?
L'Exemple de la France
En France, depuis 1882, malgré l'instruction obligatoire établie surtout pour contrarier et persécuter les catholiques, le bon sens français et le sentiment de la justice parlant plus haut que la haine religieuse, on a laissé dormir la loi d'obligation : ni les commissions scolaires, ni les instituteurs, ni les inspecteurs primaires n'ont jamais voulu jouer le rôle de gendarmes vis-à-vis des pères de famille, citoyens libres d'un grand pays libre. (1)
En France, pour compenser la faillite de l'instruction obligatoire, s'inspirant de la saine logique si naturelle au tempéramment français, on a créé l'école INTÉRESSANTE, UTILE, AGREABLE, et l'on a prôné par tout le pays que " c'est le bon maître qui fait la bonne école ", et que " c'est la bonne école qui attire l'enfant en classe".
Respectons la liberté des parents (2)
Cette conception du progrès vaut mieux que la théorie de l' ÉCOLE-PRISON où les enfants sont conduits par le collet
(1) En France, la loi du 22 mai 1882, établit l'instruction obligatoire pour tous les enfants de six à treize ans.
(2) La loi 3, Geo. V, chap. 39, sanctionnée en 1912, pourvoit à ce qu'un père ou une mère de famille traduise devant un magistrat, l'enfant qui refuse d'aller à l'école,
par le gendarme. Et cette conception du progrès dans la liberté du citoyen et dans la dignité du père de famille, c'est celle qui est chère au coeur du peuple canadien-français dont les ancêtres ont assez combattu pour la liberté pour avoir le droit de dire aujourd'hui : entre les enfants de mon sang et moi, je ne souffrirai pas de loi pénale qui force un père de famille à abdiquer l'autorité qu'il a sur ses enfants de par la loi naturelle et à le priver de la satisfaction de remplir le grand devoir de l'éducation vis-à-vis des siens sans être menacé d'un " spotter " nouveau genre. (1)
Le Concours de l'Église
Et dans la province de Québec, n'avons-nous pas l'inappréciable concours de l'Église, qui, étant le sage caractère confes-
(1) Écoutons Fonsegrive, parlant des " Droits de la Famille et de l'État " dans le domaine de l'éducation :
" Pères de famille, ne l'oubliez jamais, il n'y a pas au monde de souveraineté humaine plus sacrée et plus indépendante que celle de votre foyer : vous en êtes le roi ; et, dans le gouvernement de votre humble royaume, dans la gestion de vos affaires domestiques, et notamment de celle qui les domine toutes, dans l'œuvre essentiellement paternelle de l'éducation, aucune puissance séculière n'est supérieure à la vôtre : vous n'avez d'autre maître que Dieu.
" Personne ne peut, sans votre agrément, toucher à l'âme de vos enfants ; personne ne peut, sans votre délégation formelle, usurper la mission de former leur intelligence, leur caractère et leur cœur. Le législateur qui tenterait de s'introduire chez-vous pour y prendre vos enfants et les emprisonner, malgré vos refus, dans une école qui n'a pas votre conBance, violerait à la fois et votre autorité et votre liberté. Il exercerait de toutes les tyrannies la plus odieuse et la plus antifrançaise : la plus odieuse, parce qu'elle pèserait sur ces deux choses vénérables que toutes les législations ont constamment protégées : la faiblesse et le droit ; la plus antifrançaise, parce qu'elle répugne le plus essentiellement à nos mœurs et qu'elle révolte notre caractère national. Nous ajouterons que de tous les excès de pouvoir il n'en est pas de moins inoffensif ; car il n'est pas de plus terribles réactions que celles de la conscience opprimée. Elle est comme ces ressorts qui fléchissent sous l'effort d'une main puissante ; plus la pression est violente, plus ils s'abaissent ; et c'est à l'heure où on les croit rompus qu'ils se redressent soudain et brisent dans leur brusque détente la force qui les comprime."
[L'Education chrétienne, Paris, 14 mars, 1903.]
sionnel de notre loi d'instruction publique, peut, et de fait, rappelle souvent aux catholiques le grave devoir de la fréquentation scolaire. Et cette obligation morale de l'instruction, décrétée et rappelée fréquemment du haut de la chaire de vérité, vaut mieux que toutes les lois criminelles menaçant les parents de prison s'ils n'envoient pas leurs enfants à l'école.
Dans notre province encore, nous avons cet autre avantage d'un Gouvernement aidant puissamment l'éducation, tout en respectant et la liberté des pères de familles et l'autonomie des municipalités scolaires. Notre système scolaire est le fruit d'un long passé pendant lequel plusieurs générations ont donné le meilleur de leur intelligence. Il est placé à l'abri des fluctuations politiques et tire sa force du libre concours des bonnes volontés et des énergies patriotiques et religieuses.
Conservons ce système, améliorons-le sans l'affaiblir et appliquons-nous surtout à lui faire produire tout le bien qu'on peut en tirer, si chacun sait profiter des avantages que le Gouvernement, avec le concours unanime des Chambres, offre à notre population.
La campagne de congrès de commissaires d'écoles, entreprise par le Département de l'Instruction publique depuis 1912, a fait plus de bien que dix lois d'instruction obligatoire. Cette campagne se continue ; que le clergé, les journaux et tous ceux qui exercent de l'influence rappellent souvent au peuple les bienfaits et la nécessité de l'instruction ; que les commissaires d'écoles remplissent leur tâche avec zèle ; et que tous ceux qui touchent de près à l'école, maîtres et inspecteurs, se donnent tout entier à leur tâche, et nous verrons le mouvement de progrès s'accélérer.
Les points faibles
N'empêche qu'il faut en même temps rechercher les points faibles et les lacunes, pour renforcer les premiers et combler les secondes. C'est à quoi s'occupent les comités du Conseil de
l'Instruction publique et les sous-comités nommés par les premiers. Ainsi, un sous-comité du comité catholique, sous la présidence du Surintendant, est à refondre le programme d'études. Mgr Ross, un éminent éducateur, est le rapporteur de ce sous-comité, qui présentera bientôt un rapport à qui de droit. Sur cette question du programme est greffée celle du certificat d'études, etc.
Tout ce travail s'accomplit dans le silence, en dehors des polémiques. Si nous voulons que le peuple ait confiance dans les lois qui le gouvernent, il importe de ne pas en parler à la légère et de leur conserver un caractère de permanence qui en permette une application sérieuse.
Au Heu de dire à la population que nos écoles ne valent rien — ce qui est faux — ne vaudrait-il pas mieux encourager les parents à y envoyer leurs enfants, afin que ces derniers au sortir de l'école primaire, puissent bénéficier des écoles spéciales mises à la portée de la jeunesse par le gouvernement ?
Au lieu de menacer le peuple de loi pénale, ne vaudrait-il pas mieux employer nos efforts et notre temps à le convaincre du bienfait de l'instruction et à le protéger contre les abus des grandes fabriques qui attirent sans scrupule dans leurs flancs délétères des centaines d'enfants dont la place naturelle serait à l'école ? Il y a ici, quelque chose d'indignant : l'on voit parfois sur les trétaux des bonshommes, propriétaires d'usines ou de fabriques, réclamer l'instruction obligatoire, quand ce sont eux, dans les villes, qui sont en partie la cause de l'absence d'un certain nombre d'enfants de douze à seize ans de l'école.
L'Inspecteur général termine en disant: " Ce n'est pas dans quinze minutes que l'on peut traiter d'une façon convenable l'important et difficile problème de l'instruction publique. J'ai cédé à vos instances pour vous obliger et aussi pour user du droit de parler sans arrière pensée d'une question qui intéresse tout le monde. "