‹ A propos de notre littérature nationale [microforme]Chapitre 7 sur 7 · LEGENDRE] NOTRE LITTÉRATURE NATIONALE · texte numérisé non relu

LEGENDRE] NOTRE LITTÉRATURE NATIONALE

Voilà encore ce qu'a fait notre humble littérature canadienne, ce qu'ont fait nos hommes de lettres canadiens, Souvenons-nous-en, Messieurs ; il est temps que, dans ce pays, cette classe si longtemps méconnue prenne enfin la place qui lui revient de droit. Il est temps qu'on réprime cet abus de positivisme qui a. pendant une si longue période, régné en souverain parmi nous. Nos hommes de lettres ne demandent qu'à travailler et à produire ; qu’on les mette au moins sur un pied d'égalité avec les autres classes sociales ; qu'on leur accorde le droit de naturalité. Jusqu'ici, ils ont disputé le terrain pied par pied ; ils ont conquis, par un long et rebutant travail, leur place au soleil, — pas tous, car les plus robustes seuls ont pu supporter les fatigues et les déceptions de la route. Cet état de choses doit cesser. Ce ne sont pas les hommes de talent qui font défaut ; tendons-leur la main et nous les verrons aussitôt se lever par centaines, et nous rendre en gloire l'appui moral que nous leur aurons prêté. Tâchons surtout d'établir parmi nous une saine et intelligente critique. Cessons de juger les talents littéraires au point de vue des partis politiques et de pratiquer l’éreintement ou l’apothéose selon que l'écrivain semble arborer telle couleur plutôt que telle autre. Cessons surtout de prêter une oreille complaisante aux diatribes des médiocrités qui veulent se venger de leur propre stérilité en jetant la boue et l'injure sur tout ce qui semble vouloir dépasser leur petite taille. Honcrons les hommes et laissons les fruits secs dans leur ombre et leur légitime impuissance.

Je viens de dire que les talents ne nous font point défaut; nous ne manquons pas, non plus, de sujets à traiter, en dehors des sphères de limagination. Notre histoire offre au talent sérieux une mine presque inépuisable, Nous pouvons le dire sans ostentation : pendant les quelques siècles qu'a duré notre existence nationale sur ce continent, nous avons accompli de grandes choses ; nous avons à notre crédit des actions que les plus tières nations du giobe seraient fières de consigner dans leurs atinales. Mais ces actions sont relativement inconnues. Pour qu’elles puissent briller au dehors dans tout leur éclat, il ne faut pas seulement qu'elles soient racontées par nos historiens, il faut qu'elles soient dramatisées, qu'elles soient chantées pur nos poètes. Il faut qu'elles apparaissent aux regards de la foule dans cette auréole dont je parlais tout à l'heure, et qui est le seul cadre dans lequel il convient de les faire connaître à la postérité, pour l'honneur et la gloire de notre race,

Dieu merci, le travail est déjà commencé; mais ce brillant début ne saurait nous satisfaire ; il faut qu'il ait une suite. Il faut terminer ce monument dont les premières pierres seules ont été posées, L'œuvre est à; elle attend les ouvriers de bonne volonté, non pas de ces frelons qui émiettent les faits et bourdonnent autour d’une date insignifiante où d'une pierre plus où moins historique ; mais des travailleurs véritables et sérieux, chez qui l’art soit doublé d'une solide compétence ; que ceux-là se lèvent et se mettent résolument à l'ouvrage,

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Mais, pour cela, il faut le concours de tous les sentiments. Il ne faut pas que ces ouvriers travaillent seuls dans le froid et dans l'ombre, Eclairons-les, réchauffons-les des rayons de notre ardente sympathie, et nous verrons alors leur travail s'illuminer d’un reflet nouveau et briller d’un éclat toujours grandissant, Réveillons-nous, si nous voulons que les autres se réveillent et agissent,

Nous avons donc, Messieurs, je l'ai dit déjà, une littérature canadienne ; elle est bien à nous ; nous ne l'avons dérobée nulle part : elle vient de notre cœur, elle fait partie de nous-mêmes. Mais. cette litté ature, elle sort à peine de son enfance, Cependant, cette jeunesse est une précieuse qualité ; car, comme tout ce qui est jeune, elle est encore pure et saine; elle n’a pas subi le souffle de la contamination, A vous surtout, les jeunes, — car c’est à vous que je m'adresse ici ; les anciens sont fatigués déjà pur l’âge et le travail, — à vous de lui conserver ce caractère distinctif qui est peut-être, après tout, ce qu'elle à de plus canadien. A tous d'empêcher que, pour arriver à cette vogue qui donne, sinon la richesse, du moins le pain de chaque jour, elle ne soit forcée de se laisser glisser sur cette pente qui mène si vite à l'oubli de toute décence et de toute morale.

Nous avons des écrivains irréprochables, ou du moins qui tâchent de l'être dans la mesure de leurs forces : aidons-les dans la lutte qu'ils ont à soutenir: prêtons-leur notre assistance dans ce combat de chaque jour qui se présente pour eux plus terrible que nous ne pensons, Ils ne seront pas ingrats.

Eux qui se sont condamnés jusqu'à ce jour à travailler péniblement dans l’ombre et presque dans l'oubli, ils se remettront à l'œuvre avec un cœur nouveau, si nous ne leur refusons pas ce rayon bienfaisant que le soleil prodigue à la plus humble fleur, et qui est si nécessaire à leur épanouissement.

Plus tard, nous aurons raison, j'en suis convaincu, d'être fiers d’eux, comme nous sommes fiers, aujourd'hui, des héros dont ils feront connaitre au monde entier les actions mémorables et les nobles vertus.

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