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lEnseignement chrétien du 1"' Juin 18
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LIBRAIRIE CH. POOSSIELBUE
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La Eevm hlem apublié,dans sonnuniérodu22avrîl, la conférence faite à la Sorbonne par M. Aulard, sous le patronage de la Ligue de l'enseignement, le 15 avril dernier. Le nom bien connu du conférencier et le caractère spécial de la notoriété qu'il s'e; la Ligue au service de laquelle il a mis disent suffisamment à ceux qui les conua a pu être l'esprit qui animait la conférenc de l'enseignement est laïque, et l'on sait ; quels liens étroits unissent le laïcisme i maçonnerie sur le terrain de l'enseignemei également quelles sont, k l'beure actuelle.
les tendances de jour en jour plus ouverte!
sées de la franc-maçonnerie. Si j'ajoute qu' santà son conférencier la Ligue avait fai intelligent et perspicace au regard de ses i n'aura pas lieu d'être surpris que le 15 avi dans les bâtiments de la Nouvelle Sorboni gnement libre, au cours d'un réquisitoire été condamné sans admission de circonst nuantes. Non pas toutefois qu'on y ait pr cessaire le retour au monopole. Oh non ! ( trop libéral pour porter atleinto à aucune
puis on sait par cœur la Déclaration des Droits de Vhomme^ que M. Aulard va nous reprocher anaèrement de méconnaître et, ce qui est pis encore, de cacher à autrui. Malgré ce droit qu'on nous reconnaît à la vie, nous n'avons pas lieu d'en être plus fiers, si d'un.côlé ce droit doit subir les mutilations qu'on propose, et si d'un autre nous faisons de cette vie amoindrie l'usage pileux qu'il a plu au conférencier de décrire.
En effet, reprenant à son compte le vœu adopté à l'unanimité au dernier congrès de la Ligice de renseignement tenu à Rennes, en 1898, et dont voici les termes : « Le Congrès fait appel à l'activité de propagande des sociétés fédérées, pour parer aux graves atteintes portées à l'union morale et sociale de la France par l'enseignement secondaire congréganiste et signale à l'attention du gouvernement le danger de recruter des fonctionnaires parmi des jeunes gens qui ne sortent pas des établissements de l'État, >; M. Aulard se propose d'en expliquer les motifs et U sens en ne « s'inspirant que des sentiments qui sônl communs à toute la Ligue ». Nous connaissions asses ces sentiments, du moins en ce qui nous concerne S'il en était encore parmi nous qui eussent l'illusioi tenace, la présente conférence ouvrira leurs y eu: obstinément fermés, car elle manifeste d'un bout ; l'autre quelle idée on se fait dans certains milieux d notre enseignement et en quelle petite estime on nou tient. Deux mots d'ailleurs résument assez exactemen la conférence : renseignement congréganiste ne prc duit que des êtres déformés intellectuellement ç dévirilisés moralement; renseignement officiel sei produit des hommes. Ne croyez pas que le besoin d résumer l'auteur m'ait amené à forcer les expressions pour renfermer dans le raccourci de la pensée tout
la force du développement, non; je n'ai fait que prendre les expressions de M. Aulard. Du reste, j'ai plaisir à le citer lui-même pour qu'on ne m'accuse pas de le trahir en le traduisant : « Il ne faut pas que nos élèves raisonnent... Dans ^n lycée on apprend à raisonner, chez les bons Pères on apprend à obéir. Là on forme des citoyens, ici on forme des sujets. Là on perfectionne la faculté de raisonner, ici on l'atrophie, on dèvirilisey si je puis dire, de jeunes esprits... Combien de ces élèves gardent le pli, restent déformés, incapables de raisonner, frivoles et dédaigneux et, arrivés à l'âge d'homme, demeurent des enfants I » Par trois fois M. Aulard nous appelle « les persécuteurs de la raison » qu'il nous reproche à' énerver et d'atrophier. Tel est l'acte d'accusation : il nous reste à en entendre les preuves.
M. Aulard n'est pas arrivé du premier coup à la Sorbonne et à la notoriété retentissante qu'il s'y est faite par son cours sur la Révolution française. Il a été professeur en province, à la Faculté d'Aix d'abord, à celle de Poitiers ensuite. Comme tel, il a euToccasion de faire passer les examens du baccalauréat et de se livrer à des études variées sur la psychologie des candidats. Grâce à l'institution du livret scolaire, que nous étions bien éloignés de croire destiné à pareil office, il a pu classer les candidats suivant leur provenance et leur origine : d'un côté les élèves des lycées, de l'autre les élèves des établissements libres, « Je me suis fait, nous dit-il, par cette expérience « personnelle, sans préjugé et sans passion, une idée « qui repose sur des réalités et non sur des hypo- « thèses sentimentales et sectaires. » Ces idées, nous les avons entendues plus haut déjà, c'est que nous ne formons guère que des crétins ou des imbéciles,
accusation grave assurément, d'autant plus grave que M. Aulard, en qualité d'historien, ou de professeur d'histoire, si vous aimez mieux, ne s'inspire ni de la passion ni du préjugé, 5i«e*r«, sm« studio^ mais des documents, car il est très documenté. Voyons un peu ce qu'il y a dans ses documents.
Il nous présente un candidat de force moyenne a un peu hésitant, un peu intimidé..., ni tout à fait bête, ni tout à fait ignorant..., j'essaie de le rassurer et je lui pose une question de Ion sens. Eh bien, si c'est un élève de lycée, les trois quarts du temps il se rassure, reprend son aplomb, se tire d'affaire. Si c'est un élève des Jésuites, les trois quarts du temps il se trouble davantage, rougit, reste muet. Je n'exagère en rien, c'est un fait d'expérience : l'appel au bon sens réconforte le lycéen, désarçonne le congréganiste. Il y a des exceptions des deux côtés, elles sont fort rares. » C'est comme je le disais : les trois quarts de nos élèves sont des idiots, si le document de M. Aulard prouve quelque chose. Heureusement, il ne prouve rien. Et d'abord, je trouve étrange, pour ne rien dire de plus, que M. Aulard tire argument de la timidité du congréganiste opposée à l'assurance confiante du lycéen. Quoi qu'il dise, M. Aulard sait mieux que moi, car il est historien et psychologue, que, vis-àvis du jury d'examen, la situation des deux candidats n'est pas absolument la même : en passant du lycée dans une salle de Faculté, et des mains de ses professeurs à celles des examinateurs, l'un se rend très bien compte qu'il n'a fait que changer de local, mais non pas de maison ; il est toujours dans l'Université qui l'a nourri et où il trouvera, non seulement la mesure de justice qu'on peut toujours attendre de ses juges, mais encore cette large part de bienveil-
lance qu'on doit aux fils de la maison. L'autre se trouve, dansla Faculté, en pays complètement étranger ; ni l'air de la maison, ni l'aspect extérieur des examinateurs, tout différents de ses maîtres, ne lui sont familiers. A tort plus qu'à raison sans doute, M. Aulard s*en fait garant et je veux Ten croire, il pense que, s'il peut compter sur la justice qui lui est due, rien ne lui assure la bienveillance, et quels sont les candidats si tiers d'eux-mêmes et si confiants dans le succès, qui ne se sentent le besoin, à celte heure, d'une légère poussée de bienveillance ? Il a tort, je le répète, tort absolument. Mais allez empêcher ses craintes î D'autant qu'on lui a parlé de sévérités excessives; car il règne autour des Facultés et autour des examinateurs, surtout à l'heure des examens, des légendes de toute sorte, légendes anonymes et par là même suspectes, mais d'autant mieux crues qu'elles circulent sans nom d'auteur responsable et que d'ailleurs, à l'âge des candidats, on a la foi robuste en ces sortes d'histoires. Nous en avons tous connu de ces histoires, et nous y avons cru à notre heure. Et vous trouvez étrange qu'ainsi étonné, remué et dépaysé, ce candidat congréganiste montre moins d'assurance que son camarade du lycée? Que répondriez- vous si, s'adressant à vous, il vous disait : « Faites-moi donc des conditions . d'examen auxquelles je me reconnaisse et me retrouve, comme ce lycéen que vous na'opposez, et, si devant mes examinateurs je reste hésitant et sans parole, alors, mais alors seulement, vous aurez le droit de me jeter la pierre et d'accuser mes maîtres » ?
N'insistons pas, car alors même que l'observation serait sans atténuation et sans excuse, elle ne pourrait que nous déplaire à demi. La timidité, à seize ans,
n'est pas un vice rédhibitoire, et si l'assurance est une belle chose, avantageuse souvent, la défiance, voisine de la crainte, est assez naturelle chez un jeune homme, contraint de s'avouer à lui-même, comme Socrate, que tout ce qu'il sait, c'est qu'il ne sait rien. Mais l'accusation a cela de grave, qu'à s'en rapporter à elle, nos élèves de force moyenne sont pour les trois quarts des idiots. Je ne sais si vous êtes comme moi, mais je trouve cette manière de prouver, qui consiste simplement à affirmer, légèrement enfantine, et celte façon de généraliser des souvenirs rétrospectifs tout à fait indigne de la gravité et du sérieux d'un historien. Du côté lycéen, les trois quarts sont sensés ; du côté congréganiste, les trois quarts sont vides et nuls. Est-ce de la statistique rigoureuse ou une proportion à vue de nez, au hasard de souvenirs déformés eux aussi par les préjugés d'une âme laïque qui a intérêt à tout voir en bien à droite, tout en mal à gauche? Tandis qu'il se payait la tête du congréganiste, hésitant et muet, est-ce que M. Aulard prenait des notes, faisait des relevés d'après lesquels il a établi la statistique moyenne ? Certainement non ; et alors les trois quarts, c'est tout aussi bien les deux cinquièmes ou les trois quinzièmes ; c'est une indication au hasard et sans portée. M. Aulard ne nous aime guère, c'est bien sûr; il a intérêt à trouver que nous n'entendons rien à l'enseignement, et dans sa carrière d'examinateur, il a été surtout impressionné par les faits qui allaient à sa thèse préférée, il les a retenus et généralisés. Peut-être que, dans ces conditions, nous devons même lui être reconnaissants de n'avoir pas poussé la généralisation jusqu'au bout, et d'admettre qu'il sort de nos mains un quart d'élèves intelligents et pas-
sables, pour trois quarts d'imbéciles et de nigauds.
Cependant, le document n'a pas dit son dernier mot, et les souvenirs de M. Aulard contiennent des trésors d'information. Ce demi-crétin congréganiste qui reste hésitant et muet « aune figure intelligente et des yeux vifs ». Pauvre garçon I et c'est là justement le mal; c'est là justement le crime des maîtres qui se sont appliqués à l'éteindre, et Terreur des parents qui l'ont confié à de pareils éducateurs î Car un maître, s'il est excusable de ne pas donner l'intelli-' gence à qui ne l'a pas reçue en naissant, est criminel d'en éteindre la flamme dans l'âme qui la possède. Et tel est notre cas, paraît-il. Ce congréganiste que M. Aulard a devant lui, est-il possible qu'il soit réellement incapable ? S'il ne raisonne pas, peut-être a-til quelque goût, quelque imagination. « Voyons, mon ami, y a-t-il dans le théâtre classique une tragédie qui vous ail plus intéressé que les autres? Y en a-t-il une qui vous ait plus ennuyé que les autres? Le lycéen ainsi interrogé, sourit et répond par exemple : « Le « Gid m'a intéressé, Afhalie m'a ennuyé. » Eh bien, pourquoi? Et le voilà qui explique avec intérêt ses préférences. » Je coupe ici le récit de M. Aulard pour admirer l'intérêt avec lequel le lycéen souriant explique ses4)références pour le Cid^ intérêt qui n'a d'égal ou de supérieur que celui avec lequel M. Aulard explique ses préférences pour l'enseignement laïque, et je lui cède la parole de nouveau. « L'élève des jésuites reste ahuri de la question, il ne préfère rien ! » L'âne de Buridan, quoi; un être nul!
Mon Dieu! que j'ai du regret de n'avoir pas assisté aux examens des baccalauréats à Ai x ou à Poitiers du temps où M. Aulard y interrogeait. J'aurais peut-être des deux catégories de candidats une idée conforme
à la sienne, tandis que je l'ai bien différente. Dans une période de bientôt vingt ans, — ce qui me paraît très suffisant comme base d'appréciation — j'ai assisté à beaucoup d'examens du baccalauréat. J'y ai vu des lycéens et des congréganistes ; je reconnaissais les uns à l'uniforme qu'ils affectent de porter comme une sorte d'amulette contre les coups du sort : ils ont tort, eux aussi, car cette superstition est mauvaise et déraisonnable comme les autres, mais ils y tiennent assez, au moins par ici ; et faute du livret scolaire, j'avais ce moyen pour les reconnaître; ]espékms^ c'étaient généralement les congréganistes ; eh bien 1 affirmation pour affirmation, si la mienne peut valoir celle d'un docteur en Sorbonne, je certifie que je ne me reconnais pas du tout aux histoires que M. Aulard nous raconte. Je certifie que j'ai vu des candidats bien faibles, soit du côté lycéen, soit du côté congreganiste, et Ja proportion entre les deux éléments était assez égale de part et d'autre pour ne pas frapper l'attention; du reste, les statistiques sont là et les résultats aussi. Je certifie que très souvent les meilleurs examens appartenaient au côté congréganiste, et que j'ai entendu parfois, à l'adresse de ses candidats, tomber de la bouche des examinateurs des éloges autorisés qui font un singulier contraste avec les insinuations et les affirmations quelque peu suspectes du conférencier du 15 avril dernier.
Encore n'est-ce pas tout! Voilà donc notre congréganiste toujours muet; M. Aulard qui se gardait « de faire expier à un enfant la faute et les erreurs de ses maîtres » s'attachait à l'arracher à son mutisme et finissait par le faire parler. Voici donc le dialogue, il est à citer :
« L'Examinateur. — Mon ami, avez-vous lu PolyeucU?
« Le Candidat, brusquement. — Polyeucte^ 1640; source : Surius, Vitae sanctorum; Sévère et quelques détails inventés.
« L'Examinateur, un peu surpris» — Surius? Vous connaissez donc Surius?
« Le Candidat, contirmant. — Mélitène, en Cappàdoce, capitale de l'Arménie; palais du gouverneur.
a L'Examinateur, abasourdi, — Connaissez-vous le rôle de Sévère?
a Le Candidat. — Sévère, pendant de Pauline; naturellenaent généreux ; milieu entre le païen Félix et le chrétien Polyeucte.
a L'Examinateur, de plus en plus abasourdi. — Pendant de Pauline? Qu'est-ce que cela veut dire ?
« Le Candidat, reprenant. — Sévère, pendant de Pauline, naturellement généreux.
« L'examinateur. — Voyons, voyons I qu'est-ce que Pendant de Pauline? Que veut dire cette expression ; Pendant de quelqu'un ? »
Voilà le candidat muet, rougissant : impossible d'en tirer maintenant une réponse.
La citation est un peu longue, mais elle est jolie. C'est, avec ou sans l'esprit des Provinciales^ je n'ai pas à en décider, le procédé de Pascal qui, pour rendre les Jésuites ridicules, en imagine un qu'il fait grotesque à plaisir, nous le présente comme un des plus habiles de la Compagnie et va lui demander des éclaircissements sur la grâce actuelle. Le candidat en question est un petit garçon sans cervelle, une sorte de perroquet qui a appris des mots dont il n'a pas Tair de comprendre la valeur, puisqu'il répond k côté aux questions qu'on lui pose. Il n'est ni lycéen ni congréganiste, et, s'il existe, ce n'est guère qu'à l'état d'exception. Quand on a pu passer un examen écrit
on n'est pas crétin à ce point à l'oral : ou on ne répond rien, ou on répond autrement. Je soupçonne même très fort, sans porter atteinte à la sincérité de M. Aulard, qu'il s'est plu à créer un mythe; car il n'a pas sténographié ce dialogue ; il n'a même pas essayé de le retenir de mémoire dans le casse tète des interrogations, sans parler des réponses auxquelles un examinateur est condamné au cours d'une séance de trois heures. Avec des éléments plus ou moins voisins de la réalité, il nous a fait une histoire qui ne prouve rien parce qu'elle a la prétention de vouloir trop prouver. Peut-être M. Aulard n'a-t-il voulu que rire.
Comme on l'a pu voir dans les citations qui précèdent, ce sont les « bons Pères » qui sont de préférence pris à partie et c'est contre eux directement que le document est exploité. Ce candidat est de leurs élèves, et c'est dans un manuel composé par un Jésuite, le P. Brucker, qu'il a lu Surius^ Mèlitène^ pmdant de Pauline et autres mots qu'il cite à tort et à travers, comme le Père de la IV® Provinciale cite sans discernement et sans critique le P. Bauny et autres théologiens. Si les Jésuites estiment que les attaques de M. Aulard en valent la peine, ils sauront se défendre : ils ont de la poudre et des balles \ et je puis me dispenser d'intervenir dans leur cause. Ils auront beau jeu en particulier contre leur adversaire, quand ils lui montreront que des livres tels que ceux du P. Brucker n'auraient jamais vu le jour, si les programmes insensés que l'Université nous impose n'en
1. Cet article était déjà composé et corrigé sur épreuves, quand la réponse des Pères jésuites a paru dans les Études^ numéro du 20 mai 1899, p. 507.
avaient rendu l'usage nécessaire.M. Aulard sait aussi bien que personne que les Meme?itos^ Eésumés synoptiques, Tableaux analytiques et autres manuels, sont devenus, dans l'enseignement, un mal nécessaire pour aider et soutenir Teffort de mémoire qu'on exige de nos candidats, obligés à tout apprendre sans trouver le temps de rien comprendre avec réflexion, de rien méditer et de rien goûter. Il sait aussi bien que personne que ces livres sont en usage dans les lycées autant que dans les établissements libres, et que ce n'est pas pour nous seulement que travaillent MM. Hachette, Belin, Delagrave, Garnier, Delalain et autres, quand ils éditent leurs Mémentos, Sommaires, TaUeavx synoptiques, Extraits, Choix classiques. Résumés, Dès lors que l'usage de ces manuels est admis, il faut bien admettre aussi les procédés de mnémotechnie plus ou moins bizarres, même le pendant de Paidine auquel ils ont recours : il n'y a de condamnable que l'usage maladroit qu'en font les écoliers inintelligents qui n'en savent pas tirer parti. Mais, si M. Aulard le sait, et comment non? je trouve son procédé plus qu'étrange ; s'il ne le sait pas, qu'il l'apprenne et nous laisse tranquilles. Voilà ce que nous avons le droit de lui dire tout autant que les Pères jésuites, car, si M. Aulard parle volontiers des bons Pères et des congréganistes, c'est bien tout l'enseignement libre qu'il attaque de front ; c'est contre nous tous que mènent campagne la Ligue de V enseignement d'abord et le distingué conférencier qui a mis à son service son zèle et ses documents.
A la vérité, si l'attaque se bornait à produire deux ou trois petites histoires d'une portée et d'une signification fort incertaines, il n'y aurait pas lieu de s'émouvoir beaucoup. Il circule tant de ces petits papiers dans la presse, on publie tous les jours tant de révélations nouvelles que le public indifférent ne leur fait plus même l'honneur d'un léger crédit. Mais vous entendez bien que M. Aulard,en historien philosophe qu'il est, n'a pas manqué de remonter des effets à la cause, et d'étudier en elle-même intus et in cute cette pédagogie congréganiste qui donne de si déplorables résultats : « Obéir et plaire à ses supérieurs, voilà le conseil essentiel, dirigeant, qui résulte de cette pédagogie. » C'est là notre premier tort, ou du moins le premier reproche; est-il bien fondé? Qu'on en juge.
« Un jour, nous dit M. Aulard, j'interroge un candidat congréganiste sur l'histoire de la Révolution. « Ya-t-il « dans l'histoire de la Révolution un homme célèbre, « un grand etbon citoyen dont vous puissiez mè parler?») Il hésite, interroge mes yeux, et se disant peut-être qu'il a affaire à un affreux démagogue, il finit par me dire : « Oui, monsieur,il y en a un, c'est Marat. » — C'est du pur comique, mais du comique qui ne prouve rien, ou s'il prouve quelque chose, c'est que M. Aulard, qui d'ailleurs le soupçonne, passait dans l'estime de ce candidat pour un affreux démagogue. Ainsi vont les choses, en effet, qu'il y a autour de chaque professeur de Faculté des légendes qui circulent et des histoires qu'on accrédite, moyennant lesquelles ils sont classés et étiquetés; par ce temps de divisions sociales, politiques et religieuses, il y a les sceptiques
et les croyants, les pratiquants et les déistes, les matérialistes et lesspiritualistes,les conservateurs et les républicains, que sais-je encore ? Le candidat en question n'était pas d'ailleurs si niais quand il pressentait en M. Aulard le panégyriste des héros de la Révolution. Si, au lieu de lui jeter à la face le nom de Marat ! comme type de l'homme de bien, ce qui est assez paradoxal en effet, le candidat s'était arrêté à Danton, l'assassin des journées de septembre, M. Aulard, au lieu de se moquer de lui, ne pourrait aujourd'hui que le couvrir de fleurs,
Le jeune candidat croit donc être agréable à M. Aulard, mais voilà le mal. « Plaire ou déplaire ! voilà un point de vue auquel ne se placent jamais les élèves de nos lycées. » Voilà qui prouve donc de façon péremptoire que les élèves congréganistes sont avant tout formés à obéir et à plaire. Non, encore une fois, icher Maître, cela ne prouve rien. D'ailleurs, trait pour trait, voulez-vous? Au temps où je suivais avec assez de régularité les examens du baccalauréat à la Faculté de X., il y avait un professeur de philosophie, homme jeune et de belle mine, qui passait pour le philosophe le plus sceptique qui fût jamais ; portant bien la parole d'ailleurs, de mise soignée autant qu'agréable, fort suivi des dames qui, sans rien y entendre, prenaient des notes avec un zèle comique sur les antinomies kantiennes. Interrogeant un candidat sur la matière philosophique, il lui dit : « Donnez-moi les preuves de l'existence de Dieu. » Le candidat hésita, interrogea les yeux de l'examinateur, et se souvenant qu'il avait afiFaire à un affreux sceptique, il crut l'heure venue de faire une déclaration sensationnelle : « Monsieur, je n'y crois pasi » Inutile de dire la suite. Mais le candidat était un lycéen, celui-là aussi avait
Tenvie de plaire à son examinateur pour lui extor quer une bonne note. Si j'en concluais que tous sei camarades de lycée étaient poussés par l'unique sou de plaire, M. Aulard trouverait mon argumentatio bien puérile; je lui demanderai à mon tour si sienne vaut beaucoup mieux... Du reste, quand m'exposerais à faire mal au cœur de M. Aulard, j dois lui dire que les trois quarts des candidats s raient disposés à pareilles complaisances et à de se blables flatteries, s'ils étaient sûrs par elles de se co cilier la faveur de l'examinateur et d'obtenir bon note ; et cela sans qu'on les y pousse. Je les ai e tendus suffisamment quand j'étais candidat, et depui aux alentours des Facultés, pour être au courant leurs sentiments intimes à cet égard.
Singulière morale! n'est-ce pas? Hélas ! je ne la fai pas, je la note seulement, car j'ai, moi aussi, m expérience sans préjugé et sans passion, fondée s des réalités et non sur des hypothèses sentime taies ou sectaires. Mais élevons la question, je veux bien, élevons-nous nous-mêmes dans la régioi des principes qui éclairent et dirigent notre pédag gie. M. Aulard nous déclare, pour nous le reproche que nous formons nos jeunes gens à l'obéissance, suis loin de m'en défendre et j'accepte son reproch sans en éprouver ni repentir ni honte. M. Aulard va-t me comprendre? Je ne sais, mais j'affirme bien ha que toute saine pédagogie doit faire une large part l'obéissance, et que l'éducation n'est pas faite ta qu'on n*a pas appris à obéir. Nous ne sommes p les admirateurs, encore moins les disciples de Rouà seau, que nous tenons, malgré ses lueurs de haut raison, pour un penseur chimérique et pour un esprf faux. Nous croyons aux déchéances originelles et à 1
A HROPOS d'une conférence 17
Qécessilé de redresser et de corriger ce que le péché d'origine a déformé dans chaque nature particulière, afin de tirer de l'enfant tout ce qu'il peut fournir d'intelligence, de cœur et de volonté, pour l'aider à réaliser en lui le type humain dans les conditions les plus parfaites auxquelles il soit capable d'atteindre. C'est une loi de nature qu'une force n'est utile que dans la mesure où elle est domptée par une discipline et docile au commandement de celui qui s'en sert : l'homme n'échappe pas à cette loi, qui a son application dans le domaine moral aussi bien que dans le domaine physique. Nous voyons dans l'obéissance la force qui le discipline et le met en valeur.
Oui ; mais l'initiative, qu'en faites-vous? — Quoique autrement, nous nousen préoccupons au moins ai que vous. Si du côté universitaire, au lieu de survi et d'épier ce qui nous manque, on s'appliquait, un large esprit d'impartialité et d'équité, à re justice à nos efforts et à prendre en considération i sérieuse volonté du bien, peut-être nous reproch» on moins en particulier " d'élouffer toute ve d'iûiliative personnelle », alors qu'il est vrai qu'i a pas de problème pédagogique qui nous préoc davantage depuis plusieurs années. Car, sans briser des racines qui nous rattachent aux tradi du passé, nous sommes de notre temps et nousen Ions être ; nous savons tout ce qui s'est dit et écri la question dans ces dernières années. Dans les 11 hardies et dans les doctrines nouvelles, nous a essayé de faire la part de la vérité et celle de l'es ration ; nous avons noté ce qui nous convenait et paraissait applicable en France, Nos Congrès ani de 1895, 189C, 1897, 1898 s'en sont régulièrement ( pés: articles de revues et discours de distributic
prix ont traité la même question. Mais est-ce qu'on nous fait l'honneur de nous lire? Est-ce que nous comptons encore ?Oui sans doute, puisqu'on nous dispute jalousement le peu d'air que nous respirons encore. C'a été pourtant une sorte de révélation, quand nos chefs d'établissements libres sont allés déposer devant la Commission de V enseignement^ avec autant d'autorité, de compétence, et de clarté surtout que certains proviseurs, voire certains membres de l'Institut. Comment? les supérieurs des maisons ecclésias-, tiques seraient, eux aussi, des hommes instruits et qui comprennent leur métier! Mais qui donc s'en doutait? Hélas!
Non, nous n'avons pas l'intention d'étouffer, nous n'étoufiFons pas l'initiative personnelle en formant les jeunes âmes à l'obéissance, nous leur apprenons à se soumettre d'elles-mêmes à une règle par égard pour l'autorité divine qui la leur impose, afin que plus tard elles sachent spontanément se soumettre à la loi morale qui sera la règle de leur vie. Nous appelons cela former le caractère et, n'en déplaise à M. Aulard, viriliser l'esprit. Car comprimer un ressort, ce n'est pas le briser ; et de même que le ressort sagement comprimé a une force plus grande de résistance et d'expansion, ainsi l'âme, assouplie par l'exercice de l'obéissance raisonnée et contenue par une règle morale, a plus d'énergie et de liberté pour entreprendre tout ce qui n'est pas en opposition avec sa règle morale, plus de force de résistance pour lutter contre ce qui lui fait obstacle et le vaincre. Telle est notre manière de voir. Ce n'est ni de la métaphysique, ni de la psychologie à priori. Cette doctrine est fondée sur des faits. On dit, et il n'est que trop vrai, que tout est vénal de nos jours et qu'il n'est guère plus de
conscience en dehors du pouvoir de l'argent. Eh bien ! moi, j'en connais de ces consciences que tout l'or juif ne pourrait corrompre. Demandez à ces Ames (le religieux, par exemple, à quel prix on pourrait acheter d'elles des complaisances et surtout des bassesses, et vous comprendrez mieux alors ce que peut l'obéissance pour élever les âmes et tremper vigoureusement les caractères. Vous comprendrez que plus an descend dans l'obéissance consenlie et raisonnée, plus on s'élève dans la possession et la mailrise de soi.
Ce point n'est pas le seul sur lequel nous serons en désaccord avec M. Aulard, et nous le confessons sans peine. M. Aulard se trompe quand il nous reproche de substituer « les analyses faites par nous aux textes de Corneille et de Bossuet. » Car nous usons des analyses comme on en use dans l'Univei pou par méthode pédagogique, surtout poui la besogne facile et plus légère à des candid; gés de parcourir, en peu de temps, des espace sures. Mais où donc a-l-il vu que chez nous des livres analytiques dispense nos élèves de àla lecture des lextes, même des textes de ( et de Bossuet? Qu'il s'informe donc auprès teiirs, en particulier auprès de M. Poussiel| fournit pour une très large part les maisoi seignement libre, et ces éditeurs le renseigne le nombre considérable, non pas de morceauj seulement, mais de lextes complets écoulés aonée dans les établissements congréganistes fois quelques-uns de ces textes sont expurgt quoi nous en faire un crime? Si nous sup| quelques fables dans La Fontaine, au moins le corrigeons pas, nous ne le laïcisons pas. L
lière refait et truqué » n'existe pas dans l'usage clas- j sique, il n'existe que pour les théâtres de pensionnats-j et de collèges, comnie le Voyage de M, Perrichon et lé Fils de Ganelon, adaptation de la Fille de Roland. Si cette' convention amuse, si par surcroît elle est acceptée)! des acteurs et des spectateurs, en quoi cela peut-i! faire du chagrin à M. Aulard? Ces textes ne sont pasi en usage en classe, et nous supprimons franchement] dans les autres ce que nous ne croyons pas devoirj mettre entre les mains des enfants. Je ne fais aucune difïîculté d'avouer qu'il est un certain nombre de textes expurgés à notre usage. Au risque de faire rire M. Aulard, ce qui est une heureuse aventure par ce temps de tristesse noire, je lui signalerai la Lettre à d'Alemhert^ où j'ai hardiment supprimé tout ce quij concerne les mœurs descomédiens et des comédiennes. L'éditeurdechezMM. Hachette n'apas eu, je lésais, le] même scrupule. Qu'est-ce que cela prouve? sinom que nous n'avons pas la même manière d'entendre lel respect que Juvénal recommande vis-à-vis des enfants^j Que M. Aulard garde sa manière, s'il la juge bonne,] et qu'il régale ses lycéens de l'adultère de Tartuffe ;^ nous gardons la nôtre, car en pareille matière, nous: n'avons à recevoir ni conseils ni leçons de personne. Celte indépendance de méthode à laquelle nous' estimons que la morale est intéressée, nous la récla-j mons également dans l'appréciation des faits hist< riques. comme une des conséquences de la liberté d< penser. C'est ainsi que nous revendiquons le droifej d'avoir sur la Déclaration des droits de Vhomme^ et sur! les grands hommes de la Révolution des idées un peu^ différentes de celles de M. Aulard. Si c'est son droite de ne pas fréquenter nos autels, c'est bien le nôtre aussi de ne pas fréquenter les siens. Pourquoi, dès*]
A PROPOS d'une conféremciî: 21
ors, se scandalise- t-il si fort de ne pas trouver le exte de la Déclarations des droits de l'homme, ni dans le '. Loriquel « que les bons Pères conservent toujours » » dans le cours du P. Gazeau A. M. D. 6., ou de ne e trouver que fort incomplet dans le cours d histoire lOQtemporaine par Girard ? C'est là pour lui la preuve ndéniable de la tendance antilaïque et antirêpubtiaiae de notre enseignement. Faut-il donc aller si oin chercher l'explication d'une chose si naturelle et ii facile à comprendre ?Si nous avons pour la Dédarakndes droits de l'homme un culte moins vif que le lien, c'est qu'elle ne nous apprend rien. Tout ce [u'elle dit de bon, nous l'avions déjà depuis dix-huit iiècles, et en des termes autrement autorisés, dans es pages de l'Évangile. Que M. Aulard lise donc et de irès le Strmon sur la montagne [Matlh., ch. v, vi, :li! y trouvera le code magnifique de la morale ■onnelle et de la morale sociale. Nulle part, la ogie sur laquelle on fait reposer tout le droit lerne : liberté, égalité, fraternité, en ce qu'elle . aisonnable, n'est affirmée avec plus d'autorité ; ■ommes les affranchis du Christ, égaux devant |ui ne fait pas acception des personnes : à ses y I n'y a ni esclaves, ni hommes libres, ni Jui ■entil, ni Grec, ni Barbare, mais des frères en ii Christ. Nous sommes donc très suffisamment éc -même en dehors de la Déclaration — sur nos d :t sur nos devoirs. Qu'elle soit un document de h ■aleur dans la série historique, en ce que, pour arge pari, elle résume les principes sur lesc epose l'Etat moderne; d'accord, et nous n'a jarde de l'omettre. Mais on peut être un bon citi: nème sans avoir lu le texte intégral dans l'histoiri iar les murs de son collège, comme le demai
récemment un des membres du Congrès de l'msHgnétnent secondaire.
II esl entendu, dans certains milieux, qu'il n'y a plus d'orthodoxie religieuse. Quand nous imposons , nos dogmes au nom de l'autorité infaiUiljle de Dieu, on nous oppose les droits de la scienceel de la raison individuelle à contrôler la parole et l'aulorité même de Dieu. Cette conduite nous dicte la nôtre, et à ceus qui refusent de reconnaitre l'orthodoxie catholique en matière de foi et de morale, nous déclarons que nous n'admettons pas une orthodoxie nouvelle eo malière d'histoire et de littérature, même de science, ' -^ grands mots dont on nous accable quand on nous se « d'extirper de la République l'esprit repu- , in, d'amputer la patrie de l'idée de justice et de arité », tous ces mots, bons peut-être pour ternes enfants, ne nous touchent pas beaucoup. Ces es-Ià faisaient quelque impression Jadis, elles font plus depuis que les dieux modernes s'en l gOus'ensontalIés.Noussavonsqui noussommes: , serviteurs dévoués du pays, des serviteurs obs- \ c'est vrai, mais des serviteurs passionnés, parce î le servent par amour et non pour l'intérêt et l'argent. Nous avons des traditions et nous s des ancêtres : ceux-ci remontent non pas à ans en arriére, mais aux origines mêmes de k n qu'ils ont fondée, maintenue et ennoblie par mérites et par leurs vertus; d'eux nous pouvons sn les montrant: Ils furent la France. Leur action le passé garantit la nôtre dans le présent el l'avenir.
e M. Aulard cesse donc de se troubler et de dre. Qu'il cesse de conseiller des empiétements e la liberté. Cela n'est pas digne d'un homme
qtii se réclame du droit moderne. La casuistique qu'il a essayée, pour établir que la mesure qu'il conseille contre nous n'est pas contraire à la Diclaralion des Droits, ne satisfera personne. Qu'il nous connaisse mieux ; il nous rendra plus ample justice. Nous sommes dans le pays non pas une menace, mais une force, et une force qui ne demande qu'à servir, puisque nous laissons à d'autres les profits d'honneur et d'argent. Voilà, ce que j'avais à dire à M. Aulard tout en le remerciant d'avoir apporté dans sa conférence '~ souci fraternel de ne blesser aucune conscier Quel dommage pourtant qu'il y ait si peu réussi I
P. Lahargob Dûcieu»- es Uttr
Paris. — Imprimarie F. Levé, H, i