‹ À propos d'un cheval: causeries athéniennesChapitre 1 sur 1 · JOËL CHERBULIEZ, LIBRAIRE · texte numérisé non relu

JOËL CHERBULIEZ, LIBRAIRE

«tue MAifiax, tait DC l* monnaii^ t(l

M. LE COMTE GIBELUNI-TORNIELU

Vous consentez, mon ami, à ce que j'inscrive votre nom sur la première page de mon opuscule. Je voudrais, en vérité, que ce nouveau-né fût plus digne de son parrain. Quelle réponse ferez-vous à ceux qui vous demanderont compte de cet excès de complaisance? Je prévois que, cherchant des rai* sons, vous n'en trouverez pas de meilleure que d'alléguer l'étroite amitié qui nous lie. Cette raison est bonne, et, quant à moi, je m'en contente. Donnez-la tant qu'il vous plaira, vous n'avez pas à craindre que je vous démente.

Victor Cherbuliez.

Il était revenu d'Athènes depuis peu, et

nous aimions à l'entendre causer de son voyage. Un soir que nous prenions le thé chez lui, il nous entretint longuement des modernes Hellènes, de leurs qualités, de leurs vertus, de leurs défauts, et de ce rêve obstiné d'un nouvel empire de Byzance, dont ne les peuvent guérir ni les notes diplomatiques, ni les enseignements de l'histoire.

— Not^z, — disait-ii, — que par une étrange contradiction, ces Grecs, amoureux de Byzance, ne laissent pas pour cela de chômer encore les fêtes de Miltiade et de Thrasybule. Ne vous avisez pas

de contester qu'ils descendent en ligne droite des héros de Marathon, vous vous mettriez sur les bras de méchantes affaires ; vraiment ils n'entendent pas raillerie sur ce point. J'en ai même connu qui ne doutaient pas d'avoir payé de leur personne à Salamine ; tels autres qu'on pourrait nommer se flattent de ne s'être point épargnés à Platée, et j'imagine qu'en s'en donnant la peine, on découvrirait quelque part en Morée le glorieux inconnu qui tua de sa main Mardonius.

— Je connais, — lui dit l'un de nous, — un pays qui n'est pas la Grèce et où chaque année, dans les fêtes nationales, une demi-douzaine d'orateurs de cantine se disputent la gloire d'immoler, sous les traits vengeurs de leur éloquence, un certain Gessler dont vous avez peut-être ouï parler.

— Fort bien, — reprit-il ; — mais chez nos Athéniens, l'inconséquence est grande de prendre à leur compte les exploits de la Grèce républicaine et de s'ingénier en même temps à célébrer les mérites de ces empereurs de Byzance sous le sceptre tutélaire desquels fleurirent, comme vous savez, la religion, les arts, la civilisation et la liberté; car aujourd'hui il n'y va pour eux de rien moins que

de réhabiliter le Bas-Empire, en attendant de le restaurer. L'Angleterre se fâche de ces rêveries, la Russie s'en divertit, assurée qu'elle est de n'y rien perdre, et nous autres Philhellènes, il nous vient quelque scrupule au sujet de cette fantaisie bizarre d'associer ainsi dans un même culte Miltiade et Constantin Porphyrogénète, Epaminondas et Michel l'Ivrogne, les cochers verts et les vainqueurs d'Olympie, l'oracle de Delphes et les couvents du mont Athos, et, pour tout dire, Platon et la Panagia...

— Mais après tout, — ajouta-t-il, — si vous le voulez savoir, les plus grands originaux que j'aie vus à Athènes n'étaient pas des Athéniens. Vous vous rappelez peut-être cet abbê espagnol qui passa par Genève, il y a quelque dix ans, se rendant d'Italie en France, ce grave et taciturne personnage dont nous ne pûmes rien tirer, hormis quelques sentences débitées d'une voix brève et d'un ton décisif. . .

— Je le vois d'ici, — lui dis -je, — un air moitié sauvage et moitié timide, un maintien roide, des manières un peu gauches où se marquait un singulier mélange d'humilité et d'oi^eil, et avec

cela de grands yeux flamboyauts dont s'échappaient par moments des regards si terribles, que tout d'une voix nous déclarâmes qu'il y avait du cagot et du grand inquisiteur dans son fait.

— J'ai eu depuis lors sujet de m'en dédire, — reprit-il ; — mais, quoi qu'il en soit, poussé par son humeur inquiète, ce morose abbé voyagea longtemps par tous pays, furetant dans les musées et dans les bibliothèques, bizarre dans ses habitudes, ne liant société avec âme qui vive, jusqu'à ce qu'il arriva à Paris, où sa bonne étoile lui ayant fait rencontrer la marquise de F. . . , elle réussit à l'apprivoiser et l'attacha à sa personne en qualité d'aumônier. Je n'étais que depuis trois jours à Athènes quand,' à ma grande surprise, je me trouvai nez à nez avec notre homme, dans l'un des carrefours de la rue d'Hermès ; il me reconnut, fit d'abord quelques pas pour m'éviter, puis se ravisant, vint à moi, me salua avec une politesse com-* passée dont les cérémonies sentaient l'étude, et, après m'avoir conté en deux mots le changement qui s'était fait dans sa vie et ses récents voyages dans le Midi en compagnie de la marquise, il me proposa de me présenter à elle, ce qui de sa

part m'étonna et me donna lieu de penser que ses moeurs s'étaient humanisées.

— Je le crois de bon cœur, — interrompis-je ; — mais qu'ayons-nous affaire de cette marquise et, de son abbé? De qui revient d'Athènes, l'Acropole, le Parthénon, Phidias sont l'ordinaire entretien, et, en me rendant ici, c'est de marbres et de colonnes que je m'apprêtais à vous entendre parler.

— Qu'à cela ne tienne! — répondit-il en souriant. — Je vous prends au mot Vraiment j'avais la générosité de vous épargner, mais, de l'humeur dont je vous vois, ce serait niaiserie, et puisque les marbres ont le bonheur de vous plaire, que diriez-vous si je vous récitais tout d'une haleine quatre grands discours qui furent prononcés, moi présent, en l'honneur d'un des innombrables chevaux dont Phidias décora la frise du Parthénon ? Quatre discours! songez-y bien. J'ai pu résister à cette épreuve, robuste comme vous me voyez; mais vous, chétif, de petite santé. . . Non, ce serait ime pitié, je vous ferai grâce ; aussi bien ces discours les ai-je oubliés depuis longtemps.

— Socrate, — lui répondis-je, empruntant les

paroles de Phèdre, — si je ne connais pas Socrate , je ne me connais pas moi-même ; il mourait d'envie de parler, mais il aimait à se faire prier.

U se mit à rire.

— A vos risques et périls, — me dit-il. — Mais, selon le mot du poëte, ab Jove prindpium, et pour remonter à la cause première de cette aventure, il faut que vous retourniez avec moi auprès de la marquise, de cette belle veuve dont l'abbé m'avait vanté le mérite et la sagesse , et chez laquelle m'étant présenté le lendemain, je fus introduit dans un grand salon qui offrait un aspect étrange. Les tables, les étagères, les fauteuils, les sophas étalent surchargés de livres de tout format, traînant pêle-mêle avec des albums, des liasses de vieux papiers, des cartons, des estampes, des portefeuilles remplis de dessins d'après l'antique au trait, à la plume, au lavis, à la sanguine. Au miheu de cette chambre en désordre, la marquise, assise devant un guéridon, crayonnait de mémoire des chapitaux ioniques ; à côté d'elle, un adolescent d'une vingtaine d'années travaillait à un tableau de chevalet. Un peu plus loin, perché sur

un tabouret de velours, un petit homme à la tète enfoncée dans les épaules, au nez crochu, à Tair futé, lisait à haute voix dans un gros livre allemand où il était question, autant quQ. je le pus croire, de la quintessence de Part, de l'absolu et de mille autres sujets que les honnêtes gens n'entendent point Derrière lui se tenait l'abbé, assis sur le bord d'une chaise, le corps roide et les mains allongées sur ses genoux, à la façon d'une divinité égyptienne. De l'autre côté de la chambre, dans l'embrasure d'une fenêtre et à moitié dissimulé par un rideau, un gros homme court, dont l'humeur joviale paraissait sur sa figure, se balançait nonchalamment dans une berceuse en tenant à la main un petit volume qu'apparemment il lisait en cachette, car, en me voyant entrer, il se hâta de le cacher sous un des pans de son habit Enfin, dans le fond de cette vaste pièce, un personnage de haute taille, aux cheveux grisonnants, sommeillait paisiblement, enfoncé dans une bei^ère, tandis qu'à ses pieds un joli bichon grignotait dç ses dents pointues une estampe tombée à terre.

Dès que j'eus paru, l'abbé se leva de son si^e et me présenta à la marquise avec une gravité em-

pesée, me donnant pour un archéologue consommé, pour un maître sire en matière de beauxarts.. . que sais-je encore ? C'était une chose à voir que ce méchant sournois me décernant ainsi des éloges ampoulés qui me convenaient comme une couronne de roses sur la tète d'un âne. . .

— Un âne! — interrompis-je ; — votre humilité est excessive ; tout le monde sait que vous êtes un homme fort instruit. . .

Il me répondit :

— Je ne vous ferai pas le chagrin de vous contredire ; je suis bachelier, j'en conviens, je possède mon Lhomond et le Jardin des racines grecques ; je ne manque pas de lecture : je goûte les poëtes, quand je suis de loisir; j'aime les arts, j'en jouis tout comme un autre, et la première fois que je montai à l'Acropole, je demeurai ébloui, confondu, reconnaissant dans ce qui s'offrait à mes regards une perfection qui n'a jamais été égalée et que ne saurait rêver l'imagination la plus hardie. Mais d'en trouver le pourquoi, de raisonner sur les causes et les effets, d'analyser savamment mon plaisir, point de nouvelles! Et voilà justement ce que font tous les jours de leur vie les ar-

chéolo^es consommés, les maîtres sires, comme dit l'autre . . . Enfin, que voulez-vous? Quand Tabbé eut dépêché son compliment, la marquise (il n^est pas à craindre que je F oublie), après m'avoir fait une l^ère inclination de tète, me dit brusquement et sans préambule :

— A quelle époque, pensez-vous. Monsieur, qu'on se soit avisé d'orner d'entrelacs la base des colonnes ioniques et de terminer le fût par un collier?

Je demeurai bouche béante, et ma figure devait être fort ridicule, car la marquise partit d'un grand éclat de rire de petite fille, après quoi, se tournant vers le dormeur :

— Milord, mon cher oncle! — s'écria-t-elle, — réveillez-vous, voici une visite dont vous ferez votre profit.

Puis elle recommença à tracer ses volutes, ses oves, ses palmettes, ses gorgerins, ses entrelacs et ses colliers, sans paraître se soucier autrement de ma présence ; de son côté, le petit homme à la mine futée reprit sa lecture où il l'avait laissée, tandis que votre serviteur, assez interdit, ne sachant que penser de cette singulière réception,

maugréait à part soi contre l'abbé, qui s'était remis paisiblement à sa place et dans sa posture de déesse Pacht.

Heureusement lord F... , en m'apercevant, avait tressailli de joie comme une araignée qui sent une mouche s'engager dans sa toile, et il s'élança en bondissant sur la proie que lui envoyait la Providence. Il me fit asseoir auprès de lui et se mit à m'entretenir à voix basse. Quand d'aventure les Anglais sont expansifs et liants, ils ne le sont pas à demi Au bout d'un quart d'heure, nous étions bons amis, milord et moi Si je ne me connais guère en entrelacs, je possède en revanche, au dire de chacun, une figure qui commande la confiance, et milord, heureux de trouver quelqu'un à qui s'ouvrir de ses petits diagrins, m'expliqua d'un air épanoui qu'il était Thomme le plus malheureux du monde.

— Au milieu des cinq personnes que vous voyez ici, — me disait-il, — je me sens plus isolé que Robinson Grusoë dans son île. Car quel commerce, je vous prie, quel échange de paroles peut avoir un homme raisonnable avec des écervelés dont les chimères n'ont pas même le mérite d'être

amasaates? Jusqu'au bichon, il n'est céans personne qui n'ait la tète un peu malade. Ma belle nièce eut toujours un penchant marqué à l'enthousiasme ; il n'y parut que trop pendant le séjour que nous fîmes en Italie , où Raphaël et le Titien exercèrent de terribles ravages dans son cœur. Mais aussitôt arrivés à Athènes, ce fut vraiment bien autre chose. Il n'est plus question maintenant que de Phidias et de cet autre qui bâtit le Parthénon. L'antique ! l'antique ! voilà le thème de toutes les conversations. Hors de l'antique, point de salut! On en disserte à perte d'haleine, on en raisonne, on en déraisonne, on s'extasie, on tombe en syncope, c'est une fièvre, c'est un délire, à ce point que j'ai vu la marquise baiser sur les deux yeux une grande vilaine chouette de marbre qui se voit sur l'Acropole, comme en son temps de dévotion elle eût fait un agnus ou un scapulaire ; et dans les moments où l'on consent à oublier un peu les bas-reliefs, les frises et les colonnades, on étudie la grammaire grecque, on s'en va lire Platon à l'Académie, Démosthènes au Pnyx, et, par conclusion, me voilà menacé d'être confiné à perpétuité dans cette méchante petite ville, où je se-

che d'ennui. Mon cher Monsieur, soyez convaincu que le plus grand malheur dans ce monde est d'être le chaperon d'une charmante femme qui a le cerveau fêlé. Vous me direz peut-être : A quoi tient que vous ne la laissiez ici avec ses chouettes et ses chapiteaux et que vous ne retourniez manger du plum-pudding à Londres? Voilà, Monsieur, ce que je me dis vingt fois le jour, et vingt fois le jour je me réponds : Milord, vous avez la sottise d'atmer trop votre nièce et vous ne sauriez vous passer d'elle un jour durant.

En ce moment le lecteur faisait une pause, et comme milord avait insensiblement élevé la voix, la marquise entendit ces derniers mots et s'écria en retournant la tête :

— Mon cher oncle, il ne suffit pas de dire que vous m'adorez. Il fallait ajouter que je suis pour vous une habitude de trente années, et je vous en connais de moins longues auxquelles je vous défie de renoncer.

Puis, faisant un signe au petit homme :

— Monsieur le chevalier, — lui dit elle, — continuez votre lecture. Milord s'est mis en de-

voir de célébrer mes mérites et je veux lui domier le temps d'achever mon panégyrique.

— Voyez ce que peut la fureur de l'antique ! — reprit lord A. . . en se rapprochant de moi. — La marquise vient de se vieillir de deux ans. Venez dire après cela qu'à étudier Platon une femme ne profite guère! Mais, avec tout son génie, ce Platon en aurait été pour ses peines, si elle n'eût trouvé ici deux manières de hiérophantes les plus propres du monde à l'entretenir dans sa folie. Monsieur le chevalier est un hobereau polonais, attaché à la légation russe d'Athènes ; son principal mérite est de chevaucher à la grecque, montant à crû et sans étriers un cheval non ferré ; c'est à cette noble entreprise qu'il consacre son génie et ses loisirs; avec cela beau parleur, grand discoureur, plein d'aflFéterie et de grimaces; encore lui passerais-je tous ses travers s'il n'avait un peu trop de pente à vous manger dans la main. Quant au petit Vénitien, — ajouta-t-il en me montrant du doigt le jeune peintre qui, nous tournant le dos, la tète penchée sur son chevalet, ne nous laissait voir de sa personne qu'un cou blanc comme la neige, ombragé de magnifiques cheveux dorés, — pour ce

garçonnet, — dit mîlord, — îl est positivement lunatique, et je l'ai vu tomber du haut mal devant un morceau de bas-relief long de six pouces qui fut déterré l'autre jour à l'Acropole. Mais je suis trop raisonnable pour lui en vouloir et ne me fâche point de ses convulsions ; c^est son droit, c'est son métier, étant artiste de profession et ce, diton, de grand talent ; au demeurant gentil compagnon, naïf et doux, extravagant de bonne foi ; je soupçonne qu'après le Parthénon, ce qui le ravit le plus dans l'univers, c'est ce qu'on en voit dans les beaux yeux de la marquise. Vraiment ce petit bonhomme m'amuserait, n'était la déplorable influence que son enthousiasme ingénu, soutenu des grimaces du chevalier, exerce sur notre jolie tète à l'évent Trois cerveaux brûlés qui font assaut d'extravagance. . . le cas est grave, et si vous y savez un remède, vous me ferez plaisir de me l'enseigner. J'avais espéré trouver du secours dans monsieur l'abbé. Serviteur! L'abbé est un méchant égoïste et, qui pis est, un sournois dont il est malaisé de démêler la pensée. Gomme la marquise fait grand état de son mérite et que ses moindres décisions passent ici pour des oracles, je l'avais

conjuré de représenter à nos fous que leur grande passion pour l'antique n'était pas d'une âme bien chrétienne. . . M'honorant de l'un de ses gracieux sourires d'ours apprivoisé, il me répondit qu'il y penserait, qu'il choisirait son moment. . . Jusqu'aujourd'hui il n'a dit mot ; aussi je commence à le soupçonner de connivence, d'accord secret, de sourdes intelligences avec l'ennemi, et, franchement,

J'aime encore mieux un fou qui dit tout ce qu'il pense Que ces gens rembrunis^ obstinés au silence, Ou qui ne disent rien qui ne soit compassé.

Dans ma détresse, j'ai recouru aussi au médecin particulier de la marquise, ce gros homme qui fait je ne sais qucd là-bas près de la fenêtre. H m'a répondu par une gambade. Autre égoïste que celui-là, se moquant de tout hors de ses aises. Je lui rends la justice de croire que l'antique l'ennuie autant qqe moi, mais il n'a garde d'en rien marquer, entre avec empressement dans tous les sentiments de la marquise, de sa vie ne la contrarie sur rien. H se croit un grand sage, pour avoir p^dopté le système du bonhem* économique. Un

bon lit de plume et dormir dix heures, voilà le point, le reste est néant. Au reste, il ne faut désespérer de rien, et peut-être prendra-t-il, lui aussi, la funeste manie des colonnes et la maladie des bas-reliefs. Cela se gagne. Monsieur ; voyez plutôt ce sot bichon, accroupi devant une estampe, de quel air béat il la contemple ! . . . Pour me venger, — ajouta-t-il, — et décharger ma bile, je m'en vais produire ce que ma nièce appelle une dissonnance dans la vie.

Et allongeant le bras vers le bichon, il lui donna une vigoureuse chiquenaude sur l'oreille droite. Le pauvre animal poussa un cri perçant; la marquise fit un geste d'efiroi, le petit Vénitien éprouva un tressaillement nerveux et laissa échapper sa brosse, le chevalier pensa tomber de son peychoir, l'abbé bondit sur sa chaise, et il n'y eut pas jusqu'au docteur qui ne s'agitât derrière son rideau.

— Méchant Ugly! — s'écria bravement milord, — osez-vous bien troubler par vos hurlements les divins concerts du paradis? Mais, marquise, il lui faut pardonner ; soyez sûre que c'était un cri d'admiration. Vraiment cet animal vous fait le plus grand honneur ; encore une ou deux leçons, et

vous le verrez renchérir sur les p&moisons de monsieur le chevalier.

En ce moment la porte du salon s'ouvrit et un homme encore jeune, de très-bonne mine, s'approchant de la marquise, se pencha vers elle pour lui parler à voix basse. La marquise se replongea dans ses volutes sans répondre que par monosyllabes au nouvel arrivant. Il parut en concevoir de l'humeur, et, après avoir attendu vainement qu'on daignât payer à sa personne le tribut d'attention qui lui était dû, il jeta un regard de travers sur le petit Vénitien et sur le chevalier, et sortit brusquement de la chambre^ dont il referma la porte à grand bruit.

— Le pauvre homme ! — me dit mélancoliquement milord; — il est encore plus malheureux que moi.

Et se mettant à rêver, il resta immobile et silencieux, jusqu'à ce qu'un domestique rouvrit la porte pour crier : Madame la marquise, les chevaux sont prêts.

En un clin d'oeil tout le monde fut sur pied. La marquise sortit quelques instants et reparut vêtue de* son amazone et coiffée d'un chapeau à plumes

qui lui allait à ravir. 8'avançant vers moi , elle me proposa d'un air gracieux de prendre ma part aux divertissements d'une promenade à cheval en plein midi, au mois d'août, sous le ciel brûlant de l'Attique. Je la priai de m'excuser et alléguai une affaire qui m'appelait chez moi

— On n'a point d'affaires à Athènes, — me répondit-elle d'un ton impérieux. — Mais si vous n'êtes pas cavalier, dites-le franchement Vous êtes ici sur terre libre ; chacun fait ce qui lui plailt, moi la première. Toutefois, j'exige que vous nous restiez à dîner, et pendant notre absence milord vous tiendra compagnie. C'est un honneur qu'il ne céderait volontiers à personne.

— Assurément, Madame, — dit lord A. . . , — car, par le temps qui court et sur cette terre libre que nous habitons, c'est un événement rare que la rencontre d'un homme de bon sens. Mais j'ai juré de ne jamais vous laisser chevaucher sans moi, vous profiteriez de l'occasion pour vous rompre le cou.

— En ce cas, — dit-elle, — c'est l'abbé qui vous relèvera de sentinelle. Monsieur l'abbé, vous me répondez de votre prisonnier. Sous aucun pré^

teite vous ne le laisserez s'évader; Car j'ai été peu aimable ce matin, et je tiens à loi prouver à mon retour qu'en dépit de mes chouettes, je suis une femme aussi supportable que telle et telle qui ne lisent pas Platon.

Làrdessus elle sortit et descendit l'escalier rapidement^ suivie de sa nombreuse escorte. Je me mis à la fenêtre pour les voir partir. Milord m'sr vait dit vrai, on amena au chevalier un cheval sans selle et sans étriers, embouché d'un mors qui, selon l'usage des anciens , n'avait point de branches, les rênes partant des deux coins de la bouche recouverts par des bossettes, et j'admirai comme le petit homme s'enleva lestement de la main gauche et enfourcha d'un saut sa monture, tandis qu'à grand'peine deux domestiques réussissaient à hisser le docteur sur la sienne. Quand tout le monde fut en seUe, la marquise piqua des deux et milord s'élança à ses côtés, suivi de près par le cbevi^er et le Vénitien, et d'un peu plus loin par le gros docteur qui , se swtant en danger d'^re distancé, enfonçait ses éperons dans le ventre de son cheval, et à chaque temps de galop rebondis- ^aitJ[9urden)çnt sur ses arçons.

Quand Ifi cavalcade eut disparu dans un tourbillon de poussière sur ta route de Cephissia, je quittai la fmètre et me rapprochai de l'abbé, à qui avait été commis le soin de me divertir. A vrai dire, il ne semblait pas d'humeur à y prendre grand'peine. Assis en face l'un de l'autre, nous demeurâmes quelque temps sans rien dire, jusqu'à ce que, faisant un effort :

— Vous devez être satisfait, — me dit-il, — de l'accueil que vous a fait la marquise.

— Je vous suis obligé de me le dire, — répondis-je ; — franchement, je ne m'en doutais pas.

. — Vraiment oui, — reprit-il. — La marquise n'a pas accoutumé d'être d'un abord si facile. Mais il est sage d'essuyer de bonne grâce les in^alités de son humeur; car c'est une personne fort bonne à connaître, une intelligence supérieure, beaucoup de talents, dessinant bien, bonne musicienne, l'esprit très-omé, beaucoup de savoir et de goût, et, ce qui vaut mieux encore, obligeante, servitible, amie sûre, dévouée et de bon conseil.

n me fit ce portrait de sa patronne du ton d'un comac démontrant pour la millième fois son tigre royal.

— La marquise art-elle beaucoup voyagé? — lui deaiaiidai-je.

*-^ Elle ne «'était guère éloignée de Paris jusqu'à notre départ pour l'Italie. Bien que sa mère fût Anglaise, elle n'a jamais visité l'Angleterre ; si eUe y allait un jour, ce serait eu l'honneur des marbres grecs du Musée britannique; mais je doute qu'elle puisse s'y décider; il lui répugne d'aller voir ces pauvres antiques grelottant dans le brouil* lard de Londres.

— Son veuvage a-t-il déjà duré longtemps ?

— A peu près quatre ans.

— Et elle ne songe pas à se remarier?

— C'est selon, — me répondit-il, et tirant de sa poche un petit carnet qu'il me montra de loin sans me permettre d'y toucher, il me dit gravement :

— Voici un petit registre en partie double que je tiens par son ordre ; dans la colonne de gauche j^inscris à l'encre rouge les raisons qu'elle a de ne se pas remarier, et à l'encre noire, dans la colonne de droite, les motifs qu'elle a de ne point rester veuve. Il y a six mois, nous en étions à trente contre trente; depuis peu notre colonne de gauche

s'est enrichie de deux raisons rouges ; que la majorité vienne à se déplacer, et ce jour-là nous nous préparerons à convoler.

— Et le choix du mari possible est-il déjà fait?

— Attendez, — me dit-il, en tirant de sa poche un second carnet ; — voici un autre registre, qu'on pourrait appeler notre cahier des charges; c'est la liste des conditions à remplir pour mériter notre main. H en est quinze jusqu'à présent, et je connais quelqu'un qui en remplit treize. La quinzième portait, il y a un an, qu'il fallait s'engager à vivre à Florence ; trois mois plus lard, nous avons remplacé Florence par Venise, et plus récemment encore par Athènes.

Puis, remettant en poche les deux carnets, il répéta l'éloge de la marquise exactement dans les mêmes termes qu'il avait fait la première fois : « C'est une personne fort bonne à connaître ; une intelMge&ce supérieure, beaucoup de talents... » Voua savez le reste ; mais vqus imagineriez diffi.dlement le ton sérieux du personnage en récitant ainsi sa leçon.

— Monsiem* l'abbé, — lui dis-je, — comment appele;(-T0»& ce quadra^naire de bonne mine ^ui

a fait ici ane si courte apparitioii et nous a qdttés d'irn air si contrarié ?

— C'est un gentilhomme français, le comte de B. . . , — me répondit-iL

— Le comte de B.. ., — repartis-je, — ne serait-il point le prétendant qui remplit treize des conditions dii cahier des chai^ ?

— Vous devenez indiscret, — me dit-il en souriant du bout des lèvres. — Puis il ajouta : — Si ma conversation vous ennuie, ne me forcez pas à parler. La marquise vous l'a dit, vous êtes ici dans l'abbaye de Thélène. On lit sur noire porte : Fa/y ce que wuldras. Si vous aimez la lecture, prenez un livre, pendant que je repasserai un chapitre de mon bréviaire.

-*- Vous dites bien, — lui r^ondis^je. — On trouve ici comme à Thélème dame de hault paraige, fleut de beauhé, à céleste visaijge, — et ces aimables sagneurs tant noblement apprins qu*il n'estoit entre eulx celluy ne celle qui ne sceust lire, escripre, parler de cinq à six languaiges, et en iceulx composer, tant en carme qu'en oraison solue ; — toutefois, s'il m'en souvient, de Thélème les matagots étaieat exclus, tandis qu'ici la folie me parait assez en honneur .^

Mais il ne m'entendait plus, plongé q^^îi était dans son bréviaire, et je me vis forcé de me conformer à son conseil et de me mettre en quête d'un livre. Je ne me souciais dans ce moment ni de la grammaire grecque de ErUger, ni même de Platon ou de Thucydide. Heureusement j'avisai dans un coin le petit volume que tenait en main le dod;eur à mon arrivée, et qu'en partant pour la promenade il avait laissé sur un guéridon. Je m'en emparai. C'étaient les contes d'Hamilton, plus goûtés, paraissait-il, de cet honnête épicurien que les gros livres allemands sur la quintessence de l'art. Je me mis à relire les Quatre Facardins, et j'en étais à l'endroit oh le beau pèlerin prenant lap^ole : Bel étranger, dit-il, sivous entendez la langue que j^ parle Je wu$ prie de m^ enseigner où je pourrai trouver une femme, — quand la marquise reparut, accompagnée de ses servants. En dépit dû soleil et de la poussière, elle était pimpante et fraîche comme une rose. Après m'avoir salué gracieusen^ent, elle nous quitta pour aller vaquer à sa toilette, et au bout d'une demi-heure on se mit à table. Le dîner se passa bien. La marquise devisâ fort sensément des choses de la vie , milord maiogea beaucoup plus .qu'il ne

parla, le docteur nous égaya par ses lazzis assaisonnés d'un sel qui, à vrai dire, n'était pas attique, le chevalier disserta avec chaleur, Nanni (c'est ainsi que se nommait le jeune Vénitien) causa discrètement ; il avait une voix ai^ntine qui remuait le cœur, et ses moindres propos respiraient la douce candeur de son âme ; quant à l'homme au bréviaire, il était taciturne selon sa coutume, et le peu qu'il disait ne respirait point la candeur, mais la gravité étudiée du plus mystérieux de tous les abbés. Après dtner nous flmes une promenade au jardin de la reine, et au retour nous trouvâmes le comte de B... qui nous attendait. La marquise lui fit un accueil glacé, et il affecta de ne pas s'en apercevoir. On se mit à parler de la sculpture polychrome, et le comte soutint que le mariage de l'or et de l'ivoire dans les statues colossales des anciens était un trait de barbarie et que la Minerve chryséléphantine du Parthénon n'avait pu être qu'un monstre. Je ne sais ^'il était de bonne foi, mais il persiflait avec grâce l'enthousiasme de la marquise et de ses amis. Le chevalier finit par s'échauffer, ses emportements ne firent qu'animer la verve railleuse du comte, et la

marquise, impatientée de ses profanes brocards, se leva en colère et pria Nanni de se mettre au piano avec elle, ce qni pamt déplaire si fort à l'aimable raillenr qu'il prit son chapeau et sortit. Les deux exécutants jouèrent avec une admirable expression la seconde symphonie de Beethoven^ dont l'adagio est un chef-d'œuvre. Lord A. . . s'endormit profondément ; l'abbé se tenait dans une parfaite immobilité, et je crus un moment qu'il dormait aussi, car il avait les yeux fermés. Mais, après les derniers accords du finale, il les rouvrit, et je m'aperçus qu'ils étaient pleins de larmes. Avait-il les yeux tendres, ou bien la musique le faisait-elle pleurer? Question délicate que je ne me sentis pas en état de résoudre.

A dater de ce jour, je partageai mon temps de manière à en donner beaucoup à la marquise. La douce folie qui régnait à l'abbaye de Thélème ne me déplaisait point et je n'écoutais pas sans plaisir les divagations des Thélémites sur l'art et la philosophie. Le chevalier lui-même trouvait grâce à mes yeux. Au fond, ses propos étaient sensés, il n'y avait d'exagération que dans ses gestes. Quand il lisait Platon, il était sujet à des clignements

d'yeux mystiques, il avait des larmes dans la voix, se rengorgeait comme une colombe amonreuse, fonconlait, renversait la tète, minaudait, grimaçait. Ses commentaires étaient d'un homme instruit, on regrettait seulement qu'ils fussent débités d'un ton emphatique, avec des démonstrations outrées et dans un style plein d'émnouissements. Pour Nanni^ il n'affectait rien ; c'était une âme très-sérieuse et très-naïve, en qui l'amour de l'art était devenu une religion, âme limpide et transparente comme un diamant de la plus belle eau. Doué d'un sens exquis du beau, d'une délicatesse de sensitive et d'un caractère aimant et passionné dans tous ses attachements , une sorte de pudeur innée empêchait de se répandre ce cœur incapable de se refuser ; aussi ce jeune enthousiaste était sans cesse occupé à se contenir et disait toujours beaucoup moins qu'il ne sentait , tout au contraire du chevalier, qui le traitait en enfant. De tout temps, on le sait, ce fut l'ordinaire des grains de rassade bien sertis de dédaigner les cabochons.

Je vous l'ai déjà dit , je me flatte de savourer aussi bien qu'un autre les jouissances suprêmes que donnent les arts, mais je n'y suis pas ^ale-

ment porté à toutes les heures du jour, et ma fa* culte adiuirative est soumise à la loi des iotermitteuces. Après que la vue du beau m'a eidevé h moi-même^ mon âme éprouve le besoin de rentrer cheas elle, de faire le tour de son petit ménage, de vaquer à ses petites affaires, de demander un oubli momentané des choses eélestes à d'honnêtes dissipations ou à d'innocrates questions de pot^tufeu. Aussi j'enviais à nos Thélémites leur don de jouir et de sentir s^ns se lasser, ce génie contemplatif qui jamais ne se donne de relâche, jamais ne sent le besoin de chômer; mais à ne vous pas mentir, tout en les enviant, j'appréhendais pour eux quelque fâcheuse métamorphose, me rappelant ce que rapportait Socrate au sujet de ces hommes qui, lors de la naissance des Muses, transportés de plaisir et ne songeant plus qu'à chanter, oubUèreut de manger et de boire. Ces fanatiques, s'il en &ut croire le fils de Phénarète, moururent sans s'en apercevoir, et c'est d'eux que naquirent les cigales, lesquelles ayant reçu des Muses le don de chanter éternellement en vivant de rosée, conversent à l'envi sur les choses divines dans l'épaissettr des ramées et se moquent sans pitié

« des esclaves et des brebis s'endormant sur l'heure de midi autour de la fontaine. » ^

Toutefois la marquise ne se moquait point de moi Elle me savait même gré du plaisir que milord trouvait dans ma société. J'écoutais patiemment les doléances de cet excellent homme, et je m'appliquais à le consoler. A vrai dire, il m'en voulait un peu de ce que je ne m'ennuyais pas à Thélème ; il s'étonnait plus encore que la Grèce ne me parût point un insupportable séjour; mais j'étais loin de lui donner raison là-dessus. Athènes me semblait une ville fort agréable, et je connaissais bon nombre d'Athéniens très-aimables et très-cultivés ; leur conversation m'intéressait, leur caractère m'inspirait la plus vive estime, j'admirais leur patriotisme, souvent plus ardent qu'éclairé, mais toujours prêt à prouver sa sincérité par d'héroïques efforts et de nobles sacrifices, et j'aipuds à rêver avec eux un glorieux avenir pour leur patrie, bien que je Fenteudisse autrement.

Un jour, au reste, je fis convenir milord que l'ennui était une maladie organique à laquelle il avait été si\jet dès sa naissance.

— Hélas! oui, — me dit-il en soupirant; —

c'est plus fort que moi, je m'ennuie partout. Mais la nature m'a doué d'une propriété merveilleuse qui jusqu'ici m'a préservé du dégoût de la vie. Figurez-vous qu'à l'ordinaire je ne me doute pas que je m'ennuie. Ainsi, pendant tout le temps que j'ai passé à Paris, j'étais convaincu que je menais la vie la plus heureuse et la plus réjouissante. A peine en fus-je parti, cette illusion s'évanouit et je dus me confesser, en prenant ma tête entre mes deux mains, que mon prétendu bonheur avait été un mensonge que je m'étais fait à moi-même ; en réalité, pensant me divertir, je n'avais pas eu trots quarts d'heure de véritable plaisir, et je frissonnais à la pensée de reconunencer la vie qui m'avait tant charmé. Mais, à Athènes, il n'en va pas comme à Paris ; aussitôt arrivé, j'ai reconnu que je ne m'amusais pas le moins du monde, et il me tarde de quitter cette maudite ville et de retourner dans un pays où je ^puisse m'ennuyer sans m'en apercevoir.

-^ n y a encore de la ressource, — lui répondis-je. — Puisqu'il ne s'agit que de vous tromper vous-même, c'est affaire à vous de réveiller de son sommeil le sophiste que la nature vous donna pour

consolateur et dont l'éloquence vous a si bien abusé jusqu'à présent. Priez-le de vous démontrer soir et matin qu'Athènes est le séjour le plus délicieux de la terre, que les beafsteacks y sont exquis, les raouts charmants et l'opéra-comique adorable; pour vous rendre heureux, il ne lui est be^ soin que de payer d'impudence.

-— Ah! me dit-il, — tout cela n'y servirait de rien. Sous ce ciel toigours bleu qui me désole, il est devenu moins persuasif ou je suis devenu moins persuasible. '

Je voyais souvent le comte de B. . . Outre qu'il me plaisait par la franchise de son caractère et les agréments de son esprit, son chagrin m'intéressait, car il avait beau s'appliquer à le dissimuler, en dépit de ses efforts, son visage et ses manières trahissaient sa souffrance , dont la cause était facile à démêler. Je fus bientôt convaincu qu'il était réellement ce prétendant naguère en passe d'être agréé, dont m'avait parlé l'abbé; mais, après l'avoir écouté favorablement, on s'était refroidi pour lui et on le lui marquait en toute rencontre. A la vérité, je ne pouvais m'empêcher de croire que, par un peu de complaisance, il eût

fietcilement désarmé les rigueurs àe la marquise ; malheureusement il n'avait pas l'humeur accommodante, et après avoir raillé tout doucement les fantaisies musquées de la belle veuve, s'animant au jeu, comme il arrive d'ordinaire, et excité par la vivacité de ses ripostes, il avait rompu en visière à ses enthousiasmes, à son archéologie, à sa grammaire grecque, à ses frontons, et par-dessus tout à son petit Vénitien qu'il ne pouvait souffi*ir. Il se moquait aussi du superbe mépris qu'elle avait tout à coup affecté pour le monde, pour les sa-r Ions, pour les plaisirs bruyants, pour ce qu'elle appelait le joug des conventions sociales, et il avait déclaré une guerre à outrance à ses rêves de solitude, de retraite, de vie contemplative consacrée au culte des Muses. Mieux conseillé, il lui aurait laissé le temps de se fatiguer de ses songes et d'user ses chimères. Les caprices d'une joUe femme ne durent guère, à moins qu'on ne fasse la faute de les contrarier et que son amourpropre offensé ne se mêle d'intéresser la partie. Assurément il y avait peu d'apparence que le séjour de la Thébaïde convint longtemps à une aimable marquise, habituée à promener ses charmes

dans les plus brillants salons de Paris, et l'on pon* vait croire qu'après avoir joué pendant quelques mois, à ces jeux innocents quelle appelait le culte des Muses ^ Fenthousiasme et l'amitié platonique, elle ne tarderait pas à rentrer dans son caractère et à rabattre de ses fiers dédains pour le monde, les mondains et les mondanités. Mais le comte manqua de souplesse et de patience; ses épigrammes souvent acerbes piquèrent au vif la mar* quisé, elle lui en témoigna son ressentiment, et hiea qu'il affectât de ne s'en point souder, le pauvre homme souffirait cruellement d'une disgrâce qu'il s'obstinait à a^raver chaque jour, et on le rencontrait souvent errant au hasard dans les rues d'Athènes, la tète inclinée, les yeux attachés au sol, le front soucieux et l'air dolent.

Un matin, miiord entra Innsquement dans ma Ghamtre, sans se faire annoncer, et, se jetant dans un fauteuil :

— Tout est perdu ! — s'écria-t*il d'un ton lamentable; — le comte de B... n'épousera pas ma nièce^ il est brouillé à jamais avec elle; hier soir, en ma présence, il lui a fait une scène qui s'est terminée par une injonction impérieuse de défen-

dre sa porte au petit Vénitien. Elle n'en a fiât que rire, n est sorti furieux, et ce matin, au Pirée, il a pris passage sur le vapeur grec en partance pour KalamaM. J'en ai porté la nouvelle à la marquise, elle a ri plus fort. Peste soit des fous qui lui ont détraqué l'esprit !

Milord était réellement désespéré.

— Songez, — me dit-il, — que du jour où feu le marquis trépassa, je logeai dans la tète que voici un ferme propos de remarier la marquise. Je nç vous ferai pas le détail de mes raisons. La meilleure est que j'en avais la plus grande envie ; ce petit projet s'était formé de lui-même dans ma cervelle, et n'étant pas très-fertile en idées, il est naturel que je tienne extrêmement au peu que j'en ai. Mais le premier mariage de la marquise n'avait pas été parfaitement heureux, et il était difficile de la résoudre à aliéner une seconde fols sa liberté. Je ne m'y épargnai pas. Parmi les poursuivants qui s'étaient mis en campagne, j'eus bientôt remarqué le comte de B. . . Vous le connaissez ; on n'a pas plus dç mérite, ni plus de sens, ni plus de cœur, et, pour le trancher net, de tous les hommes que j'ai eu le loisir d'étudier, c'est le plus

sage, le plus doux, le plus égal d'humeur, le plus constant dans ses attachements , le plus entendu dans l'art de yivre, le plus capable de tout point de faire le bonheur d'une femme. Je détaillai toutes ses perfections à la marquise, qui finit par lui rendre justice, et quand le comte lui demanda sa main : « Écoutez, lui dit-elle, laissez-moi jouir quelque temps encore de ma Uberté; je m'en vais voyager pendant dix-huit mois et satisfaire tontes sortes de petites curiosités qui me sont venues depuis peu et qui commencent à m'importuner. Mariée au sortir du couvent avec un homme perclus, qu'ai-je vu du monde ? A peu près rien et, vous le savez, quiconque ne voit guère^ na guère à dire aussi. L'humeur inquiète l'emporte. Ne pleurez point, deux ans au plus rendront mon âme satisfaite, et je vous doimerai réponse. » — Notez qu'en par^lant ainsi, son sourire promettait beaucoup ; car, vous ne l'ignorez pas, ma nièce a deux visages, celui que lui font ses sourcils et qui ne vaut rien du tout, et celui que lui fait son sourire ; visage charmant dont les attraits irrésistibles ont fait trotter bien des imaginations. Ce jour-là ses sourcils ne disaient mot, on ne les voyait plus, tant les

coins de sa bouche étaient gracieux, aimables, engageants, persuasifs. . . Mais j'ai tout gâté par mon imprudence. Quand j'ai vu les dévastations que faisaient les bas-reliefe dans son cœur, m'alarmant de ses absurdes projets de méditer à perpétuité les classiques grecs sur les bords pelés de Fllissus, je me suis dit : Faisons jouer le grand ressort, — et sottement j'ai écrit à notre ami : Venez vite, on est tombé malade, apportez votre trousse et votre lancette. . . Hélas ! le maladroit n'a pas su s'y prendre, n'a feit qu'irriter, que rengréger le mal... Aujourd'hui tout est perdu , Monsieur , et j'eti pleurerais de rage.

Et là-dessus il recommença sa litanie, s'écriant à peu près comme Goi^bus : Vous qui êtes cause de sa folie, sottes billevesées, pernicieux amusements des esprits oisifs , romans , vers, chansons, sonnets et sonnettes, puissiez-vous être à tous les diables !

Je lui dis de se cahner, de reprendre courage, l'assurant qu'on avait souvent vu se raccommoder des affaires bien plus g&tées, mais pour toute réponse il hochait la tête d'un air consterné, et il est certain que ce jour-là et le suivant la marquise fit

paraître une s^'éaité, on eo|jonement qui n'étaieât pas propres aie rassurer. «Tobservai également que le chevalier avait un air de satisfaction qu'il ne chercliait pas à dissimuler. Nanni aussi, l'humble Nanni respirait plus librement, sa démarche était plus légère ; on sentait comme une joie secrète répandue dans tout son être. Qu'espérait-il ? Rien assurément. Il y a des imaginations qui, pour être heureuses, n'ont pas besoin de l'espérance. Le rêve leur suffit.

En me quittant, milord m'avait dit : Le jour où ma nièce épousera le chevalier, je me pendrai à l'un des oliviers de l'Académie.

Et je lui avais répondu : Ne choisissez pas encore votre arbre; le danger n'est pas pressant. Seulement, si vous m'en croyez, point de reproches à la marquise ; laissez le chevalier lui parler de Phidias jusqu'à satiété, et vous-même gardez-vous de lui parler du comte. Je vous garantis que vous vous en trouverez bien.

Mais milord n'entendait rien à cette politique, et recourant de nouveau au docteur et à l'abbé, il les conjura d'épouser les intérêts du comte et d'intercéder en sa faveur. Le docteur lui répondit en

riant : Riottes et noisettes cPamoureux^ aiguillons et rafraichissements d'ammr. L'abbé l'assura, comme il avait fait la première fois, qu'il s'en occuperait sérieusement, mais qu'il aurait soin d'attendre une occasion favorable, et son flegme exaspéra tellement milord qu'il dut se faire violence pour ne pas le battre.

Quelques semaines plus tard il me dit :

— Assurément ma nièce n'est pas en voie de guérir. Je commence même à craindre qu'elle ne devienne tout à fait folle.

— Elle épouse le chevalier? — lui dis-je.

— Cela viendra, n'en doutez pas, me réponditil. — Mais en attendant elle me fait lever tous les matins à quatre heures pour l'accompagner à votre maudite Acropole, où elle s'en va copier des grou-<> pes équestres de la frise du Parthénon. Quand le soleil rincommode, j'ouvre un grand parasol et je le tiens étendu sur sa tète, jusqu'à ce qu'elle ait fini son crayon. Jugez du plaisir que je prends à cet exercice. Mon malheur veut qu'elle ne soit jamais contente de sa copie ; chaque soir elle déchire en morceaux celle qu'elle a faite le matin, et le lendemain c'est à recommencer. Hier, au milieu

de son travail, elle s'enfonça dans ane si grande rêverie que je ne pus m'empècher de loi dire : En vérité, ma chère Lucile, vous m'inquiétez. Seriez* vous Revenue amoureuse de ce bas-relief? — Elle se mit à rire, mais non sans rougir un peu, et elle me répondit : Oui, milord, ce cheval me parait d'une beauté merveilleuse, et je vous prierai l'un de ces jours de courir le monde avec moi jusqu'à ce que nous découvrions un des descendants de celui qui servit de modèle à Phidias. — Et maintenant qu'en pensez-vous ? n'est-ce pas une chose qui fait frémir? Vous la connaissez, elle est capable de le faire comme elle le dit Vous me répondrez que ce sera pour moi un moyen tout comme on autre de quitter Athènes. Mais il me chagrinerait de sortir du purgatoire par la porte de l'enfer, et je ne me soucie pas d'aller courir jusqu'aux Grandes- Indes à la recherche d'un cheval qui ne se trouvera pas, celui dont je vous parle ayant je ne sais quoi de particulier qui n'est pas dans la nature, bien que le premier cheval anglais venu le passe de bien loin en élégance et en beauté.

— Je ne suis j)as tout à fait de votre avis, — lui dis-je. — A mon sens, les chevaux du Pàrthé-

non sont les plu9 beaux qui soient au monde. Mais je m'étonne de vous voir prendre ainsi au tragique une plaisanterie de la marquise; ne voyez^vQoa pas qu'elle s'amuse à vous faire peur?

— Une plaisanterie ! — fit-iL — Mais ne r»vez^ vous pas entendue vous-même déclarer l'autre jo^r d'un ton solennel qu'il n'y a de sérieux d^ns ce monde que ce qui parait plaisant au vulgaire des liommeSy s'appuyant pour justifier sa thèse de l'autorité d'un certain Allemand qui a dit : Uhomm» n'est vraiment sérieux que lorsqu'il joue? — Croy«moi, sa tète se dérange tout à fait, les plus insignes folies s'accréditent auprès d'elle avec la plqs étrange facilité ; elle est devenue la proie des charlatans, des opérateurs, des souffleurs, et il n'est plus de marchand d'orviétan qui ne lui fasse accepter ses drogues, ni de monnaie de singe qu'elle ne prenne pour aijgent comptant.

— Il y aurait là-dessus, — lui dis-je, — beaucoup à répondre. — Mais, dites-moi, de tous le^ chevaux de la frise, lequel a obtenu l'honneur d'être distingué par la marquise?

— Vous rappelez-vous, — me dit-il, — celui qui ramène la tête et que monte un grand cavalier 4

la «|te ccH^Tée de ce que ma nièce appelle un pî|09 arcadien, c'est-à-dire im chapeftp à lai^^es bords assez semblable à celai que portait le comte

deB...?

— Fort bien, — lui dis-je, — la marquise n'a pas mauvais goût. Toutefois je soupçonne que le cavalier lui agrée plus encore que le cheval.

— Quoi I ce cavalier qui a perdu son nez à la bataille des siècles ?

— Laissez , — repris-je , — en dépit de sa balafre, il lui est resté un certain air de tête, une certaine façon de pencher le cou. . . Je ne m'explique pas, mais je voudrais gager. . . Allons, rassurez-vous, peut-être ce nouvel entêtement est-il une crise salutaire. . .

Il n'en voulut rien croire, soutint que la situation empirait chaque jour, et quelques instants après me confessa qu'il avait reçu du pauvre amajit rebuté une lettre pleine des doléances les plus amères, et que l'ayant voulu montrer à la marquise, elle lui avait interdit sèchement de lui jamais reparler d'un homme qui lui avait, manqué de respect. Je le grondai bien fort de sa maladresse et le conjurai de nouveau de ne plus son-

ner mot du comte. A ce prix était la prompte guérison de la marquise.

— Notre gros docteur n'a pas si grand tort, — lui dis-je, — qui affirmait l'autre jour que tout le secret de la médecine est de laisser faire la nature; et moi qui ai quelque foi en lliomœopathie, j'ajoute : Similia mnilibtis. Tout est là.

Et vraiment je croyais m'apercevoir que la nature commençait déjà d'agir ; car, bien qu'elle s'en cachât avec soin, la marquise avait par moments l'air pensif et préoccupé; elle était devenue plus impatiente, plus irritable. Le moindre contretemps, la plus légère contrariété prenaient sur son humeur, et, pour parler comme milord, c'étaient le plus souvent ses sourcils à qui revenait l'emploi de lui faire un visage. L'inquiétude de ses pensées s'exprimait aussi par un certain mouvement du pied droit dont j'entendais très-bien le sens. Un jour, pendant que le chevalier faisait une lecture, je le vis, ce joli petit pied, chaussé d'une babouche orientale relevée de broderies d'or, se promener sur une grande rose blanche du tapis avec un air d'agitation croissante qui était vraiment fort éloquent. Et lui parlant tout bas : « Tu

n'es pas content, — lui disais-je ; — le gros livre allemand et le petit monsieur qui le lit ne suffisent pas à ton bonheur. Je comprends, tu ne peux te souffrir céans, tu voudrais courir Dieu sait où, et de force ici retenu tu fatigues par tes trépignements la grande rose blanche qui n'en peut mais...» Cependant, à vrai dire, c'étaient de ma part des suppositions quelque peu hasardées et dont la justesse me semblait par moments douteuse à moimême. Le visage de la marquise respirait quelquefois un contentement parfait, et quand le petit pied pressait avec une vigueur incomparable les pédales du piano ou qu'il piafifait triomphalement sur le bel escalier de marbre des Propylées, il était assurément à mille lieues de toute mélancolie.

n y avait à peu près deux mois que le comte de B... était parti, quand par une belle matinée du conunencement de l'automne, étant montés tous sur l'Acropole, nous nous arrêtâmes quelques minutes à considérer des fouilles qui se faisaient à l'est du Parthénon. D'ordmaire ce genre de spectacle intéressait vivement la marquise ; à chaque coup de bêche elle s'attendait à voir sortir de terre le bras ou la jambe d'une statue, et les plaisirs de

l'espérance la consolaient de la rareté des trou* vailles. Mais ce jour-là eUe était distraite, et prétextant que le soleil Tincommodait, elle nous quitta brusquement pour aller s'asseoir sous le péristyle occidental du temple. Nous ne tardâmes pas à l'y rejoindre, et nous étant fait apporter des coussins et des pliants par les gardiens de l'enclos sacré; nous primes place auprès d'elle et commençâmes à causer. Cependant, je ne sais pourquoi, contre la coutume, personne n'était en verve et la conversation expirait à chaque instant , — et moi, contemplant le joli pied dont j'aimais à étudier le langage, je le vis d'abord se posant délicatement sur son talon , se balancer de droite à gauche et de gauche à droite, puis dessiner avec la pointe de sa bottine de petites arabesques bizarrement entrelacées, après quoi il se mit à se glisser rapidement le long du joint de deux dalles de marbre, et enfin, de dépit, il frappa trois coups très-secs sur la pierre. Décidément la marquise s'ennuyait, et levant les yeux sur son visage, je vis se former sur son front sourcilleux un pli menaçant qui annonçait un orage prêt à éclater.

— En vérité, Messieurs, — dit-elle en jouant

de Féventail, — vous n'êtes pas plus heureux dans vos fouilles que les ouvriers qui travaillent ici près ; vous avez beau vous creuser l'esprit, il n'en sort rien qui vaille. Souffiîrez-vous que l'ennui vienne nous chercher ici, au pied de ces colonnes, à l'ombre du lieu saint? C'est une aventure dont rien ne pourrait effacer la honte.

A ces mots, le docteur, assis sur un coussin, fit un geste d'effi-oi.

— Vous, Madame, — s'écria-t-il, — vous ennuyer dans notre société ! Ah ! pour prévenir un si grand malheur, il n'est rien dont je ne sois capable. Vous n'avez qu'à commander. Madame.

Désirez-vous que je joue Polichinelle , que je chante un air de bravoure, que je vous improvise un sonnet, que je vous danse une sarabande ? Disposez de moi, je suis prêt à tout.

Et parlant ainsi, il se mettait en devoir de se lever; mais la marquise lui fit signe de rester a^sis.

— Je vous tiens quitte , — lui dit-elle , — de vos tours de force et n'ai que faire de pantalonnades et de pas de zéphire; un peu de bonne conve^r^^tion «erait bieuonieux mon compte.

— Qu'à cela ne tienne, Madame, — repriWl, — vous allez être servie sur-le-champ. Le désir de vous plaire ne peut manquer de me rendre éloquent. Et savez-vous quoi? L'Académie française mit autrefois au concours la question de savoir laquelle des vertus du grand roi était le plus digne d'éloges. Si vous le voulez bien, nous allons discuter lequel de vos mérites. . .

— Oh! de grâce, — interrompit-elle, — pas de fadeurs, pas de madrigaux, *rien qui sente le musc, le patchouli , les pastilles du sérail. Et surtout gardez-vous de me parler de moi. Car il y a des jours, mon bon docteur, où je ne peux me souffiîr , où la vue de mon ombre m'incommode, où j'aspire à me fuir, à m'oublier. . . Ainsi, docteur, pour l'amour de Dieu, pas un mot de mes mérites et comptez sur ma reconnaissance si vous réussissez à m' emmener si loin de moi que je ne puisse pas me retrouver,

— Ne vous y fiez pas, docteur, — dit le chevalier en souriant ; — Madame la marquise n'aurait pas fait trois pas qu'elle commencerait à se regretter.

— Eh quoi! — dit-elle, *— une pauvre femme

lie saurait-elle confesser qu'elle n'est pas tôigours également disposée à s'adorer, sans que vous la soupçonniez d'hypocrisie? Mais vous-même, je vous prie, vous qui parlez si bien, ne vous arrive-t-il jamais de vous sentir un peu fatigué de vousmême?

Le chevalier marqua par une grimace que la.

question lui semblait impertinente.

— Ce qu'il fallait dire, — continua-t-elle , — c'est que de notre temps on a beau vouloir se fausser compagnie, il est très-difficile d'y réussir. Notre éducation s'y oppose, et l'exemple universeL Vous trouvez bien encore à la rigueur des gens qui se sacrifient, mais de s'oublier, le talent n'en est guère répandu. Aujourd'hui il ne se fait rien, il ne se dit rien, il ne s'écrit rien où Ton ne sente percer le désir de paraître. Où trouver parmi nous un homme qui ne mette pas d'enseigne à sa porte, ou qui, lançant ses idées dans le monde, n'ait soin de leur faire porter sa livrée , afin que chacun dise en les voyant passer : Elles appartiennent à un tel; voyez plutôt le galon ! — La plupart de nos modernes s'égosillent à crier : Voilà ce que je suis, — et le plus souvent ils ne sont rien. Adressons-

nous aux anciens si nous voulons trouver des ver» tus qui ne soient pas dressées à la parade et des œuvres d'art qui soient autre chose que des affiches.

Elle continua quelque temps encore cette complainte, puis ramenant ses regards sur le docteur :

— Puisque vous vous sentez en veine d'éloquence, — lui dit-elle, — faites-nous donc un discours, à la chaîne toutefois qu'il n'y soit pas plus question de vous que de moi ; car, si intéressant que vous soyez, mon cher docteur, j'ai le malheur de vous connaître à fond. Oui, docteur, vous êtes un livre que j'ai lu plus d'une fois d'un bout à l'autre, et les quelques bonnes pages qui s'y rencontrent, je les sais par cœur. Ainsi, me parlant de vous, je vous mets au défi de me rien apprendre.

— Aussi ne vous en parlerai-je point, Madame, — répondit-iL — Mais, de mon côté, je mets deux conditions à la pièce d'éloquence que je vais avoir l'honneur de vous servir : la première, c'est qu'après moi chacun paiera son écot, car encore est-il juste que je ne me mette pas seul en dépense ; la seconde, c'est qu'après nous avoir tous entendus, ce

soir, au clair de la lune, vens décernerez une coqronne d'olivier tressée de vos mains à celui d'entre nous dont le style vous aura semblé du goût le plus relevé.

Les conditions ayant été agréées :

— Reste à trouver un sujet, — dit-il.

— Oh ! pour cela, c'est la moindre des choses, — lui répondit-elle, — et vous êtes bien de votre village de vous mettre en tête pareil soud. N'entend-on pas tous les jours disserter des gens qui, arrivés au bout de leur discours, en sont à ch^cher de quoi ils parlent?

Puis se tournant vers moi :

— Puisque le docteur en est encore à l'enfance de l'art et qu'en parlant il tient absolument à parler de quelque chose, donnez-lui un sujet que je puisse agréer.

Je ne pris pas la peine d'y penser longtemps et, leur proposant de célébrer une des métopes de la fiise du Pardiénon, je choisis précisément ce cheval qui plaisait tant à la marquise. Elle ratifia mon choix en s'écriant avec un soupir : « Bien habile qui saura louer ce marbre à mon gré ! »

Le docteur se recueillit un moment, et pendant

qu'il rassemblait ses idées, votre serviteur, assis à l'extrémité méridionale du portique et adossé con* tre une de ces colonnes du Parthénon qui, sous les baisers ardents du soleil, ont revêtu la couleur dorée des épis mûrs, se mit à contempler une fois de plus l'incomparable perspective qui s'étendait sous mes yeux. De ma place, seulement en tournant la tète, j'apercevais Phalère et la presqu'île du Pirée avec ses promontoires et ses cri'ques, et les contours mollement infléchis du rivage que caressaient les vagues assoupies. A ma droite Salamine, ses découpures profondes et ses fiers escarpements; à gauche, plus avant dans la mer, Égine et ses hauteurs étagées en gradins qui s'inclinent doucement en arrière comme les murailles d'un temple grec; dans le fond, les côtes de l'Argolide, avec leurs dentelures, leurs îlots et leurs montagnes dont la chaine hardie, se reliant à l'ouest aux sommités de Gorinthe et de Mégare et aux âpres précipices des roches Scironiennes, forme autour du goUe une merveilleuse ceinture. J'admirais cet immense tableau où le spectateur embrasse d'un seul coup d'œil une de ces vastes successions de plans inconnues dans nos paysages du Nord,

tous ces plans se détachant les uns des antres avec une telle netteté que Pair et la lumière semblent jouer entre eux. Baignées de clartés éthérées, toutes ces lignes diverses s'unissent et se marient sans se confondre, et tantôt le regard en saisit l'accord et le divin concert, tantôt, se promenant au hasard sur les innombrables détails qui se présentent à lui de toutes parts et qu'il ne saurait épuiser, il passe de l'un à l'autre, s'empare successivement de toutes les portions de l'espace et voit l'horizon s'enfuir devant lui dans des profondeurs infinies. Et j'admirais aussi comment le soleil de la Grèce, dans ses fantaisies d'artiste, coloriait chacun de ces plans d'une teinte particulière. Une lumière blanche était répandue sur les collines qui entourent l'Acropole et sur toute l'étendue des rivages prochains ; la mer était du plus pur indigo, Salamine couleur de rose, Égine glacée de violet ; au delà, les côtes et les montagnes du Péloponèse offi'aient une dégradation de nuances qui allaient s'adoucissant jusqu'aux tons les plus légers, les plus fins et les plus délicats, et tandis que, dans nos contrées, l'encadrement des paysages se profile en sombre sur un horizon blanchâtre, ici les

lointams, d'un gris cendré et d'une évanouissante p&lenr, se dessinaient en clair sur un mi d'un bleu fcmcé, profond et velouté qui rafraîchissait délicieusement le regard. Éblouis et charmés, mes yeux s'attachaient tour à tour aux renflements incertains des vagues, aux mouvements ondoyants des lignes , aux vapeurs transparentes qui adoucissaient les contours sans les voiler, à la fuite insensible des lointains se perdant dans un abime d'azur, — et je me disais que la nature, dans sa tendresse pour les descendants de Thésée, avait tenu à l'usage de leurs artistes une grande école de sculpture et de peinture, — quand le docteur, après avoir toussé trois fois pour s'éclairdr la voix, commença de parler comme suit.

— Qu'elle est difficile, Madame, la tftche que vous imposez à ma faiblesse ! Assurément il est toigours malaisé de louer dignement ce qui est beau et de payer à Tobjet de son admiration le tribut d'hommages qui lui est dû. Gomment exprimer par des mots ce qui de sa nature est inexprimable, et s'il est vrai que les inspirations des^rands artistes soient des confidences faites par une Muse aux âmes privilégiées qu'elle favorise de ses révélations, quelle apparence y a-t-il que le premier venu se puisse faire initier à cet entretien muet du génie avec une divinité complaisante et ne profane

pas en le racontant le mystère qu*il s'applique à célébrer? Aussi les Athéniens firent-ils paraître leur sagesse dans la sévérité des peines qu'ils portèrent contre les indiscrets, reconnus coupables d'avoir divulgué les rites et les cérémonies sacrées d'Eleusis, marquant ainsi à la parole humaine des limites qu'elle devait respecter, et interdisant au vulgaire certains sujets qu'il ne saurait aborder sans en compromettre la majesté. Mais encore, si j'avais à vous décrire. Madame, un chef-d'œuvre que vous n'eussiez jamais vu et à vous détailler des beautés qui vous fussent inconnues, il se pourrait faire que le désir de vous être agréable venant en aide à mon impuissance et la curiosité vous rendant vous-même plus^ indulgente, je parvinsse à louer avec quelque succès un objet nouveau qui d'ailleurs ne serait pas là pour témoigner par sa seule présence de l'insuffisance ridicule de mes éloges. Mais quoi! ce cheval que vous m'appelez à célébrer devant vous, se trouve en ce lieuciy. à quelques pieds au-dessus de nos tètes; en faisant trois pas vous le pouvez voir; lui-même il entendra mon discours, témoin redoutable prêt à s'élever contre moi et à me confondre. — Et notez

ceci encore, Madame, ce cheval vous est bien connu ; dès la première visite que vous fites ici,

vous l'avez distingué; à peine Teûtes-vous r^ardé, qu'il enleva tous vos suffrages, et depuis lors, venant pour ainsi dire chercher chaque jour de quoi renouveler votre admiration, il n'est pas dans tout son être de beautés secrètes qui n'aient été comme épuisées par vos regards, et comment après cela pourrais-je me flatter de découvrir en lui quelque grâce cachée qui ait échappé à ces beaux yeux dont l'éclat ne surpasse pas la clairvoyance...

^— Sainte Vierge ! — interrompit brusquement la marquise en laissant tomber ses bras, — mes beaux yeux ! les beaux yeux de la marquise ! Ne saunez-vous donc, docteur, vous interdire une fois pour toutes ces insupportables fadeurs inconnues des anciens qui, croyez-moi, je le tiens d'original, s'entendaient beaucoup mieux à louer les femmes que tous vos galantins modernes? Eh quoi! vous commenciez à m'intéresser, votre exorde à la manière d'Isocrate captivait mon attention, et il y avait là certaines phrases arrondies dont la cadence chatouillait agréablement mon oreille. Et tout à coup, soit force de l'habitude, soit je ne sais

quelle moudie vous piquant, tous nous ramenez sottement aux insipidités et aux tortillages à la mode. Dé ces hauteurs pindariques retomber brusquement aux misères d'un bouquet à Irisl Quelle pitié ! Docteur, mon ami, donnez une fois encore dans le Phœbus, et je me verrai forcée, quelque état que je fasse de votre mérite, à vous exclure de ce concours !

Le docteur avait écouté cette mercuriale d^un air contrit, les yeux modestement baissés comme ceux d'un écolier pris en faute. Sans répondre à la marquise, il reprit son discours en ces termes :

— Ainsi, Madame, par les raisons que je viens de déduire, je ne saurais espérer de vous rien apprendre ; quoi que je puisse faire , vous m'aurez prévenu et je ne pourrai qu'exprimer faiblement ce que vous aurez déjà senti. Toutefois il faiiU; vous satisfaire; vous êtes femme qui ne soufrez pas qu'on vous refuse et il n'est pas question de chercher ici des défedtes, mais de me jeter tète baissée dans une aventure dont il est décidé à l'avance que je ne pourrai me tirer avec honneur. C'est id. Madame, que se termine proprement mon ^rde; j'ignore s'il a eu l'avantage de vous piqûre,

je sais seidement ce qu'il m*&k à coûté de le con* duire à bonne fin et que plus d'une fois j'ai pensé demeurer court Aussi éprouvai-je le besoin d*invoquer l'assistance de la Muse de l'éloquence, sachant qu'elle a accoutumé de hanter ces lieux-ci qui sont dans le voisinage du Pnyx. Puisse-t-elle me Tenir en aide avec la déesse Persuasion^ et toutes deux déposer sur ma langue un peu de ce miel dont elles ont coutume d'épurer et de rafraîchir les lèwes qui leur sont consacrées!

— Amen l — dit la marquise. — Éloquence et Persuasion, venez à lui.

Et tous nous répétâmes : Amen!

— D'abord, — continua-t-il, — une question se présente à moi. Il n'est personne qui, considérant avec attention ce cheval, ne se soit surpris à oublier qu'il est de marbre, et se le représentant doué de vie, ne l'ait admiré non comme une création de l'art, mais comme un ouvrage de la nature, tant l'artiste a su rivaliser avec elle et lui dérohaut ses secrets animer la pierre jusqu'à produire une illusion qui s'impose au juge le plus froid et le plus rassis.

— Cela est si vrai, — dit la marquise, — que

plus d'une fois j'ai va distinctement ce cheval tourner la tète vers moi ; — et non-seulement lui, mais cet autre qui se cabre, et celui qui frotte son museau contre sa jambe. Et vraiment cette illusion était si forte qu'elle me charmait à la fois et m'effrayait, car une chose qu'on sait morte et qu'on voit vivre a toujours quelque chose d'effrayant.

— Phidias est Phidias, — s'écria le chevalier ; — lui seul a fedt vivre le marbre; pour s'en convaincre, il suffit, en quittant Athènes, d'aller étudier à Venise la Loretta de Sansevino. Si merveilleux que soient les bas-reliefs, les comparant avec la frise du Parthénon, toutes ces figures de l'un des plus grands sculpteurs de la Renaissance vous paraîtront froides, inertes, inanimées...

-r- Cela est bien dit, — répliqua la marquise, -^ mais il ne faut pas interrompre l'orateur.

— Et cependant. Madame, -r— continua le docteur, — il n'est que faire de considérer longtemps ce cheval pour s'assurer qu'il est autre chose qu'une admirable copie faite d'après nature; quant à moi, j'ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne puis me souvenir d'en avoir vu de pareil et je me persuade qu'il ne s'en rencontrera jamais, tant il

y a en lui je ne sais quelle perfection que la nature ne saurait égaler.

— Ah ! docteur, mon bon docteur, — s'écria milord, — vous êtes vraiment un brave homme.

Je ne me mets pas en peine si votre pensée est juste, mais il me convient de la trouver admirable, et je vous supplie de la faire écrire partout en lettres d'or; cela pourrait guérir la marquise de certaine lubie...

— Encore un coup, — dit-elle en fronçant ses noirs sourcils, — n'interrompez pas l'orateur.

— Ce cheval merveilleux, reprit le docteur, — comment Phidias est-il arrivé à en concevoir l'image, et dans sa lutte avec la nature, qui lui a fourni des armes pour la surpasser et la vaincre? Un ingénieux écrivain de l'antiquité, Lucien, désirant faire sa cour à une impératrice romaine, conseille au sculpteur qui voudrait faire sa statue, d'emprunter à la Vénus de Cnide le front, la chevelure, la courbe heureuse des sourcils, l'éclat humide du regard (car les beaux yeux de la marquise, cela se trouve dans le grec de Lucien, j'en suis fâché pour vous. Madame); à la Vénus des jardins d'emprunter les mains et les attaches des

bras ; à la Minerve lemnienne le galbe du visage, la morbidesse des joues et les proportions délicates du nez ; à l'Amazone les commissures des lèvres et le port de tête ; à la Sosandre de Calamis, qui se voyait à l'Acropole, mêlée aux chefs-d'œuvre de Phidias, l'expression de modestie et la noblesse du sourire. De tous ces traits épars composer un tout, voilà quelle aurait été, selon Lucien, la méthode à suivre pour qui eût voulu créer une figure accomplie, telle qu'il se plaisait à représenter celle de l'auguste souveraine qu'il voulait louer, — preuve évidente. Madame, qu'il y avait alors des faiseurs de madrigaux aussi bien qu'aujourd'hui. Et semblablèment n'a-t-on pas dit d'un peintre célèbre de l'antiquité que, voulant peindre une figure de femme qui fût l'image même de la parfaite beauté, il empruntait à tous les modèles qui posaient devant lui ou qui s'oflBraient d'aventure à ses regards, à l'un les cheveux, à l'autre la bouche, à celle-ci les pieds, à celle-là la taille et les mains, rassemblant et combinant les beautés diverses des marquises du temps et de toutes ces pièces rapportées formant cette idéale figure qu'il se proposait de peindre ? Et de peur que vous ne pensiez que ce

procédé f&t propre à l'antiquité, ne voyons-nous pas aujourd'hui des peintres de paysages, par exemple, choisir dans leurs études les morceaux qui leur semblent le mieux réussis et en composer un tableau, parfait, leur semble-t-il, puisque mille perfections de détail s'y trouvent réunies et comme mariées ensemble ?

— C'est ce qu'on appelle les éclectiques, — dit la marquise, — et vous savez si je les aime; car il est clair. . .

— Non, Madame, — reprit-il, rien n'est clair encore ; ne vous hâtez pas de prononcer, procédons méthodiquement; je n'ai pas encore trouvé le secret, moi qui n'ai pas l'avantage d'être marquise, de dire les choses autrement que l'une après l'autre ; ainsi permettez-moi de me demander si Phidias, quand il sculpta ce cheval qui nous occupe, en usa à la manière des artistes dont nous venons de parler et que Lucien semble approuver. Songez-y, Madame, soit aux jeux d'Olympie, soit même, sans quitter Athènes, dans les courses qui ne furent pas le moindre embellissement des fêtes de Minerve, Phidias avait pu étudier à loisir des échantillons de toutes les races de chevaux qu'a

rantées l'antiquité ; car on en voyait arriver des pays les plus lointains, et il était peu de princes qui ne tinssent à honneur de faire courir aux Panathénées et de disputer aux particuliers cette couronne d'oli\ier, parure plus glorieuse pour leur front que le bandeau royal lui-même. Ainsi Phidias devait se connaître en matière de races chevalines, et il en était beaucoup de célèbres. Citerai-je ici ces chevaux cappadociens dont les rois de Perse recevaient chaque année quinze cents en tribut, que plus tard la loi théodosienne affecta à l'usage particulier des empereurs de Byzance, interdisant aux cochers bleus et verts de s'en servir dans les courses de l'Hyppodrome, chevaux déjà vantés dans les Écritures et dont Némésien a décrit l'encolure relevée et le flanc d'une longueur démesurée, immodicutn latm? Parlerai-je de cette race arménienne, de ces fameux coursiers bais et alezans de la plaine Nysée, desquels Strabon a loué la prestance, Aristote la vitesse, Synésius la tète délicate et la croupe charnue, Oppien la blonde crinière retombant en touffes dorées des deux côtés du harnais? — ou de ces chevaux parthes que Posidonius comparait aux genêts d'Espagne, de ces

chevaux si bien jambes au dire d'Absyrthe, qui a célébré leur courage et leur feu, et dont selon Végèce les Parthes s'entendaient à assouplir à l'extrême les articulations, — ou de ces tyrrhéniens qui, comme les créf ois, se distinguaient par la longueur de l'échiné, — ou des brillants étalons de la Sicile qui assurèrent à Hiéron plus d'un triomphe aux jeux d'Olympie, — ou nommerai-je encore cette race généreuse amenée en ïhrace par les Cimmérieus et d'où Rhésus tira ces nobles coursiers dont il est dit dans l'Iliade qu'ils étaient les plus grands du monde. . .

— Docteur, mon cher docteur, — interrompit la marquise, — ne sauriez-vous bannir de votre éloquence des figures de rhétorique aussi déplorablement usées que celle qui consiste à dire trèslonguement des choses très-inutiles, dont on se donne les gants de ne vouloir pas parler ?

— Ah! Madame, — dit-il, — vous êtes vraiment terrible. Et quoi, m'imputerez-vous à crime l'innocent plaisir que je me donne d'étaler un peu d'érudition?

— Érudition à bon marché, — lui dis-je en détournant mes regards des montagnes violettes

d'Êgine pour les reporter sur loi ; il ne vous en a coûté que de parcourir d'un œil distrait VEtérozokon de Bochart.

— Vous me la donnez bonne avec votre Bochart ! — s'écria- t-il en colère, — et vraiment son érudition m'est fort nécessaire. Amenez-le donc ici et me voilà prêt à lui prêter le collet sur telle question de science hippique qu'il lui plaira de me proposer, et à lui prouver à pied et à cheval que j'entends tout cela mieux que lui. Eh ! je vous prie, ne suis-je pas aussi qualifié que lui pour lire Oppien, Némésien, Absyrthe, Hiéroklès et tous les traités d'hippiatrique du Bas^Empire? Mais, en vérité, c'était un rare esprit que votre Bochart ! A-t-il seulement, ce Bochart, — c'est moi qui vous le demande, — a-t-il seulement pensé à rechercher comme moi, qui le premier enseigna aux Grecs l'art de l'équitation? Comme moi a-t-il passé des nuits à s'enquérir si Bellérophon fut un grand cavalier ou un navigateur à long coui's, si Pégase fiit réellement un cheval ailé, ou, ainsi que le prétend Fréret, un vaisseau armé en guerre, si Persée fut un grand seigneur qui monta un haras et qui faisait courir, ou un corsaire muni de lettres de

marque et s'en allant enlever les jeunes filles sur les côtes de la Phénicie ? Votre Bochart, je vous prie, s'est-il seulement mis en peine si les Centaures les premiers s'appliquèrent à l'élève du cheval ou s'il faut en attribuer l'honneur aux Dioscures, comme sembleraient le prouver leurs statues équestres ? Ce Bochart enfin. . .

— Bonté divine ! — interrompit de nouveau la marquise, en donnant un grand coup de son éventail sur la colonne voisine, — aurez- vous bientôt fini, docteur, avec votre Bochart? Mais voyez un peu l'impertinence de me venir parler de ce vilain pédant! Cet homme, docteur, m'est insupportable. Oh ! en vérité, on n'y peut durer plus longtemps, et ce Bochart, que je ne connais pas, m'ennuie à périr. Et vous, — dit-elle, s'adressant à moi, — de grâce, donnez-lui cause gagnée, et que cela finisse! car un peu plus je suffoquerais d'ennui. — Encore une fois, docteur, plus un mot de ce Bochart et de ses chevaux cappadociens, et de ses niséens, et de ses cimmériens, et de sa crinière blonde, et de son échine allongée et de tout ce salmigondis qui pourrait bien me donner le cauchemar la nuit prochaine. Docteur, mou ami, si le Bo-

chart revient sur le tapis, je vous le dis, quoi qu'il m'en puisse coûter, je ne vous reparlerai de huit jours, dont bien vous fâchera!

Puis, se mettant à rire :

— Mais voyez un peu, — nous dit-elle, — ce qu'il a fait avec son Bochart.

Et du doigt elle nous montrait milord qui venait de s'endormir d'un profond sommeil. Le docteur, indigûé, voulait le rév^er, mais la marquise n'y consentit pas.

— C'est un affront, — dit-elle, — que vous digérerez tout à votre aise. Reprenez seulement votre discours, et rappelez-vous ce que je vous ai dit.

— Puisque vous l'avez pour agréable, — reprit-il, — nous laisserons là le Bochart ; aussi bien je vous jure que j'étais à mille lieues de penser à lui quand on est venu mal à propos me reprocher de le piller. Et quand je le pillerais. Madame, aurait-il le droit de s'en plaindre, étant de ces auteurs dont on peut dire comme Voltaire parlant de saint Augustin : « Je l'ai lu, le traître! mais il me le paiera. » Mais, cet incident vidé, retournons à nos moutons, ou plutôt à Phidias, dont je me demandais si, pour sculpter son cheval, il usa du

procédé de Lucien, et s'il emprunta à telle race chevaline le poitrail , à telle autre les jambes, à celle-ci la tête, à celle-là le paturon et le sabot, essayant, par cet assemblage de beautés hétérogènes, de former un tout supérieur à tout ce que la nature avait pu faire.

— Question résolue à l'avance, — interrompit encore la marquise, car en effet. . .

— Oh! pour le coup, — s'écria le docteur, — je me mets en révolte. Non, Madame, la question n'est rien moins que résolue, et, malgré que vous en ayez, vous me laisserez parler à ma guise. C'est un droit dont je veux user, Madame, et j'entends vous forcer de suivre mes raisonnements, pour diffus qu'ils vous puissent paraître, car je n'ai pas l'esprit prime-sautier, et au surplus je suis de ces gens qui n'ont pas moins de plaisir à marcher qu'à arriver. . . Cependant, — ajouta-t-il en se radoucissant, — en faveur de votre impatience, je vous ferai grâce de la savante dissertation dont je m'apprêtais à vous régaler. Et voyez un peu ce que vous y perdrez : je vous aurais démontré par raison démonstrative que Phidias avait dû choisir son modèle parmi certaine race particulière de che-

vaux ; quelle avait été cette race, c'est ce qui aurait paru clairement par ma démonstration ; remontant aux origines de l'équitation en Grèce, je vous aurais prouvé que les Grecs s'étant servi premièrement du cheval pour le traif, ils avaient dans l'origine employé la lourde race d'Europe passée de Thrace en Macédoine et de Macédoine en Thessalie ; je vous aurais montré le premier usage du cheval de selle datant de l'époque d'Homère, lequel fait encore combattre ses héros du haut de leurs chars, mais dans deux comparaisons où il nous peint son temps, nous fait voir un écuyer montant alternativement trois chevaux galopant de front, et, dans l'Odyssée, compare Ulysse naufragé, assis à califourchon sur une solive, à un cavalier enfourchant sa monture ; puis, vous retraçant dans un brillant tableau les progrès succès* sifs de l'équitation, je vous aurais représenté que, l'usage s'en répandant, les Grecs sentirent le besoin de renouveler leur race chevaline, et à cet efifet firent venir de l'Orient ces coursiers légers et rapides dont ils attribuaient l'origine à Neptune, marquant ainsi par une allégorie que le cheval de selle leur était arrivé d'outre-mer, et poui' que

TOUS n'en doutiez pas, Madame, vous le savez, à deux pas d'ici se trouve ce rocher que le dieu fendit d'un coup de son trident pour en faire sortir le noble animal ; enfin, en vertu des principes d'une profonde et ingénieuse analyse, j'aurais. . . Mais de tout cela, Madame, vous ne saurez rien, et c'est à vous, à votre impatience, à votre tyrannie, à vos rudesses qu'il faudra vous en prendre.

— Qui sait? — dit-elle en riant; — c'est peutêtre à Bochart, qui a eu le tort de n'en pas parler !

— Plaisantez tant qu'il vous plaira, — dit-il, — mais je ne suis pas à court de méthodes, et puisque vous ne voulez pas de mon érudition, c'est de raisonnements de bonne femme qu'il faudra vous contenter. Toutefois, comme il ne faut pas s'abandonner, même dans les rencontres les plus désespérées, je m'en vais tâcher de me tirer avec honneur de la situation difficile où vous me placez, et voici comme je procède. En matière équestre comme en plusieurs autres, depuis quelques années le goût s'est amendé et, comme je vais vous le prouver, * en devenant plus raisonnable, il est devenu plus grec, comme si la Grèce et la raison étaient les deux noms d'une même chose et que

les modernes ne pussent faire un progrès sans se rapprocher par là de ces Athéniens qui raisonnaient si bien sur toutes choses, hormis sur l'administration de leurs petites affaires. Je ne veux pas entrer ici dans le détail de toutes les variations auxquelles fut sujet le goût en ce qui con^ cerne Tidéal de la beauté chevaline. Il en est qui sont de peu de conséquence et dont la raison ne peut rien décider, reconnaissant à chacun sur ces * points secondaires le droit de suivre son inclination personnelle. Ainsi de tout ce qui tient à la couleur de la robe ; libre à chaque nation, à chaque siècle et à chaque individu de préférer telle nuance à telle autre. Qui prononcera entre le Français du X Ville siècle, estimant défectueux le cheval qui n'est pas marqué en tète, et les Espagnols, qui, fidèles en cek à la gravité un peu sombre de leur humeur, font grand cas des chevaux zains, d'où leur proverbe : Morcillo $in senal, muchos lo quieren y pocos lo han? Les anciens prisaient fort les chevaux blancs, pourvu que le blanc fût net, éclatant, et non ce blanc pâle que désapprouve' Virgile. De cette robe étaient les coursiers de Castor et de Pollux, de Proserpine, du Soleil, ceuic

de la Camille de Virgile, pour ne pas parler du général de ce nom, lequel, célébrant le premier son triomphe avec \m attelage de chevaux blancs, devint pour cela suspect aux Romains comme s'étant arrogé un privilège qui n'appartenait qu'aux dieux. Le père de la poésie, s'il vante les chevaux de Rhésus, dont la blancheur effaçait l'éclat de la neige, parait admirer plus encore ces fameux chevaux d'Énée, issus d'un sang céleste, l'un desquels valut le prix de la course des chars à Diomède, qui les avait ravis à leur maître; « il était bai sanguin, dit le poëte , seulement au front il portait une marque blanche pareille à un croissant d'argent. » Si nous passons à des temps plus modernes, le destrier de l'archevêque Turpiu, si vanté dans la chanson de Roland, avait la queue blanche et la tête fauve. Au siècle dernier, Solleysel, l'auteur du Parfait Maréchal, prisait plus que toutes les autres la robe bai-châtain, avec les ex- . trémités noires, tandis que les Arabes, qui méprisent si fort le pie, Tisabelle à la queue blanche et le rouan, donnant satisfaction sur un point à Homère, sur un autre aux Espagnols, préfèrent à l'alezan lui-même le noir avec une mollette au front

et des balzanes, car il leur faut des balzanes à tout prix, seulement ils n'en veulent que trois, le prophète ayant déclaré son aversion pour le cheval qui a des balzanes à toutes les jambes. Sur tous ces points et sur d'autres, comme la couleur des yeux que Columelle veut noirs, Virgile pers. Solleysel couleur d'ardoise, la diversité des sentiments est permise ; car je veux que la robe nous apprenne quelque chose sur le tempérament du cheval et ses qualités natives, je veux que les Arabes aient raison qui, dans leur préférence pour les robes franches, tiennent pour indices de faiblesse le poil lavé et les taches blanchâtres semées sur tout le corps ; je donne même gain de cause au Parfait Maréchal estimant le cheval blanc être flegmatique, le bai sanguin, le noir mélancolique, l'alezan bilieux, comme ayant rapport avec le feu..» Je suis pacifique, Madame, et ne veux me brouiller avec personne ; mais encore est-il que, si de l'avis des Arabes et de SoUeysel, la couleur de la robe et des yeux nous peuvent renseigner sur le fond et la vitesse d'un cheval (étant notoire, par exemple, que jamais un cheval gris n'a brillé dans les hippodromes ni ne remporta le prix dans les courses) ;

tout cela cependant n'intéresse point la beauté de ranimai, et hormis certains mélanges de nuances dont la bizarrerie déplaît généralement, on est en droit d'assurer que, quelle que soit sa robe, le cheval peut être beau; car enfin. Hercule était sanguin, Apollon mélancolique, Jupiter bilieux, et sous le ciseau des statuaires chacun de ces dieux a revêtu la forme qui cadrait à son humeur; pourtant, différant tous de caractère et d'expression, tous ils possèdent en commun la beauté. — Pour procéder outre. Madame, s'il est dans l'appréciation d'un cheval des points indifférents que chacun peut trancher selon son bon plaisir, il en est d'autres dont les gens d'esprit de toutes les époques et de tous les pays fiirent toujours d'accord, parce que apparemment la bonté d'un cheval et la grâce de son maintien en dépendent d'une manière si évidente qu'un aveugle seul ou un sot y pourraient contredire. De tout temps, par exemple, on s'entendit à exiger du cheval qu'il eût le garrot élevé et tranchant, au prix de quoi s'obtiennent la solidité de la selle ^t la commodité de l'assiette ; de tout temps on rechercha les paturons de médiocre grandeur et inclinés en avant, le cheval long-jointé

ne résistant pas au travaU, le court-jointé étant plus sujet à buter, et les jambes droites tout d'une venue fatigant par une réaction trop dure ; dans tous les siècles on réprouva la tête chargée de ganache, les épaules lourdes ou chevillées, la croupe avalée ou coupée, les yeux enfoncés qui dénotent un animal à la rencontre triste et de grande fatigue, l'étroitesse des naseaux qui est cause que le cheval s'ébroue, l'encolure trop eflSlée et trop tournée qui fait qu'il a la bouche moins assurée , l'appui plus inégal et que volontiers il bat à la main ; de tout temps encore une croupe large et bien fournie de chair plut aux connaisseurs, maquignons ou gens du monde, et la largeur du poitrail, et les jarrets secs, nerveux et bien vidés, et l'épine double, et le bras gros, le boulet menu, le dos égal, le sabot élevé, la corne unie et luisante, la fourchette maigre, la soUe épaisse et concave, toutes qualités qui contribuent sans conteste à la force et

à la solidité du cheval

— Savez- vous bien. Madame, où il en veut venir, — dit le chevalier à la marquise, — et entendez-vous la fin de sa méthode ?

— Pas trop, — dit-elle; — mais suflSt que de-

puis on moment il parle chrétien et qu'il a toute la mine d'avoir oublié... Eh! ne le nommez pas! De grâce, ne répétez pas ce nom fâcheux ! Après tout, il me semble bien que nous allons quelque part ; quand nous arriverons, je n'en sais trop rien.

— Rassurez-vous , Madame, — reprit le docteur, — je ne suis pas un de ces chiens de chasse sans flair et sans nez qui, quittant la voie, clabaudent hors de la passée pour persuader qu'ils tiennent la véritable. Voyez plutôt, je vous prie, comme ma méthode est ingénieuse. Je procède comme Platon, par élimination ; car, après avoir écarté de la question chevaline les articles dont on n'a jamais disputé et ceu^^ dont on a tort de disputer, il ne me reste plus à examiner que ces contrariétés de sentiments dont la raison est appelée à décider, et c'est ici que vous allez voir Phidias triompher. Ainsi, Madame, ne vous inquiétez pas si j'ai l'air de m'écarter, et tenez pour certain que mes chemins dp traverse aboutissent. Ce que je vous en dis, Madame, est pour vous prier d'autoriser la petite digression que voici ; vous verrez qu'elle nous sera de grand secours. . . Représentezvous donc, je vous le demande en grâce, un cercle

de duchesses du temps du grand roi, — habillezles à la mode de leur siècle, c'est-à-dire à peu près comme cette nymphe de la Seine dont il est question dans Zénéyde, — vous savez, Madame, cette nymphe qui figurait dans le prologue d'un opéra d'alors, avec sa coiflfiire haute de deux pieds, composée de plumes et de pierreries, ses engageantes qui lui tombaient jusqu'aux genoux, et sa grande queue qui n'entrait sur le théâtre qu'un quart d'heure après elle. Enfin d'où vous êtes, vous voyez nos grandes dames, en leur ample attirail d'étoffes, de dentelles et de fleurs, balançant avec une superbe indolence leur tête harnachée d'affiquets, — partout des mousselines, des rubans, des bouffantes, des pretintailles, — vous les voyez, n'est-ce pas, ces majestés en vertugadins, pour qui la femme la mieux mise était celle qui tenait le plus de place? Eh bien! supposez que par miracle, devant ces princesses si bien parées et de si respectable volume, eût paru tout à coup une femme grecque, vêtue de sa tunique et de son pepbs. . . Et, tenez, cette Victoire sans ailes que vous admirez tous les jours en venant ici, hier encore vous passâtes deux heures en contemplation devant elle,

— vous savez qui je veux dire, — une épaule nue, le reste du corps voilé par cette fine draperie qui accompagne et dessine les formes accomplies de son corps, et dont les plis ondoyants se croisent, s'entrelacent, se fuient, se rejoignent, étant à ses grâces ce qu'est à un texte divin le commentaire qui le met en lumière et l'illustre, — cette Victoire, dis-je, cette beauté en son costume antique, supposez-la apparaissant à nos duchesses, ce peplos en face de ces vertugadins, cette draperie en présence des pretintailles. . , Ah! les bons rires qu'eussent fait ces dames, et les gorges chaudes, et les plaisanteries sans fin !.. . Ëh ! bien, Madame, pardonnez-moi la brusquerie de cette transition, -^ ce fut là précisément ce qui arriva aux Liguriens dans une circonstance que Tite-Liv^ nous a

rapportée dans son histoire... C'était dans une guerre que leur faisaient les Romains, lesquels, instruits par les expériences des guerres puniques, venaient d'enrôler sous leurs drapeaux un détachement de cavalerie nuinide. Or donc, accoutumés à ne voir et à n'admirer que des chevaux de carrosse, gros, gras et luisants, nos Liguriens, quand ils virent paraître ces Numides montés sur leurs pe-

tits chevaux barbes de mince taille, on peu maigres, la tête sèche, l'encolure relevée et décharnée, les côtes saillantes, nos Liguriens, dis-je, pensèrent se pâmer de gaité; quelques instants après, leurs lignes étaient enfoncées, le passage forcé, et tout autour d'eux des filmées s'élevant dans les airs leur annonçaient l'incendie de leurs villages ; les petits chevaux barbes avaient fait , comme un boulet de canon , une trouée à travers ces épais Liguriens qui riaient à goi^e déployée, mais qui , à vrai dire , ne rirent pas longtemps. L'histoire ne dit pas si, instruits par cette leçon, ils rabattirent de l'admiration qu'ils professaient pour leurs chevaux de carrosse, et franchement cela n'est pas probable. Il y a, Madame, dans ce monde des roses et des tulipes, et les gens qui aiment les tulipes ne rendent guère justice aux roses ; il y a. Madame, les madones de Rubens et les madones du Titien, et qui admire les unes est peu disposé à louer les autres ; enfin, pour tout dire, il y a les vertugadins qui dissimulent les formes du corps et la draperie qui les dessine, et de tout temps la draperie fut moquée et méprisée du vertugadin. — Le bon Dieu fasse grâce à vos métaphores !

— dit la marquise. — Mais à cette heure je vous vois venir, je sais où vous allez, ou plutôt j'y suis déjà et je me repose en vous attendant. Qu'en dites-vous, Monsieur l'abbé?

L'abbé, soulevant légèrement son menton qu'il tenait appuyé sur sa main droite, répondit avec un sourire ironique :

— Puisqu'il cite Homère, vous pourriez. Madame, lui dire comme Diomède à Nestor : « Tes coursiers sont pesants ; monte sur mon char, tu sauras ce qu'est la race des coursiers de Tros! »

— Vous ne m'attendrez pas longtemps , Madame, — dit le docteur, — mon Pégase est en haleine, et dans deux minutes je suis à vous.

— Pourvu , — dit-elle , — que vous ne vous oubliiez pas trop en Ligurie et parmi les duchesses en vertugadin !

— Laissons les vertugadins, reprit-il, — j'en ai fini avec eux ; mais pour les Liguriens, remarquez. Madame, qu'ils n'étaient pas seuls de leur avis. Les Romains eux-mêmes, quand ils avaient vu pour la première fois les chevaux africains d'Annibal, les avaient tenus en petite estime ; c'est à l'usage qu'ils apprirent à leur rendre justice. Et vraiment,

Madame, si vous étiez plus endurante, ce serait ici le lieu de vous démontrer, Polybe en main, le rôle que jouèrent les barbes dans les guerres puniques. Scipion n'eût point vaincu à Zama si son ami Massinissa ne lui en eût amené un détachement, et ce fameux Fabius le temporiseur qui, toujours perché sur les montagnes, ne s'avisa jamais de se commettre en plaine avec Annibal, ne vous imaginez pas avec Rollin que, flegmatique de tempérament, il goûtât les lanterneries ; sa prédilection pour les hauts Ueux, Madame, lui venait tout simplement du saint effiroi que lui causait la cavalerie numide. Après cela, si les Romains apprirent à employer les barbes comme chevaux de guerre, ils n'eurent garde de les adopter pour la parade. Â la réserve des Scipions, de César et de quelques autres, ils eurent beau faire et aller à l'école chez les Grecs, ils ne dépouillèrent jamais certaine rudesse de sens, certaine grossièreté native, et leur bel âge fiit un court intervalle entre deux barbaries. Sous l'Empire, le colossal était à la mode; le maître du monde ne pouvait monter qu'un grand cheval bien lourd, bien roide et bien massif; il y parait assez dans la statue équestre de

Marc-Aurèle. Au moyen âge ce méchant goût se maintint. Gomment s'en étonner? A des cavaliers bardés de fer il fallait des montures dont la solidité fût le premier et souvent l'unique mérite. Dans les tournois, dans les carrousels, c'est au poids qu'on jugeait les chevaux. A la guerre, on ne connaissait que la cavalerie pesante, celle dont Polybe s'était moqué, alléguant la contradiction manifeste qui se trouve entre ces deux mots. Avez-vous ouï parler. Madame, d'un certain Jean Taquet qui a écrit du Haras ? Ce Taquet, Madame, voulait que l'encolure fût ronde et charnue depuis la ganache jusqu'aux épaules, afin que l'animal n'eût pas le défaut des chevaux d'Orient , qui trop facilement plient le col, mais qm rayant roide et nullement flexible, il se tournât plus aisément et tout d'une pièce. Un cheval à la mécanique et qui se fût viré par le secret d'une manivelle eût fait les déUces de ce Jean Taquet Le duc de Newcastle, un des grands maîtres dans l'art hippique, se moqua de cette rêverie; l'auteur du Parfait Maréchal n'en fit pas moins et ne dut guère approuver non plus ces éléphants sur lesquels Frédéric-Guillaume I^r faisait monter ses cavaliers de six pieds, au grand

déplaisir du grand Frédéric, lequel, à peine sur le trône, se bâta de mettre à la réforme ces monstrueux escadrons. Mais Newcastle lui-même et Solleysel, quoique réfutant sur un point Jean Taquet, n'ont eu garde d'abjurer en tout les préjugés de leur temps, et à son tour le grand Buffon ne fit que traduire en son style magnifique la prose un peu terne du Parfait Maréchal, et dans son portrait du cbeval modèle, tout en affectant d'estimer à son prix le cbeval arabe, dans le fait ne manqua pas de donner la palme à la race d'Europe. Les flancs pleins, la croupe rebondie, la bancbe bien garnie, voilà, selon eux, Buffon et Solleysel, ce qui fait la beauté du cbeval, et pour un peu, diraientils avec Columelle, que de loin, autant qu'il se peut faire, le cbeval doit paraître rond. Mais le point important, c'est l'aversion que tous deux, soit amour de la symétrie, soit peur de ce qu'ils appellent la sécberesse des formes, professent à l'envi pour Vencolure renversée ou encolure de cerf. Tous deux s'en expliquent au long : depuis la ganacbe jusqu'au poitrail, le cou doit descendre en forme de talus, de telle sorte que le baut soit beaucoup plus avancé que le bas et que la ligne

supérieure et inférieure de Tencolure soient deux lignes droites formant les côtés longs d'un triangle tronqué. Au sonunet de cette encolure inclinée ils placent d'un conunun accord une petite tète au front étroit, aux oreilles rapprochées, dont l'attache, connue vous le voyez, ne manque pas de solidité ; ils y ont pourvu de provision. La petitesse de la tète, le talus et la croupe large, ce sont là les trois articles de leur cathéchisme. Et en vérité, ce talus leur tient au cœur : « La partie inférieure de l'encolure, dit Buffon, ne doit former aucune courbure , il faut de plus qu'elle soit inclinée en avant; si elle était perpendiculaire, elle serait fausse. » Et SoUeysel, dans son chapitre des chevaux sculptés, se moque amèrement de certains sculpteurs ; — vous verrez tout à l'heure de qui il entend parler. — Ces sculpteurs, selon lui, sans compter qu'ils laissent trop d'intervalle entre les oreilles du cheval, lui placent ridiculement la tète, ne la faisant pas tomber à plomb par le devant et oubliant que le gosier doit être pour le moins de quatre doigts plus avancé près de la ganache qu'à l'endroit du poitrail. « Ces pauvres hères, dit-il, donnent à leurs chevaux des encolures de cerf, »

car c'est toujours là qu'il en revient, et blâmant ceux des peintres de son temps qui les imitaient : * Le seul cheval parfait, s'écrie-t-il, qui soit sorti de la main d'un artiste, est celui du grand roi dans son portrait peint par Mignard ; allez le voir à Versailles et ne manquez pas de vous pâmer. » Vous le voyez, Madame, le talus, les lignes droites tirées au cordeau, le grand roi, Mignard, Versailles, tout cela se tient, tout cela s' enchaîne. Le moyen, je vous prie, d'ajuster le grand roi sur un cheval barbe ! Il ne s'en f&t accommodé pas plus que des magots de Téniers ! Or, Madame, si nous voulons trouver une description du cheval où soit loué ce que blâment Buffon et le Parfait Maréchal, où ce qu'ils prônent soit improuvé, allons la chercher dans les écrivains arabes, ou mieux encore, si vous craignez leurs métaphores, dans un petit traité d'équitation composé autrefois à Athènes, vraisemblablement entre l'an 399 et l'an 394 avant J.-C. L'auteur en est un capitaine, homjne de sens et de bonne compagnie, s'aidant aussi aisément de la plume que de l'épée, écrivant conmie on écrivait alors, c'est-à-dire de façon à désespérer les imitateurs, nullement maquignon, mais phi-

losophe, et mettant sa philosophie jusque dans son traité d'équitation. Ce Xénophon, puisqu'il faut l'appeler par son nom, dépeignant le cheval qui lui semble le plus beau et dont il conseille l'ac- . quisition à ses amis, s'en exprime, chose singulière, comme font les Arabes, moins les métaphores, s'entend toujours. La beauté qu'il cherche dans le cheval est celle qui accompagne et annonce l'agilité et la souplesse ; or, pour que le cheval s'enlève facilement de l'avant-main, il faut qu'il ait non-seulement le pli des membres le plus moelleux, mais des reins souples et courts ; de la sorte aussi le ventre paraîtra petit, partie qui, trop grande, rend le cheval à la fois difforme et pesant ; ajoutez-y le garrot élevé , la côte ample ayant du relief à l'égard du ventre, la tète sèche et décharnée, les oreilles petites et très-éloignées à la base, ce qui donne l'air plus distingué, — et c'est là ce front de Bucéphale qu'estimaient si fort les Grecs, car ce nom n'était point particulier au cheval d'Alexandre, mais commun à toute une race. Point de convexité sur le front , point de testa di carnero, comme le veut Buffon, faute d'y avoir réfléchi , j'imagine , car, je vous le demande, Ma-

dame, aurait-il aimé, cet illustre écrivain, que la nature l'eût pourvu lui-même de ce front de mouton étroit et bombé qui n'a jamais passé pour Tindice d'une sublime intelligence? Avec cela le poitrail large, saillant, musculeux et surtout, écoutez bien ceci, qu'à partir de la poitrine, le col ne tombe pas en avant, comme au sanglier, mais qu'il s'élève droit au toupet et qu'en dessous il soit é^idé, échancré profondément à l'endroit de l'inflexion ! Portant ainsi la tète, le cheval sera moins sujet à forcer la main, ce qui le rendra plus commode au cavalier, tandis que la fierté de son maintien lui attirera l'admiration de tous les bons juges. Ainsi parle Xénophon, et Abd-el-Kader, décrivant le cheval barbe, a dit les mêmes choses en style plus fleuri. Eh! bien. Madame, ce cheval aux formes sèches à la fois et onduleuses, et à Tencolure renversée ou d'autruche, selon l'expression arabe, est précisément, vous le voyez, celui que condamne Buffon, et si vous vouliez bien me permettre de relever ici mon éloquence par l'heureux emploi d'une petite prosopopée : * Buffon, — m'écrierais-je, grand génie, peintre inspiré de la nature, vous qu'eussent révolté l'encolure de cerf et les formes

ressenties du cheval de Xénophon, confessez-nous qne le style de ce capitaine vons semblait aossi on pen sec et que les grâces attiques, un peu maigres, vous déplaisaient par je ne sais quoi d'irrégulier que votre jabot ni vos manchettes ne purent jamais agréer ! »

— Ah ^! docteur, dit la marquise, — jouissez tant qu'il vous plaira de vos prosopopées, mais n'oubliez pas, je vous prie, que depuis longtemps je suis arrivée et vous attends.

— Ah ! Madame, — dit le chevalier, — de grâce, ne lui troublez pas son plaisir. Puisque lui-même il s'est comparé à un chien de chasse, voyez s'il ne ressemble pas en ce moment à ceux qu'a décrits son héros Xénophon. . . Comment dit-il?. . . « Montrant de l'allégresse aussitôt qu'ils ont saisi la trace, portant les yeux çà et là, trahissant leur ardeur par le mouvement de leur tête, par des changements de position du corps... » Comme il dit encore : « Ils se jettent en autant, en arrière; leurs esprits exaltés, les transports de la joie, tout annonce qu'ils touchent au moment de la victoire. »

— Je fais plus que d'y toucher, — repartit le docteur, — j'ai forcé le lièvre dans son gîte, dés-

ormais il ne peut plus m'échapper. Car le cheval barbe, Madame, le cheval de Xénophon, vou3 n'avez qu'à lever les yeux, c'est précisément le cheval de Phidias, le cheval du Parthénon, le cheval que nous célébrons.

— Enfin! — fit-elle en soupirant.

— Oui, Madame, ce cheval au corps ramassé, aux contours ressentis, dont toutes les formes se détachent avec un relief si surprenant, je le peux décrire en empruntant le langage de l'émir Abdel-Eader décrivant le cheval berbère : « Les chevaux, dit-il, bien qu'ils soient d'une même famille, sont de deux espèces différentes : la première est la race arabe, à laquelle appartient le cheval barbe, la seconde est celle des beradin. » Vous m'entendez. Madame, les beradin, c'est le cheval à talus, le cheval rond ; c'est sur un beradin que Mignard a fait asseoir le grand roi, c'est le beradin qui faisait les enchantements du Parfait Maréchal. « Or, sachez, dit l'émir, que le plus grand ennemi du cheval, c'est la graisse. Que ton cheval ait les flancs évidés, dépourvus de chair. Qu'il ait trois choses larges, le front, le poitrail et la croupe ! Que son dos soit court, que ses membres anté-

rieurs soient longs, que ses oreilles ressemblent à celles de Tantilope effrayée au milieu de son troupeau, que chacune de ses narines ressemble à l'antre du lion, — le vent en sort quand il est haletant, — qu'il possède de l'autruche l'encolure et la vitesse, de la gazelle la sécheresse, la grâce, l'œil et la bouche!... » Madame, vous le voyez, c'est l'émir lui-même qui vient de décrire notre cheval. Et laissez-moi vous rappeler ce qu'il écrivait encore au général Daumas : « Si, en allongeant l'encolure et la tète pour boire dans un ruisseau qui coule à fleur de terre, un cheval reste d'aplomb sur ses quatre membres sans replier l'un de ses pieds de devant, sache qu'il est parfaitement conformé et qu'il est de race. » Et pensez, Madame, à ce frère de notre cheval, un peu plus à droite, juste au-dessus de votre tète, lequel, en attendant qu'on le monte, courbe jusqu'à terre sa longue encolure pour chasser du museau un insecte qui lui chagrine le pied ; sans avoir l'air d'y penser, il s'applique à résoudre le problème de l'émir. Ainsi, Madame, le cheval de Phidias n'est pas un beradin, c'est un hoor, un buveur d'air, un cheval gazelle, et vous comprenez maintenant qui sont

ces sculpteurs que Solleysel critiquait avec tant d'emportement.

— Il me paraît qu'il a raison, — nous dit la marquise, — n'était le temps qu'il y met. . .

— Et il résulte de ma démonstration, — continua-t-il d'un ton triomphant, — que Phidias n'usa point du procédé des éclectiques, et qu'il n'idéalisa point la beauté chevaline en créant un cheval de fantaisie et en lui conférant libéralement les mérites combinés des nombreuses races. . .

Mais la marquise l'iaterrompit encore en lui disant :

— Franchement, docteur, était-il besoin pour en arriver là de tant de tours et détours, et de vos tulipes, et de vos vertugadins, et de vos prosopopées? Assurément c'est une rare trouvaille que vous venez de faire et la générosité est grande à vous de nous en faire part. Comment, je vous le demande, le glorieux ami de Périclès eût-il pu être un éclectique ? Cela est bon pour les Lysippe et pour les Mengs, mais ces fantaisies-là ne viennent guère aux Phidias, ni aux Léonard de Vinci. Demandez plutôt à monsieur l'abbé, qui avait l'air tantôt de se moquer de vous?

L'abbé avait repris sa posture de déesse léontocéphale, et vraiment il en avait aussi le visage et la physionomie. Si vous voulez voir l'abbé tel que je l'ai retrouvé à Athènes, représentez- vous un lion captif qui a fini par s'accoutumer à sa cage. A l'ordinaire, accroupi devant les grilles de sa prison, l'animal fauve sommeille les yeux à demi clos ; mais, par intervalles, soudain hanté de quelque vision du désert, sa crinière se hérisse , sa lourde paupière se soulève lentement , et de sa prunelle embrasée jaillit une flamme *subite...

Ce fut un de ces regards que lança l'abbé quand il répondit d'une voix sombre à la marquise :

— Assurément il savait de naissance , le divin sculpteur, que tout se tient dans l'art comme dans la vie, et que tout ce qui vit, tout ce qui mérite de vivre se compose non de pièces rapportées, mais de parties intimement liées qui se supposent toutes les unes les autres, et toutes se rapportent à une même fin II savait que l'hybridation, procédé de jardinier fleuriste, n'a rien à démêler avec la poésie ni avec la sculpture. Il savait de science Certaine que Dieu est le logicien suprême et que la principale étude de l'artiste doit aller à s'ap-

proprier cette logique, comme Prométhée déroba le feu du ciel. H savait surtout que rien n'est beau qu'à la condition d'être individuel, que la forme d'une chose est sa limite, que, supprimez les bornes d'un être et vous supprimez ses contours. Certain Juif de ma connaissance l'a dit : * Toute détermination est une négation. » Oui, les bornes des êtres sont sacrées, c'est par leur moyen qu'ils se manifestent, aflBranchissez-les de tout ce qui les restreint , c'est de leur existence même que vous les aurez délivrés. Ne confondons pas l'indéterminé avec l'infini. Dieu lui-même ne serait qu'un vain fantôme s'il ne possédait la puissance de se limiter incessamment, mais c'est le caractère de l'esprit. . .

En prononçant ces mots, l'abbé, qui s'était insensiblement animé, s'avisa que nous le contemplions bouche béante ; soudain , ses deux grands yeux vétissant, il nous regarda lionneusement.,. — pauçre vérminière ! s'écria-t-il apparemment en son cœur, comme le lion de Marot, et là-dessus, interrompant brusquement son discours, il conclut en nous disant du ton le plus pQsé :

— Et voilà justement pourquoi les chevaux de Phidias sont des chevaux barbes !

— Venez dire, maintenant, Madame, — reprit le docteur, que mon éloquence ne fait pas des miracles; tout à l'heure elle endormait milord qui se plaint journellement dinsomnies , causées , dit-il, par le climat d'Athènes, et maintenant, dénouant la langue de l'abbé, elle vient de le forcer à nous en dire plus long tout d'une haleine qu'il ne fait d'ordinaire en toute une journée. . . Après cela, — ajouta-t-il, — vous parlez d'or. Monsieur l'abbé, mais, en vrai spéculatif que vous êtes, vous volez comme les oiseaux ; moi je me contente de marcher, ne pouvant mieux, et en vérité la méthode m'en semble bonne ; car, bien que je respecte infiniment vos spéculations, je suis enchanté d'avoir vérifié par mes yeux assistés de mes petites analyses, que notre cheval est un cheval barbe ; il est bon dans ce monde de prendre ses sûretés. Seulement, ce que F abbé vous expliquerait mieux que moi, mes amis, c'est à quel point Phidias, loin de chercher à modifier le type qu'il représentait en lui conférant des qualités étrangères à son caractère propre, s'attacha à le définir plus sévèrement encore que ne fait la nature, et partant fut, si j'ose ainsi parler, plus naturel qu'elle-même. Une ma-

jesté d'emprunt, le grandiose des attitudes, ne vous avisez pas de les chercher ici, mais à Versailles, sur la toile de Mignard. Dans le cheval barbe, dans le cheval de Phidias, ce qui frappe, ce qui arrête, ce qui saisit d'étonnement, c'est une force concentrée qui, plus elle se contient, plus die impose. . .

Et à cet endroit de son discours, quittant sa place pour aller s'adosser contre une des colonnes du portique :

— Voyez Je plutôt, — s'écria-t-il en nous montrant du doigt la métope, — levez les yeux sur lui, si toutefois vous en pouvez supporter l'éblouisse- «)ent, éclairé qu'il est du soleil! Il est tout muscles, tout nerfs, on oublie qu'il a des chairs; regardez ces pUs frémissants qui se dessinent sur son encolure à l'endroit de l'inflexion, ces veines gonflées qui marquent la naissance du ventre, ces jambes qui fouettent l'air, cette tète sèche qui s'encapudaonne... Partout la force se trahit, et la puissance et l'ardeur. . . il frémit, il se dresse, ses nalîoes fument, il a Tœil en feu ; s'il se mettait à hennir, le temple s'ébranlerait sur ses bases, et s'il vippiait à s'^nporter. . . Mais n'ayez crainte, il se

possède, il est maître de soi, la procession à la-* quelle il va se joindre ne sera point troublée, car, lidèle au génie de sa race, ce cheval est le {)lus intelligent, le plus avisé, le plus spirituel de tous les chevaux... mes barbes bien-aimés! qui pourrait assez vanter votre génie? Quand Aonibal, Madame, au témoigçage de Polybe, fut arrivé à quelque distance du sommet des Alpes, il déeida de faire une halte de deux jours pour attendre les traînards; ceux-ci, pour le plus grand nombre, cherchèrent en vain à se retrouver parmi les ravins et les sentiers perdus de la montagne; mais les chevaux numides qui s'étaient égarés, éventant la voie de Farmée et, de leurs yeux pénétrants, interrogeant ses traces errantes, rejoignirent tous avant le délai fixé... Et tu étais barbe aussi, — ■- j'en donnerais ma tète à couper, -^ é glorieuse jument du Corinthien Pheidolas, 6 incomparable Awa qui , perdant ton cavalier h l'entrée mtoe de 1« carrière, ne t'arrêtas pas à Tafitendre, mais jalouse de son honneur, continuas la course, tourbas autoïw du but , revins à bride avalée vers la barrière et, triomphante, te présentas, la tète im^née, devant les hellanodiques pour recevoir de leurs

mains la couronne sacrée!... Quel sot, Madame, que le palefroi de Mignard au prix du nôtre ! Le nôtre. Madame, sait à merveille où il se trouve, ce qu'il fait ; il a deviné depuis longtemps qu'il va prendre part à la fête de Minerve. S'il s'enlève sous la main, c'est pour déployer ses grâces. Vous pouvez faire hardiment marcher un enfant devant lui, l'enfant n'aura rien à craindre que de sentir sur ses épaules le souffle de ses naseaux de lion ! Savez-vous ce que c'est que ce cheval?... C'est une âme, oui, vraiment, voilà ce qui le définit. Vous en étonnerez-vous ? Xénophon reconnaissait une âme au cheval et ne se fût guère entendu avec ces vétérinaires anglais du siècle passé qui lui refusaient même un cerveau. L'âme du cheval ! ce mot revient sans cesse dans son traité. « Du cheval, dit-il, ce qui importe le plus à connaître , c'est l'âme. » Il la veut fière, mais généreuse, ardente, mais maîtresse de son feu. « Prends-y garde, ditil au cavalier qui veut briller, tu n'y réussiras que si ton cheval a de l'âme. » Ce n'est sûrement pas ce qui manque à celui de Phidias, car ce cheval n'est pas, comme nous autres (s'il en faut croire le catéchisme) , composé d'un corps et d'une âme.

Son corps c'est encore son âme, elle paraît partout, jusque dans ses oreilles qui se dressent, jusque dans sa queue qui se relève... Voulez- vous, Madame, vous donner le plaisir d'un contraste à nul autre pareil?... Souvenez- vous de ces chevaux dessinés à la sanguine par Léonard de Vinci, — vous savez ce que je veux dire. Madame, — ces chevaux qui se voient à l'Ambroisienne, se cabrant, trottant, galopant, représentés de face, de profil... Ne vous souvient-il pas, entre autres, d'un certain cheval apocalyptique que monte un diable armé d'un fouet?... Rappelez- vous ces membres osseux, ce dos et ce ventre infinis, ces crins épars et flottants , cette épaisse encolure , ces longues oreilles couchées, cette lourde ganache, le formidable rictus de cette bouche qui souffle le feu.,, tout cela s'accorde à merveille avec la corne diabolique qui se dresse sur son front , et il n'est rien en lui qui ne concoure à lui donner une expression d'effrayante bestialité. . . Et voilà comment le génie imprime à ses œuvres le cachet de l'unité et de l'harmonie, et comment les Léonard et les Phidias dérobent à Dieu cette logique que vantait l'abbé!

— Et pourtant, continua-t-il en baissant la voix, — je ne sais, mais ce cheval de là-haut, ce gracieux, ce noble, ce généreux coursier, vous le dirai-je ! il m'inspire aussi par moments un secret eflfroi, — eflfroi bien différent pourtant de celui que j'ai ressenti à l'Ambroisienne. Il est si vrai, si naturel, disions-nous tout à l'heure, qu'on oublie qu'il est de pierre ; quand on le considère quelques instants, l'illusion devient complète ; on voit distinctement, — cela vous est arrivé à vous-même, Madame, — on voit sa tète remuer, ses membres tressaillir, ses muscles se gonfler , ses yeux jeter des éclairs; on se surprend même à s'imaginer qu'on l'a déjà contemplé autrefois, non plus attaché à la frise d'une cella, mais se jouant dans la plaine avec cet air fier et vif que peint si bien Xénophon, ou, pour parler comme les Arabes, avec la démarche indolente ef superbe d'une sultane , ou encore galopant sur la crête d'un précipice et aspirant l'air de la montagne à pleins naseaux... Mais qu'on le regarde plus longtemps encore, et l'on ne tardera pas à s'apercevoir que ce cheval si naturel et si vivant n'est point sorti pourtant des mains de la nature, que jamais il ne s'en rencontra

de pareil ni dans les pàtis de la Thessalie, ni même dans les solitudes du désert... Comment dirai-je? on découvre en lui je ne sais quoi qui fait frissonner. Ce cheval est-il bien un cheval ? D a dans le regard quelque chose qui tient de l'humanité, — oui, il y a de l'homme en lui ou plutôt quelque chose de plus grand encore que l'homme... Pendant que nous parlons de lui, il nous regarde, il nous juge , il compare orgueilleusement dans le secret de son cœur son immortelle vigueur et notre faiblesse, ses joies divines et nos misères... Si c'était un dieu que ce cheval!... Mais pourquoi s'en effrayer? Nous-mêmes, en le contemplant, nous abrégeons la distance qui nous sépare de lui, nos pensées s'agrandissent, une parcelle de sa force et de sa beauté se communique à notre âme... Si petits que nous soyons, ne le craignons pas, mais admirons-le en lui disant : « Tu es la force qui se connaît et se possède, tu es la beauté qui jouit d'ellemême, tu es ce qu'il y a de meilleur et de plus précieux dans l'humanité ! »

Quand le docteur eut ainsi terminé sa péroraison, la marquise le complimenta sur son discours, dont la fin, disait-elle, avait passé ses espérancesr

Elle l'assura que, lui ayant contesté jusqu'alors la faculté d'admirer, elle était bien forcée de s'en dédire.

— Et cependant je soupçonne, — ajouta-t-elle, — que votre enthousiasme était moins pour le cheval que pour votre démonstration dont le mérite vous enchantait... Ah ça! de qui donc la Fontaine a-t-il dit :

Son fait consistait en adresse ;

Quelques termes de i*art, beaucoup de hardiesse, Du hasard quelquefois, tout cela concourait, Tout cela bien souvent faisait crier miracle.

Mais à coup sûr, docteur, ce qu'on ne peut vous contester, c'est un grand fonds de générosité ; vraiment vous n'êtes pas rancunier ; vous avez glorifié à outrance l'excellence des chevaux barbes, et cependant, s'il m'en souvient, il vous est arrivé avec l'un d'eux certaine mésaventure. . .

—. Oh! Madame, de grâce, laissons cela, — interrompit-il; — je lui ai pardonné; pourtant Géronte, bien qu'il eût fait grâce à Scapin, n'aimait pas à s'entendre rappeler les coups de bâton qui. . . les coups de bâton que... Mais, si vous m'en croyez. Madame, à présent que mon discours est fini, nous

réveillerons milord; car le soleil est venu nous chercher et nous ferons bien de nous transporter de l'autre côté de la colonnade.

Et ce disant, il tira doucement milord par le bras. Celui-ci tressaillit, passa sa main sur ses yeux, les rouvrit, et nous regardant :

— Mes amis, — nous dit-il, — quel service vous m'avez rendu en m'éveillant! car je faisais en vérité de bien mauvais rêves. Je me suis endormi conmie le docteur parlait des chevaux niséens, et j'ai rêvé que la marquise m'avait envoyé en Perse avec la commission de lui en ramener un. Vous pouvez croire que je mettais tous mes soins à m'acquitter de ce devoir, et dans le fait, après des efforts incroyables, j'avais eu le bonheur de mettre la main sur de superbes haquenées que je me faisais d'avance un plaisir de lui présenter. Mais ces malheureuses bétes, cheminfaisant, s'efflanquaient à vue d'œil, et quand j'arrivai chez ma nièce, je n'avais à lui offrir que des haridelles poussives , fourbues et courbatues. Jugez de l'accueil qu'elle me faisait.

Quand nous fûmes installés à Textrémité nord du portique, la marquise dit au chevalier :

— Je m'aperçois, Monsieur , que vous avez grande envie de parler. Parlez donc, c'est moi qui vous y convie. Seulement, je vous en conjure, fuyez le bel esprit, l'emphase, la déclamation, les tours ambitieux, les expressions ambiguës, le style imagé et pittoresque, le nébuleux, le vague, le phébus et l'amphigouri. Soyez net, précis; dites tout juste ce que vous voulez dire, sans chercher de midi à quatorze heures, à l'exemple de notre cher docteur. Ce sont là les recommandations que

me faisait ma grand'mère quand je m'apprêtais à lui faire un petit récit Je la vois encore avec sa grande coiffe à dentelle et ses rubans jaunes. Elle adorait le jaune et prétendait que le& bons styles avaient la couleur de la jonquille. Aussi écrivaitelle sur la première page de tous les livres qui lui plaisaient cette sentence d'un poëte favori :

Et la jonquille encor

Offre à mon œil ravi la pâleur de son or.

En revanche, les styles rouges et les styles areen-ciel lui donnaient des attaques de nerfs. Elle était charmante, ma grand'mère ; elle avait dans l'esprit un tour romanesque qui m'enchantait. Dans mon enfance, j'allais la voir tous les jours entre chien et loup. Son grand plaisir était de me faire conter des histoires pendant qu'elle me coiffait à la chinoise. Elle faisait placer un écran devant la lampe et chantonnait :

Si près de douce bergère

Beau pastoureau parle d* amour.

Dérobe un instant la lumière !

Il leur suffit d'un demi-jour.

Puis retroussant mes cheveux, elle me disait :

« Conte, petite, et mets des jonquilles dans ton

histoire. »

— Cette grand'mère, — me dit tout bas milord, assis à mes côtés, — était une insupportable folle, et c'est elle qui, avec ses jonquilles et ses pastourelles, a commencé de déranger l'esprit de la marquise! Impossible de vous dire combien je me suis ennuyé auprès d'elle.

— Et vous vous en aperceviez ?

— A peine sorti de la chambre, cela me prenait comme un coup de sang.

— Ainsi, Monsieur le chevalier, — continua la marquise, essayez- vous dans le style jaune, si le cœur vous en dit. Mais à tout prix évitez les prosopopées et les apostrophes. Ces .figures-là me furent toujours antipathiques. Si vous nous racontez de nouveau les exploits d'Aura, — il est des malheurs qu'il est bon de prévoir, — dites-nous sim^ plement, comme eût fait Xénophon : * Aura perdit son cavalier à l'entrée de la carrière... > Et ne vous écriez pas comme un énergumène : « incomparable Aura ! tu perdis ton cavalier, tu courus, tu vainquis... » Ces façons de parler sont merveilleuses dans la bouche d'un brigadier de

gendarmerie arrêtant un criminel dans la me : « scélérat ! tu m'as fait courir, te voilà pris ! » Mais les gendarmes, gens très-utiles, sont de mauvais maîtres en matière d'éloquenca Surtout soye^ le moins long que vous pourrez, et vous, Messieurs, n'interrompez pas à tout coup, autrement nous serons encore ici à la nuit, ce qui inquiéterait infiniment Ugly, à qui j'ai promis d'être de retour avant qu'il ait terminé sa sieste.

Le chevalier se le tint pour dit, et après s'être caressé le menton , avoir passé sa main dans ses cheveux et avoir contemplé quelques instants le camée antique qu'il portait en bague à l'index de la main gauche, il commença de parler en ces termes :

— Madame, j'ai le malheur d'ignorer la théorie du style jaune, mais puisque vous aimez la précision et la clarté, je m'efforcerai, pour vous plaire, d'être clair et précis, et à cette fin je n'envelopperai point le plan de mon discours dans une mystérieuse obscurité, ni ne vous ferai une de ces pièces d'éloquence où la logique,

enlacée et roulée en feston,

Tourne comme un rébus autour d*un mirliton.

Je ne ''possède pas, Madame, Vart de servir à point un dénuement bien cuit, et je m'en vais d'emblée vous déclarer nettement ce que je me propose de vous démontrer. On nous a dit que notre cheval était un barbe et j'en demeure d'accord ; toutefois, ce n'est pas assez d'avoir déterminé à quelle race il appartient. Phidias n'a pas représenté sur la frise du Parthénon le hoor sauvage, le buveur d'air du Sahara, mais le cheval barbe adopté par la Grèce, vivant en Grèce et dressé par les principes de l'équitation grecque. L'art grec, Madame, était de l'art à la seconde puissance, Grâce à une éducation fondée sur la gymnastique et la musique, la vie nationale que reproduisaient dans leurs ouvrages les poètes et les sculpteurs, était déjà elle-même de la sculpture et de la poésie; — ou, pour parler autrement, le génie, les mœars et la culture d'mi peuple sont à l'artiste qui s'en inspire ce que serait un praticien, ébauchant une statue, au statuaire qui l'achèverait; — or, en Grèce, le praticien, chargé de dégrossir la matière que mettaient en oeuvre les artistes de profession, avait lui-même l'âme d'un artiste, et c'est ce qui me fait dire que l'art grec était de l'art à la seconde puis-

sance. Ainsi, pour en revenir au cheval, le coursier barbe, dressé par la méthode de Simon et de Xénophon, était une véritable œuvre d'art, et Phidias, dans ses sculptures équestres, n'a fait que reproduire en le glorifiant le caractère esthétique de l'équitation grecque. Je partirai de ce principe pour corriger deux propositions avancées par le docteur. Il a défini notre cheval en nous disant que c'était une âme , et il a ajouté que cette âme avait quelque chose d'humain qui surprend et confond. Je démontrerai que notre noble barbe. Madame, n'a que la moitié d'une âme, et que cette humanité qui paraît en lui n'est pas un miracle, mais un phénomène naturel dont l'artiste nous fournit lui-même l'explication, — et démontrant cela, je penserai avoir ajouté quelque chose aux éloges qu'on a décernés à ce chef-d'œuvre.

— Eh vraiment» — dit la marquise, — je ne vois pas de jonquilles là-dedans ; je vous avouerai même que votre style me semble un peu obscur. De grâce, point de foimules de mathématiques ! car je n'ai jamais pu réciter couramment mon livret, et l'algèbre m'est lettre close.

— Il est diflScile de vous contenter, — dit le che-

yalier non sans quelque dépit, — mais si vous daignez, Madamei avoir la patience de m'écouter, je me flatte que vous n'aurez pas de peine à m'entendre.

La marquise s'inclina profondément et le chevalier continua comme suit :

— Sur le fronton occidental du Parthénon, si tristement dépouillé par lord Elgin et où ne se voient plus aujourd'hui que les figures de Cécrops et de sa fille, le sculpteur, — si ce fut Alcamène ou Phidias, je ne sais, — avait retracé, comme nous l'apprend Pausanias, la querelle de Neptune et de Minerve se disputant la possession de l'Âttique et le droit de donner un nom à la cité naissante. Choisissant entre plusieurs traditions celle qui lui semblait fournir à son art le plus heureux motif, il avait représenté le cheval sortant de terre par l'ordre de Neptune et aussitôt dompté par la main puissante de Minerve qui , sous les yeux de son rival irrité et confus, l'attelait sans effort à un char monté par Érechthée et la Victoire. Cette légende nous explique comment il se fit que le cheval fût également consacré à deux divinités : l'une desquelles en avait fait don aux hommes,

tandis que l'autre leur avait enseigné Tart de le dresser et de s'en serrir. Qu'à Neptune ftt rapportée la naissance du cheval, la raison en est simple : le culte de ce dieu, au témoignage d'Hé* rodote, passa d'Afrique en Grèce, et ce fat d'Afrique aussi que, par l'entremise des Phéniciens, le cheval fat apporté dans la Péninsule hellénique. J'en pourrais allier ici plus d'une preuve; nous savons en effet de science certaine- que les Phéniciens, qui établirent tant de comptoirs le long du littoral de la Grèce, firent de tout temps un grand commerce de chevaux africains ; mais. Madame la marquise me paraissant goûter médiocrement les citations, je n'aurai garde d'en abuser et lui épargnerai la fatigue de me suivre dans le' détail d'une démonstration qui , après tout , pourrait lui sembler oiseuse. Il suffit que Neptune et le cheval étant venus aux Grecs des mêmes régions et par la même voie, il était naturel que la légende représentât le dieu donnant naissance au cheval en frappant de son trident soit le rocher de l'Acropole, soit je ne sais plus quelle montagne de la ThessaJie , selon une autre version dont Lucain nous a conservé le souvenir. Ce qui est certain, c'est que, du consen-

tement général des Grecs , le cheval fat toujours tenu pour une importation étrai^ère, et, dans Fart augurai des Telmisses, il était employé comme symbole désignant les nations lointaines. Mais la tradition varia davantage quant à la part qu'elle attribua à Neptune dans le dressage du cheval. Les uns voulaient que le donateur du plus précieux des quadrupèdes en eût été le premier instituteur ; d'autres, au contraire, jugèrent que le dieu des flots avait livré aux hommes le cheval encore sauvage, frémissant et furieux comme les vagues et les autans ils ajoutaient même qu'irrité contre les mains audacieuses qui avaient osé toucher à son ouvrage et plier à l'obéissance ce cœur indomptable dans lequel il avait soufflé quelque chose du génie des tempêtes , il se plaisait -à déconcerter les calculs de cet art criminel en répandant sur les attelages cet espnt de vertige et d'erreur qui fait le désespoir des écuyers. En plusieurs lieux des autels étaient élevés à Neptune, effareur de chevaux, Poséidon tarœvippos, et par des sacrifices on cherchait à conjurer ces funestes influences, dont Hippolyte fut la plus fameuse et la plus déplorable victime :

La frayeur les emporte ; et, sourds à cette fois^ Ils ne connaissent plus ni le frein, ni la voix ; En efforts impuissants leur maître se consume ; Ils rougissent le mors d'une sanglante écume ; On dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux, Un dieu qui d'aiguillons pressait leur flanc poudreux.

sagesse céleste, Pallas Athènes en qui la force était unie à la prudence, il était naturel de vous attribuer l'honneur d'avoir contraint la fougue et réduit les caprices du plus ardent et du plus volontaire des animaux !...

Cette apostrophe échappa si involontairement à l'enthousiasme du chevalier, que la marquise ne s'en scandalisa point. Elle était devenue très-attentive, et son recueillement s'était communiqué à nous tous, hormis à milord, qui s'efforçait en vain d'étouffer ses bâillements convulsifs.

— Rappelons-nous, — continua le chevalier, — la surprise mêlée d'épouvante que ressentirent les Mexicains et les Péruviens à l'aspect des premiers chevaux amenés dans le Nouveau Monde par les conquérants espagnols, et nous ne nous étonnerons pas que les Grecs aient encore plus honoré la divinité qui assujettit le cheval que celle (jui l'avait

créé, ni que les Athéniens se soient complu à rapporter là gloire de l'avoir successivement attelé et sellé, à cette Vierge divine qui représentait d'une façon si particulière leur caractère et leur civilisation nationale. Est-ce à dire que l'art de Téquitation, tel que le pratiquèrent les Grecs, ait été créé de toutes pièces ? Cela n'est guère vraisemblable, n'étant aucune de leurs institutions dont ils n'aient reçu de pays étrangers le.premier germe et la première esquisse. Leurs mœurs, leurs usages, leurs législateurs, les sciences, les arts, l'industrie, leurs dieux mêmes, tout leur fut donné primitivement par l'Orient; mais, entre les mains de ce peuple ingénieux, tout se transforma, tout s'amenda, tout s'embellit; ils marquèrent leurs emprunts du cachet merveilleux de leur génie, plus originaux, s'il se peut, dans leurs imitations, que les inventeurs même dont ils suivaient les traces ; l'Orient avait tout ébauché, les Grecs conduisirent tout à perfection, témoin ce que fit leur statuaire des divinités informes que leur avaient léguées l'Afiique, la Phénicieet l'Egypte, — sublimes métamorphoses qui nous rendent difficile de reconnaître dans la Vierge du Parthénon et sa glorieuse égide

la Neith libyenne et sa peau de chèvre. — £t, je vous le demande, laquelle d'entre les races de la Grèce pouvait le disputer, dans cet art de se tout approprier en perfectionnant tout, à ces Athéniens dont Xénophon disait que, grâce à l'empire de la mer, entendant parler les langues les plus diverses, étudiant à loisir les mœurs et les coutumes les plus variées, ils avaient introduit chez eux un heureux mélange de tout ce qu'ils avaient trouvé chez les Grecs et les Barbares!...

En dépit de mon recueillement, j'eus à cet endroit de son discours une distraction qui m'empêcha de le bien suivre. De ma place j'apercevais une des cariatides de la petite tribune de r£)rechthéum, et les grâces incomparables de cette Vierge antique me rendirent pensif et absorbèrent pendant quelques instants toute mon attention. Quand je sortis de cette rêverie , le chevalier dissertait de l'équipement du cheval.

— Les Grecs , — disait-il , — montaient sans étriers et à poil ou sur une selle consistant en un simple panneau recouvert d'une peau de mouton, et souvent en une pièce d'étoffe mise plusieurs fois en double et formant coussinet. — Selon lui, cette

pratique leur était venue par les Phéniciens, ayant été autrefois en usage sur tout le littoral asiatique et africain de la Méditerranée. A ce propos, il s'attacha à nous démontrer l'origine beaucoup plus récente du harnachement actuel du cheval chez les Arabes, et de leurs larges étriers où ils chaussent tout leur pied et sur lesquels porte tout le poids de leur corps, et de leur selle à kerbouss et à troussequin, toutes choses qu'ils empruntèrent à la fausse civilisation du Bas-Empire.

— La selle à arçons, — dit-il, — à pommeau et à troussequin avait été inventée à Constantinople, apparemment vers le milieu du IV^ siècle, — et un peu plus tard les étriers, dont il est question pour la première fois dans le Traité de Tarir de la guerre écrit par l'empereur Maurice à la jSn du Vie siècle. Ces innovations byzantines se répandirent partout, comme tant d'autres, étant constant que les Turcs, par exemple, ont adopté avec la selle et les étriers toutes les formes de l'administration du Bas-Empire et maint usage qui semble peu d'accord avec leur génie primitif. Tant est puissant l'esprit de Byzance, tant est grand son prestige et l'empire qu'il exerce sur les âmçs}

Sous les mêmes influences se propageant de pro* che en proche , les Barbares de l'Occident , chez qui autrefois, au dire de Tacite, l'usage de la selle était tenu à déshonneur, adoptèrent cette selle à piquer qui, avec ses battes et son troussequin, formait une sorte d'encaissement où le cavalier s'emboîtait jusqu'aux reins. Les anciens Grecs n'avaient eu garde de se jeter dans de pareilles inventions ; ils entendaient que le cavalier, dépourvu de moyens factices de tenue, cherchât la solidité de son assiette dans la rectitude de la position et dans son propre équilibre, et au XVIII^ siècle, quand La Guérinière réforma l'équitation, il revint à l'antique en faisant raser les battes et le troussequin de la selle à piquer. Par le même principe, les Grecs n'imaginèrent point l'usage des étriers et eussent trouvé fort ridicule le cavalier du moyen âge avec ses jambes roides, tenues à distance du cheval et ne s'en rapprochant que par saccades. A leur sens, le grand point était l'adhérence et la fixité des genoux, le haut du corps étant droit ou légèrement porté en avant ; à partir du genou, la jambe devait être librement lâchée, de telle sorte « qu'étant molle, si elle venait à heur-

ter, elle cédât et ne dérangeât point la cuisse. » Est-il besoin d'ajouter que la noblesse des attitudes et la grâce des postures n'étaient pas moins exigées de l'homme de cheval que du gynmaste ? Aussi est-ce au peuple de la Grèce le plus sensible aux beautés naturelles qu'il appartint de rédiger la théorie et de perfectionner la pratique de l'art de l'équitation. Les Athéniens qui, ni à Marathon, ni à Platée, n'avaient encore de cavalerie, l'improvisèrent dès qu'ils en sentirent le besoin, comme ils avaient fait leur marine; — et bientôt elle fit le plus bel ornement de leurs fêtes ; on sait quel rôle jouaient leurs cavalcades dans la procession des Panathénées. En peu de temps, l'élève et l'éducation du cheval devint l'étude et la passion de la jeunesse dorée. Être admis dans un club fashionable, fréquenter l'école de Gorgiàs et faire courir, telles étaient les marques auxquelles on reconnaissait les ogréMes et les bien-nés, le cheval étant considéré comme un moyen de briller aussi efficace qu'une hétérie et comme un animal non moins aristocratique qu'un sophiste. Ainsi pensait cette brillante jeunesse, et vous n'ignorez pas quels soupirs arrachait au pauvre Strepsiade ce goût déréglé du

turf, qui poursuivait son fils Phidippide jusque daus son sommeil et le faisait rêver d'écuries, de steeple-chases et de koppatias.

Ici je recommençai de regarder la cariatide et j'eus une seconde absence plus longue que la pre* mière. En revenant à moi, j'entendis le chevalier qui disait :

— L'équitation est intimement liée avec l'éducation ; à vrai dire, ce n'en est qu'un chapitre ; comme on élève les enfants, on élèvera les chevaux. Lisez Platon exposant l'art de former les hommes, et Xénophon devisant après Simon des pratiques à suivre pour dresser un cheval ; chez l'un et l'autre, vous trouverez et les mêmes principes et la même méthode. L'éducation athénienne était aussi différente que possible de celle qui prévalut au moyen âge, et de cet ascétisme qui, mettant la nature à l'interdit, flétrissait le bonheur de ces anathèmes, préconisait la tristesse, les austérités, la haire et le dlice, enjoignant à l'homme d'étouffer ses passions sous les cendres de la pénitence, et présentait à Dieu comme une offrande agréable les recherches de cruauté d'un cœur ^hamé à se tourmenter et à se détruire lui-même*

Mieux conseillée et respectant les lois et les penchants de la nature humaine, l'éducation athé* nienne s'appliquait à la discipliner sans la contraindre; elle n'enseignait pas cette vertu farouche qui s'applaudit des retranchements d'une vie triste et dépouillée, mais cette soumission volontaire et facile à l'ordre de la justice, partage des cœurs qui, par un long et familier commerce avec la raison, ont appris à se plaire dans l'obéissance et à faire conspirer leurs inclinations avec leurs devoirs. Nourries du lait de cette prudence antique, les âmes croissaient librement ; on ne s'attachait point à les gêner, à les contourner, à les resserrer de toutes parts ; on n'avait garde d'en amortir le feu ou d'en affaiblir le ressort ; on ne craignait point que leur force se tournât en violence ni leurs transports en fiireurs ; il y avait en elles une douceur infuse unie à la fierté d'un naturel ardent, et pour ainsi dire une mesure de passion que leurs désirs n'excédaient jamais ; se maîtrisant sans effort, elles semblaient s'abandcmner à elles-mêmes, quand elles résistaient aux égarements de leurs fantaisies , elles soupiraient pour le bien comme les âmes corrompues pour les plaisirs illicites;

point d'appréty point d'affectation, rien de guindé ni de tendu ; elles joignaient au calme réfléchi de rftge mûr et à la faculté des fortes résolutions une simplicité charmante, une aimable candeur qui, perpétuant en elles les grâces de l'enfance , donnaient à leurs vertus un air d'étemelle jeunesse. Capables de tout, elles ne se piquaient de rien ; leur sagesse était leur bonheur et leur santé ; elles fuyaient le désordre comme une soufrance, elles se préservaient soigneusement de tout ce qui pouvait porter attemte à leur beauté ; un rhythme secret réglait leurs mouvements les plus vifs ^t il se faisait, au fond de ces cœurs si bien gouvernés, comme le doux bruit d'une fête dont une divinité couronnée de fleurs était la suprême ordonnatrice. Écoutez Platon parlant de ses concitoyens, qu'il était peu disposé à flatter : « Quand les Athéniens sont bons, dit-il, ils le sont au plus haut degré; ce sont en effet les seuls qui ne doivent point leur vertu à une éduciition forcée ; elle naît en quelque sorte avec eux ; on dirait un présent des dieux ; aussi est-elle franche et n'a-t-elle rien de fardé! » Et ce même Platon nous révèle le secret de cette éducation nationale qui produisait de si beaux

effets : « Il n'est aucun animal, dit-il| qui, lorsqu'il est jeune, puisse tenir sa langue ou son corps en repos et ne fasse sans cesse des efforts pour se mouvoir et pour crier. Aussi voit-on les uns sauter et bondir, comme si je ne sais quelle impression de plaisir les portait à danser et à folâtrer, tandis que les autres font retentir les airs de mille cris différents; mais aucun animal n'a par lui-même le sentiment de l'ordre ou du désordre dont le mouvement est susceptible et ne connaît de nature ce que nous appelons mesure et harmonie. Ce sont les divinités qui président à nos fêtes, les Muses, Apollon et Bacchus, qui nous ont donné le sentiment de la mesure et de l'harmonie avec celui du plaisir. Le sentiment règle nos mouvements sous la direction de ces dieux et nous apprend à former entre nous une espèce de chaîne par l'union de nos chants et de nos danses. » Vous le voyez , l'éducation athénienne envoyait les âmes étudier la vertu à l'école de la beauté; observant attentivement leurs mouvements naturels, elle les soumettait à la douce règle de l'harmonie et pour ainsi dire enseignait la musique aux passions. Eh bien! ce que Platon prescrit, parlant de l'enfant, Xénophon le recom-

mande pour le dressage du cheval. Ne pas le violenter, ne pas l'assujettir brutalement, mais le débourrer, Tassouplir, développer graduellement toutes ses qualités naturelles, surtout lui faire prendre plaisir aux marques de soumission , aux traits de vigueur et de gentillesse qu'on exige de lui , M rendre l'obéissance plus agréable que la ^ résistance; en un mot lui insinuer le sentiment de la mesure et de l'harmonie avec celui du plaisir ou à sa manière lui enseigner la musique, voilà en quoi consiste, selon Xénophon, la bonne éducation du cheval. Ce système eût paru bizarre aux écuyers du moyen âge; ils ne s'occupaient guère de donner de la joie au cheval, ni de le traiter en âme qu'on respecta et dont on veut le bonheur. Les attentions et les égards qu'on ne pensait pas devoir aux enfants, pouvait-on songer à les avoir pour les pou^ lains? Au surplus, l'art de l'équitation était inconnu au moyen âge ; comme la plupart des autres arts, il ne reparut dans l'Occident qu'à l'époque de la Renaissance et fut d'abord cultivé dans le pays qui le premier ressuscita l'antiquité. L'auteur de cette rénovation fut un gentilhomme napolitain, Federigo Grisone; à Naptes, à Rome fiirent fon-

dées les premières académies équestres; plus tard parut Pignatelli, dont les enseignements furent propagés en France par ses disciples , la Broue et Pluvinel. Mais c'est en matière d'éducation que l'esprit antique eut le plus de peine à se faire accepter des modernes. Ce que Montaigne écrivit sur ce point au XVI« siècle se perdit à vrai dire dans le vide ; il fallut que Jean-Jacques parût pour que le génie • de la Renaissance fit justice des préjugés, des routines et des sottises qui avaient si longtemps déshonoré la pédagogie, — et pour preuve de ce rap-

port étroit qui est entre l'institution des hommjôs et celle des chevaux , ce fut un contemporain de Jean-Jacques, la Guérinière, qui fit prévaloir dans l'éqùitation les règles de la nature et des Grecs. Le fameux Grison, gi^and homme en son genre et qui semble avoir suivi Xénophon sur plus d'un point, n'avait pa.^ réussi à dépouiller cette brutalité qui était encore dans les mœurs de son temps, mariée je ne sais comment à toutes les recherches d'une politesse raffinée. Il ne savait mieux que de conseiller les attaques violentes et multipliées de l'éperon pour réveiller l'action et assouplir Tarrière-main.; il enjoignait aussi de faire parcourir

avec furie de longues distances pour amortir le feu du cheval, et le traitait non en ami, mais en esclave dont il faut réduire sans pitié les caprices et les résistances. « Je vous ad vise, écrivait-il, que quand le cheval use de quelque malice, conmie de branler la tête, se lever debout ou s'appuyer sur la bride , ou bien lorsqu'il fera d'autres notables fautes, lors vous lui donnerez le châtiment avec une voix terrible et effrayante, et ireusement direz, * avec un cri âpre et menaçant, celle de ces paroles qui vous viendra plus à gré : Or sus, or sus ; or là ; ah! traître; ah! ribaui, tourne, arrête, tourne ci, tourne là, — et autres semblables, pourvu que le cri soit terrible!... » N'est-ce point là l'image de ces maitres enyvrés en leur cholère que réprimandait Montaigne et qui lui faisaient dire : Quelle manière pour esmller Pappétit envers leur leçon à ces tendres âmes et craintifves, de les y guider d'une trongne effroyable j les mains armées de fouets! Autrement parlait à son cheval le sage élève de Socrate, sur les bords riants du Céphise, et l'on peut dire que dans son école, comme le voulait Montaigne, il avait fait pourtraire la Joye, V Allaigresse^ Flora et les Grâces; comme lui, il voulait que là où est le

prou fit de V écolier, là feust amsi son esbat. Écoutezle plutôt recommandant de dresser le poulain de telle sorte qu'il devienne ami de l'homme, philanthrope, et à cet effet de pourvoir à ce qu'il ne souffi^e jamais qu'étant seul et à ce que la cessation de toute incommodité lui vienne des soins de son maître. « C'est ainsi , disait-il , qu'il en viendra à aimer et à désirer même la présence de l'homme. — Qu'on ait grand soin, dit-il encore, de changer le lieu du travail et de varier la durée des reprises, le cheval ainsi s'ennuiera moins, mieux se plaira à faire ce qu'on lui demande. Dès que vous avez obtenu de lui une marque d'obéissance, ayez soin de lui en témoigner votre contentement en lui accordant quelque relâche ou en lui faisant telle chose qui lui soit agréable. * Et ailleurs ' : « Les mauvais traitements ne produisent jamais que maladresse et mauvaise grâce. Avec les chevaux ne rien faire par colère, c'est la première de toutes les règles ; car la colère ne prévoit rieu, et ce qu'elle fait faire est presque toujours suivi

* Le chevalier cite de mémoire et assez fidèlement Tinimitable traduction de Paul-Louis Courrier.

(lu repentir... Le premier point sera d'éviter avec soin tout ce qui peut chagriner Taninial; toute aide brusque trouble un cheval impatiei^t, cûmjUie tout bruit, toute apparition, toute sensation soudaine trouble l'homme; généralement le cheval appréhende et se brouille à tout ce qui est trop subit, Si sa fougue l'emporte, pour s'en rendre maître il ne faut pas tirer la bride tout à coup, mais la ramener doucement à soi et par gradations le réduire sans violence. Lorsqu'on verra qu'il, porte beau et sent avec plaisir la légèreté de la, main, qu'on se garde bien alors de le chagriner en, rien, comme pour le faire travaiUer, mais qu'9n.le caresse au contraire comme pour cesser le travail. » Ne semble-t-il pas entendre Jean- Jacques remontrant et censurant la brutalité de la gent porte-férule, et qu'eût pensé Xénophon de ces grandes raies sanglantes qu'imprime le redoutable éperon des Arabes sur le flanc des chevaux ramingues ou rétifs et de ces cris furieux de Grriso^ : Ribaud, traître, tourne, arrête?... Et cependaiit ce, Grison pensait en homme de sens sur plus d'un point ; plus sage même à certains égards que ses successeurs et ses disciples, il n'enfermait point

réqùjtation entre lés qnatre murs d'un manège, et, pour alléger Pavarit-mairi et forcer les chevaux à' lever les Jambes, conseillait de les promener dans les guérêts frais labourés, dans les chemins pierreux, dans les rivière^. Après lui l'équîtatioil tomba dans la manière; les pilieré et là muraille devinrent les grands engins d'éducation équestre; Plnvinel, comme plus tard le duc de Newcastle, mirent toute leur étude à ces fameux assouplissemonts dont l'excès est si contraire à la grâce du dieval, comme tout ce qui force la nature. Ce ne tut encore qu'au XVIIP siècle que l'on s'avisa de revenir aux prescriptions du bon sens. ^ J'ai vu, écrivait en 1756 Gaspard Saulnier, écuyer de l'Université de Leyde, j'ai vu des écuyei^ qui poussaient l'extravagance jusqu'à plier le cou des chevaux de manière que leur tète venait toucher la botte du cavalier ; ils croyaient alors faire des merveilles et être fort habiles, et réellement ils passaient pour tels dans le public. ». Et la Guériïiière, ce Jean- Jacques du cheval, se plaignit amèrement de * ces partisans de justesses recherchées qui amortissent le courage de l'animal et lui ôtent toute la gentillesse que la nature lui avait don-

née. » Après lui, les d'Abzac, prisant peu le pli en demi-cercle ou le demi-pli en arc, et abandonnant ce travail raccourci où se réduisait Féquitation, la ramenèrent à des allures plus franches, réduisirent à leur juste importance les ballottades, les sarabandes, les terre-à-terre et le galop sur deux pistes, et se conformèrent sans s'en douter aux traditions de la Grèce, préférant le cheval qui brille dans le turf, à la chasse ou dans les batailles, à celui dont tout le mérite consiste à la parade.

Dans son livre des Lois, Platon déclare qu'au moyen des jeux il faut tourner le goût et l'inclination de l'enfant vers le but qu'il doit atteindre pour remplir sa destinée, et il définit l'éducation une discipline bien entendue qui, par voie d'amusement, conduit l'âme de l'enfant à aimer ce qui, devenu grand, le doit rendre accompli dans le genre qu'il embrassera. De même Xénophon, enseignant l'équitation, ne perdait jamais de vue l'emploi que le cheval serait appelé à faire de ses forces. Le cheval est né pour courir, c'est un cheval de course qu'il se proposait de former, et les pratiques qu'il reconmaandait s'accordent avec celles de Venirainement, aujourd'hui consacrées par l'usage en An-

gleterre et qui ne peuvent être condamnées que, par les adorateurs de l'obésité. Xénophon ne se contente pas des exercices de manège, il veut qu'on aille s'exercer en pleine campagne, hors des chemins battus. S'élancer sur les tertres, en descendre d'un saut, franchir les fossés, les murailles seches qui séparent les champs ; dans les pentes rapides, courir à val, ou contre-mont, ou obliquement, sauter hors d'un fond ou même de haut en bas, tels sont, selon lui, les exercices que le cavalier doit surtout pratiquer; il approuve même le galop dans les descentes , conmie faisaient les Perses et les Odryses, comme font encore aujourd'hui les Géorgiens; ce qui, à la vérité, offre moins de danger avec des sabots sans fers. Après cela il ne parle guère ^assouplissements; le cheval qui lui piait est un cheval vite, doux au montoir et ami du travail, ayant force, bonne volonté, les aides fines, la bouche tendre et loyale, le pas averti et relevé, les mouvements écoutés et liants, partant de vitesse quand il le faut, juste au parer et formant des arrêts courts et sûrs, vif, ardent, s'animant sous la main et capable de fournir de longues courses, mais aussi facile à retenir qu'à

lancer et joignant à une infatigable vigueur la franchise et la variété des allures. Pour ce qui est des voltes, il n'en connaît guère d'autre que la demi-volte par laquelle on termine la passade , et l'exercice de Yentrrwe, qui accoutume le cheval à tourner aux deux mains, — et Philopœmen qui, au dire de Polybe, réforma lu cavalerie achéenne tombée en décadence, ajouta peu de chose à ces pratiques. Ce n'est pas que Xénophon refuse de rien donner à la parade et qu'il condamne les airs relevés et les allures trides. Il n'aurait garde ; tout ce qui sert à déployer les grâces du cheval lui parait bon et il donne des enseignements à ceux qui désirent un cheval à caracoles et à croupades; seulement il a soin de remarquer que tous ne sont pas susceptibles de ces airs, mais ceux-là seulement qui joignent à une âme noble un corps souple et vigoureux, et il eût approuvé Bourgelat, qui remarque, dans son Nouveau Nuwcaslle^ qu'il n'est point de cheval universel et qui manie également bien au terre-à-terre, au mezair, à ballottades ou à courbettes ; chacun a sa disposition particulière, affectée à certain air auquel il répond davantage, et exiger du premier venu des cabrioles serait

aussi ridicule que de prétendre enseigna à tous les Sommes Tart des pirouettes et des entrechats. X^ophon était d'Athènes, c'est-àrdire du pays du monde où Ton encourageait le plus l'originalité des opinions et des mœurs; nulle part le joug des manières ccmvenues et des préjugés reçus ne fut moins tyrannique , nulle part la tolérance morale ne fut poussée si loin ; à Athènes , chacun était libre de façonner son âme et de régler sa vie couf fermement à ses goûts et à son humeur, et ce respect pour le caractère individuel nous le retrouvons dans ce que dit Xénopbon des chevaux et dans l'attention qu'il porte à varier leur éducation selon leurs qualités et leurs aptitudes iimées. Mais il proscrit sévèrement tous les exercices contraires à ce que le cheval est porté à faire de soi-même ; il veut qu'on développe ses grâces naturelles, non qu'on lui en donne de postiches et de maniérées, qu'un goût délicat ne saurait agréer. Encore une fois, ne point forcer la nature, mais la consulter sans cesse, la suivre et la cultiver, tel est le principe dont il ne s'écarte jamais. * Si quelqu'un, ditil, veut faire paraître avantageusement son cheval, qu'il se garde bien de le tounnenter, soit eu lui ti-

rant la bride, soit en le pinçant de l'éperon ou en le frappant avec un fouet , par où plusieurs pensent briller; mais de tels moyens produisent justement le contraire de ce qu'on en attend; ainsi maltraité, le cheval se déplaît au travail, et loin d'àvoir de la grâce, ne montre dans ce qu'il fait que douleur et chagrin. Conduit, au contraire, par une main légère, relevant son encolure et ramenant sa tète avec grâce , il prendra l'allure fière et noble dans laquelle il se plait naturellement, car, quand il revient près des autres chevaux, surtout si ce sont des femelles, c'est alors qu'il relève le plus son encolure, ramène sa tète d'un air superbe et vif, lève moelleusement les jambes et porte la queue haute. » Et après avoir indiqué comment on arrive à faire prendre ainsi au cheval les allures les plus brillantes, il ajoute : « Si, l'ayant instruit à cela, en même temps qu'on ramène la bride, on emploie quelqu'une des aides propres à le faire partir, alors contenu par le mors, excité par les aides qui le chassent en avant , il avance la poitrine, il lève haut les bras; mais si, après l'avoir ainsi enflammé, on lui rend la bride, par l'aise qu'il éprouve en se trouvant délivré de la sujétion du

mors, il redresse fièrement la tète, ploie les jambes avec grâce et prend absolument le même air que lorsqu'il veut se faire valoir auprès des autres chevaux, et quiconque le regarde en ce moment l'appelle généreux, noble, courageux, plein de feu, superbe. » Mais il ne se lasse pas de le redire, et il cite Simon là-dessus : ce qu'un cheval fait par force , il ne l'apprend pas , et cela ne peut être beau, non plus que si on voulait faire danser un homme à coups de fouet et d'aiguillon. Il s'agit donc de l'amener à faire à volonté ce qu'il fait naturellement quand il veut paraître beau; il faut qu'au moyen des aides il prenne conune de luimême les airs les plus brillants. « Et qu'on le sache, dit-il, le cheval, dans ses airs, est une chose si belle, si gracieuse, si aimable , que , lorsqu'il s'enlève ainsi sous la main du cavalier, il attire les regards de tout le monde, il charme jeunes et vieux, on n'en peut détacher sa vue, on ne se lasse point de l'admirer tant qu'il développe par ses mouvements sa grâce et sa gentillesse... Tels sont, ajoute-t-il, les chevaux qu'on représente portant les dieux et les héros, et ceux qui les savent manier se font grand honneur. »

Et tel est, avez*Toas déjà dit en vous-mêmes , tel est le cheval de Phidias anquel nom consacrons ces discours ; car, poiir le peindre , il m'a suffi de laisser parler Xénophon , et dès les pre^^ miers mots, vous l'avez recoimu. Assurément vous m'approuverez d'avoir chargé de le décrire Xénophon et non Abd-el-*Kader ; car, d'emprunter à l'émir son portrait du cheval barbe et de s'écrier : Voilà le cheval de Phidias ! — en vérité ^ il n'y avait pas d'apparence. Je l'ai déjà dit, ce cheval barbe, sculpté par un ciseau immortel, est un cheval qui a de l'école, et c'est à Athènes qu'il fut dressé et instruit; à vrai dire, il est l'emblème de l'éducation telle que l'entendaient les Athéniens, de cette éducation qui disciplinait les âmes sans lew rien ôter de leur énerçie et de leur fierté* Ce cheval ne se cabre pas, il s'enlève sous la main du cavalier qui l'invite à faire montre de ses ^ces, il manie à courbettes, et admirez le pli moelleux de ses bras, l'aisance de ses mpuvements; bien loin de s'emporta, il ne fait qu'obéir, mais il obéit sans effort, sans contrainte; c'est pour lui besogiie d'affection, non de commande; son humeur ardente s'empresse à se soumettre aux volontés de ma

maitpe, ou i^utôt ils n'ont l'un et l'autre qu'une seule volonté: Qui parle d'avoir peur de ce cheval? Regardez-le quelque temps, et vous ^couvri«^ rez dans l'air de sa tête, dans son regard^ dans sa bouche, une expression de tendres^ qui est vraiment ee qu'il y a en lui de miraculeux. Non, ce cheval n'est ni un dieu, ni un esclave qui obéit en frémissant, mais un ami qui librement se donne ^ en un mot, c'est le cheval tel que le.voulait Xénophou, à la fois doux et terriMe à tx»r, et plus lo sculpteur a fait paraître son immortelle vigueur et son indomptable fierté, plus nous ressentons le charme pénétrant de tant de douceur unie à tant de fougue et d'ardeur .. Secret merveilleux de l'art gresc que de combiner en une même figure,, en une même âme, deux qualités contraires qui se font ressortir l'uiie l'autre ! — contrastes vivants bien supérieurs à l'abstraite simplicité de la plupart des créations de l'art moderne. Rappelez-vous, par exemple, les, héros du plus Athénien de tous les poètes, de Sophocle, : — évoquez devant vous par le. souvenir Antigone, Œdipe, Philoctète, Ajax,i daiis les moments où les poursuites du destin les) laissent un instant respirer! — Ce qui eneux sur-

prend et ravit, c'est ce calme qui n'est pas le sommeil d'un cœur engourdi , mais le triomphe d'une grande âme passionnée qui se maîtrise et se possède, c'est cette douceur divine des forts et des violents qui savent aimer, — et voilà justement ce qui respire sur cette tète de cheval. Aussi ne me parlez pas du superbe coursier de Job, qui creuse la terre en se secouant et se remuant, et dont le hennissement sauvage jette partout l'épouvante ; — voici vraiment un spectacle plus rare et plus merveilleux, — une force indomptable qui se dompté par amour.

Après cela m'amuserai-je à réfuter ce SoUeysel qu'on vous a cité, et qui reprochait aux sculpteurs de l'antiquité d'avoir toujours représenté les chevaux dans des postures de rage et de désespoir, apparemment parce qu'ils n'en voyaient point d'autres, leurs chevaux n'ayant aucune école? Le malheureux en allègue pour preuve qu'ils ont tous la bouche ouverte d'une si étrange manière, que c'est la chose du monde la plus horrible, — ignorant que le mors des anciens avait deux rouelles, placées de chaque côté, entre les barres et la langue, qui empêchaient le cheval de serrer entièrement les

mâchoires, pour ne pas parler de ces embouchures brisées accompagnées d'annelets qu'il mâchait sans cesse, — par où s'expliquent, dans les sculptures antiques de chevaux, ces bouches à demi ouvertes se jouant avec le mors. — Mais laissons là les étranges assertions de SoUeysel ; ce qu'il m'importe bien plus de relever ici, c'est le contraste que présente cette sculpture de Phidias avec la plupart des groupes équestres de nos artistes modernes. Ayant à graver dans le marbre ou à couler dans le bronze l'image d'un capitaine ou d'un roi, ils ne manquent pas de guinder leur héros sur le dos d'un cheval, — et cela parce qu'apparemment on se représente volontiers les rois et les capitaines à cheval, et que d'ailleurs le personnage est ainsi plus haut placé, s'éloigne de terre, imprime plus de respect — Mais, du reste, entre le cavalier et sa monture, nul concert, nul accord de lignes ni de mouvements ; ce cheval n'est pas autre chose qu'un second piédestal ou le second étage du soubassement. Je n'exagère rien, je vous défie de me signaler beaucoup d'exceptions. Et, pour sortir des généralités, songez à l'une des œuvres les plus vantées des temps modernes, à l'un des chefs-

à'œuvra de la Renaissance, à cette fameuse statue équestre du général Bartolommeo Colleone de Ber*^ game, qui décore à Venise la place de l%lise Zanipolo.

Je ne sais si vous avez lu dans Yasari que la Seigneurie ayant décidé d'élever ce monument à un général qui lui avait rendu de grands services, en confia l'exécution à Andréa Yerocchio, le mi^tre du Perugin et de Léonard et l'un des sculpteurs d'alors les plus en renom. Puis, se ravisant, par l'effet de quelque intrigue, la Seigneurie, au mom^t qu'il venait de terminer le modèle de son cjbeval, lui retira la moitié de la commande et chargea Vellano de.Padoue, élève de Donatello, de faire la statue du général. Bizarre fantaisie, n'est-ce pas? et qui montre quelle idée on se faisait alors d'une statue équestre. Mais, chose plus étonnante! Verocchio lui-même, dans son dépit, n'allégua point à la Seigneurie l'absurdité d'introduire dans les arts la division du travail, qui convient dans l'industrie, et de dire à deux artistes : Arrangez- vous à n'avoir chacun que la moitié d'une idée, comme, parlant k deux ouvriers, on dit à l'un : Tu feras le ressort de cette montre ; —

à l'autre : Tu en feras la chaîne. Non, Verocchio se fâcha seulement de l'afront et du tort qu'on lui faisait; outré de colère, il brisa la tête et les jambes de son cheval et gagna au pied. Le sénat lid ayant fait dire que, s'il se hasardait à revenir à Venise, il paierait de la tête son insolence, Andréa lui fit répondre qu'il n'aurait garde, considérant que les sérénissimes seigneurs ne seraient pas en état de lui remettre sa tête en place une fois coupée : Corne açrebbe saputo lui fare di quella che egli açea spezzata al suo camllo. Cette plaisanterie désarma le courroux du sénat, qui lui donna pleine licence de revenir et lui restitua toute la commande. Mais, en bonne foi, quand la statue de Colleone eût été exécutée par les deux rivaux travaillant sans se concerter , je ne sais si elle y aurait beaucoup perdu ; car, dans celle qui se voit sur la place Zanipolo, on ne trouve ni harmonie, ni unité de pensée, et l'on ne peut s'empêcher de croire que le Verocchio qui fit le cheval ne fut pas le même qui fit le cavalier. Je n'ai jamais pu le regarder sans une sorte de chagrin, ce cheval trop vanté. Vous souvient-il de cette petite tête insignifiante ajustée à cet énorme corps, à ce ventre

lourd, à cette croupe massive, à ces flancs ensevelis sous la graisse ? Assurément ce n'est pas là le cheval qu'aimait Xénophon, celui dont on peut dire qu'il a de l'âme. Ce triste destrier soufi&*e de la pléthore et il a l'air morne, languissant, éteint, que donne une digestion pénible accompagnée de somnolence. Nulle action, rien qui annonce la vie, sans compter que la position de ses jambes ne se peut expliquer. H lève celle de drmte de l'avantmain, en la repliant de mauvaise grâce ; ce qui faisait dire à Cicognara que ce cheval a l'air de vouloir descendre de son piédestal ; mais on peut se rassurer là-déssus , les trois autres jambes sont solidement fixées au soi qu'elles pressent de tout leur poids ; en particulier la jambe de gauche de derrière, qui devrait accompagner le mouvement, est la plus reculée de toutes, et bien habile qui la détacherait du piédestal. Dira-t-on que ce cheval veut gratter la terre de sa corne ? mais il lèverait moins la jambe et la plierait autrement. Ou bien croira-t-on qu'à la mode du temps, il s'occupe de faire la jambette ? Vous savez que c'était la coutume, lorsqu'au bout de la passade on opérait la demi-volte, de faire plier au cheval la jambe de la

main à laquelle il se trouvait et de la maintenir ainsi troussée jusqu'à ce que le demi-tour filït exécuté; mais rien n'annonce cett« manœuvre, et d'ailleurs le cavalier ne donne aucune aide à sa monture, ne la renferme point dans ses jambes, lesquelles se tiennent à distance, et franchement a l'air de penser à tout autre chose qu'à passades et jambettes. Reste à croire que ce bras droit gesticule et que ce cheval, somnambule, déclame dans son sommeil, ou, pour mieux dire, j'imagine qu'il s'est endormi au moment même qu'il s'allait mettre en marche , et qu'on a justement choisi ce temps pour le couler en bronze. Ce qui est hors de doute, c'est que ce mouvement, préparé et devenu désormais impossible, cause au spectateur un malaise indéfinissable que vous avez dû ressentir comme moi. Et maintenant quel désaccord, je vous prie, entre ce quadrupède pléthorique et somnolent et ce farouche cavalier, coiflfé de son heaume, roide, anguleux, aux formes un peu rudes, hardiment campé sur sa selle à piquer, le dos touchant à peine le troussequin, le bras gauche fièrement ramené en arrière, le visage aquilin, au profil énergique et qui respire le défi et l'orgueil du comman-

dément ? A coup sûr, ni ce cheval ne peut s'accommoder de ce cavalier, ni ce cavalier de ce cheval, et l'impression qu'on reçoit de cette disconvenance redouble le malaise que causait le mouvement suspendu de l'animal...

Vous le dirai-je? Par moments, je suis tenté de croire que les Grecs seuls, mieux partagés, possédèrent le génie du groupe, la science des accords, le secret de cette harmonie ravissante qui parait dans tous leurs ouvrages. Regardez ce cheval que vous aimez, Madame, ce cheval qui en quelque sorte vous appartient, si du moins comprendre c'est posséder, — ce cheval qui manie à courbettes en s'encapuchonnant et s'étudie à parader pour faire honneur à son maître, — et regardez aussi ce cavalier coiffé de son pilos arcadien, drapé dans son manteau aux plis serrés dont la frangée pend au long de sa jambe; — observez comme leurs poses, leurs attitudes s'accompagnent, comme la tète du cavalier, portée en avant et mollement inclinée sur. sa poitrine, répond au motfvement onduleux de l'encolure du cheval, et comme toutes ces lignes forment cette mélodie délicieuse des formes que la sculpture moderne n'a point su reproduire.

Et remarquez ensuite que cet accord des lignes et des mouvements n'est que Pemblème du concert des âmes et des pensées. En tous deux, Thomme et le cheval , même aisance , même abandon ; nul effort , une vigueur assurée d'elle-même et qui se complaît à jouer. Sans contredit le .cavalier commande, mais on s'en aperçoit à peine ; il agit sur le cheval par des aides insensibles ; uni avec lui comme dans le Centaure le buste humain Tétait au quadrupède , il n'est en eux qu'une âme qui agit également dans l'un et dans l'autre, et voilà pourquoi je pense ajouter aux éloges déjà décernés à ce cheval en certifiant qu'il n'a que la moitié d'une âme. Avais-je moins raison d'avancer que ce qui parait d'humain dans cette tète de cheval n'est pas un miracle, mais un effet naturel dont l'artiste lui même nous fournit l'explication? C'est dans son union intime avec son maître que ce cheval dépouille tout ce qui en lui tient de l'animal et que son âme s'ennoblit plus qu'il ne semble appartenir à son espèce. Ou, pour m'exprimer autrement, l'éducation qu'a reçue le cavalier, il la transmet à son cheval. Jugez vous-mêmes s'ils n'ont pas l'air d'être sortis de la même école, ou laissant là, si

vous voulez, ce grand jeune homme Bxipilos d'Arcadie, dont la figure par malheur a été mutilée par le temps , contemplez à l'extrémité de gauche de la frise ces autres éphèbes montés sur leurs coursiers qui, galopant, portant au vent, maniant à tous les airs, s'en vont rejoindre cette merveilleuse cavalcade que la perfide Albion s'enorgueillit de posséder dans son palais des Arts... Ce n'est pas d'aigourd'hui que nous la connaissons, cette charmante jeunesse ; dès longtemps Platon, Xénophon, Aristophane, nous ont introduits auprès d'elle, et dernièrement un écrivain français a célébré sa gloire dans un langage si noble, si digne de ce qu'il voulait louer, qu'il serait difficile d'y rien ajouter * . Combien de fois , Madame , n'avez-vous pas admiré ces profils si purs et si délicats, ces corps aux proportions exquises où la souplesse le dispute à la force, ces fronts ouverts que quelque Muse semble avoir purifiés par un baiser, ces bouches finement découpées , ces figures à la fois sérieuses et sereines où une âme généreuse fait in-

* Nous pensons que le chevalier entend parler ici Des jeunes gens de PlaUm, admirable étude de M. Taine.

cessamment passer sa flamme et son charme. . . Ce sont bien là ces adolescents qui s^en allaient dans les gymnases, comme dit le poëte, « couronnés de joncs aux fleurs blanches, avec un sage ami de leur âge, respirant l'odeur du smilax, du blanc peuplier, jouissant du loisir et du beau printemps, quand l'ormeau murmurait auprès du platane. . . » Ëh bien! Madame, cavaliers et chevaux ont je ne sais quel air de famille; même grâce et même vigueur, même douceur et même fierté, respirant tous la dignité d'un cœur libre qui n'a d'autre maître que la raison; cavaliers et chevaux, ils ont tous été élevés sous le doux ciel de l'Attique, parmi les oliviers de l'Académie et les lauriers roses du Céphise, en vue de l'Hymette sacré, alors que vivaient Périclès , Aspasie et Socrate ; cavaliers et chevaux, ils reçurent tous en partage cette beauté de l'âme que cultivait l'éducation athénienne; chevaux et cavaliers, ils ont tous appris cette musique qui produit, au dire de Platon, l'harmonie des âmes et l'ordre immuable de l'univers. Pendant la dernière partie de ce discours, la marquise était devenue rêveuse. Tant qu'il avait été question d'étriers et de selles à piquer, elle

avait écouté attentivement le chevalier en le regardant avec cet air intelligent et sympathique qui lui donne tant d'attraits dans ses moments de belle humeur. Mais quand il avait commencé à parler d'harmonie et de musique, elle avait baissé les yeux, incliné la tète et s'était mise à déplier et à replier nonchalamment son éventail, d'un air préoccupé et songeur. «Pavais déjà souvent remarqué qu'il suffit de certains mots prononcés avec un certain accent pour la rendre mélancolique et pensive, — et, en vérité, le chevalier, bien qu'elle ne songeât pas à lui adresser le moindre compliment, paraissait enchanté de l'efifet qu'il avait produit. Ce que j'avais aussi remarqué, c'est que Nanni, occupé à son ordinaire à dessiner des arabesques dans un petit portefeuille qui ne le quitte jamais, s'était souvent interrompu de son travail pour attacher sur la marquise des regards d'une expression

singulière , jusqu'à ce que , s'apercevant que je Tobservais, il se hâta de les détourner en rougissant. Quant à milord, il paraissait très-fier de n'avoir pas dormi et semblait attendre que le chevalier l'en remerciât. Voyant que celui-ci n'en faisait rien :

— Tout cela est bel et bon, — dit-il en se levant; — mais il n'est pas moins vrai qu'une selle anglaise est une belle ,chose, que, pour franchir un fossé, je préférerai toujours un cheval anglais dressé à l'anglaise à un petit cheval barbe osseux, à qui Xénophon aura appris la musique, et j'ajoute qu'à cette heure je déjeunerais plus volontiers d'un beafsteak anglais accommodé par le cuisinier de l'hôtel d'Angleterre que d'un troisième grand discours sur un cheval estropié à qui il manque les deux jambes de derrière et monté par un cavalier à qui il ne reste que la moitié de la figure !

Cette boutade tira la marquise de sa rêverie ; elle releva la tète et regarda son oncle en souriant. Le chevalier ne put réprimer un mouvement d'humeur en voyant rompre ainsi par un propos impertinent le charme qu'il avait jeté sur l'aimable veuve, et celle-ci, voyant son air morfondu, recouvra toute sa gaîté et mordit ses belles lèvres pour étouffer un éclat de rire. Puis, se levant, elle prit le bras du docteur, et s' acheminant avec lui vers les Propylées :

— Eh bien! — dit-elle, — mon pauvre bon docteur, on vient de vous faire votre leçon. Oh ! le

plus froid et le plus égoïste des hommes, qui pensez que ce qu'il y a de mieux id-bas c'est la force qui s'adore et la beauté qui se contemple ! Faut-il que vous appreniez de la bouche d'un diplomate le bonheur de ne posséder que la moitié d'une âme et de placer l'autre en gage chez le prochain ? Ces choses-là ne s'étudient pas dans Bochart Soyez reconnaissant à qui vous les enseigne. Réformezvous, mon respectable ami, à l'avenir ne vous suffisez plus à vous-même, aspirez à vous compléter et par-dessus tout étudiez la musique!

Puis se retournant de notre côté :

— Messieurs, — nous dit-elle, — allons déjeuner, et ce soir à quatre heures nous irons chercher sur les bords du Céphise un lieu propice où continuer cette joute oratoire.

Nous descendîmes les derniers, l'abbé et moi. Je m'aperçus que Nanni ne nous suivait pas. Je le fis observer à l'abbé et nous retournâmes sur nos pas. Nous le trouvâmes dans l'enceinte du Parthénon, assis, un crayon à la main, en face d'une des métopes rangées contre la muraille. L'abbé l'appela.

— Que fais-tu là, Nanni? — lui dit-il. — Viens déjeuner.

— Je n'ai pas le temps, — répondit-il. — D faut que je fasse un crayon de ce taureau et de ces deux hommes ^ vous savez que la marquise m'en a prié.

— Tu as déjà fait dix copies de ce groupe ! — repartit l'abbé.

— Deux seulement, — dit-il. — Mais la première s'est perdue on ne sait comment ; la seconde a été enlevée par le bichon, et la marquise n'a pas voulu le fâcher en la lui reprenant. Hier elle m'a demandé de la refaire.

L'abbé s'avança vers lui.

— Nanni, mon enfant, — lui dit-il, — n'obéis jamais aux caprices de qui que ce soit.

L'enfant rougit, et pour dissimuler son embarras, il affecta de répondre d'un ton dégagé et en souriant :

— Les caprices d'une jolie femme sont sacrés. Mais l'abbé le regardant d'un air sévère :

— Ne répète jamais ces sottises, — lui dit-il d'une voix rude, — et viens déjeuner.

A quatre heures nous étions rassemblés à la porte de l'hôtel d'Angleterre et nous attendions la marquise. Elle ne tarda pas à paraître. Comme, en dépit de la chaleur, elle se sentait en humeur de marcher, elle renvoya les voitures, et nous nous acheminâmes à pied vers les bords du Cephise.

Il est peu de villes, à mon sens, dont lés environs puissent le disputer en beauté à ceux d'Athènes. Assurément l'abondance des eaux et la richesse de la végétation ne sont pas pour un paysage un médiocre ornement, — et c'est une belle chose que

Brousse, par exemple, la Grenade du Levant, étageant ses mosquées , ses minarets et ses maisons de toutes couleurs sur le premier penchant de rOlympe, au'^essous de noires forêts de châtaigniers, et commandant une vallée qui s'étend à ses pieds comme une vaste mer de verdure et étale aux regards ses prairies, ses immenses vergers, ses épais bocages, ses chemins montants enfermés de haies vives de quinze pieds de hauteur, et ses collines en pente douce recouvertes d'une luxuriante végétation qu'entretiennent dans une éternelle fraîcheur des sources jaillissantes et des ruisseaux murmurants. Cependant, ce que je prise plus encore que l'éclat et la richesse des ombrages, c'est la grâce des lignes, la variété des teintes et la diversité harmonieuse des formes, et nul paysage à mon gré ne rassemble plus heureusement ces trois ordres de beautés que la campagne d'Athènes.

Représentez- vous une longue plaine se relevant insensiblement sur les côtés pour rejoindre les montagnes qui lui servent de bordure, — l'Hymette à l'est, l'Hymette aimé des abeilles, avec sa (^oupe onduleuse et ses flancs coupés de gorges

étroites; — au nord, la pyramide dentelée du Pentélique, et le Parnès avec ses sapinières et la sauvagerie de ses fiers contours et de ses profondes crevasses ; — à Touest, la longue chaîne de l'iËgialeus, courant en ligne droite vers la mer et coupé en face d'Athènes par le défilé de Daphné, où passait la procession d'Éleûsis; — au sud, la mer, ses lies et son encadrement de hauteurs escarpées. Au pied des montagnes s'élèvent en grand nombre des collines de l'aspect le plus différent, quelques-unes isolées, les autres se reliant entre elles par des cols plus ou moins évidés ; dans la direction du Pentélique, l'Anchesme aux pentes gazonnées s'élevant en gradins; plus près d'Athènes, au nord de la ville moderne, cet étrange monticule du Lycabette , énorme roc pointu à double cime, échappé, comme vous le savez, des mains de Minerve dans la surprise que lui causa la corneille en lui apprenant l'indiscrétion d'Aglaure. Entre Athènes et la mer, l'Acropole avec ses superbes rochers nus et rougeàtres taillés au ciseau, et ses temples dont le faite et les colonnades se dessinent sur le ciel par-dessus les murailles de Thémistocle et de Cimon, tandis qu'alentour de cette sublime

forteresse se déroulent en demi-cercle une suite de collines plus basses, se tournant vers elle pour l'adorer, comme des nymphes inclinées devant la déesse dont elles se sont faites les suivantes; ici la butte arrondie de Musée se rattachant au Pnyx ; plus à droite, le coteaq des Nymphes ; sur le devant, r Aréopage avec ses âpres rochers , ses 'parois à pic, ses flancs disloqués et ses noirs précipices, gouffi^es consacrés aux Euménides.

Dans les intervalles que laissent entre elles ces éminences, vous ne trouvez nulle part un sol plat et uni; partout des accidents de terrain, des mamelons, des tertres et des vallons, des enfoncements et des saillies, des ravalements et des ressauts, des méplats admirablement gradués ; — tous ces mouvements divers s'accompagnant, se concertant; rien de brusque, rien de heurté, nulle discordance. On dirait un sol autrefois tourmenté par une convulsion volcanique qui l'a soulevé de toutes parts et dont plus tard le désordre a été converti en beauté par les soins d'une divinité protectrice, qui s'est appliquée à infléchir et à raccorder toutes ces lignes, à adoucir ces contours, à ragréer ces surfaces, faisant disparaître les balè-

vres, dissimulant les joints des assises et répandant une merveilleuse harmonie dont on a peine à démêler le secret, sur cette infinie variété d'accidents qui semblent se dérober à toute règle et à toute symétrie. Oui, c'est une main divine qui a creusé, fouillé, pétri, modelé, façonné cette terre sacrée , comme le pouce d'un sculpteur fait une maquette de cire. Et cet accord de tous les détails qui paraît dans cette vaste plaine est renforcé par le concours que lui prêtent les collines et les montagnes qui la coupent et l'encadrent ; dans ce grand tableau, rien ne semble avoir été laissé au hasard, tout a son motif et son but comme dans une œuvre d'art , chaque contour en appelle un autre qui lui répond ; toutes ces lignes se cherchent , se poursuivent , se rejoignent , pour se fuir de nouveau , traçant dans leurs caprices des enroulements et des entrelacs pareils aux cercles magiques que dessine sur la mousse des forêts le pied des Grâces dans leurs folâtres ébats. Imaginez-vous ensuite , des deux côtés de cette plaine, de grands terrains nus de toute végétation , comme s'ils repoussaient tout ce qui pourrait voiler la beauté délicate de leurs formes, et au milieu de ces espaces décou-

verts, sur les deux rives du Céphise, placez un immense bois d'oliviers , long de plusieurs lieues et bordé dé riches jardins et de ces belles vignes libres du Midi qu'un destin plus clément n'assujettit pas à la tutèle du triste échalas; représentez-vous cette forêt qui , accompagnant le cours de la rivière, se déroule à perte de vue comme un long serpent et charme le regard par ses épais couverts d'une sombre et fraîche verdure. Et puis répandez sur ce paysage sculptural une lumière divine qui en fait valoir tous les détails, qui en dessine le relief, qui en caresse amoureusement les contours et qui, égalant la variété des teintes à la multiplicité des plans, inonde les sites les plus rapprochés d'une splendeur éclatante et étend sur les lointains, comme une gaze légère, des vapeurs bleuâtres, rosées ou violettes. Et maintenant, gravissant une hauteur, embrassez d'un coup d'oeil ce vaste tableau , regardez , admirez , contemplez ; je suis seulement en peine comment vous réussirez à vous détacher de ce spectacle dont la beauté se renouvelle et se diversifie sans cesse, car d'instant en instant les teintes changent, se déplacent, se foncent ou s'éclaircissent, un paysage nouveau se

crée comme par magie sous vos yeux, — et vous restez éperdu, le souffle suspendu, vous repaissant sans vous lasser de ce spectacle à la fois suave et grandiose, que vous ferez bien d'oublier en quittant la Grèce, sous peine de trouver partout ailleurs la nature ou vulgaire , ou dure , ou monotone, ou discordante, ou recherchée, prétentieuse et mélodramatique.

La marquise s'était engagée dans une dissertation animée sur les paysages polychromes qui sont propres aux contrées du Midi. Le docteur s'amusait à lui faire des objections, et l'abbé, consulté à tout coup, se contentait d'opiner du bonnet. Je formais l'arrîère-garde avec milord; il m'entretenait du comte de B... dont il venait de recevoir une nouvelle lettre qu'il m'avait fait lire.

— Le pauvre homme se meurt de chagrin ! — me disait -il, — et s'il voyait en ce moment l'air heureux de la marquise. . .

— Cependant , — lui répondis-je, — la marquise a été fort rêveuse ce matin pendant le discours du chevalier.

— Ces rêveries-là ne signifient rien de bon , — reprit-il; — c'est de l'ennui que je lui souhaite ,

mais elle en est à cent lieues ; voyez plutôt de quel air d'animation elle cause en ce moment avec le petit homme que je ne puis souffrir !

— Voulez- vous m'en croire? — lui dis-je. — Avant peu de jours le comte sera rappelé d'exil, et vous feriez bien de réserver toute votre pitié pour le gentil garçon qui chemine là devant nous avec ses grands cheveux dorés et sa petite toque de velours noir.

— Vous me leuirez de vaines espérances , — me répondit-il. — Ce qui est beaucoup plus probable, c'est qu'avant huit joni-s je ferai une terrible scène à la marquise. Car je suis l'homme le plus doux, le plus débonnaire et le plus endurant du monde ; mais l'ennui, poussé au paroxysme, finit par devenir une passion aussi violente qu'une autre et à laquelle je suis redevable de tous les grands actes d'héroïsme que j'ai faits durant ma vie.

Pendant que milord me contait tout ce que Tennui lui avait fait faire d'héroïque, nous avions traversé la plaine que j'ai essayé de vous décrire, et laissant à notre gauche Colone , son tertre surmonté de la colonne fiméraire d'Ottiried Mtiller, et

les bocages de rAcadémie, nous étions entrés dans le bois. Là nous nous engageâmes dans ces jolis chemins creux le long desquels courent des canaux d'irrigation pleins d'une eau limpide dérivée du Céphise, qui s'en va répandre partout l'abondance et la fécondité. Des deux côtés de ces jolis chemins régnent des jardins verdoyants et fleuris, où sont réunis l'olivier aux pâles ramées, le figuier qui verse une ombre épaisse et tord dans tous les sens ses grosses branches lustrées, le gi-enadier dont le délicat feuillage cachait mal ses fruits gonflés et mûrissants, le mûrier d'un vert éclatant, le térébinthe aux grappes rouges chéries du bec-figue, l'oranger aux feuilles luisantes et jaunâtres. Çà et là des berceaux de fleurs, des rosiers, des cactus, des jasmins encadrés d'une bordure de lavande , — et, s'élançant au travers des vergers , des arcades flottantes de vignes enlacées aux arbres, qui laissaient retomber en festons leurs pampres rougies par l'automne et pliant sous le poids de^ grappes dorées. Rien de plus riche, de plus plantureux , de plus gai que ces vergers. De détour en détour nous arrivâmes au bord du Céphise, dont le cours épuisé par tant de saignées laissait à sec

les trois quarts de son lit. Nous le traversâmes et nous fdmes nous établir à l'entrée de la tonnelle d'un café. En face de nous s'étendait une partie du lit de la rivière, bordé d'arbrisseaux et de grandes touffes de lauriers roses. Plus loin, un champ planté d'oliviers magnifiques que le soleil déjà déclinant prenait en écharpe et remplissait d'une lumière dorée. A notre droite une chapelle grecque, entourée de peupliers, de trembles et de frênes; plus à droite encore une route et un pont, et au delà du pont un autre bois d'oliviers profilant leurs cimes évasées sur un ciel de saphir.

Nous nous fîmes servir du café et du raki , et le docteur, qui ne pouvait être heureux à moins, obtint de la marquise la permission de fumer un narghilé. Nanni, assis près d'elle sur une chaise basse , prit sur ses genoux le bichon , qui n'est pas toujours de bonne composition , et se mit à caresser ses longs poils soyeux , tout en considérant tour à tour le Céphise, les oliviers et le ciel. Au bout de quelques instants :

— Quel lieu frais, agreste et charmant! — ditil de sa voix douce et argentine.

— Est-ce un exorde? — lui demanda la mar-

quise; — car, si je ne me trompe, votre tour est venu de payer votre écot.

— Oh! dispensez-m'en, — dit-il en souriant; — je n'ai fait de discours de ma vie et je craindrais de m'en mal tirer. Tout ce que je voulais dire, c'est que longtemps avant de visiter la Grèce, je l'avais souvent vue dans mes rêves, ou plutôt j'avais cru la voir, car je prêtais à sa beauté certaine régularité un peu sévère qui n'existait que dans mon cerveau. Plus tard, quelques mois avant de m'embarquer poui; Athènes , je vis à Munich ces fameuses vues de la Grèce que vous savez, et j'imaginai sur la foi du peintre je ne sais quels sites arides, mélancoliques, désolés...

— Et vous avez fini par reconnaître, — interrompit la marquise, — que la Grèce n'est ni une tragédie française, ni un mélodrame du boulevard. Voilà certes une découverte qui vaut le ramasser.

— Quant à moi, — dit le docteur, — je m'étais représenté la Grèce comme un pays de coupegorges et de brigands, et j'ai fait le tour du Péloponèse sans trouver l'occasion de tirer un pauvre coup de revolver.

— Ni d' utiliser, — reprit-elle , — les quatre

gendai-mes qui vous servaient d'escorte. Vous êtes, docteur, du nombre de ces voyageurs qui s'en vont soi-disant à la recherche des aventures et qui ne négligent aucune précaution pour les tenir à distance. Soyez tranquille , elles ne viendront jamais vous chercher, étant de ces gens à qui il n'arrive jamais rien.

Le docteur soupira , et chassant dans l'air un épais nuage de fumée :

— Vous avez raison, Madame, — dit-il; — tirant sans cesse sur moi, il n'est pas étonnant qu'une fois sur cent vous ayez#mis dans le blanc. Non , Madame, il ne m'est jamais rien arrivé; je ne puis pas trouver dans ma vie un seul événement, rien qui ressemble de près ou de loin à un drame, ni qui puisse fournir la matière d'un conte bleu, et franchement, quoi que vous en disiez, cela me désole, car j'avais toujours rêvé de devenir un homme intéressant.

— En attendant , — dit-elle , — je serais curieuse de voir la mine que vous feriez à une petite aventure grosse comme le doigt ou comme Ugly, par exemple, qui tiendrait déranger votre paresse.

pendant que vous contemplez avec béatitude les fumées bleues de votre tombeki.

— Ce qui me console, — reprit le docteur, — c'est que j'ai énormément d'imagination ; — riez tant qu'il vous plaira, Madame, je sais ce qui en est, et pour peu que vous me pressiez, je vous fournirai mes preuves. Oui, vraiment, je suis un homme de grande iipagination, et il y a des moments où je sens en moi l'étoffe d'un héros et où je me représente la brillante carrière que j'aurais fournie si la destinée...

— En voilà assez, docteur, je me rends, — ditelle ; — du moment que vous vous croyez de l'étoflfe dont on fait- les chevaliers errants, il faut vous reconnaître la plus prodigieuse imagination du monde ; toute autre preuve serait superflue ; me voilà persuadée; je vous déclare plus poëte que notre ami Nanni. . .

Et, disant cela, elle laissa tomber sui^ l'enfant un regard caressant qui le rendit confus.

— Oh! Madame, — dit-il en baissant les yeux, — si j'ai de l'imagination, cela ne suflit pas pour faire de moi un poëte, il y faut bien autre chose encore.

— Comment? — dit-elle; — l'imagination n'estelle pas la faculté créatrice, inventive?...

— Mais, vous le voyez, Madame, dès ma plus tendre enfance j'ai cherché à me représenter la Grèce, et quand je l'ai vue , c'a été poui* moi une surprise.

— Je le crois bien, — dit-elle, — elle n'a jamais été imaginée que par le bon Dieu qui l'a faite.

— Et ainsi de toutes choses, — dit-il ; — lui seul a cette imagination qui invente ; nous autres, nous ne faisons que combiner, et encore nos combinaisons avortent-elles souvent.

— La belle merveille ! — s'écria le docteui'; — il est venu le premier, Lui, et il a traité tous les sujets.

La marquise se mit à riie, et, nous montrant du bout de son éventail le doctem' qui se prélassait paisiblement sur sa chaise en jouant avec le bouquin d'ambre de son narghilé :

— Voilà bien autre chose. Messieurs, — nous dit-elle. — A cette heure, notre cher épicurien ne se contente plus de se croire un Beau-Ténébreux ; il est \m peu chagrin de n'avoir pas fait le monde, et pour mettre à l'aise son amour-propre.

il s'allègue à lui-même qu'il est venu trop tard. La chose était déjà faite. Simple question de temps! On l'a gagné de vitesse... Ge qui m'étonne, docteur, — ajouta- t-elle, — c'est qu'on ait pu se passer de vous; votre collaboration, vos conseils eussent été précieux...

Puis, se retournant vers Nanni, elle lui dit : — Je ne vous le cache pas, mon enfant (car elle lui parlait volontiers sur un ton maternel), vous êtes modeste, et il est peu de vos confrères qui goûtassent votre façon de penser ; car il est assez de mode parmi les artistes, comme aussi je pense parmi les philosophes, d'exalter l'art aux dépens de la nature. La plupart d'entre eux parlent de notre pauvre monde comme d'un informe brouillon qu'ils sont chargés de mettre au net et de corriger... Et tenez, ce matin même, ces Messieurs ne nous ontils pas prouvé péremptoirement que la nature ne le pouvait disputer à Phidias dans l'art de faire un cheval? Aussi bien, excusez-moi, j'étais presque tentée de les en croire...

— Je n'y contredis point, — repartit tranquillement Nanni. — Je disais seulement que ce n'est point par l'imagination que nous pouvons nous

flatter de surpasser la uatui*e. Nous avons beau uous évertuer, le mieux que nous puissions faire dans nos inventions, c'est de nous rencontrer avec elle. Car, de croire Tembellir en la régularisant, pure illusion , vaine chimère ! Livrée à elle-même et privée de l'assistance de notre mémoire, notre fantaisie simplifie tout et ses plus riches productions nous étonnent par leur indigence, leur stérilité ; ce ne sont que de fugitives silhouettes ou de vagues et froides abstractions ; il y manque ce détail infini qui nous surprend et nous charme dans l'étude du plus subalterne des êtres de la création, et qui, plus nous l'examinons, moins nous le pouvons épuiser.

— Fort bien, Nanni, — s'écria milord en le regardant avec tendresse. — Bravo , mon enfant , bien parlé, — et voilà vraiment le premier mot de bon sens que je vous entends dire. Courage, continuez, ma belle nièce ne vous en voudra pas de lui démontrer qu'il n'est pas de statue digne de lui être comparée.

Nanni sourit en rougissant.

— Vous me jetteriez là dans une entreprise... . — dit-il , — vous connaissez le peu de goût de

Madame la marquise pour les madrigaux, et quant à moi je n'y ai nul talent et ne dirai jamais si bien que son miroir... Laissez-moi plutôt vous conter, puisque nous sommes convenus aujourd'hui de ne parler que de chevaux , ce qui m'arriva dans les premiers temps que je maniais le crayon.. . J'ai toujours été un peu songeur; mon père, homme de sens, me le reprochait, mais je tenais cela de ma pauvre mère, qui était une grande rêveuse... Entre autres utopies, j'imaginai un jour que, n'étant aucun cheval où je ne découvrisse quelque imperfection, la seule méthode pour en inventer un qui fût sans défauts, était de remonter à l'idée même du cheval et de charger mon crayon de donner à cette idée une figure sensible. Me voilà donc poursuivant sans relâche le cheval absolu ; j'en maigrissais ; la nuit même je ne faisais qu'y rêver; mais je n'avançais guère en ma besogne. A la poursuite d'un fantôme, le moyen de ne pas se perdre dans le vide! Un jour, pour me tirer de peine, mon bon génie me fit tomber sous la main les Éléments d'hippiatrique de Bourgelat, et en ouvrant le premier volume, j'avisai un chapitre intitulé : Théorie des proportions géomHrnles du cheval , dans lequel

Bourgelat détermine à priori la beauté géométrique du cheval.

— Un charmant livre! — interrompit le chevalier, — avec une jolie vignette au frontispice représentant un squelette de cheval, et à côté, des amours ailés dans le style de Boucher, qui for ment une ronde en pressant sur leurs cœurs des fémurs et des tibias. Quelques pages plus loin, vous lisez cette définition poétique de la beauté : Qu*entendeZ'V(ms par le terme de beauté (car Bourgelat a écrit en dialogues comme Platon)? — à quoi l'on répond : f entends exprimer par h mot de beauté la proportion exacte, agréable et symétrisée des parties qui forment dans l'animal le total extérieur qui nous séduit et qui nous flatte.

— En dépit de la vignette et de ce total qui nous flatte, — reprit Nanni, — je bénis le Ciel qui avait placé Bourgelat sur mon chemin. Je serrai son livre sur mon cœur comme un talisman d'une valeur inestimable et je me mis à l'étudier avec une ardeur qui ne peut se dire. Je ne pensais qu'à Bourgelat , je ne parlais que de Bourgelat, je plaignais du fond de mon âme les malheureux qui ignoraient l'existence de Bour-

• 175 gelât. Bourgelat était devenu pour moi le premier des hommes; son livre ne me quittait pas, je le couvais des yeux comme Aladin sa lampe enchantée, à l'aide de laquelle il évoquait à son gré les esprits ; de même moi , par le moyen du livre magique , je me flattais d'évoquer du séjour des ombres la sublime idée du cheval. J'appris par cœur la théorie géométrale. Je me. vois encore le soir, dans le jardin public, près du grand canal, marmottant entre mes dents quelque sentence du grand homme, celle-ci, par exemple, que je n'ai point oubliée : L'horizontale traçersant à la deuxième seconde de la seconde prime aura de longueur deux secondes , deux points , et arriçera aux deux extrémités de la tubérosité des maxillaires. — Et ce disant , je prenais en pitié les chevaux et les cavaliers qui piaffaient et galopaient autour de moi dans les grandes allées du- jardin : — Qu'êtes-vous, leur disais-je, au prix du cheval Bourgelat, au prix de l'idée divine du cheval? — Enfin, je m'enfonçai si bien dans ma chère folie, que j'en perdis l'appétit et le sommeil. Mes parents s'en aperçurent, me questionnèrent. Je leur découvris mon secret. Ma mère sourit; mon père ne sourit pas, il

haussa les épaules, et portant son index à son front, il prononça ce seul mot : Matto ! Mais rien n'était capable de me rebuter , et quand je pensai posséder la quintessence de la sublime doctrine, je pris mon crayon d'une main tremblante et je me mis à l'œuvre... Non, jamais alchimiste, recherchant la pierre philosophale, ne ressentit devant son alambic et ses cornues des battements de cœur comparables aux miens, alors qu'assis devant mon carton, toutes mes mesures prises, toutes mes horizontales tracées, je crayonnais les premiers contours de l'image sainte, de l'image du cheval absolu... Hélas! ô déception! ô misère! le cheval qui m'apparut sur mon papier avait le défaut de celui de Roland , — il était mort Répondait-il à l'idée même du cheval? Je ne sais; mais à coup sûr ce n'était qu'un fantôme, qu'une ombre... Encore si c'eût été l'ombre d'un vivant? Malheureusement, à le voir, on sentait qu'il n'avait jamais vécu. — Tu as beau faire, lui dis-je, — je te ferai bien vivre ! — Et je me mis à retoucher mon esquisse; mais je ne tardai pas à m'apercevoir que, pour la corriger, j'appelais à mon aide le souvenir de tel ou tel cheval que j'avais rencontré dans mes prome-

nades , — et que devenait dès lors Bourgelat, la théorie géométrale et l'idée absolue?... Je déchirai mon premier dessin et je recommençai. J'en fis un second, un troisième ; le résultat était toujours le même... J'étais pour en devenir fou. Par bonheur, un jour que je contemplais mon carton, les coudes sur la table, ma tête dans mes mains, me confessant dans le secret de mon cœur que la plus méchante haridelle qui ait jamais traîné un baquet dans les rues d'une grande ville était cent fois plus intéressante que mon cheval absolu, — tout à coup je sentis une main se poser sur mon épaule. C'était le curé de la paroisse de Saint-Zacharie, grand ami de la maison, lequel, entré sur la pointe des pieds, après avoir à mon insu examiné mes primes et mes secondes, se penchait vers moi pour me dire , en essuyant les verres de ses lunettes : * Nanni , apprends ceci de ton curé : un tableau n'est pas un problème de géométrie descriptive. » Pas plus tard que le soir de ce jour-là , mes cartons et Bourgelat avaient péri dans les flammes. Et le lendemain, comme j'étais allé en compagnie de ma mère faire une visite à la Zuecca, nous vîmes au retour, courant sur le rivage, un âne blanc

d'Alexandrie arrivé depuis peu, qui se mit à braire en nous regardant. «F obtins de ma mère qu'on fit aborder la gondole, et débarquant, je m'approchai de l'ftne, qui n'était point sauvage, et je me mis à le caresser. « Nanni ! me cria ma mère en riant, tu déroges, mon enfant San-Marco ! flatter un ftne de la même main qui doit crayonner le cheval absolu ! » Je baisai tendrement le baudet entre les deux oreilles et, appuyant ma tète sur la sienne . « Mère, m'écriai-je, la nature seule est divine et Bourgelat n'est pas son prophète ! »

— Le curé de Saint-Zacharie, — fit le docteur > — était un honmie très-sensé ; au rebours du conseil que Juliette donnait à Jean- Jacques, il vous disait : Lascia la matematka, Nanni, e studia k donne !

— Cette étude, — lui dis-je, — n'est pas sans dangers. On y perd quelquefois aussi le sonmieil, l'appétit...

D m'arrêta court par un regard terrible ; car, en de certains moments , cette charmante tête prend une expression farouche. Voulez- vous savoir à quoi ressemble Nanni? Vous connaissez sans doute quelques-unes de ces toiles merveilleuses de Jean Bellin, où sont représentés la Ma-

done et l'enfant Jésus sur un trône recouvert d'un baldaquin ; autour d'eux quelques figures de saints debout ; à leurs pieds , assis sur les marches du trône, de petits anges faisant de la musique. Jean fidlin est le seul peintre qui ait donné à ses anges des têtes et des visages d'artistes. Parmi ces virtuoses célestes, il en est un qui est le portrait de Nanni. C'est celui qui se voit à Venise, à l'Académie des beaux-arts, jouant de la viole d'amour, la tète penchée , la figure un peu tudesque , des traits un peu forts avec une exquise délicatesse d'expression, le regard perdu dans l'espace, et une grande chevelure fauve , semblable à une crinière de lion, qui lui tombe sur les sourcils. Voilà Nanni, et vous comprendrez sans peine que, comme le cheval de Xénophon, il puisse tour à tour être doux et terrible à regarder.

Le regard qu'il m'avait lancé signifiait : Si vous avez deviné que je souffre, avez- vous bien le cœur d'en plaisanter?

Heureusement j'avais parlé si bas que la marquise ne m'avait pas entendu.

— Ainsi , selon vous , — lui dit-elle , poursui- .

vaut le propos entamé, — l'observation fait l'artiste plus que l'imagination.

— Je dirais plutôt, Madame, que l'artiste doit employer son imagination pour bien observer, car c'est à cela qu'elle lui servira proprement , et si elle ne s'en mêle, il n'est pas d'observation possible.

— Je ne vous entends pas bien, — dit-elle. — Eh quoi ! cet âne blanc , par exemple , cet àne d'Egypte que vous vîtes à la Zuecca , pour l'observer et le connaître, ne suffit-il pas d'avoir des yeux et l'habitude de s'en servir?

— Je ne le pense pas, — dit-il; — car ce que je vois de cet âne à un moment donné, n'est rien au prix de ce que je dois deviner. Cet âne est un monde, et dans ce monde , comme vous le dira Monsieur l'abbé, tout est soumis à la plus rigoureuse logique. Cette logique ne se voit pas, et si je n'en surprends le secret, mon âne blanc restera pour moi un mystère. En un mot, pour reproduire dans leur vérité les œuvres de la nature , il faut démêler sa pensée et ses procédés, et c'est à quoi sert l'imagination.

— L'enfant a raison , — dit doctoralement le

docteur. — L'univers est un vaste raisonnement, et chaque existence est un des syllogismes dont se compose la démonstration.

— Ainsi un âne est un syllogisme, — dit-elle ; — Buffon ne s'était pas avisé de cette définition.

— Qu'importent les mots ? — reprit Nanni en s'animant; — il suffit que la nature est toujours conséquente avec elle-même et que ce qu'elle nous laisse voir de ses œuvres est intimement lié avec ce qui ne s'en voit pas. Et voulez-vous savoir en quoi consiste la supériorité de l'artiste et du penseur ? Le vulgaire ne comprend des choses que ce qui s'en voit; eux, au contraire, dans ce qui apparaît reconnaissent le signe mystérieux de ce qui ne se voit pas. Seulement le philosophe raisonne et l'artiste contemple. Une légende du moyen âge rapporte que, sous le règne de Néron, on rit paraître à Rome deux originaux, nommés Phidias et Praxitèle, qui marchaient tout nus dans les rues. L'empereur les fit appeler auprès de lui et leur demanda la raison de cette bizarrerie. Ils répondirent qu'ils entendaient témoigner ainsi du privilège qu'ils avaient reçu des dieux de voir les choses

dans leur nudité, tandis que le reste des hommes n'en apercevait que les voiles.

Cette théorie n'était pas du goût de la marquise; c'était, lui semblait-il, attribuer à l'imitation de la nature une importance exagérée. Et elle alléguait les Grecs de l'époque classique, qui avaient, disait-elle, sacrifié la nature à l'idéal. Ce fut moi, je pense, qui lui objectai Aristote, et sa définition de la poésie , qu'il réduit à une simple imitation. Mais Nanni :

— Vous compromettez ma cause , — reprit-il en secouant la tête. — Ce que je veux dire, c'est que personne n'étudia jamais la nature avec plus de passion que les grands artistes grecs, ne la reproduisit avec plus de scrupule, ne s'entendit mieux à se servir de son imagination pour la bien observer ; car, je le répète , sans imagination , la connaissance de la nature est néant dans les arts. Et vous le savez bien, Madame, l'école de sculpture qui précéda et prépara Phidias, la fameuse école d'Égine dont il se voit de si beaux ouvrages à la Glyptothèque de Munich , nous étonne par l'exactitude minutieuse avec laquelle elle s'entendait à reproduire les formes et les proportions

dû corps humain. Mais comparez une statue d'Égine et une statue de Phidias ou de son école, et vous sentirez que Phidias, aussi exact que les Éginètes, a sur eux l'avantage d'avoir complété et fécondé ses observations par sa fantaisie, et ainsi d'avoir pu saisir partout les ensembles qui leur échappaient. Oui, sans contredit, les statues éginétiques de Munich nous surprennent par leur vérité ; vous y trouvez tel bras, telle jambe où les muscles sont rendus avec une précision remarquable, et cependant, — sans même parler des tètes, auxquelles Ouatas ^t ses élèves , par scrupule sacerdotal , s'abstenaient de donner aucune expression ni aucun caractère, — ces corps si vrais semblent inanimés , comparés à une seule des métopes du Parthénon. Ce n'est pas que l'action, ni le mouvement y manquent; mais la méthode d'observer était incomplète encore et ces figures sont un composé de détails, tous pris dans la nature , mais que le génie n'a pas su fondre et marier ensemble. Et voilà justement pourquoi elles ne nous paraissent pas vivantes, car la vie a pour caractère de si bien subordonner les détails à l'ensemble qu'elle les fait pour ainsi dire disparaître.

Aussi, voyant ane belle figure animée, il nous est toujours très-difficile d'analyser sa grâce et son charme.

— Vous en parlez avec tant d'autorité!... — dit-elle.

— Oh! Madame, moi, Nanni, de l'autorité! — dit-il en souriant. Mais je m'en rapporte à vous. Vous avez vu, n'est-ce pas, les fresques de TAnnunziata à Padoue et les loges du Vatican ? Eh bien ! Madame, de Giotto à Raphaël, la différence est la même que d'Onatas à Phidias. Dans ces. merveilleuses peintures de l'Annunziata , quelles attitudes heureuses et bien observées ! que de vérité dans les corps, dans les visages! quelle finesse dans les draperies ! Mais l'art suprême de faire concourir tous les détails à un effet d'ensemble, c'est aux loges qu'il faut l'aller chercher !

— Dans ma petite sagesse, — répliqua la marquise, — j'expliquais tout cela en me disant que Phidias , et Raphaël lui-même , puisque vous en parlez , avaient su concilier avec la recherche de l'idéal la science d'observation qu'ils avaient empruntée à leurs prédécesseurs.

— JLi'idéal! l'idéal! — dit-il en riant. — C'est

un grand mot, mais un peu creux et qui n'est plus guère à mon usage depuis ma mésaventure du cheval absolu. Je suis plus rancunier que Monsieur le docteur ; il a pardonné au cheval barbe qui l'a désarçonné ; moi je veux mal de mort à qui me joue de méchants tours ^ et je la garde bonne à Bourgelat, à la géométrie et à l'idéal !

— Ainsi, si nous vous en croyons, — reprit la marquise, — nous dirons seulement que Phidias et Raphaël, grâce à la supériorité de leur imagination, ont mieux vu la nature qu'Ouatas et Giotto, et c'est à cela que se rabattra leur gloire !

— Ce que je craindrais, — répondit-il, — c'est que, parlant ainsi, nous ne fissions tort, non à . l'Athénien et à l'homme d'Urbin, mais à l'Éginète et au gardeur de moutons de Vespegnano. Tout se fait par degrés dans l'histoire des arts comme dans celle des empires , et je n'admire pas moins les initiateurs qui meurent à la besogne et laissent leur œuvre incomplète, que leurs heureux successeurs qui arrondissent le patrimoine dont ils ont hérité. Mon grand-père, Madame, était le premier gondolier de Venise, et il amassa, à force de manier l'aviron, de (}uoi laisser une honnête aisance

à ses enfants ; mon père, gros marchand, a décuplé la fortune qu'il avait héritée, et assurément il fait meilleure figure dans ce monde. Dirons-nous pour cela qu'il eut plus de génie que le pauvre gondolier?

— Je vous comprends , — dit-elle , — sans Giotto point de Raphaël, et sans Ouatas point de Phidias... Mais, franchement, — ajouta-t-elle, — je ne puis revenir de mon étonnement que ce soit vous entre nous tous , mon cher Nanni , vous artiste et songe-creux de profession, qui fassiez ici la guerre à l'idéal !

— Pardonnez-lui, Madame, — s'écria le chevalier. — H vous l'a dit lui-même, il est dans le cas de ces amants éconduits qui médisent de la maîtresse dont ils ont essuyé les rebuts. Mais, prenez-y garde, jeune homme, vous vous attaquez à forte partie ; nier l'idéal, c'est blasphémer ; car l'idéal est divin ; sans l'idéal, que deviennent l'art, la vie?

D s'échauffait et, pour complaire à la marquise, allait déclamer, longtemps sur ce texte, mais milord l'interrompit en disant :

— Nanni, mon ami, à partir de ce moment vous

avez conquis toute mon estime , et si tous étiez i portée de mes bras, j'aurais peine à me défendre de vous presser sur mon cœur ! H y a si longtemps que j'entends parler de l'idéal , et je veux mourir si ceux qui en parlent entendent eux-mêmes ce qu'ils en disent ! L'idéal ! l'idéal ! C'est votre Madame de Staël, que je ne puis souffrir, Marquise, qui a mis ce mot-là à la mode! Et nos lakistes s'en sont donné à coeur joie après elle, — ainsi que votre fameuse comtesse Hahn-Hahn, dont vous ne voulez plus qu'on vous parle et dont vous admiriez fort autrefois les héroïnes à l'âme infiniment grande et aux mains infiniment petites! L'idéal! vraiment, ceux qui en parlent sont des manières de mélancoliques qui n'ont rien su faire dans ce monde et qui bayent aux corneilles d'un air éploré, mauvais pères au demeurant, mauvais époux, mauvais citoyens, de fâcheux commerce, brise-raisons, chagrins, inutiles aux autres et à eux-mêmes...

— Bon Dieu ! — interrompit Nanni en riant, — voilà un avocat et une plaidoierie qui me feront perdre définitivement ma cause devant votre tribunal, Madame! Mais, après tout, peut-être nous entendons-nous mieux qu'il ne semble. Cet idéal,

qui vous tient si fort au cœur, comment le définissez-vous ?

— Vraiment, je ne sais, — dit-elle, — je n'y ai jamais songé. Jusqu'à présent je pensais que la chose s'entendait de soi-même, et je ne m'étais point mise en peine de l'éclaircir... Mais voyons, en y rêvant un peu... Si l'on vous disait, par exemple, que l'idéal est une certaine régularité qui ne se rencontre guère dans la nature...

— Ah ! Madame, — répondit-il, — c'est à vousmême que j'en appelle pour décider si la régularité était bien le but suprême où visaient les Grecs... Vous souvient-il de cet encadrement de palmettes et de lis marins qui décore les montants et le linteau d'une porte de l'Érechthéum et de l'essai d'imitation qu'en ont essayé, il y a peu, d'habiles ouvriers venus d'Italie? Avez-vous oublié que, l'autre jour, comparant l'original et la copie, nous observions dans celle-ci, œuvre fort méritoire, une symétrie portée jusqu'à la perfection, et nous admirions comme, dans ces spirales de feuillages qui entourent les palmettes , chaque feuille , travaillée avec soin , était exactement pareille à toutes les autres ; — puis, considérant l'original,

vous remarquâtes d'abord que l'artiste grec avait reproduit dans ses feuillages toutes ces nervures, ces dentelures , ces filets, ces fibres qui paraissent sur les feuilles des arbres ; puis, à votre grand étonnement, nous nous aperçûmes que chacune de ces feuilles si finement amenuisées, ouvragées avec une si exquise délicatesse, différait des autres par quelque menu détail, si bien que nous retrouvions dans ces branchages sculptés l'infinie diversité et les caprices de la nature. Et les artistes italiens ne laissèrent pas non plus de s'en apercevoir, puisque, reconnaissant leur impuissance à imiter l'inimitable, ils quittèrent la partie et renoncèrent à leur besogne à peine commencée. Les Grecs, Madame, savaient que la nature doit son charme à ces jeux de l'accident qui l'empêchent d'être trop régulière, et ils ont eu grand soin d'introduire l'accident dans leurs ouvrages. Vous citerai-je ces colonnes de proportions différentes et cette alliance hardie des ordres ionique et dorique qu'on admire dans les Propylées, — ou le plan singulier de l'Érechthéum, l'inégalité dé niveau des ailes, ces colonnades <lifférant de hauteur, ce portique du nord dont le fronton coupe l'ordonnance de la frise

principale, ces quatre façades dont il n'est pas deux pareilles, en un mot, l'absence volontaire de toute répétition S3rmétrique; — et dans le Parthénon lui-même, ces courbes légères, mais sensibles pourtant, qui, partout substituées aux lignes droites, ne laissent pas de surprendre d'abord et de dérouter le regard; — sur toute l'Acropole enfin, le caprice qui présida à la disposition des édifices qui en couronnaient le faite. — Oh! soyez assurée. Madame, que jamais la nature n'a eu des copistes et des imitateurs plus scrupuleux que les Grecs. Et voilà pourquoi leur art fut si riche, si varié, et comment il se put faire par exemple que Phidias sculpta un bas-relief de quatre cents pieds de long où vous ne pouvez trouver deux figures exactement semblables. Car, pour en revenir à ce cheval, dont nous avons déjà tant parlé aujourd'hui, il ne ressemble de tout point à aucun autre cheval de même race que lui et dressé par la même méthode. Celui qui le précède et qui porte au vent ne ressemble non plus qu'à lui-même, avec sa tête courte et ses jambes dont le canon est d'une longueur exagérée; et dans toute cette cavalcade, sans parler des attitudes qui diffèrent à l'infini, tel

animal a la tête plus forte, l'autre l'encolure plus épaisse, celui-ci le poitrail plus avancé, celui-là la croupe plus rebondie, et semblablement parmi leurs cavaliers, tous de même race, tous beaux et bien faits, il est impossible de trouver deux figures, deux physionomies ni deux postures identiques Et voilà ce que ne font pas les artistes, soit sculpteurs, soit peintres ou poëtes, qui, sous prétexte de s'élever à l'idéal, ne réussissent à enfanter que trois ou quatre lieux conununs prétentieux qui reparaissent à chaque pas dans leurs ouvrages. C'est ce qu'on appelle les nianiéristeSy engeance commune aux temps de décadence et dont le malheur est de ne pas avoir su s'approprier les procédés de la nature, laquelle n'a point de manière.

Nanni s'était échauffé en parlant et la marquise prenait plaisir à regarder le jeune artiste ; car le feu de son âme, passant sur son visage, allumait des éclairs dans ses yeux. Mais tout à coup il se tut et, quelque question qu'on lui adressât, il ne répondait rien, tant il était absorbé en lui-même. Alors la marquise se tourna vers moi et m' ayant prié de lui aller chercher quelques branches d'oli-

vier, quand je les eus apportées, elle commença d'en tresser une couronne, — et, ce faisant :

— Nous autres femmes. — dit-elle à Nanni, — nous valons mieux pour Tattaque que pour la défense. Je renonce à défendre contre vous Tidéal, faites-en ce qu'il vous plaira, bien qu'il m'en coûte d'abandonner ainsi la cause d'un vieil ami. Mais, en revanche, prenant l' offensive, je vous décrète d'hérésie, et de quelle hérésie, grand Dieu!

— Vous m'effrayez , Madame, — répondit-il en loi^ant du coin de l'œil la couronne que tressaient ces belles mains.

Sans lui répondre, la marquise, s' adressant au chevalier, lui dit quelques mots en anglais, langue que Nanni ne comprend pas ; puis elle ajouta :

— Allons, Monsieur le chevalier, je vous nomme mon procureur général , remplissez bien votre charge et arrachez-lui l'aveu de sa légèreté et de sa folie.

— N'ayez crainte, Madame, — dit le chevalier en se rengorgeant ; et s' adressant à Nanni : — Savez-vous de quoi l'on vous accuse? De rien moins que de faire de Phidias un réaliste ! Énormité, je pense, à faire dresser les cheveux! A vous

cette couronne, ou du moins vous aurez quelque chance de l'obtenir si, restant conséquent avec vos principes, vous réussissez pourtant à nous faire voir en quoi, selon vous, Phidias diffère de M. Courbet. Autrement, la hart au cou^ un san-benito sur le corps , vous rétracterez vos blasphèmes contre l'idéal !

Nanni demeura un instant pensif , et le chevalier, tenant son silence pour un aveu de défaite, prononçait déjà sa sentence, quand la marquise l'interrompant :

— Laissons au défendeur , — dit-elle , — le temps de recueillir ses esprits ; car encore ne sommes-nous pas ici au tribunal de l'inquisition, et nous prétendons procéder régulièrement. Accusé, qu'avez-vous à dire pour votre défense?

— Cet appareil auguste de la justice m'épouvante, — reprit Nanni, — et j'ai peine à soutenir les regards terribles que me jette le chevalier, et votre visage sévère à vous-même. Madame. Et quoi ! si de bonne grâce je confessais mes torts et proclamais l'inviolable sainteté de l'idéal, n'auraisje pas de merci à attendre de vous et ne me don-

neriez-vous pas la couronne pour récompenser ma candeur?

— Point de quartier 1 point d'accommodement !

— répondit-elle. — Ingéniez- vous à vous tirer du mauvais pas où votre imprudence vient de vous engager; sinon vous partirez d'ici avec votre courte honte, et confus comme un renard qu'une poule au^ raii pris.

— En ce cas , veuillez défendre , Madame , au chevalier de me faire de si gros yeux, car, en vérité, il me fait peur, et c'est une règle de la justice, j'imagine, de ne pas intimider la défense.

Puis s'inclinant devant lui :

— Mon ignorance me fait honte, — lui dit-il.

— Tout à l'heure je confessais ignorer ce que peut être l'idéal ; maintenant je me trouve dans le même embarras au sujet du réahsme. Vous plairait-il de m'en éclaircir?

— Oh! oh! — fit le chevalier; — un accusé qui interroge son juge ! Voilà une singulière aventure!

— Toutefois je vous conseille de lui répondre, — dit la marquise. — Autrement il dirait que vous

redoutez ses questions comme Gorgias faisait celles de Socrate.

— Le réalisme! le réalisme h — dit le chevalier ; — mais cela s'entend de soi. Et tenez, c'est précisément la maladie de ceux qui méconnaissent l'idéal.

— Hélas ! — dit mélancoliquement Nanni. — Je ne sais plus à quel saint me vouer, puisque vous m'expliquez ce que je ne sais pas par ce que j'ignore.

— Je suis accommodant, — reprit le chevalier. Si je vous disais que le réalisme c'est M. Courbet. .

— Je vous répondrais que vous en usez non plus comme Gorgias , mais comme cet Hippias à qui Socrate demandait une définition de la beauté, et qui lui répondait tour à tour que le beau c'est l'or, un beau cheval, une belle femme...

— Ma complaisance sera inépuisable, — reprit le chevalier, — le réalisme est une imitation servile de la nature.

— Mille remerciements, — dit Nanni; — mais prenez pitié de ma simplicité. Le mot ser\nle, clair pour vous , ne l'est point pour moi, et si vous aviez la charité de vous en expliquer...

— n ne sait que sa Croix de par Diea, Madame, — s'écria le chevalier, — et quand je lui aurai répondu que,' d'après l'Académie, semle signifie en termes d'art qui s'attache à la lettre, il me demandera ce que c'est que la lettre, et ce sera pour n'en plus finir. Condamnons, condamnons, Madame, ou je me démets de mes fonctions.

— Oh! que j'en veux à mon curé de Saint-Zacharie ! — dit Nanni en soupirant ; — c'est de lui que je tiens cette déplorable habitude de né jamais laisser passer un mot sans le définir, — et je reconnais pour mon malheur que cela n'est pas de bonne compagnie. Ce qui m'excuse. Monsieur le chevalier, — ajouta-t^il, — c'est que nous ne sommes pas ici dans un salon , mais à deux pas des oliviers de l'Académie , où reviennent encore, assure-t-on, les ombres de Socrate, de Théodore, du doux Lysis et du complaisant Lâchés, si empressé à répondre, en dépit de sa barbe grise, — et qui sait si ces lieux mêmes où nous sommes, ces rochers qui bordent le Céphise, ces buissons de lauriers roses n'ont pas entendu quelque chose des longs devis de ces divins éplucheurs de mots, et si le vent ne leur apporta pas quelques-unes de ces

petites questions courtes que goûtait peu Protagoras !

— Que Socrate m'interroge! — répondit sèchement le chevalier, avec ce sourire entre doux et hagard qui lui est particulier ; — mais Nanni n'est pas Socrate !

— A Dieu ne plaise ! — dit l'enfant, — car la ciguë ne me tente point, et il est certaine couronne d'olivier qui serait bien mieux mon fait.

— Encore la faut-il mériter! — dit la marquise. — Mais voyons, moi-même, en m'y appliquant, peut-être vous donnerai-je ces éclaircissc; ments que vous réclamez. Écoutez-moi bien. Qui vous dirait que le réalisme n'est autre chose que l'art employé à reproduire les vulgarités de la vie, approuveriez-vous cette définition ou lui chercheriez-vous encore noise?

— Les vulgarités de la vie ! — murmura-t-il entre ses dents.

— Quand je vous le disais ! — s'écria le chevalier ; — vous allez voir. Madame, qu'il vous demandera ce que c'est que vulgarité et ce que c'est que la vie. Peste soit du curé de Saint^Zacharie !

Et, de son côté, le docteur de s'écrier :

— Pour i'amour de Dieu, Nanni, n'allez pas demander une définition à une marquise. Ce se- , rait une inconvenance vraiment impardonnable, et soyez sûr que Lysis, discutant avec Aspasie, ne prit jamais cette liberté.

— C'est affaire à vous de plaisanter, — répondit-il ; — mais songez qu'il y va de mon honneur. Souffrirez- vous, Madame, que je vous questionne?

— J'y consens, — dit-elle, — encore que jusqu'ici je n'aie reconnu ce droit qu'à mon confesseur.

— Un vase de terre. Madame, est-il vulgaire?

— C'est selon, — dit-elle.

— Un simple vase de terre , un pot , si vous voulez, bon tout au plus pour y mettre de l'huile et tel que les bonnes ménagères en serrent dans leur dépense.

— Que sais-je? — dit-elle. — Une urne d'or ou d'albâtre, une urne ciselée est assurément plus noble, et si, dans un tableau représentant un mobilier royal, ou mieux encore le garde-manger de rOlympe, en place d'urnes je trouvais des pots, je déclarerais ces pots très-vulgaires et je dirais que le peintre est un réaliste,

— Et un mouton , Madame , direz- vous qu'un mouton soit un être vulgaire?

— Une éclanche de mouton lardée de persil n'est point un régal vulgaire! — s'écria milord qui, pour tromper son ennui, était allé chercher un ros^u au bord du Céphise et travaillait gravement à le percer de trous pour en faire un pipeau .

— Un mouton, même sans être lardé de persil, — reprit la marquise , — peut avoir l'air assez distingué ; témoin ceux qu'on voit dans les bergeries de Watteau, enguirlandés de faveurs roses et qui, oubliant de pâitre^ soupirent d'amour comme les brebis de W^^ Deshouillères... Bréis innocentes, brebis mes amours... Comment dit-elle encore?... Je prends à témoin ces bois^ ces prairies,. .

— Oh! ce n'est point de ces moutons-là que j'entends parler, — dit Nanni, — mais d'un gros

.mouton, bien gras, bien fourré, et je vous demande, Madame, lequel vous parait plus digne de figurer dans un tableau de dévotion, d'un en£a,nt qui pousse devant lui un de ces moutons ou d'un lévite jouant du luth et entonnant des hymnes.

— Ce dernier assurépient, — répondit-elle.

— Et cependant , — repri Wl , — ayant à représenter sur la frise du Parthénon les magnificences de la fête des Panathénées et pouvant choisir entre mille épisodes plus dignes, semble-t-ir, d'être gravés dans le marbre, Phidias a préféré.. .

— Oh! je vous vois venir, — interrompit-elle, — et je sais sur le bout du doigt ce que vous allez nous dire. £h bien! oui, Phidias s'est plu à sculpter sur une métope deux béliers conduits par deux enfants qui ont l'air de se consulter pour savoir s'ils sont à leur rang dans la procession, tandis qu'à quelques pas devant eux une prêtresse, se retournant, leur fait signe d'avancer. £t plus loin, sur une autre métope , nous voyons des personnages assez vulgaires de physionomie, des métèques apparemment, portant sur leurs épaules des jarres d'huile, non pas des urnes, mais des pots, de simples pots, — et tout cela se passe à quelques pas des dieux qui, groupés sur le péristyle oriental, assistent au défilé de la procession. Je le veux bien; mais aussi comme l'artiste a su ennoblir ces détails ! Que ces porteurs d'huile aient l'air commun, j'y consens, autant du moins que l'état de dégradation du marbre permet d'en juger. Mais

que dites-vous de ces deux enfants conducteurs de béliers? Quelle candeur ravissante! quelle ingénuité ! quelle pureté de profil!

— Je ne dis pas non , Madame , mais leur situation, convenez-en, n'a rien de sublime, et quant aux béliers... J'accorde que Phidias a donné une âme à ses chevaux et qu'il a eu soin de leur enseigner la musique, — mais ces béliers ressemblent à tous les béliers du monde, ils n'ont assurément aucune école, à les regarder on ne s'aperçoit pas qu'ils aient l'esprit orné et le cœur sensible, ce sont tout simplement de très-gros béliers qui pensent et sentent en béliers ; et plus loin, ce taureau qui recule en redressant la tête, avez- vous jamais vu de face plus bestiale , et serez- vous tentée de crgire qu'il sait la musique ? Mais Phidias a fait mieux encore. Il a jugé à propos de représenter sur la frise occidentale du temple ce qu'on pourrait appeler les coulisses de la fête ; là il nous fait assister aux préparatifs et à la toilette des acteurs, et tous les détails en sont d'une fainiliarité qui ne saurait aller plus loin, et on pourrait facilement les ranger parmi les vulgarités de la vie. D'un côté, quelques jeunes gens essayent leurs chevaux, tel

est celui dont nous avons tant parlé aigourd'hui ; d'autres brident leurs montures, quelques-uns achèvent de s'habiller en causant avec leurs compagnons, plus loin un cheval chasse d'un mouvement de tête les mouches qui lui piquent la jambe ; enfin le sculpteur s'est permis une chose qui eût épouvanté plus d'un réaliste, car enfin, au-dessous du fronton d'un temple, à l'extrémité d'une frise représentant la plus sainte , la plus solennelle des fêtes, il n'a pas craint de sculpter... Bref, vous savez ce que je veux dire et ce que fait ce jeune homme fièrement campé qui occupe la dernière place à gauche et qui tient ses deux mains levées.. .

— Il s'apprête à mettre sa chemise , — dit le docteur; — de ses deux mains il la tlint ouverte, prêt à la passer par-dessus sa tête.

— Nous vous tenons quitte de vos explications, docteur, — dit la marquise. — Vous feriez mieux de nous aider à nous tirer d'intrigue; car nous voilà mal en point, et il y a dans ce qu'il dit une apparence de vérité.

— Madame, — dit le docteur^ — du moment qu'il reconnaît une âme à notre cheval, je n'ai pas Je droit de me plaindre de lui, — et après tout.

quand Phidias serait un réaliste, où serait le mal?

Elle lui répondit qu'il en parlait à son aise, mais qu'ayant toujours mal parlé du réalisme, elle n'entendait pas avoir à s'en dédire, ce qui sied mal à la dignité d'une femme.

— Mais voyons, — poursuivit-elle, — de bonne foi, mon cher Nanni, et la main sur la conscience, prétendez- vous enrégimenter Phidias dans la bande de ces artistes amoureux du grotesque et du trivial, l'un d^quels n'a pas craint de donner à Diane les traits, la figure et la démarche d'une maritome?

— Dieu m'en garde! — répondit-il. — Phidias était plus réaliste que ces gens-là et n'eût point commis de bévue pareille, étant aussi contraire à la nature de faire de Diane une maritome que si un peintre de genre, hollandais ou flamand, représentant une servante d'auberge, comme on en voit tant dans leurs tableaux, debout sur le pas de sa porte, s'avisait de lui donner le port et l'exprèslàion de Diane chasseresse ; car tout est dans la nature, mais tout y est à sa place... Et tenez, Madame, il n'est pas ç^ne vous ne connaissiez cer-

taine histoire de Donatello et de son ami Brunelleschi.

— D ne m'en souvient pas, — dit-elle.

— Donatello, dans sa jeunesse, fit un crucifix de bois et, satisfait de son œuvre, la montra à Filippo Brunelleschi pour en avoir son avis ou , pour mieux dire, son approbation. Brunelleschi sourit et ne dit mot. Donatello, insistant pour savoir ce qu'il pensait : « Le crucifix serait beau, lui dit-il enfin, n'était que, par un singulier caprice, ce n'est pas un Christ, mais un villageois, un contadino, que vous avez mis en croix. » Surpris et mortifié, Donato le mit au défi de mieux faire. Brunelleschi se le tint pour dit et secrètement se mit à l'œuvre ; il travailla longtemps et, se piquant d'honneur, fit de son mieux pour réussir. Quand il eut terminé son crucifix, celui-là même qui se voit aujourd'hui dans la Santa-Croce de Florence, et qui souvent a été pris pour un ouvrage de Michel- Ange, tant le travail en est achevé, — il le cloua contre la muraille de sa chambre, à l'endi'oit le mieux éclairé. Puis, s'en allant trouver Donatello, qui ne pensait plus à rien, il le pria à dîner et, passant avec lui sur la place du marché, acheta divers comestibles

et quelques flacons de vin et serra le tout dans un panier qu'il remit à son ami : « J'ai affaire par icij lui dit-il, prenez les devants, je ne tarderai pas à vous rejoindre. » Donato se met en route, arrive, ouvre la porte, aperçoit le crucifix qu'en ce moment éclairait un rayon de soleil. Comme frappé de la foudre, il laisse tomber son panier : assiettes, flacons, tout se brise en morceaux, et lui, stupéfait, éperdu, les bras étendus vers le crucifix dont ses yeux ne se peuvent détacher, il admire, il se pâme, des larmes inondent ses joues et, cloué sur la place, on eût dit un homme pétrifié, jusqu'à ce que son ami survenant : A te e conceduto fare i Cristi, lui dit-il en se jetant dans ses bras, et a me % contadini! — Eh bien! Madame, je vous le, demande, qui, de Brunelleschi ou de Donatello, avait été le plus réaliste? J'imagine que c'est le premier, puisque attentif à se conformer à la réalité des choses, il n'avait eu garde de donner au Sauveur du monde la figure d'un rustre, pas plus qu'il ne se fût avisé de donner à Perrette les traits d'une madone ou à Colas le front et le regard d'un saint Paul. J'aime à prendre les mots. Madame, dans leur véritable acception, et c'est pour cela

que je ne fais pas de difficulté de proclamer Phi-* dias le plus réaliste de tous les sculpteurs.

— Lui donnerons-nous cause gagnée, Monsieur l'abbé, — dit la marquise, — et renoncerons-nous à la partie ?

— A Dieu ne plaise! — répondit-il; — car ne vous laissez pas prendre, Madame , à son grand air d'assurance et tenez pour certain qu'il sent où le bât le blesse ! Ne voyez-vous pas qu'il s'amuse à nous conter des histoires et à jouer sur les mots pour nous faire prendre le change et déguiser l'embarras de sa position. C'est un joueur de gibecière qui nous montre godenot, pendant qu'il escamote la muscade; mais ces beaux tours de passe -passe ne hii serviront de rien, et je le vais prendre la main dans le sac. Et voyez plutôt, Madame; ne nous a-t-il pas dit tantôt que l'imagination était nécessaire pour bien observer la nature, ajoutant que cependant elle ne suffisait pas pour faire l'artiste, d'où il ressort que, de son propre aveu, ce n'est pas tout pour l'artiste d'étudier attentivement la nature et de la reproduire avec fidélité ; — et c'est là précisément ce dont nous voulions le forcer de convenir.

— Oh ! s'il n'est question que de cela, — dit Nanni, — et du moment qu'il ne retourne plus idéal, me voilà prêt à en passer par où vous voudrez.

— Ainsi, — s'écria le chevalier d'un ton triomphant, — vous confessez...

— Je confesse, — interrompit l'enfant, — que l'imitation de la nature est non le but de l'art, mais son moyen.

— De grâce , ( xpliquez-vous , — dit la marquise, — car il en est temps. Ma couronne d'olivier est terminée, il dépend de vous de la mériter.

Nanni devint pensif, et cachant sa tète dans ses mains :

— Oh ! si je savais parler ! — dit-il en soupirant.

— S'il ne sait pas parler, — dit le docteur, — il sait chanter, et il a fait sur le sujet qui nous occupe, Madame, un petit poëme en octaves que j'ai trouvé un jour traînant sur une table, et s'il voulait vous le réciter, vous apprendriez en moins de rien ce qu'il faut penser des origines de l'art.

— Oh! le merveilleux poëme! — dit-elle. — Récitez-le nous, Nanni!

— Je ne le sais pas par cœur, Madame, — répondit-il en lançant au docteur un regard de reproche, — et d'ailleurs ces vers-là sont indignes de vous !

— Je vais vous dire, moi, ce que j'en ai retenu, — reprit le docteur en entortillant le long tuyau de son narghilé autour de son bras droit, comme un Psylle fait le serpent avec lequel il joue ; — à vrai dire , je ne vous garantis pas le mot à mot , mais si j'y couds quelques dentelles , ce seront des points de Valencienne où le goût le plus délicat ne trouvera rien à redire.

La marquise témoigna son incrédulité par un mouvement de tète, ce qui n'empêcha pas le docteur de nous régaler de la petite histoire que voici :

— Le quatrième Facardin , Madame , — ditil d'un ton mystérieux, — s'en allait à la recherche de la princesse Vertugadine la songeuse, quand un jour, traversant une grande plaine bordée de forêts, son oreille fut soudain frappée par un confus murmure formé d'une multitude de voix qui n'avaient rien d'humain. Il se dirigea du côté d'où venait le bruit,, c'est-à-dire vers la lisière des bois, et à mesure qu'il approchait, les voix devenaient

plus fortes et plus discordantes. Tout autre que Facardin aurait pris peur et gagné au pied ; mais il n'était pas homme à reculer devant une aven-* ture, si terrible fût-elle ; et ayant continué son chemin , il arriva bientôt dans l'endroit où se faisait cet étrange concert. Ne pensez pas, Madame, qu'il y trouvât un orchestre de théâtre, ni des violonistes promenant leur archet sur les cordes de leur violon, des flûtistes soufflant dans l'embouchure de leurs flûtes traversières, ou des tambours frappant à coups redoublés sur des peaux d'ânes. Non, Madame, il ne se voyait autour de lui que des rochers, des buissons, des fleurs, du gazon arrosé de clairs ruisseaux , et une grande forêt touffue qui s'étendait à perte de vue, et, ce qui vous surprendra, Facardin ne tarda pas à s'assurer qu'il n'y avait pas là d'autres musiciens que ces rochers, ces buissons, ces ruisseaux, ces arbres et ces fleurs. Mais en récompense. Madame, il n'était parmi ces fleurs, parmi ces arbres, parmi ces ruisseaux, parmi ces buissons et parmi ces rochers , personne qui ne fût plus ou moins musicien. A vrai dire, ces étranges symphonistes n'avaient pas tous également de voix et de méthode ; les uns ne possé-

dâieat guère qu'une note, qu'ils répétaient sans se lasser, d'autres en savaient deux ou trois, d'autres enfin étaient en état de jouer des fragments d'air assez considérables ; mais tous étaient également empressés à faire montre de leur savoir, et ce qui était désolant, s'évertuant tous de leur mieux, ils avaient le malheur de ne point s'entendre entre eux ; chacun répétait son ariette sans s'inquiéter des vocalises du voisin , et vous pouvez juger du charivari que cela faisait. II en était même, parmi ces intrépides musiciens, dont l'instrument était faux et qui commettaient sans sourciller les fausses notes les plus déplorables. Mais ce qui étoona le plus Facardin, ce fut de voir, errant dans les airs, quelques milliers de guitares ailées , — je vous parle. Madame, de guitares qui avaient des ailes, ce qui après tout n'est pas plus extraordinaire que la Jument sonnante, le Chapeau luisant, la Mère au gaines et l'Aventure de l'Ile des Lions, choses que vous admettez assurément sans le moindre scrupule et ne faites pas difficulté de croire de toute votre âme. — Et ces guitares ailées, Madame, voltigeaient çà et là dans l'espace, condamnées qu'elles étaient, vous pouvez m'en croire, au

plus affi*eux supplice qui se puisse imaginer. En effet, Madame, elles étaient ainsi faites que leurs cordes répétaient, malgré qu'elles en eussent, tous les bruits qui se faisaient autour d'elles, et représentez-vous le désespoir qu'elles éprouvaient à se faire ainsi l'écho de tous ces sons discordants, de toutes ces notes éparses, de tous ces fragments tronqués de mélodies qui n'avaient pas le sens commun. Aussi voyait-on paraître leur souffrance dans les contorsions et les grimaces qui leur échappaient et dans l'air étrange dont elles se démenaient en se promenant dans l'espace. Facardin, qui voulait en avoir le cœur net et auquel les oreilles commençaient à tinter de la belle façon, s'approcha de l'une de ces guitares et Tarrêtant au passage, lui tira sa révérence et la pria de lui enseigner ce que signifiait ce charivari et à qui elles en avaient de répéter - ainsi tout le sot vacarme dont retentissait la forêt. Encore eut-il beaucoup de peine à se faire entendre , tant le bruit était grand , mais enfin, un grand coup de vent étant venu chasser pour un moment dans une autre direction le tintamarre de cette musique infernale, la guitare trouva moyen de respirer et répondit à

Facardin : « Hélas ! Seigneur chevalier, fut41 jamais supplice pareU au nôtre ? Autrefois nous habitions, mes sœurs et moi, un autre monde situé là-haut, par delà les étoiles, monde bienheureux où retentissaient sans fin de divines harmonies, que nous nous faisions une joie de répéter. Mais, pour une peccadille que commit l'une d'entre nous, le grand Maestro nous a précipitées sur ce globule ten*aqué et nous a condamnées à répéter éternellement les effroyables discordances qu'on y entend de toutes parts. Jugez, je vous prie, de ce qu'ont à souffi-ir de pauvres guitares qui, ayant vécu jadis dans un pays de virtuoses , savent par expérience ce que c'est que la musique , et qui, dans les rares moments comme ceux-ci, où un tourbillon de vent fait taire d'aventure ces enragés exécutants, entendent encore venir du ciel jusqu'à elles quelques fragments des harmonies célestes! — Eh quoi ! Madame, lui dit alors Facardin touché du récit d'une si grande infortune, ne seraitil point de remède à vos maux? Ah ! si d'un coup de cette redoutable épée mon illustre main pouvait rompre le fatal enchantement dont vous êtes la victime! Vous n'avez qu'à parler, Madame;

Facardin s'estimerait trop heureux de rendre le repos à une guitare aussi distinguée par son mérite .et par sa naissance que vous me semblez l'être ! » Et disant ces mots, il s'apprêtait à dégainer, mais d'un ton moqueur : * Seigneur chevalier, lui répondit la guitare, remettez dans le fourreau votre inutile flamberge ! Ce n'est pas avec des coups de sabre que vous nous guérirez, il y faut, croyez-nous, plus de façons. Seul le grand Caramoussai a le pouvoir de soulager nos souffrances, et quand cet illustre magicien daigne paraître en ces lieux, nous éprouvons pendant quelques instants des délices ineffables qui nous consolent de tous nos maux... » En ce moment, le coup de vent ayant cessé, le vacarme allait recommencer de plus belle, mais tout à coup Garamoussal parut, accompagné de Cupidon son maître. . .

— Cupidon ! — s'écria la marquise en frappant du pied ; — est-il réellement question de Cupidon dans votre poëme, Nanni?

— Non, je pense, — répondit-il en souriant, — pas plus que de Caramoussal et de Facardin.

— Je m'en doutais, — reprit-elle ; — ce Cupidon est l'une de vos valenciennes, docteur, et sans

doute, si je ne vous eusse interrompu, nous allions voir paraître à sa suite des flèches, des carquois, des cœurs percés, des lacs, des roses et tout cet attirail à la Pompadour qui fait de vos petits vers, — car vous vous mêlez d'en composer, — les madrigaux les plus fades, les plus insipides, les plus nauséabonds que jamais ait débités abbé de cour à la toilette d'une Cydalise !

— Que voulez-vous. Madame? — répondit le docteur. — Quand je vous disais que j'ai un tour romanesque dans l'esprit ! Vous le voyez, tout se transforme dans mon imagination en épopée chevaleresque.

— De la chevalerie à la M"^^ Cottin ! — repritelle. — Mais vraiment, vous choisissez bien votre moment et votre endroit. A deux pas de l'Académie et discourant sur Phidias , nous avons bien affaire de votre Vertugadine la rêveuse ! Allons, Nanni, récitez-nous vos vers, et à l'avenir ne les laissez pas traîner sur les tables, car vous voyez à quelles ridicules métamorphoses cela les condamne. Aussi bien je meure si toutes ces fariboles , ces guitares , ce Cupidon et ce Cara-

moussai m'ont aifpris quoi que ce soit sur les origines de l'art !

Nanni chercha d'abord des défaites, car il est aussi modeste que* timide ; puis, voyant que la marquise allait se fâcher, il se décida à la satisfaire et nous récita son poëme. Je voudrais pouvoir vous le redire, car il fait bien les vers, mais vous n'attendez pas que je m'en souvienne, et vous me permettrez de vous en résumer la substance en deux mots.

Selon lui, l'Amour, qui est aussi le dieu de la musique, vivait de toute éternité au sein de l'harmonie ; mais, comme il est poussé irrésistiblement par sa propre nature à se communiquer, il créa le monde, et ce monde, créé par Amour, comme Amour lui-même, ne peut être qu'harmonie. Aussi chacune des existences dont se compose l'univers et qui remplissent l'espace et le temps, exécute une partie dans la vaste symphonie composée par le dieu. Cependant Amour n'avait pu se passer de la Matière pour créer ; sans elle, point de monde possible ; or, la Matière, que les anciennes théogonies confondent, non sans raison, avec la Nuit^ n'est pas seulement aveugle, elle est encore

sourde, insensible à l'harmonie* et à la musique, et de soi, par sa pente naturelle, elle tend incessamment à ramener le monde au chaos. Assurément rharmonie que l'Amour a déposée au sein des choses est immortelle comme lui, mais la Matière assourdissait et affaiblissait plus ou moins toutes ces voix dont la résonnance devait former l'hymne étemel de l'univers. Et le dieu, du haut de son Empyrée, n'entendait monter jusqu'à lui que des accords à demi étouffés qui, par moments, ressemblaient à un confus bégaiement ou au vagissement d'un enfant dont la langue est encore nouée-, souvent aussi les parties récitantes qui par leur nature sont leô plus délicates, n'émettaient plus que des sons vagues et indécis et l'on n'entendait qu'un accompagnement, d'une riche facture, sans doute, mais qui, la mélodie manquant, ne présentait plus aucun sens à l'esprit, comme si, dans une ouverture à grand orchestre, les violons chargés d'exécuter le thème principal venant subitement à se taire , ou n'entendait plus que le flageolet, le trombonne et la grosse caisse. L'Amour, mécontent de son ouvrage, résolut de le corriger, et mandant auprès de lui ses démons,

qui sont ses ouvriers, comme les çyclopes sont ceux de Vulcain, il leur donna Tordre de fabriquer des lyres d'argent, ainsi faites que leurs cordes attirent pour ainsi dire tous les sons et les ré* pètent en en centuplant le volume. Les démons se mirent aussitôt à l'œuvre et travaillèrent jour et nuit à forger ces lyres, tandis que le dieu, de son côté, se réservait d'en façonner quelques-unes de ses propres mains, et c'est là qu'on vit paraître la difiFérence qui se trouve entre l'ouvrage des démons et celui des dieux. Car les démons, dont l'industrie est admirable, apportèrent tous leurs soins à donner à leurs lyres d'argent une délicatesse et une sensibilité infimes, tellement que les bruits les plus légers et les plus fugitifs étaient répétés par leurs cordes avec une netteté et une sonorité merveilleuses. Puis, leur besogne terminée, par l'ordre du dieu, ils répandirent ces lyres dans tous les coins du monde. Mais qu'arriva-t-il? C'est que, fortement ébranlées et comme étourdies par les sons qui se faisaient entendre dans leur voisinage et les répercutant avec un éclat sans pareil, ces lyres d'argent ne pouvaient percevoir les sons plus lointains qu'apportait le vent, et ainsi chacune

d'elles se faisant Técho d'une ou deux parties isolées du grand concert, était dans l'impuissance d'en reproduire l'ensemble. Comme il s'en trouvait de répandues dans tous les coins du monde, la réunion de tous leurs chants formait bien une harmonie où l'Amour se reconnaissait comme dans son œuvre ; mais chacune des lyres , perdue dans le petit coin de l'espace où elle avait été jetée, redisant avec force quelques accords qui ne se reliaient à rien, cherchait en vain un sens dans ces lambeaux épars de mélpdie qu'elle répétait machinalement, et les vibrations qui agitaient ses cordes et dont elle ignorait le but et la liaison, lui causaient un vague malaise et même par instants d'indicibles soufirances. Mais l'Amour, qui ne saurait se plaire à voir souffrir ses créatures, appelant à son aide toutes les ressources de son art magique, fabriqua lui-même quelques lyres d'or douées de propriétés merveilleuses; car ces lyres, façonnées par les mains de l'Amour et possédant en elles l'harmonie infuse, quelles que soient les notes éparses qui font vibrer leurs cordes, répercutent en même temps toutes celles qui leur répondent à chaque moment de la mélodie, et partant, en quel-

que place de l'univers qu'elles se trouvent, reproduisent rharmonie divine des choses. Aussi ces lyres d'or sont-elles la consolation et les délices des lyres d'argent, fabriquées par les démons, auxquelles elles révèlent le sens mélodique de tous les sons qui les viennent frapper, — et aussitôt que l'une de ces lyres sacrées vient à paraître et fait retentir l'air de ses accords, on voit toutes les autres lyres , volant au-devant d'elles comme des colombes amoureuses, accourir près de cette sœur divine et, s'empressant autour d'elle ou se plaçant sous le vent de manière que les bouffées de la brise leur apportent ses mélodies enchanteresses, toutes ensemble elles les redisent et pour quelques moments goûtent les ravissements mystérieux d'une existence qui parvient à se comprendre elle-même et à sentir en soi la présence d'un dieu, — et de toutes ces voix résulte un concert sublime qui va réjouir l'Amour lui-même sur son trône.

— Eh bien! Madame, persisterez- vous à m'appliquer le proverbe : Traduttore , traditore ? — s'écria le docteur, quand Nanni eut achevé de nous réciter son poëme. — A cela près des lyres que j'ai changées en guitares, instrument que j'aime à

la folie, et du dien Amour auquel je rendais son nom classique de Cupidon , quel tort ai-je fait à Tallégorie de notre jeune poëte? Convenez même que je l'avais fort habilement amenée, car il n'est pas contestable que ma version est infiniment plus orthodoxe que le texte, sans parler des heureux changements que je me préparais à introduire dans le dénouement. Estimant en effet que c'était assez de lyres ou de guitares comme cela, en place de lyres d'or je personnifiais l'art sous les traits du grand Caramoussal, lequel, un harmonica à la main...

— Suffit, mon bon docteur, — interrompitelle, — faites-nous grâce de votre* Caramoussal et de son harmonica, et laissez-moi entrer en explication avec notre jeune ami ; car, bien que je me flatte d'avoir pénétré le sens de son allégorie, encore voudrais-je savoir ce que ces lyres d'or et d'argent ont à démêler avec le réalisme, et je lui serais obligée de m'en éclaircir. Voyons si je vous ai bien entendu, — continua-t-elle, s'adressant à Nanni. — Je comprends que, selon vous, l'univers pris dans son total qui nous flatte, pour parler avec Bonifiât, exécute un grand con-

cert fort agréable ; mais , pour jouir de ce concert, il faudrait avoir des idées d'ensemble, d'un seul coup d'œil apercevoir ce qui se passe à Paris et à Pékin, et d'une seule pensée embrasser tout le cours de l'histoire universelle; ce serait par exemple le vingtième siècle qui sauverait et résoudrait pour les hommes du dix-neuvième les dissonances qui leur égratignent les oreilles. Mais nous autres, pauvres lyres d'argent, c'est-à-dire nous autres petites âmes vulgaires, le docteur et moi, par exemple, nous n'entendons et ne répétons qu'une pauvre phrase écourtée, quelques notes sans liaison dont nous recherchons vainement le sens, et nous avons grand besoin qu'une belle lyre d'or, c'est-à-dire une grande âme d'artiste, façonnée par l'Amour et capable de comprendre l'ensemble des choses, daigne s'approcher de nous et berce nos oreilles et notre cœur par ses délicieuses mélodies.

— Oh ! Madame, — s'écria Nanni, — il en est parmi ces lyres d'or qui ne sont pas des artistes de profession. . .

— Point de compliments, je vous en conjure. Je ne suis évidemment qu^une pauvre petite lyre d'ar-

gent, qui n'a jamais pa apprendre par cœur une mélodie tout entière, et je vous assure que j'ai souvent ressenti de mortelles soufi&'ances quand mille bruits incompréhensibles faisaient vibrer toutes les cordes de mon âme, et quelquefois avec tant de force que je voyais venir le moment qu'elles finiraient par se briser. Il y a aussi des jours où je répète à perte d'haleine de grands accords plaqués, semblables à certains accompagnements d'opéras italiens, et j'attends avec impatience que la partie récitante fasse son entrée, mais elle n'a garde ; aussi suis-je bien heureuse quand je vois approcher une lyre d'or ; moi aussi je vole au-devant d'elle comme une colombe et je lui crie du plus loin que je l'aperçois : «Viens me faire comprendre le sens du misérable accompagnement que je joue depuis vingt-quatre heures, sans savoir pourquoi!» — Comprendre n'est pas précisément le mot, Madame, — reprit Nanni; — l'art n'est pas la philosophie et les artistes ne sont pas des spéculatifs. Le fond de l'art, c'est la passion. Ai-je tort de penser que toute chose a ses affections, lesquelles, agissant sur notre âme, y produisent ces vibrations plus ou moins énergiques, plus ou moins

prolongées qu'on appelle des passions ? Les forme&j les figures et les mouvements du monde matériel, le travail sourd de la végétation, le parfum des fleurs, les jeux de l'ombre et de la lumière, les orages et les rassérénements du ciel, les vicissitudes des saisons , l'étemelle succession des naissances et des morts au sein de la nature et semblablement le jeu et le drame de la destinée, les caprices fantasques du hasard et les grands coups de la fatalité, tous les accidents de la vie et de rhistoire, en un mot, les modes infiniment variés des choses agissent sur notre âme, l'émeuvent, la remuent et la passionnent. Or, la philosophie nous enseigne que l'ordre universel est composé pour ainsi dire de désordres particuliers , de même que les dissonances sont nécessaires à toute forte et mâle harmonie, et il s'ensuit que la plupart des hommes, c'est-à-dire l'innombrable quantité des âmes qui vivent et meurent sans avoir rien pu connaître qu'un détail de l'univers, reproduisent dans leurs passions le désordre apparent des choses dont elles subissent le contact immédiat. Au contraire, les âmes privilégiées, celles qu'Amour a façonnées de ses mains et qu'il a remplies de son

esprit, quelle que soit la place que le sort leur assigne ici-bas et si étroit que puisse être l'horizon de leur destinée, témoignent, dans tous leurs sentiments et dans leurs mouvements les plus secrets, de cette harmonie qui est comme leur essence et leur être ; l'univers est présent dans chacune de leurs sensations, il suffît du parfum d'une fleur^ du chant d'un oiseau ou du regard d'un enfant pour faire résonner en elles la musique des sphères célestes, et toutes les passions qui les agitent forment entre elles, pom* parler le langage de Platon, une espèce nde chatne, ou plutôt un merveilleux concert qui est l'écho du concert sacré de toutes les existences. Aussi ces lyres d'or goûtent-elles d'ineffables délices , inconnues aux autres âmes ; mais, étant inspirées de l'Amour, elles tiennent de lui le désir de faire partager leurs joies, — ou , pour laisser là nos lyres, puisque comparaison n'est pas raison, ces âmes supérieures éprouvent l'irrésis*^ tible besoin de se communiquer et quelques-unes en ont la force ; ce sont là ce que les hommes appellent les grands artistes; — elles se mettent donc à créer avec des formes et des couleurs, ou avec des mots et des images, un monde où elles

versent la passion qui déborde de leur sein, et cet ouvrage de leurs mains communique à tous ceux qui en approchent l'inspiration sacrée dont il émane. Mais ce monde créé par les grands artistes n'est point une mise au net ni une refonte du monde des réalités , car les disciples de l'Amour n'ont pas la folie de se piquer d'embellir l'œuvre de leur maître ; ils aspirent seulement à rendre visible pour tous dans leurs œuvres l'univers tel qu'ils l'aperçoivent eux-mêmes, et ce que l'artiste voit et sent dans la nature, le premier venu parvient à le voir et à le sentir par le moyen de l'art, qui n'est que la nature concentrée. A cette fin, les grands artistes, examinant avec une religieuse attention la nature et la vie , s'efforcent de s'approprier les procédés de la pensée créatrice et ils étudient particulièrement les signes par lesquels l'âme des choses se manifeste dans le moindre de ses ouvrages, de même que, pour arriver à bien parler, nous étudions avec soin le vocabulaire de notre langue et les règles de sa grammaire; c'est, en effet, au moyen de ces hiéroglyphes sacrés qu'ils se créent un langage pour exprimer cette passion soumise à la loi du rhythme et de l'har-

mouie qae lear inspire la vue du grand tout et que l'Amour, principe \1vifiant et moteur du monde, distille pour ainsi dire dans leur âme, comme la mère fait passer son sang dans le cœur de l'enfant qu'elle allaite. Seulement l'artiste a grand soin que tous ces signes, empruntés à la nature, par lesquels il se révèle aux petits et aux ignorants, deviennent facilement intelligibles à tous les esprits, et à cet eflfet il en accuse fortement les traits, il les expose en pleine lumière, il les dégage de tout ce qui pourrait les offusquer ou les obscurcir. Qu'on appelle cela idéaliser la nature, j'y consens, bien que le mot ne me plaise pas ; mais il n'en est pas moins certain que la poésie, la sculpture et la peinture se proposent non d'embellir ce qui est, mais de le résumer. C'est ainsi , par exemple , qu'un portrait peint par le Titien ou par Rembrandt est le résumé de toute une vie et un drame de Shakespeare le résumé du livre des destins, et la seule différence qui soit entre l'art et la nature, c'est que le premier nous présente dans ses œuvres le tout en raccourci. Ce grand magicien évoque ces passions infinies, filles de l'Amour, qui sont les puissances secrètes des choses, et les contraint à

se révéler aux enfants des hommes par un geste, par un regard, par un mot, par un soupir sorti de leurs entrailles, et l'Amour lui-même, se rendant à ses enchantements, se déclare tout entier dans une seule des pulsations de l'univers.

— A cette heure, je vous entends, — lui dit la marquise; — le peintre réaliste et Poussin sont aussi exacts l'un que l'autre dans leur imitation de la nature, mais le premier peint des arbres qui ne sont que des arbres, et Poussin des arbres passionnés, et comme remplis du sentiment qui de l'âme des choses a passé dans l'âme de Poussin, et si la Vénus de Milo nous semble supérieure en beauté à toutes les femmes de chair et d'os, ce n'est pas qu'à la rigueur on n'eu puisse trouver qui la vaillent, mais le mystère de passion que le sculpteur a répandu dans le cœur de marbre de ses statues lui donne ce je ne sais quoi de surhumain qui nous confond .

— En d'autres termes, — dis-je à mon tour, — Nanni me paraît penser que les prétendus réalistes et Poussin rendent avec une égale fidélité la nature telle qu'ils la voient; seulement les premiers ont le malheur de la regarder avec les yeux

du vulgaire, car ils ne sont, à le bien prendre, que des talents incomplets qui affectent de convertir en système l'impuissance de leur pinceau et la stMlité de leurs inspirations, — et il y a loin de leurs magots et de leurs poussas à ces casseroles si bien étamées où Yan*Ostade nous fait découvrir toute une vie d'ordre, d'bonnéte aisance et de douces joies domestiques, c'est-à-^dire une des manières les plus assurées d'être heureux en ce bas monde.

— Ob ! ne moralisons pas, cela nous mènei:ait trop loin, — dit la marquise. — Occupez-vous plutôt, Nanni, de résoudre une difficulté qui m'incommode. Nos lyres d'or répètent toutes le même air, la même hymne glorieuse de l'Amour, et partant je ne vois pas quelle place cela laissera à l'originalité des artistes.

— L'Amour y a pourvu, — répondit-il ; — car, outre qu'il a donné à chacune de ces lyres un timbre particulier, il a eu soin de les monter sur des modes différents, celle-ci sur le dorien, celle-là sur le phrygien, telle autre sur l'ionien ou le lydien, et ainsi l'harmonie de l'univers, en résonnant sur leurs cordes, revêt le caractère particulier de chaque instrument, et voilà pourquoi des œuvres d'un

grand artiste s'exhale ane certaiue passion déterminée dont la contagion est irrésistible. Ainsi, Madame, quand vous avez lu Shakespeare, vous sentez en vous cette ironie suprême qui se joue Kbrement de toutes choses ; TArioste vous communique ces joies folles de sylphe et de lutin qui l'animaient lui-même; le Tasse nous plonge dans une émotion voluptueuse ; Aristophane laisse sur nos lèvres le rire étincelant d'un Silène qui a bu l'ivresse dans la coupe d'or des dieux, et Molière nous remplit d'une mâle gaîté mêlée d'une certaine amertume bienfaisante qui fortifie le cœur. Des toiles du Poussin se dégage je ne sais quelle rêverie majestueuse, et Claude Lorrain, dont le pinceau célébra les fêtés de la lumière, enveloppe nos pensées comme nos regards de cette vapeur dorée qui inonde ses paysages. L'admirable morceau de Haydn, que nous exécutâmes hier sur votre piano, vous laissa dans l'âme, disiez*vous, comme une facilité de vivre qui vous charmait, tandis que telle sonate de Beethoven fait naître en vous comme le sentiment du grand apaisement qui suit une lutte et d'un éclatant triomphe remporté sur les contradictions douloureuses dont

l'histoire abonde aux époques de tourmentes révolutionnaires ; — si demain nous jouons la symphonie de Mozart que vous savez, vous sentirez des ailes vous pousser, avec lesquelles vous voltigerez sur la surface de la vie, comme la mouette dans ses ébats capricieux rase la surface des flots où, laissant tremper par instants l'extrémité de ses plumes, elle repart soudain vers le ciel en poussant des cris d'allégresse. Et chacune de ces passions, où se retrouve l'universelle harmonie, est une des voix dont se compose le chœur des Idées, conduit et présidé par l'Amour.

— Et notre cheval! — dit-elle en souriant, — il est bien temps d'y revenir.

— Ah ! Madame, — dit-il, — les Grecs forent passés maîtres dans cet art de déposer une passion au sein d'une œuvre comme une âme qui la fait vivre et de la manifester par les signes les plus parlants et les plus expressifs, en ayant soin d'y subordonner tellement tous les détails, que tout contribue et concoure à fortifier l'effet général. Ainsi procéda le grand sculpteur chaîné de sculpter sur la frise du Parthénon l'image de cette magnifique procession qui, le dernier jour de la

fête des Panathénées, entrait du Céramique extérieur dans la ville et, après s'être déroulée lentement dans les rues et sur les places, montait à la citadelle pour y déposer aux pieds de Minerve Poliade le nouveau peplos brodé par des mains virginales. Son premier soin fut de se pénétrer de l'esprit de son sujet et d'imprimer à cet immense ouvrage le caractère de l'auguste cérémonie qu'il avait à représenter. C'était une fête que devait reproduire son divin ciseau, et le génie de la fête respire partout dans son œuvre , je veux dire ce calme, cette sérénité que produit l'oubli momentané de tous les labeurs ingrats de la vie journalière, la douce liberté et le joyeux essor d'esprits qui se délassent , qui se détendent , qui , au sortir des tracasseries de l'agora et des luttes orageuses du Pnyx , se donnent du relâche et prennent le temps de respirer et de jouir d'eux-mêmes, en un mot, ce repos réparateur qui, suspendant les fatigues de la pensée et les poursuites inquiètes du cœur, communique à l'âme une suprême et délicieuse légèreté. Oui, corps et âme, tout est merveilleusement léger dans ce bas-relief incomparable, hormis toutefois ces béliers, ces taureaux, ces

métèques, habilement distribués de place en place par l'artiste, qui connaissait mieux que personne le puissant effet des contrastes. Ils sont légers comme le vent, ces chevaux, dont à dessein il emprunta les modèles à la race la plus légère qui soit au monde, chevaux façonnés et assouplis par récole athénienne et qu'il s'est attaché à alléger encore en supprimant tout harnachement et en redressant leur crinière qui, retombant, eût risqué d'alourdir leur svelte encolure. Et comme elles sont légères , et pour ainsi dire délivrées de tout incommode fardeau, les fimes qui se révèlent dans le regard et le geste des magistrats, dans la beauté vénérable des vieillards, dans la démarche aisée des jeunes vierges portant leurs patères ou leurs corbeilles, dans l'action libre et dégagée des musiciens jouant de la flûte ou de la lyre, dans les formes délicates des éphèbes et jusque dans leurs tuniques aux plis ondoyants et dans leurs manteaux flottant gracieusement dans l'air, enfin dans cette foule innombrable de personnages, tous pénétrés d'un même sentiment, inspirés d'une même pensée, et dont les contours et les figures ont été creusés dans le marbre avec une incompréhensible

vérité par quelques traits fugitifs du ciseau le plus délicat et le plus délié qui fût jamais ! Et ainsi, sur ce bas-relief colossal, où la nature est rendue avec une fidélité sans pareille , Phidias a retracé la grande procession des Panathénées avec l'infinie variété de ses aspects et de ses épisodes, — et sur ces quatre cents pieds de marbre respire une seule passion qui anime tout, qui remplit tout, qui est comme l'âme de ce grand ouvrage, de même que, dans la vie d'un noble cœur, un seul grand sentiment, comme un souffie insensible, répand partout la mesure, l'unité et l'harmonie!

Nanni avait prononcé cette tirade avec l'accent de l'enthousiasme ; sa voix était devenue vibrante ; son front rayonnait, ses grands yeux brillaient d'un feu sombre. Jamais je ne l'avais vu si beau. Apparemment la marquise en jugeait comme moi ; car elle s'oubliait à regarder cette noble tète inspirée, et quand, en prononçant ces derniers mots, Nanni releva sur elle ses yeux qu'il avait tenus jusqu'alors fixés au sol, il rencontra son ardent regard fixé sur lui, regard plein d'un doux poison que le cœur de l'enfant but à longs traits. Un trquble délicieux s'éleva en lui et, pour le dissi-

muler, il baissa la tête en se penchant sur Ugl} . qnMl caressa d'une main fiévreuse. Heureusement poui' lui, il ne s'avisa pas de regarder de nouveau la marquise, car cette fois elle n'eût plus offert à sa vue qu'un front sévère, un regard glacé et un visage dédaigneux et hautain.

— Je vous comprends, marquise, — lui dis-je eu moi-même, — c'est un hommage d'artiste que vous venez de rendre à la beauté de cet enfant, et vous lui en voulez d'avoir pu s'imaginer que votre cœur s'était mis de la partie

Ce petit jeu de scène, qui m'intéressait, me parut avoir échappé à l'attention de nos amis. Lo chevalier s'était éloigné de quelques pas pour examiner un buisson de roses, jugeant qu'il était de sa dignité de ne pas écouter Nanni jusqu'au bout ; le docteur ét^it occupé à soufBer sur les charbons de son narghilé qui menaçaient de s'éteindre; l'abbé qui, depuis le commencement de cet entretien, n'avait donné signe de vie, immobile comme une souche, son chapeau enfoncé sur ses yeux, les bras croisés sur sa poitrine, regardait évidemment ses pensées flotter dans les espaces imaginaires. Quant à milord , qui venait de terminer son pi-

peau, il se mit à en tirer d'un air grave quelques soDS aigrelets et nasillards qui causèrent à la marquise un tressaillement douloureux.' Elle porta vivement ses mains à ses oreilles en s'écriant :

— Grand Dieu! Milord, que le ciel confonde votre musique ! Nous venons d'entendre le souffle de l'univers passant sur les cordes des lyres d'or, et vous prenez ce moment pour nous déchirer les oreilles avec votre infernal pipeau !

Et voyant que, nonobstant ses reproches, il continuait de souffler dans son instrument avec un fl^me imperturbable :

— Ah ! ce pipeau ! — s'écria-t-elle en se levaut de sa chaise, — je ne l'entends que trop souvent; depuis ma naissance il me poursuit; il a troublé toutes les fêtes de ma vie... Milord! Milord! vous êtes sans pitié!

Et disant cela, saisie d'un trouble inexplicable, elle se sauva dans le jardin, où elle disparut derrière une charmille.

Le chevalier et le docteur étaieut partis à la recherche de la marquise, tandis que milord continuait son improvisation musicale à la barbe de Tabbé qui , assis en face de lui, ne faisait mine d'entendre son enragé concert. Je les laissai aux douceurs de ce tête-à-tête et, m' emparant du bras de Nanni, je l'emmenai du côté du petit pont. Il me suivit sans résistance, plongé qu'il était dans une rêverie au moins aussi profonde que celle de l'abbé.

J'ai toujours aimé à m'occuper des affaires des autres et j'ai plus d'une fois rempli cahin-caha les

fonctions de suppléant de la Providence, laquelle, en vérité, laisse beaucoup à faire à ses substituts. Chacun a sa marotte , la mienne est de me piquer de lire couramment dans les cœurs et de déchiffrer les visages à livre ouvert ; je tftte volontiers le pouls aux malades et je me crois beaucoup plus versé dans la science du diagnostic que dans l'histoire du gorgerin des colonnes ioniques. D y a dans ma figure, je vous l'ai déjà dit et je ne crains pa^s que vous me démentiez, quelque chose qui commande la confiance. Aussi est-il arrivé quelquefois que des cœurs blessés s'ouvraient à moi de leurs peines et se remettaient entre mes mains pour être guéris. Sans mentir, je peux me rendre le témoignage que je n'ai jamais tué de clients; je puis même me vanter d'avoir guéri à Rome, l'année dernière, ime vieille douairière russe qui se plaignait d'être incomprise, et son canari qui se mourait de la pépie. Cette double cure m'iaspira une grande foi en ma lancette, en mes juleps et en mes magistères, et de ce jour je me promis de ne manquer aucune occasion de prodiguer mes soins à l'humanité soufBrante. Aussi, dès que j'eus été initié à la petite partie de cœur qui se jouait entre

Phidias, la marquise , le comte de B... et Nanni, je jurai mes grands dieux que je serais le Deus ex machina du dénouement. Le comte de B... m'intéressait et je ne délibérai pas à épouser chaudement sa cause. Grâce à ma sagacité habituelle, j'avais deviné sur-le-champ qu'il était aimé et que la marquise, en vraie coquette, désirant réveiller un peu sa tendresse , qui lui paraissait peut-être trop tranquille, s'était amusée à s'entêter plus que de raison de Phidias et de Nanni pour exciter sa jalousie. Malheureusement l'événement avait dépassé ses prévisions ; à la suite de taquineries et de picoteries trop multipliées, on s'était aigri, on s'était boudé, et ce petit manège avait fini par une brouille en forme. Après la rupture, la marquise avait cru devoir à sa fierté blessée d'effacer de son cœur le souvenir d'un amant trop susceptible et trop exigeant; mais en vain s'était-elle combattue, sa passion était demeurée maîtresse du champ de bataille ; de là ses impatiences, ses accès d'humeur et d'irritation, de là certains retours* mélancoliques sur le passé, certains soupirs mal étouffés, certains petits trépignements fort expressifs, certains regards qui semblaient dire : Sœur Anne, ne voyez-

vous rien venir? Mais cette àme fière avait trop d'énergie pour s'abandonner; elle usait de tous les moyens pour tromper son ennui et pour s'étourdir sur son chagrin ; cette lyre d'argent écoutait de toutes ses oreilles le sublime récitatif entonné par les lyres d'or ou par l'harmonica du grand Caramoussal et s'essayait à le faire redire à ses cordes... Inutiles efforts ! son. cœur soupirait de préférence un petit chant plaintif dont la mélancolie la gagnait , et dans ces derniers jours, bien qu'elle s'en cachât avec soin, je m'étais convaincu, en dépit des dénégations de l'honmie ennuyé, qu'elle était à bout de résistance et que son orgueil, menacé dans ses retranchements, ne songeait plus qu'à faire une retraite honorable.

Dans sa dernière lettre à milord, le comte, désespéré et se défiant des talents diplomatiques du digne baronnet, m'avait désigné pour l'avocat auquel il commettait le soin de plaider sa cause. Cette marque de confiance m'avait singulièrement flatté et j'étais bien décidé à ne pas faillir à mon mandat Une seule chose me chagrinait, — le coup terrible que j'allais porter à Nanni. Je m'étais décidé à prendre langue au préalable avec lui et à

le préparer à son malheur et, rêvant aux moyens d'opérer la cataracte du pauvre enfant et d'amputer ses illusions en le taisant souffiir le moins possible, je maudissais le regard qui , faussement interprété par son cœur crédule de poëte et d'amoureux, venait de le remplir d'une indicible joie et d'ajouter encore aux difficultés de mon entreprise.

Cheminant donc avec lui du côté du petit pont, je me disais : Tâchons de lui faire entendre raison , mais usons de ménagements ; traitons avec douceur cette pauvre âme malade , il est des blessures qu'il ne faut toucher que d'une main légère... Et là-dessus, adoucissant le timbre naturellement un peu rude de ma voix, je lui dis :

— Mon pauvre enfant, vous êtes fou!...

Il tressaillit , leva les yeux sur moi , ramena sa tète en arrière d'un air superbe, puis la laissant retomber sur sa poitrine, il me retira son bras et continua de marcher sans mot dire.

— Mal débuté ! — me dis-je. — Je n'ai pas le sens commun ; je me promets de le ménager et j'entame la conversation par un coup de poing. . .

Je me mis à me creuser la tète pour trouver un

nouvel exorde qui fM doux, engageant, insinuant, et je le méditai si bien que nous arrivâmes au petit pont sans que j'eusse rouvert la bouche; mais là , confus de la stérilité de mon génie , je tentai ime seconde fois de rompre la glace à tout hasard, et d'une voix que je m'efforçai de rendre caressante et doucereuse :

— Nanni, — lui dis-je, — quelle extravagance est la vôtre...

Vous voyez que je n'étais pas varié dans mon exorde. Encore n'en pus-je dire davantage, car il m'interrompit vivement en me montrant du doigt un Albanais qui passait avec sa fustanelle blanche bien tuyautée, et il me dit :

— On prétend que ces gens-là descendent des Pélasges. Vous pouvez lire là-dessus un gros livre allemand , intitulé je ne sais comment ; on le dit très-instructif; l'auteur est parfaitement sûr de son fait, comme le sont tous les savants allemands en général. Ma foi ! l'en croira qui voudra !

Puis, faisant volte-face d'un air dégagé, il s'achemina du côté du caié en sifGiotant un petit air entre ses dents. Je le suivis en le regardant de travers.

— Ah! tu ne veux pas m' entendre! — lui disais-je à part moi, — et tu te mets en révolte, méchant enfant ! Mais ne t'imagine pas que je sois si facile à rebuter ! tu as beau faire , tu finiras par me prêter l'oreille !

Et me remettant en quête d'un nouvel exorde : Ah çà ! ne saurais-je débuter autrement que par une apostrophe? — me disais-je, — figure brutale peu goûtée des enfants mutins. — Mais je m ingéniais en vain; ni l'enthymème, ni l'hypotypose, ni la catachrèse ne m'étaient propices , et au moment d'ouvrir la bouche, rien qu'à regarder cette noble jeune tête à la fois si fière et si délicate, toute ma rhétorique s'en allait à vau-l'eau. Je peinais, je soufflais, je me battais les flancs, je me grattais le front, j'ôtais mon chapeau , je passais ma main dans mes cheveux, je remettais mon chapeau, je frottais l'index de ma main gauche contre la paume de ma main droite , je me pinçais les* joues, je taquinais ma barbe grise, et tour à tour je faisais de grandes enjaijibées aussi imposantes que le mouvement d'éloquence dont j'étais sur le point d'accoucher, ou bien, tortillant des jambes, je faisais de joUs petits pas rapides et pressés

comme les subtils raisonnements dont j'aurais voulu enlacer ce garçonnet, et tantôt je baissais la tète d'un air grave, tantôt relevant les yeux, je les promenais à droite et à gauche, je contemplais la rivière, les lauriers roses, les arbres, le ciel, — tout cela n'y servait de rien, et plus je suais d'ahan, moins je me sentais inspiré. Et lui, je crois, s'apercevait et jouissait intérieurement de mon embarras ; il y eut même un moment où je crus voir passer un sourire malin sm* ses lèvres, et pour le coup, piqué au vif, comme nous arrivions pour la seconde fois près du petit pont, je le frappai brusquement sur l'épaule, et d'une voix assez retentissante pour attirer l'attention des passants :

— Ah çà! — m'écriai-je, — qu'espérez-vous?

L'interrogation ne me réussit guère jnieux que

l'apostrophe. Le rouge de la colère lui monta au visage, et me toisant des pieds à la tète :

• — A qui en avez-vous? — me répondit-il, — et qui vous donne le droit de m'interroger ?

Mais cette fois j'étais résolu à ne point lâcher prise, et m'emparant de nouveau de son bras, je lui dis en baissant la voix :

— Pauvre insensé ! tout à l'heure tu t'es trahi.

Ton Ame est venue dans tes yeux , et le moins clairvoyant a pu surprendre ton secret. Fuis, je t'en conjure, fuis pendant qu'il en est temps encore. L'air qu'on respire ici t'est fatal. Imprudent ! tu te fais une fête de la voir, de l'approcher, et chaque jour une goutte de ce poison que distillent ses yeux tombe sur ta blessure, et tu souffres, tu te consumes, tu péris...

Il avait changé de contenance; doucement il posa sa main sur ma bouche, et je vis deux larmes jaillir de ses grands yeux bruns et couler lentement sur ses joues.

— Je n'espère rien, — murmura- t-il tristement, — je ne demande rien, je ne désire rien... mais si c'est ma fantaisie de souffrir, quel inconvénient y voyez-vous^?...

n se tut un moment, puis il reprit en s' animant :

— Oui, je suis un fou, un pauvre fou, ce qui n' empêche pas que tout à l'heure je lui ai plu pendant l'espace d'une seconde, ses yeux me l'ont marqué, et je vais me nourrir de ce souvenir pendant bien des jours. Ah! si vous saviez le bien que m'a fait ce divin regard et les belles choses qui pourraient

gernier là , ajouta-t-il en se frappant le front. — si elle me regardait plus souvent avec ces yeuxlà! Mais, à Tavenir, je saurai me contraindre, je vous promets de m'observer davantage...

— n ne s'agit pas de cela, — lui dis-je en colère , — mais de se comporter en homme et de sortir résolument d'une situation fausse. Croyezm'en, le possesseur légitime d'un cœur où vous n'avez rien à prétendre ne tardera pas à revenir, et il y va de votre dignité de ne pas attendre qu'on vous chasse pour lui complaire.

D fronça le sourcil, et jetant sur moi des yeux enflammés :

— Eh ! qu'il revienne ! — s'écria-t-il avec emportement, — et nous verrons conmie il sera reçu. Mais qu'y a-t-il, grand Dieu! entre elle et lui? Parlent-ils la même langue ? leurs âmes peuvent-elles s'entendre ? Et vous la croyez capable. . . Ah ! c'est à mon tour de vous dire : Studia le donne ! C'est une science où vous n'avez pas pris vos degrés.

Mais moi, me plaçant en face de lui et le regardant dans les yeux :

— Eh bien, soit! — lui dis-je, — je veux, sot enfant, que tu aies raison de croire, d'espérer...

Mais as-ttt donc oublié celle qui, à cette heure, à Venise, soupire en pensant à toi, celle qui t'aime, qui t'attend , à qui tu as engagé ta foi et qui ne sait pas, hélas! que tu l'as déjà trahie dans ton cœur, celle enfin dont tu reçus peut-être une lettre hier encore , pauvre lettre mouillée de larmes que tu t'es gardé d'ouvrir et qui te brûlerait les mains si tu y touchais...

Je n'en dis pas davantage, car il était devenu pâle comme la mort, et voulant me répondre, ses lèvres tremblèrent, il balbutia quelques mots confus, puis tout à coup, par un effort désespéré, dégageant impétueusement son bras, il réussit à m'échapper et s'enliiit à toutes jambes du côté de la tonnelle.

Je le suivis, sans chercher à le rejoindre ou à le rappeler, et, chemin faisant, je me disais : Après tout, qu'il en ait le cœur brisé, que m'importe ? — et je me mis à fredonner une ariette d'opéra-comique. Puis j'ajoutai : Pourtant, j'y aurais regret ; car c'est un grand cœur, et seulement avec un de ses morceaux on ferait dix cœurs de marquise de grandeur raisonnable. En faisant ces réflexions, j'arrivai à l'entrée de la tonnelle, et avisant, à l'en-

droit où Tabbé s'était assis , un petit volume gisant à terre , j'y reconnus le livre qui ne le quittait pas et que j'avais pris jusqu'alors pour un bréviaire. Je le ramassai et je l'ouvris. Ce prétendu bréviaire, écrit tout entier de sa main, renfermait une copie de quelques extraits du Benjamin major et minor de Richard de Saint-Victor, de la République de Platon, du Traité de l'existence de Dieu de Fénelon, et de l'Éthique de Spinosa.

— Étrange bréviaire ! — me dis-je, — et dans quelle société d'originaux me suis-je faufilé !

Je fourrai le livre dans ma poche et me mis en devoir de rejoindre nos gens qui, rassemblés sur un tertre, à l'extrémité du jardin, formaient cercle autour de l'abbé adossé contre un citronnier.

— Mon cher abbé, — disait la marquise en lui montrant la couronne qu'elle tenait à la main, — ne voulez-vous pas prendre part à ce concours et disputer vous aussi ce précieux diadème, dont j'aurais tant de plaisir à parer votre tète ?

Et comme l'abbé marquait par un geste qu'il se jugeait indigne d'un si grand honneur :

— Du moins, — poursuivit-elle, — ne pourrons-nous savoir si vous approuvez tout ce qui

s'est dit aigourdliui au siget et à propos de notre cheval?

— Vous avez tous parlé d'or, — répondit-il, — mais parlez demain encore et après-demain, vous n'aurez jamais tout dit.

— Mais ne nous direz- vous pas. . .

— Oui, oui, je vqus le répète, vous avez fait merveille , vous avez accommodé de toutes pièces l'éclectisme, vous avez taillé des croupières à l'idéalisme, vous avez serré le bouton au faux réalisme, et que sais-je encore? Vous avez seulement oublié une chose, une misère, en vérité...

— Quoi? — dit-elle.

— Vous êtes conune des gens qui , pénétrant dans un palais, en étudient curieusement l'architecture, les statues, les tableaux, les meubles, et ne daignent pas donner une pensée, accorder un regard à la maîtresse de la maison.

— Je ne vous entends pas, — dit-elle.

— Parlé-je hébreu? — répondit-il. — N'estil pas vrai que le premier qui a parlé nous a entretenus du cheval seulement et de rien d'autre? Le second, s'apercevant que ce cheval portait un cavalier sur son dos, a disserté sur le cavalier et

sur le cheval. Le troisième s'avisant que ce groupe équestre faisait partie d'une frise, Ta traité comme Tun des détails d'un ensemble. Mais il n'est venu à lesprit d'aucun de vous que cette frise était la fiise d'un temple, que ce temple était le temple de la divine Sagesse, — et maintenant ai-je tort de vous reprocher d avoir pensé à tout, hormis à la niaiti*esse de la maison ?

— De tout temps, — dit le docteui*, — ce fut le partage des abbés d'enseigner la galanterie à la fois par leuis préceptes et par leurs exemples.

L'abbé ne parat pas l'entendre, et ôtant son chapeau qu'il se mit à tortiller entre ses doigts :

— Parmi les hérésies sans nombre, — nous ditil, — qui ont été débitées sui* l'histoire de l'art, on a imaginé de faire entre le classicisme et le romantisme la belle distinction que voici : Les classiques, a-t-on dit, ont une façon de concevoir leurs sujets qui leui- permet de les réaliser en entier ; leurs conceptions et leurs œuvres sont adéquates, ce sont des grandeurs égales qui se couvrent parfaitement; partant les créations de l'art classique présentent à l'esprit un sens complet qui s'entend de lui-même, et quand nous l'avons saisi, nous

sommes satisfaits, il ne nous reste rien à deviner. Au contraire, les conceptions des romantiques sont des quantités imaginaiies qui ne sont point réalisables; leur fantaisie, dans ses caprices hardis, s'éprend de certains types indéfinis et chimériques qui dépassent tous les moyens d'expression connus ; aussi ne les peuvent-ils représenter qu'indirectement, p^^ le moyen d'indications vagues dont le mystère nous fait rêver et nous pousse à compléter par un effort de notre intelligence cet objet démesuré que l'artiste n'a pu révéler tout entier à nos sens. En d'autres termes , les classiques ont des imaginations si précises , si nettement définies , qu'elles se peuvent exprimer directement et en leur entier au moyeu de signes empruntés à la nature, et ainsi lem*s œuvres, offrant à nos regards des formes bien dessinées et des contom*s arrêtés, éveillent eu nous des images claiies et distinctes qui calment notre esprit eu le fixant, — tandis que les romantiques, ne pouvant révéler que par des allusions détournées et des symboles mystérieux les sentiments vagues et profonds qui les agitent, nous laissent à deviner le mot de leurs énigmes et par leurs sous-entendus nous jettent dans une rê-

verie sans limites et sans fin. Et l^dessus, ces habiles critiques , se partageant en deux classes selon la pente naturelle de leur humeur, se sont mis les uns à célébrer la profondeur du romantisme, déclamant avec emphase sur la sentimentalité, sur la rêverie, sur le mysticisme, sur la soif de rinfini, — les autres à préconiser, au contraire, le calme, le repos, la tranquillité que respirent les œuvres des artistes grecs, — ignorant les premiers qu'un artiste incapal)le de donner une forme complète à son idée est un artiste manqué, un impuissant, un misérable avorton, — et les autres qu'un art tranquille est un art exécrable. . . Justice céleste! Une architecture tranquille, une peinture tranquille , une musique tranquille. . . Ah ! si les Grecs ont fait de l'art tranquille, réduisons en poudre toutes leurs œuvres! car enfin s'il n'est question que de me tranquilliser, les fumées d'un bon souper ou une bonne pipe chargée d'opium feront bien mieux mon compte que les statues, les poëmes et les sonates les plus calmes de l'univers!... Attribuer aux marbres de Phidias les vertus des narcotiques! Ceux qui en jugent ainsi sont ces mêmes gens qui ne s'aperçoivent pas que, dans

le moindre morceau de la plastique grecque, il y a cent fois plus de mouvement que dans les sculptures les plus tourmentées des modernes; ces mouvements leur échappent, parce que l'artiste les a maintenus dans un parfait équilibre. Témoin ces danseuses sculptées sur le fragment de vase récemment déterré à l'Acropole, et qui méritent cet éloge décerné par Socrate à un jeune baladin : « Remarquez cet enfant , il danse avec tout son corps, nulle partie de sa personne ne demeure oisive; sa tète, son cou, ses mains, tout en lui se remue comme ses jambes. » Nos partisans de l'art tranquille soutiendront que ces danseuses sont tranquilles, parce que tous leurs mouvements se combinent dans une parfaite harmonie... La vérité est qu'elles ne dansent pas, leurs pieds sont des ailes, elles volent comme des oiseaux...

— Le mot de Socrate que vous avez cité, — interrompit le docteur, — me fait penser à Garrick reprochant à Préville, un jour que celui-ci, dans une promenade à cheval, contrefaisait l'homme aviné, que tout en lui était bien d'un ivrogne, à la réserve de ses jambes, qui semblaient n'avoir bu que de l'eau.

— Malheur, — continiia Tabbé, — malhenr à relni que l'art grec laisse tranquille ! H est né tranquille, le pauvre hère , et la mort ne lui fera pas événement, car il s'est arrangé à mourir d'avance. Et malheur aussi à celui qui demande aux Muses de le plonger dans d'oisives et languissantes rêveries ! Car les passions qu'inspire un art sain sont des principes d'action, je veux dire qu'elles tiennent de la joie, laquelle n'est pas un repos, mais la suprême activité de l'&me: Loin de respecter notre repos, Sophocle et Phidias excitent en nous des aspirations infinies comme le monde , mais ils exaltent notre force en même temps que nos désirs, et transformées par leur génie, nos &mes deviennent semblables à des aigles à qui leur cachot, venant à s'entr'ouvrir, laisse apercevoir le soleil ; à cette vue, ivres de lumière, ils battent l'air de leurs ailes immenses, et une force inconnue entrant au cœur de ces rois captifs, ils brisent leurs chaînes, s'élancent dans l'espace et montent en tournoyant vers l'astre adoré. Et voilà ce que c'est que la joie , — une aspiration vers le ciel , qui nous rend capables de le conquérir, un amour infini qui embrasse dans une étreinte victorieuse l'objet de

ses convoitises, un désir sans limites qui ne renaît sans cesse que pour renouveler les délices de la possession !

— Lœtitia^ — murmurai-je entre mes dents, — est hominis transitio à minore ad majorem perfectionem. Décidément il y a du Spinosa dans votre fait, Monsieur l'abbé !

Mais la marquise m'imposa silence par un geste impérieux, et l'abbé, qui ne m'avait pas entendu, continua en ces termes :

— ■' Une église gothique, disent ces habiles gens, avec ses ogives élancées qui semblent monter à l'escalade du ciel , emporte l'âme dans l'infini, — un temple grec nous laisse sur la terre, nous calme, — image de paix et de repos. Or, mes amis, vous savez ce qui en est. Dès la première fois qu'on vous conduisit au Parthénon, ce n'est pas le repos que vous y trouvâtes, mais je ne sais quel élancement irrésistible qui vous entraînait au séjour de la divinité. Et cette impression n'est pas produite seulement par la légèreté des colonnes progressivement décroissantes et rendues plus sveltes encore par ces cannelures qui, augmentant leur surface, paraissent la diminuer; mais, vous le sa-

vez, tontes ces colonnades, comme les quatre murs de la Gella, s'inclinent légèrement vers l'intérieur; au lieu d'être parallèles, elles semblent partir pour aller se rejoindre dans l'espace et graviter vers un centre placé à une hauteur infime, — et votre regard, et vos pensées montent avec elles et, continuant leur mouvement, s'élancent dans les profondeurs du ciel à la poursuite de ce centre imaginaire. Ainsi, par un artifice de son génie, Ictinus, avec ses colonnes de trente-cinq pieds, produit sur vous le même effet que nos gothiques avec leurs piliers gigantesques et leurs triples étages de colonnettes juchées les unes par-dessus les autres... Grand principe de l'art grec : — Dissimuler soigneusement ses intentions et produire les plus grands effets par les moyens les moins apparents... L'église gothique nous crie, à peine entrés dans sa nef : Je me propose de t'emporter au del. — Le temple grec affecte de vous dire : Je reste ici-bas avec toi, — et, par une ruse divine, il vous enlève à la terre, et il n'est pas de voûte de cathédrale qui fasse monter si haut vos pensées, puisque vous voyez où se termine l'effort de l'audacieuse ogive, tandis que nos colonnes doriques

gravitent vers on point de Tespace qui échappe à no8 regards. Et quand je parle d'effort, c'est là le point. Partout dans l'église gothique vous le sentez , et un effort tourmenté comme une prière qui désespère d'atteindre à Dieu, tant il est haut, — et le grand travail de cette aspiration douloureuse vous fait ressentir cette impression d'écrasement dont vous n'avez pu vous défendre à Fribourg, à Cologne ou à Strasboui^. Mais, au Parthénon, nul effort, nulle fatigue; vous montez, montez avec ces aériennes colonnes... -Qu'il est facile d'aller à Dieu ! vous dites-vous ; — votre cœur se dilate et une joie céleste s'empare de tout votre être... C'est ainsi que dans l'architecture de sa maisoii se révélait l'ftme de la déesse protectrice d'Athènes; car cette divine Sagesse, dont Phidias fixa dans l'ivoire les traits immortels, est le principe et l'intarissable source de cette joie de raison qui exalte toutes les puissances de l'âme. Et, de même que cette auguste souveraine se manifestait dans la structure et l'ordonnance de son temple, tout dans la décoration de ce magnifique édifice annonçait son règne et proclamait son pouvoir. Sur les frontons, Phidias avait fait sculpter

par ses élèves (car il n'y a pas d'apparence que son ciseau ait pu suffire à un ouvrage si gigantesque) la naissance de la déesse et le triomphe qu'elle remporta sur le dieu de la mer. A leur tour, les métopes de la frise extérieure racontaient à tous les yeux les exploits des héros , ses nourrissons et ses confidents, les monstres vaincus et détruits, le courage discipliné faisant justice de la force brutale, la civilisation naissante, les origines de l'agriculture et de tous les arts de la paix. Ainsi, représentée en personne dans les sculptures en rondebosse des frontons, elle apparaissait encore, quoique invisible, dans la frise en demi-relief, se manifestant dans les prouesses de ses favoris et par leurs mains ensemençant les guérets, étouffant la barbarie frémissante , promulguant les lois et faisant lever de terre à la fois les moissons et les cités. Mais la déesse, après avoir fondé son empire dans le monde, ne s'est pas retirée de son peuple, elle n'a pas rompu son pacte avec lui; elle continue de se révéler à ses enfants, de leur prodiguer ses bienfaits et de les favoriser de ses inspirations ; la sainte magie des prières et des sacrifices la fait descendre de son del ; invisible, elle assiste aux

cérémonies de son culte, elle les anime et les consacre par sa présence. Aussi la décoration de son sanctuaire f&t-elle demeurée incomplète si Phidias n'eût représenté sa fête sur la frise de la cellù. . . Ici, il ne s'agissait plus de héros travaillant isolément à propager son règne, mais d'un peuple entier qui, dans une religieuse communion d'actes et de pensées, célèbre la gloire de sa divinité et lui ofEre ses hommages ; aussi cette seconde frise, travaillée en bas-relief, au lieu d'être partagée en métopes représentant des sujets détachés, se composa de parties étroitement liées dont l'ensemble forma pour ainsi dire un seul morceau de sculpture ; — et, comme cette grande scène ne se passait plus dans le ciel,, ni dans le monde prestigieux des légendes héroïques , mais sur la terre , dans les rues d'Athènes , à l'époque même où vivait le grand sculpteur, il y multiplia les épisodes les plus ordinaires et les plus familiers , marquant par là que, si la déesse avait assisté Thésée immolant les Centaures, volontiers aussi elle reposait ses regards sur deux humbles enfants qui, parés d'imiocence et de modestie, conduisent une victime à ses

autels. Mais notez ceci, tout chef-d'œuvre de l'art.

classique ou romantique, quoi qu'en disent les pédants, est un monde qui a son horizon , ses lointains. Seulement, dans l'art grec, comme dans les paysages de la Grèce, les lointains ne se perdent pas au sein d'une brume grisâtre qui en noie les contours, ils sont baignés d'une vapeur transparente qui tout ensemble les éloigne au regard et desaine toutes leurs formes avec une céleste clarté. . . Et notre frise aussi a ses lointains lumineux dont les merveilles se révèlent aux r^ards attentifs ! Une fête religieuse, — prenez-y garde, Nanni, — est plus qu'une réjouissance nationale en l'honneur d'un dieu. Quand se célèbrent les cérémonies de son culte , la divinité sort de son sanctuaire , poul* se répandre sur son peuple ; elle lui communique son esprit , elle se donne à lui en pâture, pour quelques heures du moins elle le fait vivre de sa vie çt le nourrit de son âme... L'un de vous, je ne sais plus lequel, a remarqué avec quel bonheur Phidias a su, par ses tètes de béliers et par les bonds pesants de ses taureaux , faire ressortir la merveilleuse légèreté de ses chevaux barbes. Mais ces chevaux eux-mêmes servent de repoussoir à leurs cavaliers. Moi aussi je crois retrouver entre

eux une certaine harmonie qni témoigne , comme on nous l'a dit, qu'ils furent élevés à la même école. Seulement, cette harmonie n'exclut pas le contraste. La force et la beauté qui jouissent d'ellesmêmes, un cœur énergique, mais discipliné, qui se complaît dans l'obéissance, une âme qui a appris la musique, voilà ce qui, joint à une expression délicieuse de douceur et de tendresse, parait sur ces nobles têtes de chevaux... Mais vraiment le front de leurs cavaliers en dit bien plus encore; un souffle mystérieux y a passé, et ce que signifie l'empreinte glorieuse qu'il y laissa, c'est à la religion et à la divinité qu'il le faut demander. Il exi est même quelques-uns parmi les acteurs de cette auguste scène en qui le saint mystère s'est entièrement consommé, et la mort elle-même n'y pourra rien ajouter. Rappelez - vous ce personnage au buste nu qui marche à droite de l'un des taureaux. Sa nudité est un symbole; il a dépouillé avec ses vêtements la poussière et les ténèbres de la vie terrestre, et bien que son corps demeure encore parmi les hommes, son âme s'est déjà rejointe aux chœurs des bienheureux. Mais, à des degrés divers, tous ces théores ont senti la divinité des-

cendre dans leur cœur et dans leurs entrailles. Âh ! c'est ici quelque chose de plus grand que l'apaisement et l'allégresse que donne un oubli passager des peines de la vie ! quelque chose de plus grand aussi que les transports tumultueux et désordonnés des bacchanales et que les fureurs prophétiques de l'orgiasme ! Ces bien-aimés de la Sagesse ne rient pas, ils ne sourient pas même ; la félicité parfaite est sérieuse ; rien en eux qui sente la fièvre ou le délire ; ils sont graves, recueillis; la joie que donne la Sagesse ravit l'&me sans la troubler. Pour les peindre, j'emprunterai les paroles de Fénelon décrivant les habitants des Champs-Elysées : « Une lumière pure et .douce se répand autour du corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. C'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière ; elle pénètre plus subtilement les corps que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal ; elle n'éblouit jamais, au contraire elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l'âme je ne sais quelle sérénité ; c'est d'elle seule que ces hommes bienheureux sont nourris ; elle sort d'eux et elle y rentre, elle les pénètre et s'incorpore à eux comme les aliments s'incorpo-

rent à nous ; ils la voient, ils la sentent, ils la respirent. . . Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leurs cœurs, comme un torrent de la divinité même qui s'unit à eux ; ils chantent tous ensemble les louanges des dieux et ils ne font tous ensemble qu'une seule voix, une seule pensée, un seul cœur ; une même félicité fait comme un flux et reflux dans ces âmes unies... » Ah! croyez-moi, mes amis, personne n'admire plus que moi Fra An-r gelico da Fiesole et tous les peintres mystiques de la première Renaissance, et je suis souvent demeuré en contemplation devant ces saints, couronnés d'un nimbe d'or, qui, les mains jointes , l'âme enlevée au troisième ciel, savourent les délices d'un ravissement ineffable et sublime. Mais ces saints mystiques sont en extase et la lumière qui baigne leur front est une auréole. Ce sont des êtres privilégiés que Dieu favorise d'une vision béatifique et dont la félicité, qui surpasse mon entendement, me fait sentir que je suis un homme grossier, charnel, incapable d'avoir part à des grâces si miraculeuses. Au contraire, quand j'étudie quelque fragment de la frise du Parthénon ou que, recueillant tous mes souvenirs, je réussis, comme |i cette heure, à évo-

quer en son entier devant moi cette œuvre immense, quelle qu'en soit la sublimité, je n'en suis point accablé ; trompé par une de ces ruses familières aux grands artistes grecs , je ne vois dans ces magistrats, ces musiciens, ces vierges, ces adolescents , rien qui me confonde ou m'humilie , ce sont des êtres humains comme moi, comme moi ils vivent sur la terre, tout en eux est naturel ; aussi nliésité-je pas à me mêler parmi eux , je prends place dans le cortège ; perdu dans cette foule, je monte moi aussi à l'Acropole, — mais tout à coup me surprenant à considérer plus attentivement les piétons et les cavaliers qui m'entourent, j'aperçois en eux quelque chose d'étrange, et je ne tarde pas à reconnaître que ces personnages, tout occupés , semble-t-il, à conserver leur rang dans la procession, à tenir en respect les bœufs destinés aux sacrifices, à jouer de la lyre ou à faire caracoler leurs coursiers , ont reçu en dépôt dans leur sein cette félicité que Fénelon nous décrivait tout à l'heure ; — aussi différente de l'extase que du délire, cette joie céleste ne fait point va<;iller leurs regards et leurs pensées, ni ne les plonge dans l'inaction d'une indolente rêverie, mais exaltant leur ame

sans obscurcir ou troubler leur esprit, elle coule à gr juids flots dans leurs veines mêlée à leur sang , dont die précipite le cours et qu'elle réchauffe de ses ardeurs, elle rayonne sur leur front, elle se révèle par leurs actions les plus insignifiantes, elle se trahit dans leurs mouvements, dans leurs attitudes, dans leurs gestes, dans le parler muet de leur visage et, s'exhalant de tout leur corps en subtils effluves qui s'insinuent et pénètrent partout, elle répand pour ainsi dire dans tous les cœurs la divinité dont elle émane. . . Alors surpris, hors de moi, palpitant d'émotion, j'adore cet art merveilleux de la Grèce qui me conduit à Dieu sans ^arer mes sens ni violenter ma raison, je le bénis de savoir descendre jusqu'à moi et s'approprier à ma faiblesse pour me transporter par ses enchantements magiques au séjour des bienheureux, et je m'incline avec une religieuse vénération devant le grand sculpteur qui , représentant sur la frise d'un temple la fête des Panathénées telle qu'elle avait apparu à son regard inspiré, a gravé dans le marbre l'étemel poëme de la Vie divine!

La nuit approchait. De la hauteur où nous

étions placés, nous apercevions à travers une éclaircie de la forêt l'Hymette, revêtu d'un violet éclatant, qui se détachait sur un fond presque noir. Du côté du couchant , au-dessus des cimes dorées des oliviers, le ciel était d'un beau vert d'émeraude, où flottaient de petits nuages roses. Une brise légère promenait autour de nous les parfums des fleurs et des fruits, et nous respirions à pleins poumons cet air si pur et si vivifiant de l'Attique qui dilate la poitrine et fortifie le cœur.

— Air sacré! — s'écria l'abbé qui, la tête inclinée , semblait rêver, — air suave et léger que les poètes comparaient aux souffles éthérés des étemelles demeures, — toi qui te jouas autour du front des Grâces dont ces lieux-ci furent le séjour préféré, toi qui versas l'enthousiasme au cœur de Socrate et de Phidias, — toi qu'à son tour vint respirer la religion de la Croix et qui mêlas à sa divine folie quelque chose des sagesses de Platon, — purifie nos cœurs, ranime nos courages, apprends-nous. . .

En ce moment, le chant chevrotant et nasillard d'un passant fit tressaillir l'abbé, et nous jetant uu regard effaré, il s'interrompit brusquement au mi-

lien de son apostrophe. Je m'approchai de Ini, et Ini présentant son bréviaire :

— Cher abbé, — lui dis-je, — vous qui expliquez Phidias par Spinosa et qui confondez, je ne sais comment, dans une même admiration les saints mystiques, ThaJie, la plus jeune des Grâces, et VAmor intellectualisa reprenez votre bréviaire qu'imprudemment vous avez laissé tomber !

n me lança un regard féroce, car il n'aime pas qu'on se permette de fouiller dans son âme, et, après avoir fait disparaître dans une de ses poches le livre malencontreux, il remit d'uD air bourru son chapeau sur sa tète et Tenfonça sur ses yeux.

Alors la marquise lui dit :

— Ah ! je vous en supplie , Monsieur l'abbé, poursuivez votre discours ! Vous ne sauriez croire à quel point vous m'intéressiez , et je veux mal de mort à la sotte chanson qui a mis en déroute vos inspirations. Oui, béni soit l'air qu'on respire ici et qui convient également aux artistes et aux abeilles du mont Hymette, — et puisse-t-il ranimer le feu sacré dans l'âme de la Grèce régénérée ! Puissent de nouveaux Phidias...

— Madame , — interrompis-je , ; — je ne suis

pas an orateur, et par conséquent je ne âisserterai ni sur les chevaux barbes, ni sur l'idéal, ni sur la musique , ni sur la joie , mais payant, si vous le voulez bien, mon écot par procuration, je chargerai quelqu'un d'autre de vous expliquer pourquoi le génie de Phidias et les pompes des Panathénées ne reparaîtront pas de sitôt dans ce pays, en dépit du roi Othon, du beau gazon de sa royale épouse et de l'excellent air qu'on respire id !

Là-dessus je lui offiîs mon bras, qu'elle accepta, et je m'acheminai avec elle vers la petite ^lise qui était de l'autre côté du Céphise. Le reste de la compagnie nous suivit, à l'exception de l'abbé qui, devinant mon dessein, préféra demeurer seul avec ses pensées. Nous entrâmes dans la chapeUe; c'était la première ^lise grecque que la marquise consentait à visiter. Le jour tombait, mais il en restait assez, joint à la lumière des cieiiges, pour apercevoir assez distinctement un grand tableau représentant la Crucifixion. Vous savez ce qu'est le Christ byzantin. Depuis saint Basile, l'Orient a décidé que le Sauveur du monde était laid, et tout essai d'embellir son image serait condamné comme un sacrilège par les moines du mont Athos. La lai-

deur est sacrée, la beauté est un piège et une invention de Satan. Encore si le Christ de Byzaooe n'était que laid et difforme! Mais, dans sa figure émadée, hâve, livide, aux lèvres pâles, aux yeux éteints, au teint plombé, il y a je ne sais quoi qui fait frissonner. Ce n'est pas là le Christ tragique et sublime du catholicisme, l'Amour couronné d'épines qui, dans les affi*es de la mort, ouvre ses bras et son cœur au monde qui le maudit et le crucifie ! C'est un Christ un peu gnostique, qui n'a jamais complètement vécu et qui, partant, n'a pu connaître complètement la mort. En lui la personne divine s'est toujours tenue à l'écart de la personne humaine; elle l'a regardée tristement souffrir et dépérir. Il semble qu'une sorte de lugubre fantaisie ait poussé ce maître du ciel à re* vêtir un corps terrestre, caprice d'un Dieu blasé, revenu de tout, et qui essaie d'une dernière aventure pour conjurer son immense ennui et ranimer en lui le sentiment de l'existence. Inutile et vaine tentative! Après avoir rêvé quelque temps sous les palmiers de la Judée, du haut de la croix dont les clous, en s'enfonçant dans ses chairs, û'exci-

taient en son âme qu'une vague et confuse sensa-

tîon, il a jeté sur le monde an dernier r^ard d'une 8iq)rème mélancolie et, refermant les yeux, il est rentré dans son indifférence et dans les langueurs de son inguérissable sommeil !

La vue de ce tableau contrista la marquise; elle en détourna aussitôt ses r^ards et s'apprêtait à sortir de l'église. Mais je la retins.

— Ce morne fantôme, — lui dis-je, — n'est pas le maître de la maison. Venez rendre vos devoirs à la reine de l'Orient I

Et la conduisant devant une ioiage de la Vierge, je lui montrai du doigt ce visage triste à la fois et menaçant dont l'impératrice Hélène, assure-t-on, eut l'honneur de fournir le modèle, — ces grands yeux bridés, ce nez mince et effilé d'une longueur démesurée, cette bouche pincée, ce menton pointu, — iSgure morose qui respire le jeûne et la macération, — avec cela l'air impérieux , hautain , un front sévère et inexorable, des lèvres serrées prêtes à lancer l'anathème ou la parole superbe du commandement.

La marquiise considérait avec une sorte d'e&oi cette impératrice de la Byzance céleste, et moi, me penchant à son oreille :

— tribune du Pnyx ! Acclamations du peuple au théâtre de Bacchus ! Longues causeries des philosophes sous les ombrages du Lycée et de l'Académie ! Muse de Sophocle et ciseau de Phidias ! Culte de la beauté et des grâces ! Sainte liberté du génie ! Esprit attique ! Santé du corps et de l'âme ! Panathénées ! Vierges vêtues de voiles blancs ! Vainqueurs couronnés d'oliviers ! Sagesse et joie ! Jeunesse divine du monde!. .. c'en est fait, on ne vous reverra plus. Voilà ce qui vous a remplacés ! Voilà le terrible cauchemar qui pèse sur la Grèce et sur l'Orient ! — et bien habile qui chassera de l'âme de ces peuples cette douloureuse et redoutable souveraine !

En ce moment un pope, d'une propreté douteuse et au poil hérissé, s'approcha de nous.

— Voilà Platon, — dis-je à la marquise.

— C'est bien mon nom , — me dit-il avec un sourire niais. — Qu'y a-t-il pour votre service ?

— Vous n'aimez pas la Grèce, — me dit sèchement la marquise, quand nous ffimes sortis de l'église. — Comment peut-on désespérer de l'avenir d'un peuple qui , pour ne rien dire de plus, a su, en vingt ans, se créer de toutes pièces la plus admirable langue de l'Europe! Vous avez voulu vous moquer de ce pauvre prêtre, et moi, pendant qu'il vous répondait, j'étais tout occupée à comparer votre parole brève et dure aux grâces délicieuses de son langage.

— Moi! n'aimer pas la Grèce! — m'écriai-je avec indignation. — Ah! Madame, quel tort vous

me faites là! Sachez que j\ii toujours porté dans mon cœur cet héroïque et infortuné pays, et que je lui suis plus attaché encore depuis que je l'ai vu de plus près. .Fadmire les vertus domestiques du peuple grec, j'admire sa merveilleuse intelligence aussi prompte que souple , j'admire son infatigable activité, j'admire son patriotisme qui pourrait être proposé en modèle à toutes les nations, j'admire aussi sa foi en ses destinées, mais j'estime que son avenir, Madame, est au prix de l'une de ces grandes révolutions de la conscience qui sont après tout les seuls véritables événements de l'histoire; et cette révolution, j'en épie les moindres indices, j'en cherche du regard à lliorizon les premiers avant-coureurs, j'attends surtout que la voix qui dit à Lazare : Lève-toi et marche. . .

Je ne pus achever ma pensée ; Nanni était venu se placer à ma droite et aussitôt la marquise, quittant mon bras, se mit à marcher devant nous d'un pas précipité. Arrivée à la port« du jardin, elle se retourna et cria au docteur :

— Nous souperons ici, Monteur. Veuillez faire mettre le couvert sous la tonnelle.

— Souper dans cette gargote grecque ! — s'é-

cria milord épouvanté. — Y songez-vous, Madame? Pour le coup , c'est pousser trop loin l'amour de la vérité locale, et à vous parler franc, du poisson salé, une poignée d'olives et une tranche de khalva ne sont pas du tout mon affaire.

— Vous vous préoccupez toujours de détails, Milord, — répliqua-t-elle avec un peu d'humeur.

— De détails. Madame ! — dit milord. — Vous en pariez à votre aise. J'ai découvert, moi, depuis longtemps, que la vie ne se compose que de cela !

Mais la marquise ne prit pas la peine de lui répondre et s'élança dans le jardin, pour aller, pensâmes-nous, rejoindre monsieur l'abbé ; aussi aucun de nous ne la suivit, car il lui prenait quelquefois fantaisie d'avoir des tête-à-tête spéculatifs avec le grand homme.

Milord était consterné; il ne pouvait songer sans frémir au maigre souper qu'il allait faire ; mais il eut bientôt de quoi se rassui'er, car, au bout de quelques instants, on vit paraître un des domestiques de la marquise accompagné de deux Albanais qui portaient une grande corbeille d'où ils tirèrent des poulets froids, un pâté de venaison, du jambon et un panier de vins bouchés.

Le docteur, sans plus tarder, fit servir la table. C'était un soin dont il se chargeait volontiers. Pendant ce temps , je pris milord par le bras et nous nous promenâmes en long et en large sur le terre-plein qui s'étendait entre le café et le Cephise. Je lui communiquai mon projet de plaider ce soir même pendant le souper la cause du comte de R..., et je lui garantis le succès. Il secoua la tète d'un air d'incrédulité et me répondit que je ne connaissais pas sa nièce, qu'on n'avait pas si aisément raison de ses caprices, qu'elle lui semblait plus entêtée de Phidias que jamais, qu'il y avait assez paru dans l'expression de bonheur qui avait régné sur son visage pendant sa conversation avec Nanni. Je lui repartis qu'il n'entendait rien aux femmes, et pour augmenter sa confiance en mes talents, je lui contai la guérison miraculeuse de la douairière et de son canari. Puis nous retoumârmes vers la tonnelle, où le chevalier s'escarmouchait contre Nanni et ses lyres d'or ; il avait été visiblement contrarié du succès que les théories du jeune artiste avaient obtenu auprès de la marquise, et il s'en vengeait à son ordinaire par des railleries ; mais Nanni ne semblait pas y faire atten-

tion ; sa pensée et son âme étaient ailleurs, et il portait sur son visage un air d'exaltation assez étrange. Évidemment son cœur avait été comme grisé par le regard de la marquise.— Terrible sera le réveil ! — me disais-je en le regardant, et je le plaignais du fond de Fâme, mais je pouvais me rendre la justice d'avoir tout fait pour le désabuser. Pourquoi avait-il rebuté mes avis avec tant de hauteur ?

Les apprêts du souper étaient terminés. Le cafedji qui, outre l'éclairage, la nappe et les assiettes, fournissait le pain , les olives, les anchois à l'huile , les citrons et les fruits du dessert, venait d'apporter un grand bouquet de fleurs qu'il plaça au centre de la table, et ôtant son fez rouge, dont le mouchet bleu lui tombait au milieu du dos , il nous dit en s' inclinant : Ta panta inai epi tts trapezis, — ce qui signifie à peu près : « Ces Messieurs sont servis. » Mais la marquise et l'abbé n'étaient point revenus; le docteur et milord, perdant patience, allèrent les chercher au jardin, dont ils battirent inutilement tous les buissons. Le jardin était vide. Où donc pouvait être allée la marquise? Une heure entière s'écoula; la nuit

s'épaississait rapidement. Milord s'épuisait en conjectures, et après avoir couru tous les environs du café, il revint s'asseoir auprès de moi, et attachant tristement ses yeux sur les lanternes suspendues des deux côtés de la tonnelle, il se mit à maugréer contre Fabbé. — Ce diable dlionune, — disait-il, — est capable d'avoir emmené ma nièce à Eleusis. Ils avaient formé le projet d'y passer quelques jours, et vous verrez qu'ils n'auront pu attendre jusqu'à demain pour aller se taire initier aux mystères. Quoi qu'il en faille penser, peste s(ât des abbés pour qui un souper n'est pas une affaire et qui courent les champs pendant que leur assiette s'ennuie ! — Nanni aussi était inquiet, et se tenant debout à l'entrée de la tonnelle, il promenait autour de lui des regards anxieux et tressaillait au moindre bruit.

Enfin la marquise parut ; elle avait un air singulier, et je crus démêler sur son visage l'expression de calme d'une &me forte qui vient de prendre quelque grande résolution.

— Eh ! grand Dieu ! Madame , — s'écria mi- Imd^ — nous ferez-vous la grâce de nous dii-e d'où

vous venez? Je pensais que vous fussiez partie pour Eleusis.

— En vérité, Milord, — répondit-elle, — il n'est pas besoin d'aller si loin pour trouver des mystères. Tout est mystère en ce monde, même l'âme d'une marquise.

— Et l'abbé ?

— Je ne l'ai point vu, — dit-elle. — Apparemment il poursuit sur les bords du Céphise la solution de quelque problème de métaphysique. Mettons-nous seulement à table ; vous savez qu'il ne mange que par complaisance, et il nous saura gré de ne pas l'avoir attendu.

Nous venions d'expédier le premier service, quand l'abbé parut à son tour.

— Béni soyez-vous, Monsieur l'abbé ! — s'écria la marquise en le faisant asseoir auprès d'elle. — Je vous attendais impatiemment pour m'exorciser ; car un mauvais esprit est entré en moi, et me voilà abandonnée non-seulement de la joie divine, mais des grâces les plus élémentaires en matière de galté!

— Je ne suis pas votre médecin, Madame, — répondit l'abbé avec un sourire ironique. — Adres-

sez-vous à celui d'entre nous qui répond de votre santé devant Dieu et devant les honunes !

— Le docteur! — fitrelle d'un ton de pitié. — En ce moment le pauvre homme ne pense qu'à souper. Et qu'y a-t-il entre lui et moi? C'est un de ces cœurs tranquilles contre lesquels vous vous indigniez tout à l'heure. Il est né tranquille, l'art grec le laisse tranquille, et s'il consent à négliger un instant son assiette, ce sera pour m'entretenir de son insupportable Bochart, de sa vocation manquée de chevalier errant, de ses Numides et de son grand Garamoussal.

— Le Garamoussal serait d'autant moins déplacé ici, — répondit le docteur en différant l'attaque qu'il méditait contre une tranche de pâté au lièvre, — que vous me paraissez , Madame , tout à fait semblable à cette infortunée Mousseline-la- Sérieuse, qui avait perdu la faculté de rire et qui, voyageant dans son palanquin doré...

— Ce palanquin, — interrompit-elle, — fût-il relevé d'or en bosse sur tous ses panneaux, que je m'en soucierais comme d'un fétu! Je suis malade, sérieusement malade, et je serai fort obligée au médecin qui me guéiira.

— Vous m'étonnez, Ma4lame, — lui dis*je. — Tout à l'heure vous respiriez la joie et le bonheur. Serait-ce donc pour avoir contemplé deux minutes cette Vierge byzantine?...

— Je vous prie de croire, — : me dit-elle, — que ce n'est pas la première fois que je la voyais. Bien souvent elle m'est apparue en rêve, et tout à l'heure je n'ai pas eu de peine à la reconnaître, de même que l'air de pipeau de milord m'avait incontinent rappelé cette odieuse et lamentable mélodie qui vient chaque jour déchirer mes oreilles occupées à écouter les concerts célestes !

— Voilà qui est bien grave, Madame, — s'écria le docteur en se versant un veire de vin de Santorin, — décrivez-nous les symptômes de votre mal, et nous consulterons.

— Les symptômes de son mal ! Les décrive qui voudra! — s'écria milord qui avait apaisé son premier appétit. — Mais la cause, le principe de ce mal, je me charge de vous en instruire. Aussi bien aujourd'hui les grands discours sont à la mode; il n'y a personne ici qui n'ait fait le sien, il est juste que je n'en quitte pas ma part. La maladie de ma belle nièce!... elle consiste à être ve-

nue dans ce sot pays, dont Pair, si pur et si lé^er, au dire des poëtes et des abbés, porte à la tête et trouble les esprits les plus solides ! Ah ! ce n'est pas elle seulement dont la santé se dérange dans cette vilaine plaine poudreuse. ■ . Vous en avez tous dans l'aile, mes chers amis ; tous vous avez un petit coup de marteau , et si vous voulez préserver de la contagion le grain de raison qui vous reste, partez dès demain et gardez-vous de retourner la tèta Mais voyez un peu les insignes folies où peuvent tomber des gens d'esprit comme vous Têtes ! Voici Monsieur le chevalier, que ses talents appelaient à fournir une brillante carrière dans la diplomatie et qui, refusant tout avancement, s'obstine à tenir pied à boule dans une méchante bicoque et consacre tout son génie à enseigiier là musique grecque à son cheval! Voici un jeune homme (montrant Nanni) qui de sa nature est un brave enfant très-raisonnable, — la preuve en est ce qu'il nous a dit de l'idéal, — et cependant on le voit mettre toute son ambition à devenir une lyre d'or pour avoir le bonheur de répéter les harmonies de l'univers, et le pauvre garçon est seulement en peine s'il les répétera en sol majeur ou en

si mineur. Voilà Monsieur l'abbé, que sa soutane et la gravité naturelle de son humeur semblaient devoir mettre à l'abri de toute espèce d'extravagances ; eh bien ! ce grave personnage en est venu à retrouver tout le catéchisme dans un morceau de marbre, et il invoque l'éther connue il eût fait autrefois le Père étemel! Bref, il n'est pas jusqu'à Monsieur le docteur, homme de bon sens s'il en fut, qui commence aussi à s'échauffer l'imagination, à déclamer, à faire des phrases et à se livrer à des simagrées d'enthousiasme qui font pitié ! Enfin voilà réunis ici quatre hommes estimables, tous gens de bien et d'honneur, qui, en une seule journée, se sont mis en tète de faire quatre discours au sujet d'un malhem*eux cheval à qui, je le répète, il manque les deux jambes de derrière, ce qui , à mon sens , est un défaut capital dans un cheval... Et, mes amis, ne croyez pas, de grâce, que je sois un Vandale, un ennemi des arts et de la beauté. — Ce cheval, que vous prônez tant, moi-même je l'ai loue dans l'occasion, j'ai remaiqué que c'était un cheval de pierre qui vraiment ressemblait beaucoup à un cheval vivant, — et je suis encore le premier à déclarer, — bien que je

loi en veuille des bavardages que j'ai dû essuyer aiqourd'liniy — que ce Phidias était un honune de talent et qu'il y parait dans cette petite décoration qu'il fit pour amuser les Athéniens... Eh oui! sur mon honneur, j'apprécie les arts comme un autre. Il est telle Vierge de Raphaël qui me semble tout à fait gentille , et un bon paysage, ou mieux encore un bon portrait bien ressemblant d'une personne que j'aime, me fait plaisir à regarder. Le soir, une jolie sonate, pas trop longue, ou mieux encore une petite polka bien dansante me parait tout à fait propre à charmer les ennuis de la digestion. Un drame de Shakespeare bien joué, ou mieux encore un joli vaudeville avec des couplets bien chantés me semble une récréation qui en vaut une autre, et je sais, moi, de petites chansons que je fredonne quand je suis content Mais j'estime encore plus le bon sens que toutes les sonates et les vaudevilles du monde et je hais les exagérations de toute espèce , je déteste les prosopopées, les pâmoisons, les roulements d'yeux et les grimaces des dilettanti forcenés, j'ai en horreur Texaltation, les chimères et le phébus ; l'art étant un amusement, je m'indigne contre ceux qui en

font ane affaire , je maudis les Ictinas et les Phidias qui vous ont brouillé la cervelle et à qui je dois d'avoir déjà passé plus de neuf mois dans une petite ville très-ennuyeuse, où l'on avale du soleil et de la poussière à mourir, je maudis cet air sacré, léger comme l'éther, si c'est à lui que vous devez d'avoir l'esprit à l'envers, et j'envoie à tous les diables les chevaux qui savent la musique, les danseuses qui dansent avec la tète, les lyres d'or, les guitares ailées, les colonnes de trente-cinq pieds qui montent au ciel, les désirs infinis, le poëme de la joie divine, la lumière qui s'incorpore aux bienheureux et tous ces galimatias et ces amphigouris qui ont chassé de la tète de ma belle nièce le peu de bon sens que la nature lui avait donné, et qui finiraient, Dieu me pardonne ! par m' ensorceler moi - même si je n'y mettais bon ordre!

A ces mots, milord prit en main son pipeau et, l'approchant de ses lèvres, il se mettait en devoir d'en jouer, mais la marquise implora sa merci par un geste et un regard si pathétiques, qu'il lui fit grâce de son concert

— Madame, — lui dit-il, — cette petite musi-

que-là serait bonne poor vons exorciser, vous et vos amis ; mais paisqn'elle vous agace les nerfs, je consens à vous épai^ner. Seulement, je vons en préviens, la première fois qu'on se permettra de m'inffiger d'interminables dissertations sur Tidéal et sur les beanx-arts, je me servirai sans scrupule de ce joli petit instrument pour nous mettre hors d'insulte, mes oreilles et moi !

— Ah ! Milord, — s'écria le docteur, — vous êtes .un médecin trop brutal et vos médicaments pourraient bien ne servir qu'à rengr^er le mal de notre chère Mousseline-la-Sérieuse, dont la guérison me paraît douteuse, puisque votre bel accès de colère n'a pas réussi à la dérider.

— Plût à Dieu ! — dit alors la marquise d'un ton mélancolique , — plût à Dieu que milord eût raison et que je fusse folle comme il le croit ! Mais savez-vous ce qui m' arrive? Je me croyais douée d'une faculté d'exaltation qui malheureusement m'a été refusée. Je ne suis pas venue au monde, comme certaine héroïne de Shakespeare, au moment qu'une étoile dansait au ciel. La conjonction qui présida à ma naissance me condamnait à être une bonne petite femme très-ordinaire et me vouait

par arrêt divin aux cailletagee, anx futilités, aux chiffonneries, à toutes les banalités du sentiment et à ces ennuis de convention qu'on appelle les plaisirs du grand inonde. Par malheur, j'en ai ap-

pelé ; je me suis crue très-supérieure à ma destinée , j'ai résolu de devenir coûte que coûte une belle âme, et j'y ai l^ris tant de peine que j'ai réussi à me faire illusion. On peut, à la rigueur, tout ce qu'on veut. D'une grenouillère, Louis XIV a fait Marly. Par intervalles j'enflais si fort ma petite âme, qu'elle me semblait la plus grande âme de l'univers, et, comme je m'entends au jardinage, à force de soins, j'y faisais pousser en serre chaude des plantes exotiques dont les parfums me mettaient en joie. La reine de Grèce n'est-elle pas parvenue à se procurer une pelouse ? Seulement il lui en a coûté gros, et je vous assure que mes petits travaux d'horticulture m'ont aussi jetée dans des frais considérables d'établissement et d'entretien. Le bonheur que je rêvais, c'était un enthousiasme sans intermittence , une belle fièvre continue, une vie consacrée au culte des grandes choses et où les nobles sentiments qu'elles inspirent se seraient succédé dans mon âme sans interruption.

Hélas ! c'est là que mon étoile m'attendait Je n'ai point goûté de joies, depnis qne je me connais, dont je n'aie payé la rançon, et toutes les fois que j'ai savouré les plaisirs délicieux de Tadmiration, mon mauvais' génie, pour me punir, a condamné ma pauvre belle àme à de longues heures de sécheresse et de mortel ennui Quand j'étais petite, je ne pouvais aller au bal sans en rapporter la migraine ; je ne laissais pas pour cela d'aller au bal, mais je ne laissais pas non plus de m'en repentir le lendemain. Eh bien ! mes chers amis, je n'ai jamais fait de parties de plaisir dans le monde de l'idéal sans expier ces jouissances passagères par une sorte de migraine du cœur dont je vous souhaite de ne jamais connaître les cruelles sensations. Toutefois j'ai du caractère, je me suis entétée, et vraiment, après être arrivée dans ce pays, j'ai pu croire un moment que j'avais conjuré les influences de mon mauvais astre, tant les merveilles de l'art antique avaient jeté mon âme dans un état extraordinaire. Hélas! mes soufGrances s'accrurent aussi en proportion de mes plaisirs. Vous n'en avez rien su, je vous ai soigneusement dissimulé ce qui se passait en moi C'était une ga-

genre que ma vanité était intéressée à soutenir. Mais aujourd'hui vous m'avez fait faire une telle débauche d'enthousiasme, et je l'expie si cruellement, que le cœur me vient sur les lèvres , et je ne puis vous celer plus longtemps mon secret. Sachez donc, mes chers amis, que, de l'humeur dont le bon Dieu m'a faite, après avoir été ravie en extase par une statue de Phidias, je me sens prise subitement d'une fatigue douloureuse et d'mi dégoût amer de toutes choses ; dans cet état, quand j'essaie d'évoquer devant moi le souvenir du chefd'œuvre qui m'avait charmée, je n'en puis apercevoir qu'une triste et ridicule caricature ; la vie elle-même m' apparaît sous les traits durs et grimaçants d'une mégère qui me menace de ses vengeances, et, l'autre jour, je conçus un tel dépit des chagrins que me causait l'art, que je pris plaisir à voir Ugly déchirer à belles dents la superbe copie qu'avait faite notre ami Nanni de ce bienheureux dont l'abbé nous décrivait tantôt la merveilleuse beauté. Ne croyez pas non plus, mes amis, que le soir, après avoir joué une symphonie de Mozart ou de Haydn, je sente toujours des ailes me pousser; le plus souvent, à peine le piano est-

il Imiié, qpe j'enteads résonner à mes oreilles tes premières aotes d'un raéchaat petit air parfaitement semblable à cet air de pipeau dont nous a régalés milord. Enfin, s'il faut tout dire J'ai prouvé aujouni'hui un plaisir ii^ni à vous entendre discourir sur notre chev^; mais au moment que je m'y attendais le moins, une mélancolie profonde s'est emparée de moi, et tout à l'heure, dans un petit coin du jardin où vous n'avez pas su me dénicher, rentrant en moi-même, je trouvais à mon âme cet aspect de désordre et d'abandon qu'oiire une salle de bal au lendemain d'une fête, avec ses décorations fanées et sas guirlandes flétries, et je comparais tristement mes pensées à des Pierrots et à des Oolombines qui, sortant le matin du bal de l'Opéra, le teint débiffé, les paupières alourdies, épuisés de fatigue, enroua de poussière, contemplent d'un air stupide les premiers rayons du soleil qui se raille de leur sotte tournure et de leur grotesque accoutrement !

Pendant que la marquise parlait, j'avais lancé plus d'une fois à milord des regards triomphants qui signifiaient : Que penser- vous à cette heure de iQa perspicacité ? Je ne sais s'il y fit grande at^en-

tioD, car il était tout occupé à se demander où la marquise en voulait venir et il allait s'en informer ; mais cramant qu'il ne gâtât tout par quelque maladresse, je me hâtai de prendre la parole et j'adressai à la marquise une harangue admirablement habile et merveilleusement éloquente, qui ne pouvait manquer de produire le plus grand effet. Je parlai, en homme d'expérience, de la vie, du bonheur, des illusions, des déceptions, de l'art de se consoler, et je terminai mon discours en disant : — Vos souffrances , Madame , vous font honneur. Vous êtes une de ces âmes complètes qui ont besoin de contrastes dans la vie et qui, comme les aimants , possèdent deux pôles opposés. Vous aimez passionnément l'art et vous avez raison, mais il n'a pas le droit d'absorber toutes vos pensées et toute votre existence ; vous êtes plus que personne susceptible d'enthousiasme , mais ne savez -vous pas que l'enthousiasme, comme tous les sentiments excessifs, est de peu de durée, et qu'après avoir éprouvé de fortes émotions, le cœur de l'homme ressent un besoin impérieux de repos? Votre tort n'est donc pas de ne pouvoir demeurer dans un état extraordinaire qui, de nécessité, est

passager et fugitif, mais bien de vouloir forcer votre nature pour vous y maintenir et de ne pas savoir faire à chaque chose sa part dans votre vie. Madame, j'aime autant les contes de fée que notre ami le docteur, et si vous me permettez de vous en citer un où il n'est question ni de Caramoussal, ni des Facardins, rappelez-vous la surprenante histoire du Dormeur éveillé, que je me permets d'admirer presque autant que l'Iliade ou qu'un bas-relief de Phidias. Vous savez quelles impressions ressentit Abou-Hassan quand il eut été transporté tout endormi au palais de Haroun-Alraschid, et que, s'étant éveillé à la pointe du jour dans son grand lit de brocart rouge constellé de perles et de diamants, il aperçut sur son chevet un bonnet de calife et qu'il vit les émirs , les officiers de la cour et le grand vizir lui-même, vêtus d'habits de cérémonie, le genou en terre, le front contre le tapis de pied, lui rendre leurs respects comme au commandeur des croyants et au vicaire du maître des deux mondes, tandis que les jeunes dames du palais lui donnaient le bonjour par un concert de flûtes douces, de hautbois et de théorbes, Abou-Hassan, Madame, fit bien d'abord quel-

que difficulté d'agréer tous ces hommages ; mais enfin, vaincu par les déclarations expresses des ministres et des courtisans qui l'entouraient et qui tous lui décernaient le titre auguste de calife, il se décida |t accepter son nouveau rôle de commandeur des croyants et, suivi de toute sa cour, il passa d'un air majestueux dans un salon magnifique éclairé de sept lustres d'or à sept branches, où se pressaient, alentour d'une table couverte de sept plats d'or, sept troupes de musiciennes toutes plus belles les unes que les autres. Là, s'étant assis sur un trône, il fit un repas exquis que lui servirent de leurs blanches mains Cou d'albàtre, Bouche de corail, Face de lune. Éclat du soleil, Plaisir des yeux, Délices du cœur et Canné à sucre. Puis, quand il eut satisfait son appétit, il s'achemina vers un autre salon plus magnifique encore, où il s'entretint agréablement avec Chaîne des cœurs et Tourment de l'âme, jusqu'à ce qu'étant entré dans une pièce dont la splendeur effaçait tout et dans laquelle toutes les richesses de la terre avaient été étalées pour le plaisir des yeux, enivré des vapeurs d'encens qui parfumaient l'air autour de lui , buvant un vin délicieux dans une

coupe d'or que lui remplissait en souriant ÉtoUe du matin , il fut véritablement enlevé en extase par la chanson que lui chanta en s'accompagnant du luth Tadorable Bouquet de perles. Mais en ce moment, où il était conune rassasié de délices, une petite poudre narcotique que le véritable Haroun-Alraschid fit jeter dans son verre, l'endormit subitement, et aussitôt, dépouillé de ses vêtements royaux, ce calife d'un jour, redevenu Abou-Hassan, fut transporté dans son humble logis, qu'il eût mieux fait, pour son bonheur, de ne jamais quitter. Vous savez ce qui se passa à son réveil et le transport de fureur où il entra lorsque, s'étant écrié : Bouquet de perles, Étoile du matin. Bouche de corail, venez à moi! — personne ne répondit à son appel, hormis sa pauvre vieille mère , qui n'en pouvait mais de son aventure. Eh bien! Madame, si, en quittant le palais du calife et son rôle emprunté de commandeur des croyants, le pauvre Abou-Hassan se fut réveillé dans une jolie maison chère à son cœur, ornée par les mains de l'Amour, où, à défaut de tentures de brocart et de lustres d'or, il eût retrouvé tous ces colifichets, toutes ces babioles à chacune desquelles se rattachent de douces

pensées et de tendres souvenirs, — si^ à défilât du grand mir Giafar s'inclinant le front contre terre et lui présentant ses salamalecs , il eût entendu une voix caressante lui crier : Abou-Hassan, vous avez été longtemps absent; ma chère àme, je vous attendais, béni soit Dieu qui vous rend à ma tendresse ! — si enfin , pour lui tenir lieu de Tourment de l'àme et de Bouquet de perles , un visage moins*beau peut-être, mais plus aimé, eût salué son réveil par un de ces sourires que Famonr seul sait former sur les lèvres, — ah ! croyez-moi, Madame, Abou-Hassan eût pris facilement son parti de s'éveiller de son rêve, facilement Abou-Hassan eût consenti à n'avoir été calife que l'espace d'uÉ jour, volontiers Abou-Has-

san fàt redevenu Abou-Hassan, — et partant, il n'eût pas battu sa mère qui loi protestait qu'il n'était ni le commandeur des croyants ni le vicaire en terre du maître des deux mondes, il n'eût point tenté de souffleter ses voisins accourus pom* protéger la pauvre femme contre ses emportements, il n'eût point été chargé par eux de chaînes et de menottes, il n'eût point été conduit à l'hôpital des fous et n'eût point reçu chaque jour, durant trois

semaines, cinquante coups de nerf de bœuf sur les épaules et sur le dos. Cette histoire, Madame, comme toutes ceUes des conteurs arabes, renferme un sens profond qu'il n'est pas besoin de vous interpréter. Aussi je me contenterai de vous dire : Si j'avais Thonneur d'être une marquise douée d'une très-riche fantaisie et passionnée pour les plaisirs de l'esprit et pour les jouissances de l'art, je voudrais m'assurer qu'au retour de mes excursions dans le monde de l'idéal et en m'éveillant des rêves divins de la poésie, je me retrouverai dans un logis agréable où mon imagination, rendue plus délicate et plus douillette par son séjour dans l'Empyrée, ne trouvera rien qui la chagrine ou l'offusque. — A cette fin, je voudrais avoir un ami qui ne me ressemblât pas trop, mais qui, sans avoir mes goûts ni la portée sublime de mon intelligence, fût un homme de sens et d'esprit , connaissant à fond , non la musique , mais l'art de vivre, aussi précieux que tous les autres arts, et possédant cette poésie du cœur dont le charme , se répandant partout , embellit tous les petits détails de l'existence. — Je voudrais que cet ami ne m'empéch&t pas de prendre au

gré de mes caprices mon essor vers le ciel, et de me jouer parmi les nuages , mais qu'il' m'attendit patiemment pour m'ofi&îr au retour un bras ferme et dévoué et préserver mes petits pieds ailés, faits pour voler plus que pour marcher, de buter contre les cailloux des chemins de la terre. — Je voudrais encore qu'aux heures où la vie ne s'offrirait plus à mes regards fatigués comme une vierge parée de l'éclatante beauté d'une statue de Phidias, cet ami l'évoquât devant moi sous les traits d'une bonne personne médiocre, mais bienveillante et agréable à regarder, — et que, dans les moments où je n'entendrais plus résonner les harmonies des lyres d'or, il me jouât un petit air de flageolet pour couvrir les bruits discordants de ce bas monde; c'est une jolie chose qu'un petit air de flageolet quand l'instrument est touché par des doigts habiles et par des lèvres que l'amour inspire. — Et ainsi, sans renoncer aux fêtes de la poésie et de l'art, je me laisserais réconcilier avec la vie, et je deviendrais tolérante pour elle, — car, sachez-le, Madame, la joie divine n'est que la moitié du bonheur possible ici-bas, et c'est la tolérance qui fait le reste. Voilà, Madame, ce que j'imagi-

nerais si j'étais la marqpiise que je $s, et j'ajoate que si le sort m'avait servie à souhait , si j'avais eu le bonheur de rencontrer un tel ami, si j'avais le bonheur plus grand encore d'en être aimée éperdûment...

— Oh ! pour le coup, — me dit la marquise d'un ton superbe, — vous prenez là des libertés de directeur qui m'étonnent un peu.

— Ne grondez pas ce cher et digne honune, qui a mille fois raison ! — s'écria milord. — Oui, Marquise, il existe, cet excellent ami...

— Ne me parlez pas de lui, — interrompit-elle d'une voix brève, — un excellent ami ne prend pas la mouche pour des vétilles comme il l'a fait et surtout n'a pas la constance de bouder si longtemps. Cet excellent ami est aujourd'hui à Paris, où il a entièrement oublié l'existence de son excel-

lente anne...

— Ëh ! ne savez- vous pas aussi bien que moi, Madame, que l'infortuné n'a pas eu le courage d'aller plus loin que Venise, qu'il y attend son sort, qu'il vous aime plus que jamais... Ah ! tenez, je vais vous lire la touchante lettre que j'ai reçue de lui aujourd'hui même. . .

— Doucement, — répondit-elle en s' emparant de la lettre que milord se disposait à lire à haute voix, — si ce poulet est aussi touchant que vous le dites, ce n'est pas une matière à approfondir aussi publiquement. J'espère seulement que le style en est humble et soumis et qu'on y tient le langage de la contrition et du repentir, car, en vérité, on a beaucoup à se faire pardonner...

— On ne peut pousser plus loin la soumission, — repartit milord ; — j'imagine que ce pauvre comte en passera par où vous voudrez ; je le crois capable de se résigner à étudier Mousa et Didofài, et pour peu que vous l'en priiez, il se mettra lui aussi à vous faire des discours et, au lieu de converser comme les honnêtes gens, il n'ouvrira la bouche que pour s'écrit : Madame , au momrat de prendre la parole pow célébrer. . . ou bien : C'est, Madame, une tâche bien lourde que vous imposez à ma faiblesse...

En disant ces mots, milord se leva de sa chaise et, s'approchant de la marquise, qui était assise au haut de la table, il plia à moitié le genou devant elle :

— Vous savez. Madame, lui dit-il d'un ton pathé-

tique, les soins que je pris toujours de votre bonheur, l'empressement avec lequel je me conformai toute ma vie à vos moindres désirs, la fidèle cornpagnie que je vous ai tenue dans la bonne et dans la mauvaise fortune... En retour de ce dévouement et de cette aflfection dont vous ne pouvez mettre en doute la sincérité, accordez-moi une grâce, la première peut-être que je vous aie jamais demandée...

— Si votre prière est raisonnable... — dit-elle.

— Jugez-en vous-même, Madame. Je suis au comble de la joie de vous voir revenue à de meilleurs sentiments pour notre pauvre ami, mais je connais les inconstances de votre humeur et je vous supplie , avant que le vent ait sauté , de me dicter ou d'écrire vous-même quelques lignes destinées à calmer les cuisants chagrins du pauvre exilé et à lui rendre l'espoir d'être un jour rappelé auprès de vous...

La marquise se fit beaucoup prier, mais milord la sollicita avec tant d'instances qu'elle finit par se rendre, et ayant fait apporter par le cafedji du papier, de l'encre et une plume, elle dicta tout haut à milord le billet suivant :

« Mon cher comte, mes amis, pour me corn-

* plaire, m'ont fait aujourd'hui de grands discours « sur un groupe équestre qui est fort de mon goût ; « mais aucun d'eux n'a eu l'esprit de deviner la « raison de ce caprice. Sachez que ce cavalier, « avec sa tête portée en avant et son attitude pen- « chée, me rappelle l'air de tête habituel d'un in- « grat qui m'a brusquement faussé compagnie pour « aller manger des sorbets sous les arcades des « Procuraties. Cette ressemblance me paraît frappe pante et m'a fait perdre du temps à l'Acropole. « Quant à la figure , elle est assez mutilée pour « que je la puisse arranger à ma fantaisie. Je lui

* ai donné les traits d'un excellent homme très- « susceptible, qui se brouille avec ses amis pour « des misères... Revenez vite parmi nous, homme ^ ombrageux et prompt à la colère; la société des « aimables rose-croix qui m'entourent ne suffit « plus à mon bonheur. Mais gardez d'apprendre « le grec : on m'a expliqué très-savamment que « les contrastes sont nécessaires au bonheur connue

* à l'art, et qu'il est bon d'avoir, comme les ai-

* mants, son pôle négatif. Préparez-vous à me

* pardonner mes folies et rapportez-nous vos pré- « jugés, vos ignorances et surtout votre galté. En

« même temps, vous me riqiporterez la mienne, ^ qui s'en est allée avec voos. »

Après avoir dicté ce billet, la marquise, prenant la plume des mains de milord, apposa sa signature au bas de cette pièc>e d'importance et ajouta une petite apostille que milord eut l'indiscrétion de me faire lire le lendemain avant de jeter la lettre à la poste. Elle était ainsi conçue :

« En vérité, peut-on vous pardomier de vous « être monté la tête au sujet de notre invention « des deux carnets ? Vous êtes comme un paysan « qui prendrait ombrage lui-même de l'épouvan- « tail dressé dans son champ jpour en écarter les « moineaux. Et puis, rappelez-vous qu'au dire « d'un sage, les grandes passions sont au-dessus « de la jalousie. A l'avenir, soyez plus raisonnable, « ou l'on se brouillera sérieusement avec vous. »

Pendant que la marquise traçait rapidement ces mots , le chevalier, dont la figure peignait depuis un moment la plus vive contrariété, se tourna vers le docteur et lui dit à voix basse : « Cette femme n'a ni queue, ni tête. » Mais il avait trop d'amourpropre pour trahir ouvertement son dépit et, composant son visage, il se hâta de féliciter la mar-

quise 4'iin acte de clémence qui faisait le plus grand honneur à sa générosité. Et de Nanni, qii'en dirai-je? Dès l'instant que la marquise avait commencé ses confessicms, on n'avait pas aperçu le visa^ du pauvre enfant, car, nous tournant le dos et portant ses regards du côté de l'entrée de la tonnelle, il était demeuré immobile et silencieux. Enfin il se leva brusquement et fit volte-face. Je frémis en le considérant. Son visage était pâle comme la mort , ses lèvres étaient agitées d'un mouvement convulsif. Je ne sais quelle folie il allait dire, mais ses yeux rencontrèrent le regard sombre et presque menaçant de l'abbé attaché sur lui. Ce r^ard lui rendit la force de se contenir, et faisant un suprême effort sur lui-même, il s'écria avec une gaité amère :

— Pour ce qui est de moi, Madame, je ne crois pas aux compromis. Entre la lyre et le fiageolet, il faut choisir ; ces deux instruments ne s'accordent pas plus ensemble que les fêtes de la poésie avec les sots contentements du vulgaire. Quand on a eu la gloire d'être calife. Madame, ne fût-ce que vingt-quatre heures, il faut vivre sur ses souvenirs et sur l'espérance de reconquérir un jour un état

si glorieux ; — il n'y a que les petites âmes qoi prennent facilement leur parti de redevenir des Abou-Hassan. Mais s'il ne s'agit que d'être heureux , alors chassons loin de nous toute ambition et cherchons la paix et le repos dans la médiocrité de l'âme et de la pensée ; car, ainsi que vous le dira la romance que je vais avoir l'honneur de vous chanter, pour apprendre la recette du bonheur, c'est aux ânes et aux corbeaux qu'il se faut adresser.

A ces mots, il sortit en courant de la tonnelle et reparut bientôt tenant à la main une guitare qu'il se mit à accorder et dont il s'accompagna pour nous chanter sa chanson. Le sujet n'en était pas gai. Il s'agissait de trois pauvres fous, dont le premier était un chevalier, le second un poëte, et le troisième un amoureux, qui, montés sur des ânes, se rencontraient dans la clairière d'un bois, au pied d'une haute montagne , et mettaient pied à terre pour se raconter leurs aventures. Le chevalier avait consacré son épée au service des petits et des opprimés, mais le monde l'avait méconnu, méprisé, abreuvé d'outrages, et il s'en allait chercher un refuge au sommet de la montagne, pour y

jouir, disait-il, de Fentretien des tempêtes, « car les vents da ciel ont le cœur plus tendre que les hommes. » Le poëte, de son côté, se vantait d'avoir deviné les secrets des dieux, qui s'étaient vengés en répandant sur son esprit la nuit d'une lugubre folie ; il avait le froid de la mort dans la tète et comme un charbon ardent dans ses entrailles, et il s'en allait sur la montagne pour s'y coucher sur le dos, jusqu'à ce qu'un manteau de neige et de glace, enveloppant sa poitrine, y eût éteint le feu qui la dévorait. Enfin, l'amoureux disait :

— Frères , je suis encore plus malheureux que vous. J'errais dans les sentiers de la vie, quand un jour le Ciel me fit rencontrer un trésor. Et ce trésor était un cœur de femme.

— Ce cœur était pur et brillant comme un diamant ; il resplendissait de mille feux qui échauffaient mon âme et éclairaient la nuit de mes pensees.

— Je me tenais immobile devant lui et, agenouillé comme un dévot en prières, je lui demandais pour toute aumône de me permettre de le regarder.

— Un jour pourtant je devins plus hardi , je

▼oolus saisir entre mes mains ce divin diamant ; mais à peine l'eus-je touché qu'il se brisa en mille moroeanx.

— Et maintenant je m'en vais, moi aussi, sur la montagne, pour voir si, en touchant du doigt le firmament, je ne pourrai pas réduire en poussière toutes les planètes et les étoiles.

— Et tandis que les trois fous parlaient ainsi, leurs trois ânes tondaient un chardon.

— Dieu ! que nous avons l'ftme mélancolique ! disaient-ils tous trois. Ce monde est mal fait, on ne s'y peut retourner sans souffrir.

— Il y a peut-être quelque part de longs prés verts qui n'en finissent pas et des ftnesses belles conune l'amour.

— Mais tenons ferme , car ce chardon est exquis, et la sagesse est d'avaler les épines sans s'étrangler.

— Une heure après, la clairière était vide et le silence de la forêt n'était rompu que par deux voix rauques qui sortaient d'un nid.

— C'était un corbeau et sa corbine ; c'était une corbine et son corbeau. Us mangeaient d'un même appétit deux grosses noix, et en mangeant, le cor-

beau disait : Nous nous sommes toujours aimés.

— Et nous nous aimerons toujours, — répondait la corbine.

Quand Nanni eut cessé de chanter, il resta debout, promenant ses doigts à l'aventure sur les cordes de la guitare , l'œil enflammé , prêt à se trahir et à laisser déborder sur ses lèvres la folie qui bouillonnait dans son sein. Mais l'abbé, le regardant fixement :

— Votre chanson, Nanni, n'a pas le sens commun, — lui dit-il d'un ton sec et sévère , — et vous n'entendez rien à l'histoire naturelle. Ce n'est pas des corbeaux, mais des rossignols, qu'il faut vanter les étemelles amours.

— Cela rentre dans ma théorie, — lui dis-je,

— car, sur chaque couple de rossignols, il n'y a qu'un des époux qui chante.

Nanni se rassit. Pour la seconde fois, le regard de l'abbé l'avait rendu à lui-même et avait dissipé la méchante ivresse dont les fumées troublaient son cerveau. Je m'éloignai quelques instants pour aller régler les comptes avec le cafedji. A mon retour, je retrouvai toutes nos cigales conversant paisiblement sur l'avenir de la Grèce. La lune s'é-

tait levée, on éteignit les lanternes pour mieux jouir (le ses douces clartés. A la faveur de cette lampe céleste, dont les rayons, perçant la feaillée, seament des diamants autour de nous, la marquise, aissise an fond de la tonnelle, m'apparaissait comme un Kra<*ieux et charmant fantôme; lombre des feuilles remuées par les soupirs de la brise flottait sur sa robe blanche, ses magnifiques cheveux, un peu dérangés, laissaient pendre de longues boucles soyeuses qui se jouaient sur son épaule droite, et son cou mince et délicat ondulait comme un roseau bercé par le vent. Nanni jetait sur elle à la dérobée de longs regards éperdus, où perçait la tristesse d'un étemel adieu, tandis que le chevalier attachait des veux de faune exx colère sur ses jolis pieds qui s'amusaient à agacer Ugly, accroupi devant elle. Milord avait un air épanoui et radieux qui faisait plaisir à voir. Le docteur ricanait et goguenardait en ftimant son inépuisable nai^hilé, et l'abbé, à sou ordinaire, parlait par sentences, tout en observant Naimi, comme un médecin fait un fou qu'il cherche à tenir en respect. Us parlaient tous avec animation de la Grèce et de sou avenir, et cependant chacun d'eux avait l'esprit

préoccupé de tout autres pensées , mais leurs es* pérances, leurs joies, leur dépit, leurs désirs, leur douleur, ne se révélaient ni dans leur ton, ni dans leur langage. Par moments l'enfant reprenait la guitare et eu tirait quelques accords ; puis on reconmiençait à causer; à la voix aiguë du chevalier qui ne quittait pas la chanterelle et aux notes flùtées de la marquise, répondait le joyeux baryton du docteur que dominait de temps en temps la grosse basse étoffée de l'abbé, et par intervalles montait dans l'air comme une fusée un éclat de rii-e étincelant du pauvre Nanni, dont la gaité forcée me serrait le cœur.

Cependant, par l'effet des fumées du vin de Chypre et de Marsalia, auxquelles je résiste assez mal, une sorte d'engourdissement voisin du sommeil s'empara peu à peu de mon esprit et , fermant les yeux, je finis par tomber dans une rêverie vague qui remplit mon cerveau de visions bizarres et incohérentes. Je vis d'abord la procession des Panathénées défiler devant moi, jusqu'à ce que la Panagia apparaissant tout à coup dans les airs, les vierges, les musiciens, les éphèbes couronnés d'olivier pâlirent, s'effacèrent et s'éva-

nouirent dans Tespace, et une voix retentit qui disait : Le dieu Pan est mort. Quelques instants après, un satyre aux oreilles pointues s'approcha de moi et me dit en ricanant : Pan n'est pas mort^ il n'est qu'endormi, et quand il se réveillera, c'en sera fait de la Panagia. Puis je ne vis plus rien que Nanni prosterné aux pieds de la marquise qui le chassait de sa présence par un geste impérieux et méprisant Tout à coup , la caryatide que j'avais contemplée le matin à l'Érechthée, vint se placer entre la marquise et Nanni, et tendant les bras à l'enfant : Moi seule je suis digne de ton amour, — lui dit-elle; — viens à moi, je te consolerai.

En ce moment je rouvris les yeux et je vis, à deux pas de moi, la marquise et milord qui m'observaient curieusement, tandis qu'un peu plus loin le docteur me montrait du doigt au chevalier et à l'abbé et paraissait les égayer à mes dépens.

— Eh bien ! vous êtes poli, — me dit la marquise, — et c'est contentement de voir comme vous vous employez à distraire par les charmes de votre conversation une pauvre femme qui se plaint d'avoir des vapeurs.

— Pendant votre sommeil , — s'écria le doc-

tèur, — nous avons fait de la bes(^e. Nous venons de résoudre mathématiquement le problème de la régénération de la Grèce.

— C'est bien à vous, — répondis-je en promenant mes yeux autour de moi, — mais où est l'enfant?

— D est parti, — me dit la marquise, — après vous avoir mis dans l'équipage que voici.

Je m'aperçus alors que j'avais une couronne d'olivier sur la tète et que, dans chacune de mes mains, je tenais l'un des tronçons du pipeau de milord.

— Comme j'allais décerner la couronne à qui de droit, — reprit-elle, — Nanni a déclaré se retirer du concours et m'a priée de m'en remettre à lui du soin de désigner le vainqueur. J'y ai consenti, et aussitôt il vous a couronné, déclarant qu'il pensait se faire ainsi l'interprète de mes sentiments et que, bien que vous n'eussiez rien dit du cheval , vous étiez de tous les orateurs de la journée celui à qui j'avais le plus d'obligation, puisque vous m'aviez enseigné la théorie de la médiocrité d'âme et du bonhem-. Puis, s' emparant du pipeau de milord, il l'a brisé en deux morceaux

qu'il vous a mis dans les mains en s'écriant : Honneur à celui dont la sagesse réussit à triompher de tous les désaccords de la vie, et que ce pipeau brisé soit le signe et le trophée de sa victoire ! — Là-dessus , me demandant si j'avais des commissions pour Venise , il est parti sans attendre ma réponse, et comme nous le rappelions, il s'est mis à courir et il court encore.

En parlant ainsi, la marquise, en dépit de l'enjouement qu'elle affectait, avait un peu d'émotion dans la voix ; je lui eu sus gré comme d'une marque de commisération pour les maux qu'avaient causés ses beaux yeux et ses caprices. Mais elle reprit tout son caime pour dire à l'abbé :

— Voyez cet enfant avant son départ pour Venise, mon cher abbé, et ne lui épargnez pas vos conseils, car il a un tour d'esprit romanesque qui lui fera du tort.

Minuit venait de sonner. Nous nous mimes eu route pour retourner à Athènes. La lune inondait la campagne d'une vapeur argentée; l'air était d'une douceur charmante, et par instants nous sentions passer sur nos fronts comme une caresse les petites bouffées d'un vent tiède. Cependant la

marquise éprouvait une sorte de frissonnement fort singulier, et, se plaignant d'avoir froid, elle prit le bras de milord et le pria cîe hâter le pas. L'abbé et moi nous restâmes un peu en arrière. Le mouvement de la marche réveilla peu à peu mes sens assoupis et je devins fort expansif. En dépit des sympathies que je ressentais pour les chagrins de Nanni, j'étais si fier de la perspicacité dont j'avais fait preuve dans toute cette affaire et de l'éloquence avec laquelle j'avais plaidé la cause de mon noble client, que je ne pus me tenir de m'en ouvrir à l'abbé. Je me mis donc à lui vanter la faculté que je possédais de pénétrer les secrets des âmes ; de prime abord j'avais deviné le caractère de la marquise tel que tantôt elle l'avait décrit elle-même ; j'avais deviné aussi, en dépit des apparences, qu'elle aimait le comte et qu'elle avait pris plaisir à lui causer un peu de jalousie ; j'avais deviné son chagrin après la brouillerie, la peine qu'elle s'était donnée pour le surmonter, la raison secrète des inégalités d'humeur qu'elle avait fait paraître ; j'avais deviné également ce qui lui plaisait si fort dans le cavalier du Parthénon, les consolations qu'elle allait chercher auprès de lui; enfin je contai

à Tabbé , pensant l'étonner beaucoup , la petite scène muette qui s'était passée entre la marquise et Nanni , ce regard faussement interprété , les folles illusions de l'enfant et la colère de la marquise, le parti que j'en avais su tirer, l'habileté insidieuse de mon discours... Que vous dirai-je encore ? Après m'avoir endormi, les fumées du vin de Chypre surexcitaient mes esprits et je ne tarissais pas sur mes louanges... L'abbé ne me répondait mot, sinon qu'il murmurait par intervalles entre ses dents : Voilà qui est admirable... Voilà qui est surprenant!... Voyez un peu l'habile homme!... A la fin, ses exclamations ironiques m'impatientèrent, et je lui dis brusquement :

— Ma foi ! Monsieur le spéculatif, c'est affaire à vous de vous gausser de ceux qui se chargent de faire votre métier ! Car enfin , vous répondez un peu, j'imagine, de l'âme et du bonheur de la belle marquise. Mais, du haut des nuages où vous avez établi votre séjour, vous ne daignez pas abaisser un regard sur les misérables intérêts qui se débattent ici-bas...

Il se mit à rire du bout des lèvres et, me prenant par le bras :

— Mon cher Monsieur, — me dit-il d'un ton saccadé, — si je me moque un peu de vos poudres de perlimpinpin, je vous tiens pour le plus honnête homone du monde, et je ne crains pas de confier à votee discrétion la petite histoire que voici, — assurément vous ne m'en voudrez pas de vous confirmer par cette confidence dans la haute idée que vous avez conçue de votre merveilleuse sagacité... Vous savez qu'en sortant de la chapelle, la marquise vint me trouva au jardin, où j'étais resté seul, occupé à chevaucher sur mes nuages. Aussitôt que je la vis venir, je marchai à sa rencontre, et, quand je fus à deux pas d'elle, je lui dis en la regardant fixement : Vous l'aimez. Madame, vos regards tout à l'heure vous ont trahie..,. — Elle pâlit et baissant les yeux : Comme on réussit à se tromper soi-même ! — me répondit-elle en souriant tristement ; — jusqu'aujourd'hui je croyais avoir pour lui un cœur de mère-grand... Et cependant j'avais parfois le sentiment confus du danger qui me menaçait ; de là ces accès d'irritation que vous m'avez souvent reprochés, ces rudesses que je témoignais subitement au pauvre enfant. . . et , le croirez-vous ? ce que j'allais chercher le matin à

TAcropole, c'était une ressemblance vagae avec un ami qne je priais de m'aider à cmnbattre ma foUe... Mais le calme rentrait bientôt dans mon âme, je riais de mes terreurs imaginaires... Je vous le dis sur ma conscience, mon père, c'est tantôt, en le regardant, qu'il s'est passé je ne sais quoi dans mon cœur... Oui, à cette heure je re^ connais que le danger est sérieux. Ne me grondez pas, mon père, mais assistez-moi de vos conseils. — Depuis longtemps, — lui, dis-je, je suis attentif à ce qui se passe en«yous; si je ne vous ai pas avertie plus tôt, c'est que vous m'auriez sûrement n'^pondu que je révais, et je n'aime pas à perdre mes paroles... — Là-dessus, nous nous mimes à arpenter, les allées du jardin , et vous devinerez sans peine, vous si subtil et si pénétrant, sur quoi roula notre entretien, quand je vous apprendrai que, vingt minutes plus tard, la marquise me dit en poussant un profond soupir : Oui, vous avez raison, il n'y faut plus songer, ce serait un roman compliqué d'une trahison... — En ce moment nous nous aperçûmes qu'on était à notre recherche, et nous nous réfugiâmes dans un petit pavillon, situé au bout du jardin , où l'on n'eût pas l'idée de

nous relancer. Nous y restâmes fort longtemps, causant à voix basse, et la marquise finit par me dire : Ainsi vous êtes, mon père, pour les remèdes violents... Faire revenir au plus tôt l'ami, tandis que lui... — Je le connais, — repartis-je; — en le ménageant, nous irriterions son mal ; les âmes fortes supportent mieux les grands coups, parce qu'elles les jugent plus dignes de leur courage. Et vous aussi. Madame, vous êtes une âme forte, les traitements violents vous conviennent... — Ma force, — me dit-elle en prenant mes mains entre les siennes , — me vient de ce que vous m'avez appris à ne pas croire à la fatalité des passions... — Des passions de tête surtout ! — lui répondisje en souriant. — Nous restâmes quelques instants à nous regarder, puis elle reprit : Ce que vous nous avez dit aujourd'hui m'a fait du bien ; je me sens au cœur une vaillance inaccoutumée ; il faut en profiter... Demain peut-être ne serais-je plus capable du grand effort que vous m'imposez... Mais laissez-moi me recueillir pendant quelques minutes et promenez-vous autour de ce pavillon. Seulement que j'entende le bruit de vos pas — Et

maintenant, mon très-cher Monsieur, est-il besoin

de V0Q8 en dire davantage , et ce petit récit ne prouve-t^il pas suffisamment que je suis on homme de la lune et on assez vilain ^olste, et que vous êtes, vous, un philanthrope, aussi habile dans vos expédients que perspicace dans vos conjectures !

Là-dessus, comme nous venions d'entrer dans la ville, ce diable d'homme me tira une profonde révérence et, enfilant une ruelle, disparut bientôt à mes regards. Je demeurai, je le confesse, abasourdi et quelque peu mortifié de la petite révélation qu'il venait de me faire. — Bah ! — me dis-je enfin pour me consoler, — je n'en garderai pas moins dans l'esprit de milord tous les honneurs de l'aventure !... — Puis , me frappant le front : Ah ! il me reste une chose à faire! — pensai-je; — je m'en vais aller de ce pas consoler le pauvre enfant. Personne du moins ne songe en ce moment à me ravir la gloire de cette bonne action !

Je m'acheminai vers le quartier où logeait Nanni, et de loin , levant les yeux sur la fenêtre de sa chambre, j'y aperçus de la lumière. Je me dirigeai vers l'entrée de la maison, mais quelqu'un qui venait dans le sens opposé et qui rasait les murailles, me gagnant de vitesse, arriva à la porte avant

moi, et là, se retournant, me cria d'une voix rude : Ah çà ! que venez-vous faire ici? — C'était l'abbé, comme vous pensez bien, lequel, sans attendre de réponse, monta rapidement l'escalier.

Je le suivis et, entrant sans frapper, nous trouvâmes Nanni occupé à faire ses malles. Il ne parut pas m'apercevoir, mais s'avançant d'un pas chancelant à la rencontre de l'abbé, il se jeta dans ses bras en fondant en larmes.

L'abbé s'assit dans un fauteuil, l'enfant s'agenouilla devant lui, la tète collée sur ses genoux et laissa son pauvre cœur se dégonfler en longs sanglots. Je voulus m'approcher, mais l'abbé me renvoya par un geste impérieux. Il demeura quelques instants dans le silence , se contentant d'enrouler autour de ses doigts les longs cheveux dorés de Nanni. Puis il commença de lui parler à voix si basse que je ne pus entendre un mot.

Debout devant une table ronde, je me mis, pour passer le temps, à examiner un portrait sur émail qui me tomba sous la main. Ce portrait, qui ne m'était pas inconnu, m'avait suggéré depuis longtemps l'idée que Nanni avait laissé à Venise une fiancée, et certaines explications embarrassées

du .jeune homme m'avaient confirmé dans cette conjecture... Rien de plus frais, de phis gracieux, de plus délicieusement poétique que la belle enfant peinte sur cet émail. Une virginale candeur respirait sur son beau front penché et ses grands yeux châtains laissaient échapper un r^ard un peu pensif qui semblait dire : Devine-moi, j'en vaux la peine.

L'abbé me fit signe de lui apporter ce portrait et, le lui ayant remis, je fiis m'asseoir au fond de la chambre. Je remarquai qu'à plusieurs reprises il l'approcha des lèvres de Nanni ; deux fois je vis le pauvre garçon détourner la tête, la troisième fois il ne se recula pas et sa bouche effleura l'émail. Cependant l'abbé ne cessait pas de l'entretenir à voix bass^ Que pouvait-il lui dire? Quelle éloquence était capable de consoler un si grand désespoir?... Ce qui est certain, c'est qu'au moment où une horloge voisine sonnait deux heures, l'enfant releva la tète et, sur ce visage inondé de larmes, je crus apercevoir, — ô miracle ! — comme la première aurore d'un sourire.

Alors, m'élançant vers eux, je m'écriai :

— De grâce, étrange abbé, comment vous y

êtes-vous pris pour consoler cet enfant ? Lui avezvous cité Spinosa ou l'Évangile? Lui avez-TOus parlé de la Vierge des Panathénées ou de celle qu'on adore à Rome.

n me regarda d'un air ironique.

— Que vous importe ? — me répondit-il froidement, — et de quoi vous mettez- vous en peine ?

Puis, se ravisant, il me dit en attachant sur moi ses yeux d'aigle ou de lion :

— Puisqu'il est dit que nous ne pouvons parler aujourd'hui que de chevaux, je lui vantais le sort de ces noble? coursiers, consacrés aux autels, qui paissaient librement dans l'enclos d'un temple, et, par la fierté de leur maintien, semblaient dire : Un dieu seul est notre maître !

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