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A quoi tient l'amour fantaisies parisiennes

— Le soleil va disparaître derrière ce bouquet de mélèzes; d’ici à quelques instants il fera nuit close et nous avons encore quatorze kilomètres devant nous. Au train dont nous marchons, nous n’arriverons jamais, mon cher Deslauriers.

Quwparle ainsi? Un jeune homme de vingt-six ans, monté sur un vigoureux cheval qu’il manie avec élégance. Son compagnon, plus âgé d’une dizaine d’années, loin de paraître sensible à ce reproche, arrête court sa maigre monture.

— Mon cher Sénéchal, dit-il après avoir repris haleine, et tout en rallumant son cigare à demi

éteint, à quelle heure nous sommes-nous mis en route ce matin ?

— A sept heures.

— Quelle heure est-il présentement?

— Quatre heures trois quarts.

— A quelle heure nous sommes-nous reposés, s’il te plaît?

— A midi.

— Et pourrais-tu me dire pendant combien de temps environ ?

— Pendant cinquante minutes, ni plus ni moins.

— Voilà mon excuse et ma justification, reprend Deslauriers avec un accent de triomphe. Libre à toi, un sportman de pur sang, de trotter impunément depuis le lever jusqu’au coucher du soleil. Quant à moi, je n'éprouve aucune humiliation à confesser que j’ai les reins brisés et que le frottement de la selle m’est devenu un intolérable supplice.

•—Nous galoperons, si tu le préfères, interrompt Sénéchal.

— Bien obligé, cher ami.

— Est-ce que tu comptes coucher à la belle étoile ?

— Non, mon cher, dit Deslauriers, qui souffle dans ses doigts engourdis et rend la bride à son cheval, d’autant que la nuit sera très-froide, si j’en

juge par la bise glacée qui me coupe la figure en deux. SÈais j’aperçois là-bas, à cet endroit où la route fait un coude, une douzaine de cheminées qui fument. Lesvois-tu?

— Parfaitement.

— J’augure de cet attrayant spectacle que nous touchons à des contrées civilisées. Les naïfs habitants de ces lieux champêtres se livrent sans doute à la confection de leur repas du soir, et déjà il me semble qu’un vague parfum de soupe aux choux parvient jusqu’à mes narines réjouies.

— Que t’importe? Un repas confortable nous attend à la Martinière.

— Apprends, ami Sénéchal, qu’aux perdreaux truffés en train de rôtir à quatorze kilomètres, je préfère l’humble soupe auxehoux dont je ne suis plus séparé que d’une longueur de cuiller, fût-elle, ladite cuiller, d’étain ou de fer battu.

—Parles-tu sérieusement, Deslauriers?

— Demande au député de notre arrondissement s’il est sérieux les jours où il déclame son fameux discours-ministre à la tribune du Palais-Bourbon.

—Eh ! quoi ! tu souperas dans ce village ?

—Non-seulement j’y souperai, mais encore j’y coucherai.

— Parbleu! s’écrie le bouillant Sénéchal, tu ne me joueras pas un si méchant tour. On nous attend ce soir à la Martinière; et, dussé-je te prendre en croupe et t’emmener de vive force, je te préviens qu’avant deux heures nous ferons notre entrée triomphale dans cette chère maison. Tu ne songes pas à l’inquiétude mortelle où serait Juliette si je lui manquais de parole !

Un sourire malicieux s’épanouit «ur les lèvres de Deslauriers.

-Parles-tu sérieusement? te demanderai-je à mon tour.

— En douterais-tu, par hasard? réplique le jeune homme surpris et indigné tout ensemble d’une pareille interrogation.

— C’est incroyable à quel point tu es jeune pour ton âge! reprend Deslauriers redevenu sérieux. Que parles-tu d’inquiétude mortelle, et pourquoi te livrer à des exagérations de langage de cette force et de ce numéro ? Veux-tu savoir comment les choses se passeront à la Martinière? En dépit de notre absence, on se mettra à table, et Dieu sait si ta future famille ne soupera pas de son meilleur appétit. Je veux bien croire qu’on dira de temps en temps, en matière de conversation : « Il est vraiment singulier que ces

messieurs n’apparaissent pas! » Vers dix heures, ta blanche fiancée fermera son piano, et elle se retirera dans sa chambre en se disant : « Sans doute M. Gaston arrivera demain matin. Mettrai-je ma robe verte ou ma robe bleue? » Et voilà ce que tu appelles être en proie à une inquiétude mortelle, mon pauvre garçon !

— Tu blasphèmes. Deslauriers; mais je te pardonne, parce que tu ne connais pas encore le doux ange auquel je vais unir ma destinée. Outre que notre vieille amitié te donnait tous les droits possibles à cette faveur, je t’ai prié d’être mon témoin, voulant te réconcilier avec un sexe que tu as le tort déjuger d’une façon aussi injuste que rigoureuse. Tu verras ma Juliette, et je sais d’avance avec quels arguments vainqueurs cette pure et naïve jeune fille plaidera auprès de toi la cause de ses sœurs calomniées!

— Amen! répond le sceptique Deslauriecs, qui emprunte à sa voix de tête des intonations dignes d’un enfant de chœur.

Devisant ainsi, les deux voyageurs sont parvenus aux premières maisons du village. A un certain endroit les chevaux s’arrêtent d’eux-mêmes. Deslauriers lève la tête , et ses yeux saluent avec

6 A QUOr TIENT L’AMOUR.

reconnaissance une branche de houx qui se balance au vent. Un peu au-dessous de la branche de houx, une main inexpérimentée a tracé en lettres majuscules l'inscription suivante sur la façade blanche de la maison :

A LA NOUYELLE-BONDANCE.

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