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JULES GROSNIER
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M me Eynard-Lollin et M me Necker-de Saossure
Mesdames et Messieurs,
, Si je me présente moi-même pour la causerie de ce soir, c'est faute de mieux. On ne trouvait pas de grives ; il a fallu se contenter d'un merle.
Une habile cuisine pourrait encore faire illusion et satisfaire des palais délicats. Que de mets passent, seulement de par le soin des sauces ! Hélas ! vous n'aurez que l'oiseau tout stml.
La Classe des beaux-arts avait suivi avec l^eaucoup d'intéivt l'effort considérable de la Société mutuelle **ntre artistes et amateurs
d'art, et elle avait applaudi au succès très mérité qui était venu récompenser cet effort. Il lui avait semblé qu'il lui fallait profiter de cette belle exposition pour compléter les études de cet hiver. Après l'art de bâtir les villes et celui d'y élever des maisons ayant de la beauté en même temps que du confort ; après l'examen charmant de ce qui constitue un intérieur, selon les lois du goût modifiées par le sentiment personnel, c'était une bonne fortune de trouver, réunies en abondance, les images de ceux qui avaient créé ou habité ces maisons et ces intérieurs d'autrefois, rapprochées d'objets leur ayant appartenu, disant leurs habitudes et leurs affections.
La Classe des beaux-arts était dans le vrai.
Mais la tâche se trouvait difficile et je comprends que les personnes qualifiées sur lesquelles nous avions compté se soient dérobées.
Quoi qu'il puisse me revenir du fardeau que je porte à leur place, même s'il m'écrase, je leur pardonne, car j'aurais fait comme elles si j'avais pu.
La tâche se trouvait difficile. Si l'on s'en tenait à l'ensemble, cette causerie venait trop tardivement. Dans tous les journaux, des hommes de talent ont tout dit; avec quelle grâce parfoiç et quel brillant ! Faire de l'énumération
alors que l'exposition a été vue par chacun; essayer de dicter, après coup, des préférences et des admirations, mais ce serait insupportable.
Il restait alors le travail sérieux, l'étude approfondie des séries d'objets exposés. Il aurait fallu des mois pour se préparer et il aurait fallu aussi posséder toutes les compétences, ou, du moins, une faculté supérieure d'assimilation.
Rien de cela n'était possible. Cependant la causerie ne devait pas se composer seulement de lamentations. J'ai pensé que, lorsque tout avait été dit, il pouvait rester quelque chose et j'ai essayé de glaner, aidé par la bonne volonté aimable de M me Hilda Diodati, de M me Théodore de Saussure, de M me Edmond Boissier, de M.
Necker, de M. Henri de Saussure, de M. Henri Le Fort.
Du moment que le Conseil administratif avait aimablement consenti à prêter le Palais Eynard à la Société mutuelle, le style de cette belle habitation prenait une importance manifeste et cette prépondérance a été encore affirmée, comme il convenait, par l'introduction partout, et dans les vitrines mêmes, d'objets
décoratifs du plus pur style Empire. Des personnes dévouées ont ainsi dépouillé leurs salons pour nous plaire et elles ont amené à une impression très forte, très différente de ce que Ton rencontre d'ordinaire. On peut discuter des mérites du style Empire ; il faut lui reconnaître une tenue qui s'impose, une grandeur véritable. C'est un style volontaire, en harmonie avec celui qui l'a, sinon créé, du moins adapté à son génie dominateur. Le Napoléon de la tabatière appartenant à M. Agénor Boissier et que l'on dit peint d'après nature par Isabey, doit se trouver à l'aise dans ce milieu. Cependant, qu'on ne s'y méprenne pas, ce milieu Empire n'est pas un milieu napoléonien, et c'est une des facettes amusantes de l'époque que cette introduction si répandue de la décoration et du mobilier impérial dans ce Genève, foyer de résistance légitime au régime. .
Comme contraste avec le solennel un peu rigide et lourd du style, nous avons les grâces alanguies des femmes, dans leur maintien et dans leur costume ; influence sans doute de Joséphine, la Joséphine avenante du portrait donné à M. Guillaume van Berchem. Il n'est plus question de ce déshabillé des élégantes du Directoire, qui faisaient de l'antique -avec un sentiment d'opérette et croyaient ressembler
aiux belles filles du Parthénon ou aux Vestales romaines en montrant sous ,1a gaze les jarretières de leurs bas. Voyez les gravures de modes, piquées contre les vitrines des costumes, à •l'entrée du salon, au-dessus de ce joli et fin dessin de Brun de Versoix, représentant dans sa vieillesse l'épouse de M. Mîcheli. La femme est encore généreuse de sa beauté, mais personne ne pourra se plaindre, je pense, à la vue des charmes de M me Goindet-Walker peinte par Arlaud, entre ses deux enfants, œuvre d^art délicieuse et document inappréciable.
Ce contraste que j'indique se retrouve à l'Exposition. Dans ce Palais au style soutenu, des mains féminines ont réuni toutes les grâces -et toutes les subtilités de l'arrangement. On peut y étudier certes, mais seulement après avoir été charmé.
Par un délicat hommage à M m * Eynard-Luliin. il lui a été consacré toute une partie de la rotonde du Palais ; de ce palais qui a été construit par elle et pour elle. Son portrait, de grandeur naturelle, peint par Horace Vernet pendant un séjour à Rome, — Mendelssohn le mentionne dans ses lettres — figure en com-
pagnie des meubles qu'elle a aimés, des objets qu'elle a portés. C'est un petit piano, en même temps table à écrire et nécessaire à ouvrages ; c'est la harpe-ditale dont elle a joué; c'est un superbe camée dont elle se parait, le collier qu'elle portait au Congrès de Vienne, fièrement parce qu'il était fait tout simplement de pierres de la Suisse et que cette simplicité tranchait comme il fallait avec les perles et les diamants qui brillaient sur la poitrine des ambassadrices de cours souveraines.
M me Eynard a été l'un des ornements de ces soirées célèbres du Congrès de Vienne. Son mari, comme on sait, y était comme secrétaire de légation de Pictet de Rochemont, et la jeune femme aidait les diplomates de toute la puissance de son entrain et de son amabilité. Dans ses lettres à sa mère elle raconte de façon charmante sa vie, si inopinément de la plus haute mondanité. De concert avec M me d'Ivernois, femme de l'un des envoyés^ elle mit à la mode le salon de la députation genevoise et les plus grands personnages ne tardèrent pas à s'y montrer.
Dans une lettre du 8 novembre 1814, elle décrit ainsi la toilette portée au bal du prince de Metternich :
Mon costume est achevé ; il est très-simple mais très-joli ; il représente celui des petits cantons, la jupe couleur chamois, le corset noir lacé devant avec une chaîne d'or ; au lieu de la chemise de toile, j'en ai mis une de mousseline, à longues manches : un collier de velours noir, comme celui des Bernoises, avec beaucoup de chaînes d'or qui tombent devant, traversent sous les bras et vont se rattacher derrière au collier; mes cheveux, réunis sur le sommet de la tète, sont traversés par une flèche d'or qui fixe au milieu une seule rose blanche, la jupe très-courte est garnie de plusieurs rangs de velours noir ; des souliers noirs avec des boucles en or, puis un petit tablier de mousseline toute plissée : ce costume sera sûrement le plus simple, mais il appartient à la nation que je représente.
Toujours, vous le voyez, cette préoccupation d'être bien Suisse. Les bijoux prennent la proportion d'une manifestation nationale. Ne trouvez-vous pas que les collections de M me Ormond et de M. Camille Favre s'en trouvent comme rehaussées 1
Une autre lettre mentionne le beau camée dont j'ai déjà parlé:
Lord Castelreagh, chez lequel nous venons de souper, est venu s'asseoir vis-à-vis de moi et il a beaucoup examiné le camée des Noces Aldobrandini que j'avais à ma ceinture. Il m'a dit : Mais vraiment c'est fort beau : savez-vous ce que cela
«coûte ? Non, ai-je répondu, c'est un présent de M. Eynard, mais je sais que c'est extrêmement <!her.
Et elle ajoute avec malice que le noble lord a eu pour elle une considération en rapport avec la valeur du camée.
Il y a aussi des barbes de dentelle que l'étiquette exigeait à la cour et qu'elle ne savait comment placer. Elle s'ingénie ; son mari lui affirme que cela lui va bien et elle se lance, un peu émue. Elle cherche à découvrir « dans le monde immense des dames, s'il y en a une qui ait mis ses barbes de la même manière », mais elle est bien seule de sa façon et il faut pour la tranquilliser le souvenir du compliment que lui a fait Gabriel Eynard. Elle est enfin rassurée :
Beaucoup de gens sont venus me parler — écrit-elle — et chacun m'a félicitée sur mes barbes ; il n'y a pas jusqu'aux dames qui venaient me dire : Quelle jolie toilette vous avez, comme vous avez bien ajusté vos barbes ! Cela m'a mise à mon aise, car je craignais d'être ridicule.
Elle continue ainsi :
Après la réunion à la cour, nous avons soupe <îhez lady Caste lreagh, où je me suis trouvée à table à côté du prince Eugène, et alors je lui ai
parlé de M «ne Van Berchem. Il m'a dit : Je connais encore de vos compatriotes qui sont bien jolies. Au reste, a-t-il ajouté, c'est un mal général à Genève que les jolies et charmantes femmes.
Et elle termine sa lettre par ce trait : « Ainsi, mesdames, faites jabot! ».
Il n'y a pas que le prince Eugène pour faire des compliments aux Genevoises ; dans tous les mémoires du temps on en trouve, dans toutes les lettres de voyageurs. Et si Ton considère la foule des miniatures qui sont à l'exposition, il «est impossible de ne pas penser de même. Ah ! mesdames d'à-présent, ne négligez pas de vous faire peindre, pour que vos petits-neveux, lorsqu'ils assembleront, comme maintenant, les souvenirs de leurs ancêtres, puissent avoir le même plaisir que nous aujourd'hui.
Genève est très probablement la ville du monde qui, proportionnellement, peut montrer le plus de miniatures ; elle détient le record des miniatures, comme celui des automobiles. Au sortir des temps austères que vous savez, c'est comme un débordement de jolies images aux traits charmants, cheveux poudrés et corsages galants, tout un XVIIl ,ne siècle d'aïeux qui sourit et enchante. Telle dame est peinte jus- <(u'à trois fois ; elle figure, il est vrai, sous trois noms différents et il parait que le véritable se-
rait un quatrième. Mais cette incertitude est exceptionnelle; les modèles sont connus toujours. En revanche, les peintres ne le sont jamais ; ce sont des talents anonymes. Il faut arriver à la Révolution et à l'Empire pour avoir des œuvres signées ; elles se partagent entre le français Isabey, François Ferrière et les Arlaud. D'un caractère tout autre que leurs devancières, elles ne leur cèdent pas en valeur d'art. Les portraits d'hommes se font plus nombreux et je ne résiste pas au plaisir d'en citer un, Massot jeune peint par sa sœur; c'est unç trouvaille et c'est un problème: on ne peint pas comme ça lorsqu'on n'a fait qu'une œuvre. C'est de l'ouvrage pour un chercheur. Du reste l'exposition est un admirable sujet d'études. On y peut suivre l'art de la miniature depuis les premières tentatives de lettres ornées et d'ornements — voir le rarissime manuscrit du IX me siècle, confié par M. Eugène de Budé — jusqu'aux productions parfaites des portraitistes du XIX me . Il y a même les essais plus ou moins heureux de mélange ou de substitution de procédés, ces « miniatures à l'huile », comme dit le syndic Rigaud, qui commencent avec les Gardelle et que nous retrouvons chez Ferrière. L'émail vient compléter la série des portraits par des spécimens de choix. Les Petitot et les
Thouron de la vitrine Strœhlin feraient à eux seuls la gloire d'une exposition ; et il y en a d'autres ; Petitot et Thouron, les deux noms illustres de l'émaillerie genevoise et dont les procédés rivaux se sont continués jusqu'à nos jours où les derniers opposants de quelque notoriété ont été Gaspard Lamunière et Charles Glardon. Les uns peignaient par lavis que l'on pointillait pour les fondre et que le feu fixait successivement ; les autres, à la suite de Thouron, mélangeaient du blanc aux couleurs et modelaient en pleine pâte. Et de chaque façon il se pouvait faire de belles choses. Il y a de M me Eynard un portrait sur émail assez médiocre, mais il a ceci de bon de me ramener à elle.
Anna-Charlotte-Adélaïde Lullin était née à Lancy le 27 mai 1793, et elle passa sa première enfance dans une ferme de la propriété maintenant ELaccius. Très jeune, elle alla à Paris, dans un petit appartement de la rue Basse-du- Rempart, où sa mère avait été appelée pour tenir le ménage dhin oncle, le professeur Marc- Auguste Pictet. C'était un milieu fort intellectuel que ce logis. On y faisait de la musique,on s'y occupait de peinture et de poésie dramatique. C'était le Temple des Arts selon Pictet de Sergy, qui rapporte de ce temps-là une amusante anecdote : « Adolphe, le fils cadet de
M™ 6 Lullin, avait composé un tableau tout à fait de circonstance (le sexe seul étant changé) où la mère des Gracques présentait ses deux fils comme l'équivalent des riches parures de l'orgueilleuse patricienne. Les deux sœurs aînées du peintre avaient posé pour les deux Romaines. Cinquante ans plus tard, en donnant à ses amis des photographies de ce tableau, M me Eynard ajoutait en riant, avec sa charmante naïveté : « C'était moi qui faisais le petit Gracque », qu'elle montrait de son doigt, presque uniquement vêtu de ses futures vertus civiques. Ce pauvre Adolphe Lullin, qui annonçait du talent, mourut fort jeune.
M lle Lullin épousa, en octobre 1810, Gabriel Eynard, âgé de 43 ans. Gabriel Eynard, fort joli homme, était en même temps quelqu'un. Né à Lyon, où son père avait été fonder une maison de banque, il s'était distingué pendant le siège de la ville par les Terroristes. Père et fils purent fuir après la capitulation et ils revinrent à Genève, ruinés. Le fils se rendit à Gênes, où il réussit très bien et refit une fortune qui lui permit de rembourser les créanciers du père.
Il se fit remarquer au siège de Gênes, comme volontaire dans l'armée de Masséna.
En 1801, il obtint une réputation d'excellent financier en remettant en état les affaires du
royaume d'Etrurie et sa position devint de plus: en plus en vue. Sa fortune était considérable lorsqu'en 1810 il put revenir dans sa patrie ; nous avons vu qu'il ne perdit pas de temps pour s'y marier. En 1814 on le choisit pour organiser le corps de cavalerie de milice chargé de la surveillance des frontières, et Pictet de Rochemont, son oncle, l'emmena à Vienne.
Nous avons constaté le succès de M. et M me Eynard à ce congrès brillant. Ils avaient tout pour cela, charme personnel, séduction des manières, esprit, fortune ; aussi leur étiquette républicaine ne les empêcha pas d'être conviés à des réunions où de plus grands personnages ne pouvaient pas se faire inviter. M me Eynard avait une fort jolie voix qu'elle maniait en musicienne ; elle chantait en italien à se faire prendre pour une Italienne et en anglais même pour tourner la tête au grave ambassadeur de la Grande-Bretagne. Dans une lettre à sa mère, elle lui conte ainsi une de ses semaines : « Je te dirai que lundi nous avons dansé et soupe chez le prince de Metternich, mardi chez le prince de Gastelreagh et de là fini la nuit au piquenique de la noblesse. Mercredi au petit bal de cour qui se donne dans les appartements de l'impératrice et où il y a un fort petit nombre d'invités, la cour étant très nombreuse ; ceci est
un bal moins amusant que les autres à cause de l'extrême étiquette, mais par cela même très curieux. Jeudi, grand bal chez le comte de Stuckelberg, ambassadeur de Russie. Vendredi, cercle à la cour, grand concert. Samedi des visites et terminé la soirée chez la princesse Lubomiski, maréchale. Dimanche grand diner chez le prince Trautmansdorff, puis grand bal à la cour ; voilà une semaine, les autres y ressemblent beaucoup. » Saison bien remplie, n'est-ce pas ? et pendant laquelle les délégués de la République genevoise gagnaient assez bien leur procès.
De retour à Genève, M me Eynard y continua ses succès mondains. Elle avait le goût de la comédie et elle la jouait bien ; c'était un ressouvenir des années de Paris. Le théâtre Eynard fut une des attractions les plus à la mode.
« Les trois filles de M me Lullin, M me8 de Budé, de Beaumont et Eynard, et leurs aimables époux, dit un vieil ami de la famille que j'ai déjà cité, — Jules Pictet de Sergy, — constituaient le noyau d'une brillante compagnie théâtrale. *
La tragédie fut introduite par le fils aîné de M ma Lullin, qui avait épousé une Anglaise « d'une belle tournure et accoutumée à paraître avec lui sur la scène. Le frère aîné de M. Eynard se distinguait dans quelques rôles, tandis que sa
compagne, M me Eynard-Châtelain, remplissait les rôles de mère avec la simplicité et la bonhomie la plus gracieuse. » Et Pietet de Sergy ajoute: « Un groupe d'amateurs de musique permettait de joindre à l'austérité de la tragédie et aux frivolités du vaudeville les nobles jouissances de l'opéra. »
Ces représentations dramatiques, commencées dans un appartement de la maison, actuellement de Stoutz, cour Saint-Pierre, trouvèrent une installation mieux adaptée dans le palazzo de goût italien construit quelques années plus tard. Un salon spécial leur fut consacré; on dressa une scène, reliée aux étages supérieurs par un escalier dérobé.
M me Eynard s'était réjouie de cette construction, qu'elle avait conçue et qu'elle voulut diriger elle-même. L'architecture avait toujours été une des préoccupations de cette femme intelligente et si bien douée ; réunissant ses souvenirs d'Italie et les idées d'alors sur le style, elle amena à bien la belle habitation que vous savez, qui a donné au Calabri une physionomie toute particulière et qui tranche avec les maisons, d'ailleurs si charmantes, que le siècle finissant avait vues naître.
On ne s'était pas livré beaucoup à la construction durant l'occupation française; les
hommes du métier se trouvaient plutôt rares et cependant il paraît, d'après la correspondance du maître de la maison, que des procédés nouveaux pour le pays y furent employés; on s'émerveillait d'une grue puissante qui facilita la pose des gros blocs de pierre tout taillés.
Le terrain choisi était en ce temps-là un vrai cloaque où se déversaient les immondices du quartier, et chacun se moqua, comme il convient lorsqu'une idée originale se produit. Mais M. et M me Eynard ne s'étaient pas laissé ébranler et le 7 avril 1821 une réunion brillante inaugura leur nouvelle et élégante demeure. Vous connaissez cette demeure.
La fortune de M. Eynard s'était encore augmentée. Il avait cette réputation de remettre à flot les finances obérées et elles étaient toutes dans cet état fâcheux dans cette Italie qui sortait à nouveau d'une longue crise. Il fit en particulier un emprunt merveilleux pour le compte de la Toscane et pour sa propre caisse ; et il acquit des propriétés considérables, en même temps que la reconnaissance des maisons souveraines.
Lorsque les Grecs commencèrent la guerre de l'indépendance, Eynard s'intéressa vivement à eux ; son cœur et son intelligence le portaient vers toutes les causes justes, et il était lié, du
reste, avec Capo distria, qu'il avait connu soit au congrès de Vienne, soit plus tard à celui d'Aix-la-Chapelle. 11 joua bientôt un rôle prépondérant dans les comités philhellènes. C'est lui qui lança, en 1826, la fameuse souscription à cinq sous par personne, qui eut tant de succès. C'est lui, tout seul, qui prêta, en 1829, les 750,000 francs qui représentaient la part de la France dans la combinaison par moitié avec la Russie et que le prince de Polignac ne voulait plus donner. C'est lui que l'Assemblée nationale grecque pensa nommer, en 1846, plénipotentiaire auprès des cours d'Europe. C'est lui encore qui, en 1847, paya les 500,000 francs exigés par le mauvais vouloir de lord Palmerston. Et l'on a pu dire de lui, avec raison, à la Chambre des députés de Paris : « Ce ne sont pas les gouvernements européens qui ont sauvé la Grèce ; c'est l'opinion publique, «'est un simple citoyen de Genève, M. Eynard, qui a appelé toute l'Europe au secours de la Grèce ; c'est à la voix de cet homme vénérable que toutes les «•onsciences, et bientôt toutes les intelligences ont répondu. » Le jour où l'Europe a voulu que la Grèce fût sauvée, elle l'a été. Il y a maintenant encore des populations chrétiennes qui sont malmenées par le Turc, mais il n'y a plus de Gabriel Eynard.
Retiré de la vie publique, Eynard se consacra aux œuvres de bienfaisance et sa charité fut sans bornes. Il mourut en février 1863, mais sa femme, qui fut son associée en tout, continua son action généreuse. Sa maison, ses ressources, son cœur, étaient un fonds inépuisable, accessible à chacun, à quelque moment et pour quelque misère que ce fut; — a pu écrire M. Arthur Massé, — M me Eynard. pourvoyant à tout, venait en aide à toutes les détresses, avecla grâce, l'empressement et la joie d'une vraie sympathie. « Je ne sais pas si l'on me trompe, disait-elle, mais je sais que je ne me trompe pas en donnant. » Ni l'âge, ni la maladie ne refroidirent son amour de la charité et lorsque vint sa mort, le 30 octobre 1868, ce fut une désolation de plus chez les pauvres gens.
Une autre figure de femme est aussi particulièrement rappelée à l'exposition, une des figures les plus attachantes que Genève ait produites, M me Necker-de Saussure, celle dont son amie et cousine, M me de Staël, a dit : « Elle a tout l'esprit que j'ai et tout le cœur que je n'ai pas. » Et Dieu sait si M mo de Staël avait de l'esprit et le savait.
Un peu partout, dans les vitrines, des objets
lui ayant appartenu. Il y a le fond du bonnet porté le jour de ses noces et, par parenthèse, c'est une des plus belles pièces de cette série des dentelles, où tous les numéros sont des exemplaires de choix, de ces « floraisons de givre », comme les a appelées joliment M. Philippe Monnier, ouvrées en Flandre, à Venise, ailleurs encore, même à Genève, mais chez nous, elles ne durèrent pas. Ce fond de bonnet serait du point de Flandre avant l'invention du réseau. Il y a un costume complet qu'elle aurait revêtu dans sa vieillesse, robe de soie violette et chàle des Indes à fond blanc, bonnet et col de broderie. Il y a dans la rotonde, entre l'angle réservé à M me Eynard-Lullin et celui des arrangements Louis XVI, le petit pupitre dont elle se servait, écrivant debout ; sur la tablette on a posé une édition originale de YEdueation progressive, le livre qui l'a fait entrer en communication avec le grand public et dont l'intention de bienfaisance morale a été consacrée par un prix Montyon en 1833. Au-dessus, une aquarelle montre la place de ce pupitre dans le salon de ce temps-là, conservé encore au premier étage de la maison de Saussure, à la Tertasse. U y a aussi quelques portraits de M mo Necker à l'exposition. Une miniature d'Arlaud la représente jeune tille, coiffée de l'édifice de cheveux
qui fut cher à Marie- Antoinette, avec une guirlande de roses qui traverse ; le fichu transparent se croise sur la poitrine à peine formée. Un grand air de loyauté est marqué sur ce visage aimable et joli, un air de candeur à la fois avisée et sereine, et cela se retrouve dans l'image de la femme de plus tard, dessinée par M ma Munier-Romilly, celle qui a écrit déjà la Notice stir le caractère et les écrits de M m6 de Staël et qui travaille à Y Education progressive. Dans ce dernier portrait elle a, comme sa cousine, un turban enroulé autour de la tête, pareil à celui qui a appartenu à M me de Staël et qui voisine, dans une vitrine de fond, avec le costume de femme âgée dont je parlais tout à l'heure. Et, dans ces portraits de M me Necker, toute jeune encore ou femme faite, une chose me frappe, un éclair de gaîté dans les yeux, de cette gaîté suivant elle « région charmante où les esprits de toutes les portées se rencontrent. » M me Necker a toujours aimé la gaîté. A l'âge de douze ans, elle écrit à son père, qui voyage, qu'il lui manque dans les soupers où elle va, parce qu'il est le seul gai dans ces réunions de famille et le seul qui lui fasse plaisir. On était gai, cependant, à Genève, en ce temps-là, et peut-être n'avait-on pas la possibilité d'autre chose ? Pour échapper à la contrainte et à l'as-
servissement, les esprits se réfugiaient dans la gaîté. Il faut bien du bonheur dans les affections et les relations privées pour que certaines époques puissent se supporter sans faiblir.
Née à Genève, le 6 mars 1766, M me Albertine Necker était fille d'Horace-Bénédict de Saussure et d'Albertine-Amélie Boissier. Son père s'occupa beaucoup et très vite de son éducation et, comme il trouvait en la petite Albertine une intelligence très précoce, il s'y intéressa tous les jours davantage. H.*B. de Saussure n'était pas seulement un savant de premier ordre, c'était un homme d'une imagination vive H poétique ; et, ainsi qu'on l'a dit, c'est « cet équilibre heureux et rare de dispositions presque contraires qui présida à l'éducation de sa tille ». Il était fier de cette enfant et il l'initia rapidement à ses travaux scientifiques. Pendant un voyage en Italie, fait avec ses parents, elle causa l'étonnement de tous par la précision de son esprit ; on avait montré à de Saussure une machine de nouvelle invention pour quelque expérience de physique et, à Bologne, il en parlait à une* savante célèbre qui ne la connaissait pas et il en faisait la description. Quand il eut fini, la petite lui dit : « Papa, tu as oublié telle pièce de la machine. » La dame, profondément surprise, embrassa la petite fille et le père ne
manqua pas de faire savoir la chose. L'enfant avait cinq ans. « Cette petite a un goût particulier et une facilité étonnante pour s'instruire, écrit Du Pan, elle serait en état de montrer le Cabinet de son père et elle n'est point gâtée. » < )n dit d'elle qu'elle a toutes les grâces et l'esprit qu'on peut lui désirer.
C'est l'année suivante, en 1772, qu'elle se fait embrasser par le pape. De Saussure avait été recommandé au cardinal de Bernis ; coram^ sa femme et sa fille avaient grande envie de voir Sa Sainteté, on les mena dans un jardin où elle se promenait souvent. L'abbé qui les accompagnait dit à la petite que si elle voulait voir le saint-père de plus près, elle n'avait qu'à lui demander sa bénédiction ; sans hésiter elle s'avance, se met à genoux et, comme elle s'inclinait pour baiser les pieds du pontife, celui-ci la relève et la voyant si jolie se met à la caresser et à l'embrasser. Le soir, il dit au cardinal de Bernis : « J'ai fait aujourd'hui une grande sottise... J'ai baisé une fille en public... » — Etaitelle jolie?— Très jolie, mais bien petite. « De Saussure s'empressa de conter Faventure et Albertine en fit part aussi à M me Lullin, de Genthod, par une lettre qui commence ainsi : « Ma chère grand'maman, je baisai hier le pape «...
Elle avait dix ans lorsqu'elle écrivait à son
père, alors à Boisy : « Onde Bonnet faisait des expériences, il a reçu d'Angleterre une nouvelle lunette achromatique qu'il trouve fort bonne. J'ai vu le Mont-Blanc à travers et je J'ai vu fort distinctement. » Et encore ceci : « Mon oncle m'a demandé comment se forment les pierres et comment on fait le sel avec lequel on attire l'humidité de l'air, et il a trouvé que j'ai bien su répondre à ses questions. »
Elle avait quatorze ans quand elle écrivait, toujours à son père : « Oncle de Lubières me montre I extrait de l'éloge de votre livre par M. de la Lande dans le Journal de* mrani* ; il dit que vous expliquez l'origine des grands blocs de granit et des cailloux roulés aux environs de Genève par une hypothèse très ingénieuse à laquelle vous donnez la force de la démonstration ».
Et cette jeune savante, fiancée trois ans plus tard à Jacques Necker. capitaine au régiment de cavalerie Roval-Allemand, lui écrit des let-
très qui décèlent, sous un joli marivaudage de sentiment, des trésors de grâce et de sagesse, sans l'ombre de pédanterie. On sait du reste ce qu'elle vaut dans la famille du fiancé. Le grand Necker. auquel son neveu a annoncé son prochain mariage, lui répond : « L'alliance que tu vas contracter doit exciter ton émulation, les
moments où il suffit de parier de son amour ne durent pas longtemps et M Ue Desaussure, M.
son père et sa famille entière ont droit d'attendre de toi tous les soins et toutes les études qui peuvent te rendre plus digne de leur société. Je vois avec plaisir que l'instant de ton bonheur approche. J'ai trouvé M lle Desaussure aussi jolie que jamais, à mon dernier voyage en Suisse, et je te permets d'être glorieux lorsque tu lui donneras la main pour la conduire à l'église. » Cette lettre, du 2 mars 1785, précède de très peu le moment des noces.
Après la naissance du premier enfant, Louis- Albert, Necker écrit encore :. « Je te fais compliment, mon cher ami, et je le présente aussi à ton aimable femme. Son heureuse délivrance me cause une très grande joie et je désire que le nouveau Necker tienne beaucoup d'elle; c'est une vanité qui me reste encore. »
Grâce à M. Frédéric Necker, que je ne saurais assez remercier, j'ai eu entre les mains une partie de la correspondance d'Albertine de Saussure. Son fiancé est en garnison à Tour et l'état militaire l'obsède ; il voyage en Angleterre et en France et elle lui envoie des nouvelles du pays, elle lui conte les divertissements mondains, elle le chapitre au besoin et le conseille. Il avait un instant songé à donner sa dé-
mission, alors qu'il était question d'une guerre prochaine.
« Je vous avoue, monsieur, que cette démarche m'aurait fait un chagrin affreux, que tout me prouve que le tort qu'elle vous aurait fait eût été ineffaçable; dans ces choses-là le public n'admet aucune excuse ; on est jugé avec la dernière rigueur par des gens qui peut-être en auraient fait autant dans la même position.
Mais plus j 'aurais été sensible à cette faute, plus je le suis à la manière dont vous l'ave/ réparée; elle m'a montré que l'estime que j'avais toujours eue pour vous était bien fondée, que vous pouviez entendre la voix du devoir lors même qu'elle était contraire à celle du plaisir. Ces réflexions seules peuvent me consoler de votre absence, d'une absence alarmante, qui mettra à l'épreuve mon courage, le genre de courage le plus triste de tous qui est celui qui vous fait supporter l'idée des maux et des dangers de ceux qu'on aime. »
Cette sagesse de dix-huit ans n'empêche pas de jouir des soupers et des bals très fréquents de l'époque. Le fiancé en a un peu d'humeur et il s'en ouvre à sa sœur, M ,ne Rilliet. La réponse ne tarde pas : « Je vous avertis, monsieur, que je trouverai toujours très mauvais que vous preniez d'autre confident que moi ; écrivez-moi
jjMafr—i.
tous les chagrins que vous fait M Ue de Saussure, dites-m'en tout le mal que vous voudrez,, mais ne le dites qu'à moi-même ; ses défauts doivent être des secrets entre nous deux ; je l'avertirai de ses torts et vous verrez, malgré votre prévention contre elle, qu'elle n'est ni indifférente, ni incorrigible. » Mais lors même qu'il se plaint que les bals et les plaisirs accaparent sa fiancée, elle lui en annonce d'autres : « Nous avons ce soir une partie de danse chez Lucy de Tournes, la société un peu augmentée de vingt ou trente hommes et deux violons; nous allons danser de grand cœur, depuis cinq heures jusqu'à onze. Il est vrai que je voudrais bien que vous y fussiez. Je vous le dis tout platement, sans y chercher de tournure, parce que la vérité n'en a pas besoin. Nos bals vont souffrir une grande perte par le départ de six officiers du régiment Lullin ; ils me faisaient presque tous danser et l'un d'eux était extrêmement mon adorateur, c'est celui que je regrette le moins parce qu'il m'ennuyait beaucoup. Vous voyez que je vous fais aussi mes confidences. » Et, lui annonçant qu'elle a de nombreuses politesses à rendre, elle l'assure qu'elle cherchera à en retarder le moment jusqu'à son retour, qu'elle espère prochain. On danse beaucoup à Genève, il y a les bals du
théâtre, organisés pour mêler ensemble les diverses classes de la société, et « de grandes après-dîner de jeunes dames et de jeunes hommes où Ton ne danse point : une loterie et un tiercelet composent les divertissements. Ion crie au lieu de rire, on prend le bruit pour de la gaité et Ton rerient bien fatigrué en disant qu'on s'est bieû amusé. * J'aimais mieux, ajoutet-elle, les soirées de Genthod.
Le fiancé danse aussi — on danse partout dans ces temps qui seront bientôt tragiques : — « Il me paraît qu'à Toul. Ie« plaisir^ du moment font oublier les inquiétudes de l'avenir Donnez-moi de* détails sur les dames à qui vous donnez de* bal*, dite^-moi si votre fidélité est à de bien rudc< épreuve*- et raeonte/wnoi I» manière glorieuse dont ell** ^>n tire; *ûmnent les dames lorraines se disputent votre eoMir et les élégantes de> Tr*â*-Evf<-bév *i> mettent mules armes: je n'exige pa> que von* le*, fa** je/ mourir de chagrin, deux ou trot*» maladie* <|<* langueur et <*inq ou *ix dernow-ll*-* réduit'** h se jeter de désespoir dan- un eouvent ine »u<lisent parfaitement. Pour rooL je me («rlaire entre les bals, Je^ eon«*ert*- Je* mujjerv la <•<» médie et l'étude. q«ii vaut -ou vent mi«in qu< tout le reste. >
Et, en effet, elle *-i A\t- x*'** »*'***, y et \t*ui\nu\
une expérience de physique, un accident arrive qui la défigure pour un temps et fait craindre pour ses yeux. Elle s'en inquiète pour le chagrin qu'elle cause à sa mère et n'en parle que peu à son fiancé; cependant, lorsqu'il es*t un instant question de son retour prochain, elle ne peut déguiser une certaine alarme qu'il ne la trouve plus à son avantage. Jacques Necker ne revint pas encore et les traces malencontreuses disparurent du visage.
Quand il fut de retour, il y eut naturellement de petites querelles d'amoureux. Elles nous valent cette amusante épître : « J'eus, hier au soir, une visite de M me de Jansin, que je trouvai amplement informée de toutes mes transgressions; je vous conseille de faire un recueil de mes torts et de les livrer à l'impression ; c'est un moyen très prompt et très commode, il vous évitera la peine d'aller raconter mes fautes de maison en maison, ce qui, comme le récit est de longue haleine, pourrait bien vous enrouer. Vous n'auriez alors qu'à tirer un exemplaire de votre poche et le présenter à toutes les personnes de votre connaissance que vous rencontrerez, de la même manière que M. Perdriau distribue ses sermons.
« Je vous envoie le plan de ce discoure, afin qu'il vous donne moins de peine à composer.
Je vous conseille de le diviser en quatre parties.
« Premier tort : M lle de Saussure a eu l'indignité de ne pas danser les deux premières contredanses avec moi, sous prétexte que je ne l'en avais pas priée, ce qui, quoique vrai dans le fond, ne laisse pas d'être une scélératesse sans exemple.
« Second tort, tout aussi grave : Elle se mit ■^dans une porte quoique je criasse comme un perdu.
« Troisième tort ; encore plus sanglant :
M lle de Saussure, au lieu de ne parler qu'à moi pendant tout un soir, comme elle l'aurait dû r ne voulut jamais avoir l'air ridicule et ne parut point avoir de prédilection pour moi en jouant à traîne-ballet.
« Quatrième tort qui les surpasse tous : Enfin, lorsque je voulus lui faire sentir l'indignité de sa conduite, au lieu de me demander pardon, de rougir, de pleurer, elle ne fit que rire de mes plaintes et me parut prête à recommencer si l'occasion se présentait.
« Si, après avoir étendu et développé ces quatre articles, vous ne me faites pas passer pour la plus grande scélérate qui ait jamais existé, ce sera la faute de votre éloquence et non celle du sujet. »
Ces lettres de sentiment et de badinage m'ont retenu longtemps : il y en a d'autres où se révèlent des plaisirs qui ne sont pas ordinaires. Jacques Neeker, étant à Paris, avait été chargé par Théodore de Saussure, frère d'Albertine, •de se procurer un ballon chez M. de Montgolfler. <• Je viens vous raconter, monsieur — lui écrit sa fiancée — le merveilleux succès de votre ballon. Nous avons été le lancer à Genthod et il s'est perdu dans les nues à la grande admiration du public. Nous avons eu un plaisir très vif. Théodore était en extase. Il est tombé à un quart de lieue de Genthod, et il a presque coiffé M. le syndic de Candolle. Nous l'avons retiré sain et sauf, prêt à repartir. Ce ballon nous a conduits à parler de celui qui l'avait envoyé, de son zèle et de son empressement à nous faire plaisir. » Que dites-vous de ce cadeau d'un ballon fait par un fiancé ? Il faut savoir la place que tenait la physique dans cette famille de savants, pour comprendre un pareil oubli des dragées que l'on trouve à Paris, agréables à offrir, excellentes à croquer.
A ce moment de la correspondance, il est question d'un portrait de la jeune fille, commandé à l'intention du fiancé, pour lui être offert à Lyon, où une rencontre doit se produire. Plus tard. M me Neeker, dans une lettre à son
mari, lui parle de ce portrait, qu'elle charge « d'dh baiser donné du meilleur de son. cœur. » Serait-ce la jolie miniature d'Aliaud que je vous signalais? Le mari remportait pour se consoler des absences ; nous n'avons plus pour cela que des photographies. Sommes-nous vraiment mieux documentés? La ressemblance estelle plus garantie ? Mais songez à ce que donnerait une vitrine de photographies coloriées, dans la salle du palais Eynard, entre les miniatures et les émaux, les éventails coquets, les bonbonnières jolies et les carnets de bal délicats !
J'aurais aimé vous faire connaître encore, mesdames et messieurs, les lettres de la femme mariée, celles de l'amie, celles de la mère. Je ne vous en citerai qu'une, écrite le 17 juillet 1787, à son père, parti pour faire l'ascension célèbre du Mont-Blanc ; la jeune femme a vingt et un ans. « Qu'avez-vous dit de votre fille, mon bon papa 1 Dans un moment où tous ceux qui vous aiment vous suivent, elle ne vous a pas même embrassé : je vous ai laissé partir sans vous voir et dans ce moment cet adieu me manque.
— mon bon papa, vous que j'aime si tendrement, que j'ai toute ma vie chéri par-dessus tout, vous n'avez pas douté de ma tendresse — j ai craint une émotion trop vive pour l'enfant
que je porte. — Mon cher papa, je ne vous recommande pas la prudence, ma vie en dépend, cela n'est pas douteux. Mais je vous quitte. Les larmes en vous écrivant me suffoquent. — J'ai bien fait de ne pas vous voir. »
Elle adore son père, elle est fière de lui. Elle raconte qu'elle se redresse d'un pied de plu^ lorsque, à Paris, elle entend dire : « C'est la fille du célèbre professeur de Saussure », que Lavoisier lui exprime son admiration pour ses ouvrages.
Il y a beaucoup de lettres à son fils Théodore, le quatrième enfant, né en 1791, mort en 18oo. Il était exilé de Genève, pour n'avoir pas accepté d'être des gardes d'honneur de Napoléon. Elle lui décrit les événements de 1814. la terreur qui règne, « le mélange des différentespeurs qui se croisent et se traversent dans tous les sens et dont les effets sont très curieux à observer » ; la pitié qu'elle éprouve pour « les pauvres défenseurs qui seront peut-être victimes d'une démonstration inutile » : la joie enfin de la délivrance, de l'indépendance retrouvée; les quelques désordres dans les campagnes pendant lesquels le village de Genthod et la maison de la Rive spécialement ont horriblement souffert », tandis que le cherCologny n'a été que la cause « d'une effroyable dépense » ;
la nomination, faite par acclamation, de Jaques Necker comme conseiller provisoire, puis bientôt définitif. « Je suis bien contente, dit-elle, qu'il ait ce plaisir. Le gouvernement sera installé demain, à la suite d'une proclamation qui aura lieu à midi; mais il est déjà en exercice de ses fonctions et ces messieurs ont depuis hier des huissiers et se donnent du Magnifique Seigneur. »
Lorsque les événements politiques ne prennent pas la première place, ce sont des conseils, des exhortations tendres et remplies de finesse. Je voudrais pouvoir tout vous lire. Mais le temps me presse et je dois me restreindre. Une citation pourtant encore, parce qu'elle est la sagesse môme en une phrase et la sagesse particulière à cette femme d'un bon sens de génie, si vous me permettez d'accoupler ces deux mots que l'on se plaît trop à ne pas admettre ensemble. « Je crains quelquefois que tu ne laisses prendre trop d'empire à de certaines impressions de tristesse. La vie n'est pas faite pour la trop détailler, cher enfant, et il y a bien des épines, bien de la rudesse, bien des choses rebutantes dont on est blessé si l'on s'arrête sur tout. Encore cette extrême sensibilité est-elle peut-être moins fâcheuse chez une femme, paire qu'on la suppose et qu'on la ménage
jusqu'à un certain point. Mais comme on ne va pas la deviner chez un grand et gros garçon, on l'afflige de mille manières. » Elle termine en lui proposant la religion comme le meilleur refuge, et elle ajoute : « Quand on s'est transporté dans une autre vie, on rentre plus léger dans celle-ci et Ton sent qu'on la complique souvent plus qu'il n'est nécessaire. »
Revenons à l'exposition.
11 y a quelques jours, je m'y trouvais en même temps qu'un philosophe, très aimé, très admiré, et qui porte son grand âge d'une façon allègre et souriante qui le rend encore plus vénérable. Il ne cachait pas son peu d'intérêt pour les brillantes bagatelles que nous avions accumulées. Il me disait que pour lui la plus parfaite toilette de femme était celle dont on ne se souvenait plus lorsqu'on pensait à la femme même. Je crois qu'il avait raison, mais je crois aussi que nous n'aurions pas été longtemps d'accord sur les considérants. Les philosophes se tiennent à des hauteurs où le commun des mortels ne peut pas toujours les suivre, et puis l'art, qui est aussi une philosophie, ou qui contient une philosophie, peut concourir au même but, en empruntant d'autres moyens. M me Necker, chez qui la femme aimable chassait le philosophe — je lui emprunte un mot
qu'elle entendait appliquer à M 1,,e de Staël, — M me Necker a écrit « que l'idée du devoir, prise à part, a peut-être quelque chose de trop abr solu pour trouver en elle-même sa juste limite ; en l'appliquant à l'économie, à l'exactitude, on pourrait aller jusqu'à la petitesse, jusqu'à l'avarice; la prudence serait sujette à devenir pusillanimité si le goût du beau n'avertissait pas à temps une femme. Il lui donne le tact de ce qui serait ridicule et de ce qui dérogerait à cet idéal de grâce et de dignité qu'il lui a fait concevoir. » Pour moi, je suis persuadé que le sens de la beauté peut tenir lieu de vertu. Mais je ne dis pas que ce soit aussi méritoire que la vertu.
• Les habits ont un langage ; ils ont une signification cachée et ils annoncent l'idée que chacun se plaît à donner de soi », écrit encore M m " Necker. Agrandissez cette pensée et ditesmoi si, en feuilletant un recueil des modes, vous n'avez pas l'idée de ce qu'un siècle, une époque, donnent d'eux, mais peut-être malgré eux. Et n'est-ce rien que la « mode et les inventions nouvelles, ce changement continuel de la forme des habits, des ameublements, des jardins, des bâtiments, tout ce qui fait vivre des milliers d'ouvriers, fermenter de nombreuses têtes d'artistes, enfin tout ce mouvement
si récréatif d'une civilisation avancée ?» Et M me Neeker a prévu l'objection : on dira que c'est de la frivolité. Mais, « hors ce qu'exige l'étroite nécessité, qu'est-ce qui n'est pas frivole dans la vie humaine ? Tout est frivole dans les vœux de chaque âge pour ceux qui l'ont dépassé. »
M me Neeker a fait cette charmante observation que « tout, dans les admirations enfantines, est détaché, éparpillé, le bien, le mal, la joie, lechagrin, les goûts, les antipathies : les enfants ressemblent au premier printemps où rien ne fait masse. » Et elle demande des beaux-arts pour eux, correspondant à leurs émotions naïves; de la nature, non pas embellie, mais enjolivée ; elle ne veut pas que nous hésitions à retrouver le sentiment du beau « dans le ridicule enchantement que mille objets futiles causent à l'enfance », et malgré cette inaptitude à saisir l'unité.
Combien d'entre nous sont comme des enfants et ne ressentiront jamais une impression de beauté générale ! Combien aussi « qui ne regardent rien, qui ne sentent rien, qui ne reçoivent jamais d'impression vive et originale! » Toujours froids, toujours secs et calculateurs, l'exposition restera pour eux lettre morte.
J'ai lu avec le plus grand plaisir la notice
sur M"" de Staël, par celle qui a dît que le véritable esprit social était la bienveillance; bienveillance en ce cas particulier augmentée d'affection et d'admiration et appliquée à celle qui a écrit que « les sottises des gens d'esprit sont les revenant-bons des gens médiocres ». J'ai relu avec fruit V Education progressive et elle s'éclairait pour moi d'un jour meilleur par la connaissance que j 'avais eue des lettres intimes de l'auteur; cette philosophie toute d'observation et qui veut fonder l'éducation sur la liberté humaine : ce style loué par Vinet, » plein d'émotion, de tendresse, et pourtant de repos et de mesure », étaient bien le produit d'une éducation scientifique tempérée par la grâce et l'enjouement du caractère.
Quelle preuve plus charmante que ce fragment d'une lettre écrite, au déclin de la vie, à sa petite-fille. M"" Pictet-de la Rive, qui lui avait fait part du plaisir éprouvé par elle et son amie, M~° de Gasparin, à la lecture d'un chapitre de Y Education : » L'approbation de M'" de Gasparin m'est très agréable, ma bonne petite, et la critique que vous avez faite ensemble me l'est aussi puisqu'elle prouve votre bonheur à l'une et à l'autre II m'a semblé plus prudent de ne pas donner une idée trop exaltée du mariage, les jeunes filles étant {rénéra-
Jement trop sujettes à embrasser étourdiment cet état et à éprouver ensuite de tristes mécomptes. Il vaut mieux qu'elles soient trompées en bien que le contraire. Si, comme vous le pensez, le bonheur est la récompense des femmes qui se dévouent, il ne sera jamais, hélas 1 que du petit nombre ; mais j'ai fait ce que j'ai pu pour leur persuader de se dévouer. Quant aux maris, je leur fais mes excuses les plus humbles, mais j'ai cru les mieux servir en re- .commandant aux femmes de supporter leurs défauts, qu'en exigeant d'eux de s'en corriger. Ceci soit dit sans leur faire injure. Mille amitiés au tien, je t'en prie, et aussi à tes chers petits enfants. Est-il vrai que tu coupes les jolis cheveux d'Adèle ? » La lettre se termine par des recommandations au sujet de ces jolis cheveux dont il ne faut pas risquer de diminuer la finesse.
M rae Pictet de la Rive était fille de cette Suzanne, troisième enfant de M me Necker. qui épousa M. de la Rive et mourut brûlée en 1815. En plein bonheur, ainsi que l'établit un carnet de pensées retrouvé depuis, de sombres pressentiments l'assaillaient, qui ne se sont que trop vérifiés, et sa fin atroce et terrifiante a été une des grandes tristesses de sa mère.
Ce serait une étude délicieuse et qui devrait
tenter un écrivain, que celle du développemerit de cette âme harmonieuse et bien équilibrée, que l'accumulation des années n'amène pas à déchoir. Dans un âge avancé et malgré une infirmité qui la tenait à paît des activités de l'esprit des autres, M me Necker a encore pu écrire ceci : « Des facultés graduellement affaiblies trouvent moins d'occasions de s'exercer; mais l'éducation de î'àme continue encore. Dieu nous avait élevés au moyen de ce qu'il noas donnait ; il nous élève ensuite au moyen de ce qu'il nous ôte ; une œuvre plus intérieure se poursuit toujours. Mais ceci devient trop profond, trop intime, dirai-je. trop personnel, pour être dépeint avec détails par celle qui touche à ce terme. La vieillesse garde son secret. » .
Elle le garde jusqu'à la tombe et celle-ci, jalouse des secrets qu'elle détient, ne les redit jamais.
Aï" 1 * Necker-de Saussure s'est éteinte à Mornex, le 1.1 avril 1841, entourée de ceux qu elle affectionnait, et sa lin fut, comme sa vie, d'une admirable sérénité. Elle est morte le soir, après un<> longue contemplation de <*,es montagnes qu elle aijnait, comme les avait aimées son père, et peut-ètro pensait-elle à ce qu'elle en disait, en JK1N, à Bex. au lendemain d'un grave aeei-
dent de glacier qui avait amené l'inondation dans la vallée : « En voyant les Alpes des hauts sommets qui portent l'empreinte des révolutions et des bouleversements, je pensais que malgré leur immutabilité apparente, ils devaient subir encore bien des changements; tout est mouvement dans notre globe, mais tout est l'effet des lois du grand Auteur, tout se conserve, tout se reproduit, tout va au but marqué par sa sagesse. »
Et maintenant, puisque toutes les belles histoires demandent une moralité, la manifestation si vivante et si réussie du palais Eynard en appelle une.
L'autre soir, un de nos amis les plus sympathiques, qui est, quand il le veut, poète charmant, y lisait en façon de prologue un délicieux poème d'évocation du passé, disait le rêve d'art auquel allaient si gentiment se prêter d'aimables amateurs, marquises ou soubrettes du temps de Louis XV, élégants du Directoire, belles de l'Empire ou de 1830.
... A la douce lumière Tombant des lustres de cristal.
On dirait que s'apprête un bal Pour le grand-père et la grand'mèrc :
Les voilà pomponnés, parcs Comme le bon Arlaud les a portraiturés!...
Comme au coup d'un bâton magique.
Aux doux accords de la musique, Les éventails de nacre et d'or.
Ornés de tendres pastorales, Ouvrent leurs feuilles en pétales...
Ou sein des flots de dentelles.
Du sein des écrins opulents Sortent des gerbes d'étincelles, Et c'est un éblouissement !
Je regrette de ne pas vous lire tout le poème.
Ce n'était pas banal, je vous assure — et beaucoup d'entre vous, mesdames et messieurs, le savent ainsi que moi, — d'entendre ensuite les doux accents de l'amour d'autrefois, dans ce milieu de miniatures et de mignardises; dans ce milieu de belles choses, la colère railleuse de Corneille vieiili, rabattant le caquet de la marquise qui s'était moquée de lui, prenait une grandeur que je ne lui connaissais pas à ^e point.
La moralité, pour moi, serait de considère!" le mouvement de ces dernières années, dont la belle exposition qui nous occupe est certainement un des bouquets, comme un prologrue aussi, pour un autre Rêve d'art ! les « Marches de marbre rose » d'un escalier qui ne mènerait pas à Versailles.
Je voudrais que nous prissions garde de ne pas nous renfermer dans une soumission trop docile à des beautés éternellement admirables, mais que nous ne devons pas essayer d'imiter, pour ne pas être forcément inférieurs à elles, pour qu'elles ne nous deviennent pas funestes* en nous plongeant dans un « sommeil sans rêves qui fait perdre le courage et l'ambition de\ la victoire ». Je voudrais que nous ne fussions pas comme ces fakirs de l'Inde qui s'étiolent sur place à contempler un seul point de leur corps et ignorent le mouvement parce qu'ils ne marchent pas. Rien de ce qui affaiblit ou ankylose, ne peut être salutaire. Il ne convient pas que ce courant puissant de connaissances, toujours plus précises, toujours plus avisées, et dont une exposition comme celle du palais Eynard a encore augmenté pour nous l'intensité., devienne une occasion de stérilité. Nous avons besoin « d'âmes en marche », comme dit Dora Melegari, d'esprits ayant suivi pas à pas les^ étapes successives de l'art, renseignés comme jamais auparavant on n'a pu l'être, mais ayant « des intuitions et des espérances » nouvelles.
Lorsque, dans un avenir quelconque, il se fera de nouveau un inventaire de nos richesses .d'ail, quelle honte si l'on ne pouvait que ra^ conter, une fois de plus, par le menu, les siècles
écoulés, sans rien pouvoir dire, à côté, de ce que nous fûmes nous-mêmes !
Nous avons tous au cœur, maintenant comme autrefois, ce qu'il faut pour produire de belles choses. Et il s'en produit. Les cristaux d'Emile Galle, de Daum, de Léveillé, avec leurs douces transparences et leurs fulgurants éclats ; les porcelaines du Danemark et leur blancheur suave; les porcelaines du Sèvres d'à-présent avec leur forme pure et leur décor directement emprunté à la flore de nos champs et de nos bois ; les poteries de Doulton aux coulés capricieux, contiennent autant de beautés qu'il en fut jamais. Il y a même des meubles à la fois jolis et logiques. Il y a même de bonnes peintures.
Mais il faut les savoir trouver, les belles choses, et je conviens que c'est difficile. C'est le grain de blé dans les herbes folles, des bizarreries et des incohérences, des laideurs voulues pour forcer l'attention, des vulgarités qui ne s'imposent que trop, des nullités qui foisonnent et qui font illusion. Prenez un peu de peine, un peu de bonne volonté. Dans les arts, comme partout ailleurs, j« crois à la force et à la vertu de la bonne semence. Elle finit toujours par Avoir raison. Il est vrai que souvent elle y met du temps.
M lm ' Neeker va me permettre de conclure ; xc Lorsqu'on néglige de consulter le goût naturel aux femmes — écrit-elle dans Y Education progressive — on se prive du mouvement qu'elles imprimeraient aux arts libéraux ; et pourtant ces arts ont besoin d'être applaudis par elles. Enthousiastes de la beauté, avides d'impressions nouvelles, les femmes semblent destinées à entretenir cette flamme d'inspiration qui ne se sépare jamais d'une vive sensibilité. Et si, comme artistes, la force créatrice leur manque peut-être^ à elles-mêmes ; si malgré de brillants succès, on ne peut leur attribuer aucune de ces grandes œuvres qui font la gloire d'un siècle ou d'une nation, elles sont du moins faites pour se placer avant et après l'œuvre du génie, pour en solliciter d'abord l'entreprise et ensuite pour le perfectionnement. »
Notre siècle affairé et brutal est, sans doute r moins propice à l'éclosion d'œuvres, que le recueillement sentimental du temps jadis. Mais les besoins du cœur et de l'imagination sont toujours là. Ils ne sont pourtant pas allés rejoindre les vieilles lunes, comme on l'a dit, dont on amuse l'esprit des enfants.
Ce serait peut-être à ce goût naturel aux femmes, à leur besoin d'en avant, que l'on pourrait demander le sauvetage, le dégagement à
la fois, de la copie toujours la même et moins bien faite de ce qui fut, et de la laideur qui se prend pour de l'invention. Elles auraient à se surveiller, à laisser là certaines puérilités indignes, certaines outrances; une discipline à imposer à leur sensibilité; des enthousiasmes à reprendre.
Et, comme l'influence féminine a pu apporter l'ardeur, l'imprévu, la fantaisie, la grâce, dans l'arrangement de l'exposition, elle saurait concilier le respect averti du passé et l'indispensable espérance de l'avenir. L'époque présente s'en trouverait bien et peut-être alors ferait bonne figure, dans quelque salle, par exemple, du nouveau musée, à la suite de celles qui seront consacrées aux créations, à jamais belles et profitables, qui nous ont précédés 1