À propos des microbes de la suppuration
F HAYKZ, IMPRIVlEL'It DE I/aCADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE DE UEI.r.IQUK, KUE DE LOUVArN, 112.
A PROPOS desyuiicrobes de la sui)p,uration (l).
Dans un discours intércsscirf.^T{~p^jHi de vos correspondants à votre dernière séance, relatif au curettage de l'utérus, l'orateur proclame qu'il n'y a pas de suppuration sans microbes. Il trouvera cependant dans l'ouvrage classique de Fraenkel sur la bactériologie, dont la seconde édition a paru en 1890 à Berlin, la relation des expériences faites par différents expérimentateurs et confirmées depuis, qui prouvent que du pus peut se former par des agents mécaniques et chimiques sans l'intervention d'aucun microbe.
Les beaux travaux exécutés surtout en France et en Allemagne ont permis d'établir en quelques années l'édifice de la bactériologie, dont des pierres peuvent se détacher, mais qui ne pourra plus être renversé. Je lui dois même une reconnaissance personnelle. Dans mon atlas d'analomie pathologique, publié il y a plus de quarante ans, j'avais décrit comme identique la pommelière de l'espèce bovine avec la tuberculose de l'homme. J'avais même constaté la présence de tubercules dans les mamelles de la vache. Cette opinion n'était pas partagée par tout le monde; elle était même quelquefois combattue avec cette âpreté peu courtoise, innée dans certaines personnalités scientifiques. La découverte du bacille de la tuberculose par Koch mit fin au débat. Personne ne douta plus de l'identité de la pommelière de l'espèce bovine et de la tuberculose de l'homme (confirmée au surplus encore récemment par les expériences de M. Chauveau). Dès lors, des mesures de prophylaxie furent prises dans les pays qui ne se bornent pas à faire de beaux discours sur l'hygiène.
Permettez-moi de présenter à ce sujet quelques réflexions.
Comme l'enthousiasme des médecins pour la pathologie cellulaire commençait depuis quelque temps h se refroidir un peu, la bactériologie en hérita en partie. Seulement, comme les microbes sont répandus en grande quantité dans l'eau, dans l'air, à la surface du sol, dans le corps de l'homme et celui des animaux et dans les plantes, il n'est pas toujours facile de distinguer les
M) Extrait du Dullelln de l'Académie royale de médecine, année 1891.
microbes inoffensifs des microbes pathogènes. Les qualités d'un baclériologue, d'un patliologisle, d'un physiologiste, ne se trouvent pas toujours réunies dans la môme personne, et des erreurs ont déj;\ été commises par des médecins qui cherchent à trouver des microbes pathogènes dans toutes les maladies.
Ils n'ont pas même été découverts dans quelques maladies très contagieuses, où l'on pouvait espérer les rencontrer facilement.
Citons d'abord le microbe de la pleuropneumonie contagieuse de l'espèce bovine, dans laquelle quelques-uns de nos savants collègues ont cru voir, ici même, il y a quelques années, sous le microscope, un microbe pathogène.
Voici ce que dit à ce sujet M. Jobert, de Dijon (1) :
« L'origine microbienne de la péripneumonie n'étant pas encore démontrée, et le microbe de la rage ayant été cherché en vain, on pourrait conclure h la nature purement virulente de la rage. »
En effet, l'illustre Pasteur, au commencement de ses recherches sur la rage, avait cru trouver un microbe pathogène qui a disparu depuis. Ajoutons aux microbes introuvables celui du vaccin, dont la découverte produirait une économie notable pour les instituts vaccinogènes, celui de la variole, maladie essentiellement contagieuse et infectieuse, capable de transformer en quelques jours un corps sain en une masse informe et putride, et probablement nous devons encore ajouter aux maladies contagieuses sans microbes la syphilis, car le microbe trouvé à Vienne par Lusîgarten est loin d'être admis par les spécialistes compétents.
A côté des microbes proprement dits (bacilles ou bactéries), je me permets de citer un organisme parasitaire d'un ordre tout différent et qui appartient au groupe des sporozoaires, parôe quv son histoire a commencé en Belgique et parce qu'il est appelé peut-être à jouer un rôle assez considérable en pathologie, quand toutes les phases de son développement seront connues.
En 1838, je décrivis dans les Bulletins de notre Académie des sciences des kystes que j'avais observés à la surf\ice du corps des épinoches. Ces kystes renfermaient dans un liquide transparent des corpuscules de forme allongée, visibles seulement avec un grossissement de quatre à cinq cents fois, ne présentant aucune
(t) Académie des sciences de Paris, séance du 3 aoùl 18!H.
struotuiv intérieure et opposant une grande résistance ;\ dilïercnts réactifs. J'y constatai alors déji'i différents degrés de développement, (|uantîi leur volume, sans soupçonner leur nature.
En 1841, le grand physiologiste, Jean Mueller, de Berlin, trouva dans Torhitc de l'œil d'un brochet des kystes renfermant des corpuscules beaucoup plus grands que ceux que j'avais observés, car ils avaient le volume des globules sanguins du brochet. Ils renfermaient deux petites vésicules placées l'une à côte de l'autre et se terminaient par un(î queue filiforme qui les faisait ressembler à des spermatozoïdes privés de mouvement; de là le nom de psoro.^permkn adopté par Mueller, qui étendit ses recherches sur un grand nombr.' de poissons. Il confirma l'exactitude de ma descrii)tion, mais ne se douta pas que j'avais décrit la première ou une des premières phases du développement de l'organisme parasitaire dont il avait la structure plus compliijuée sous les yeux (1).
Au dernier Congrès d'hygiène de Londres, on a comparé les psorospermies ("2) du foie du lapin avec les tumeurs cancéreuses.
Ce serait là une erreur aussi grave que celle qu'ont commise autrefois de grands naturalistes en prenant les corpuscules des psorospermies pour des œufs de distomes. Les tumeurs cancéreuses n'ont rien de commun avec les psorospermies, ou les myxosporidies, que le pouvoir de détruire les tissus sains et de se mettre à leur place.
J'arrive à ma conclusion. La pathologie ne doit être ni cellulaire, ni microbienne. Elle sera un jour la science pathologique, quand les Claude Bernard et les Schwann de l'avenir auront découvert les lois de la nutrition.
L'ignorance de ces lois ne nous a pas permis, jusqu'à présent,
I iJueller'g A>chiv, 18'H, pp. 49-1 et %\x\s. Bulletin de l'Académie royale de Belgique, I. V, n" 1 1. Voyez aussi les belles leçons de Balhiani sur les sporozoaires, Paris 188i et les xporozoairex , par Cazin {Semaine médicale; 20 août 1891/.
("i; Il me .semble qu'on aurait dû conserver le nom de psorospermies pour tout ce groupe d'organismes parasitaires, au lieu d'inventer de nouveaux noms pour chaque phase de Imir développement qui est encore aujourd'hui si incomplètement connu.
Pour suivre leur immigration, il faudrait pouvoir distinguer les corpuscules primitifs dans le sang, dan? la lymphe et dans les cellules. Or, les globules sanguins sont de véritable! géants à côté de ce petit corpuscule dépourvu de toute structure. On arrivera peutêtre au but désiré, par la coloration artificielle, comme pour les plasmodies du sang dans la fièvre intenniltenle.
d'établir une théorie admissible de l'inflammation. Jusque-là, la médecine avec toutes ses branches restera l'art médical (1^ qui s'appropriera les conquêtes de toutes les sciences sans se laisser absorber par aucune; surtout pour prévenir (2), ensuite pour guérir et pour soulager.
Mais avant d'appliquer les progrès scientifiques à un organisme aussi complexe que celui de l'homme, le médecin se rappellera toujours les paroles d'IIippocrale, applicables surtout ù l'épociue actuelle, où même des personnes non autorisées par leurs études antérieures se permettent des expériences souvent dangereuses : Experientia fallax, judicmn (lil{icile.
(1) Non est scientia nisi universalium, singularium, non est scùniia (Francis Bacon).
!2) Dans tout pays civilisé devrait exister, à côté d'un ministère de l'instruction publique, un ministère d'hygiène publique pour préparer les lois, et disposant de pouvoirs cl d'un budget suffisant pour les exécuter.