SONNET
Pendant ce colloque. Deslauriers s’était endormi^ et, à l’exemple du matou, il ronflait comme un chantre. Au bout d’une demi-heure, il se réveilla en sursaut :
— Et le souper? dit-il d’une voix dolente.
— Ces messieurs sont servis, répondit l’hôtesse.
Sénéchal s’empressa de fermer son carnet, qui disparut aussitôt dans la poche de son paletot.
— Qu’est-ce que tu griffonnes donc là? demanda Deslauriers.
— Moi? rien, dit Gaston ; je fais des additions.
— Je crois plutôt que tu fais des vers, et tu as raison de t’en défendre et de les cacher; car, sur mon honneur, ceux que tu as précédemment commis ne valent pas le diable.
— Pour toi Pégase est sourd et Phébus est rétif,
ajouta Deslauriers, qui , j’en demande bien pardon à Boileau , avait tant soit peu oublié la version littérale de l 'Art poétique.
Le muletier était retourné auprès de ses mules, et, à la place où il avait pris son repas s’étalait une nappe d’une immaculée blancheur. Les ragoûts du
fourneau et les poulardes de la broche fumaient dans des plats de faïence étoilés de fleurs inconnues et d’oiseaux impossibles.
— Madame, dit Deslauriers à l’aubergiste, tout en attaquant le premier ragoût, j’ai entendu les plus illustres gosiers de notre temps exécuter leurs cavatines les plus suaves et leurs cadences les mieux perlées, mais jamais, je vous en donne ma parole de dilettante, jamais musique plus harmonieuse, plus céleste, n’a caressé plus doucement les parois frémissantes de mon tympan charmé que votre voix prononçant tout à l’heure cette simple phrase: « Ces messieurs sont servis. »
La paysanne, ahurie par cette période sonore, à * laquelle elle ne comprit pas grand’chose, recommença ses révérences.
Quant à Gaston, il n’ouvrait pas la bouche et ne touchait à rien.
— Votre ami serait-il malade? demanda l’hôtesse qui s’était familiarisée avec Deslauriers.
— Hélas! Madame, il est amoureux. >'
— Et ça lui coupe l’appétit? Alors, vous. Monsieur, vous ne devez pas être amoureux, je suppose?
— Je m’en vante! s’écria Deslauriers, qui attaqua le troisième ragoût avec une ardeur nouvelle.
• -Ah çà! reprit-il lorsque sa faim dévorante se fut calmée, ayez donc l’obligeance de m’expliquer votre enseigne.
—S’il vous plaît ! dit l’hôtesse.
—Que signifient ces mots écrits au-dessus de votre porte : A la Nouvelle-Bondance? Qu’est-ce qu’on entend par une bondance dans votre pays?
— C’est bien simple, dit la paysanne, surprise qu’un beau monsieur n’eût pas l’intelligence mieux ouverte. Vous saurez donc qu’on rencontre, à l’autre extrémité du village, et tenez, précisément du côté de la route qui mène à la Martinière, une auberge très-fréquentée qui s’appelait A la Bondance. Comme c’est là un bon titre, en somme; mon mari et moi nous l’avons pris également, lorsque nous avons fondé notre établissement. Quand le propriétaire de la première bondance a vu ça, il a voulu nous faire pièce, et il a mis sur son enseigne : .4 l’Ancienne-Bondance. Mais nous, pas bêtes, qu’avons-nous fait? Nous avons, le jour même, inscrit sur notre porte : A la Nouvelle-Bondance. Comprenez-vous à présent?
— Parfaitement, répondit Deslauriers. Où avais-je donc l’esprit? C’est clair comme deux et deux font cinq.
— Je pense que tu as assez bu et assez mangé, dit Gaston après un long silence. Si nous allions nous coucher ?
—Volontiers, cher ami; je me sens en mesure d'attendre patiemment le déjeuner.
L’hôtesse prit un flambeau et conduisit les voyageurs dans une chambre à deux lits, ornés de baldaquins en cotonnade imprimée représentant toutes sortes de bergers joufflus et de bergères callipyges.
—Bonne nuit, mon cher Gaston ! dit Deslauriers en s’enfonçant voluptueusement dans un lit moelleux et bassiné à l’avance.
—Bonne nuit !
— Tu ne te couches pas?
— Non.
— Hum! fit Deslauriers; il te reste quelques additions à finir, je gage?
— Précisément.
— A ton aise, mon garçon ; mais souviens-toi de ce vers bien connu :
Soyez plutôt perruquier si c'est votre talent, ajouta le sentencieux Deslauriers, continuant à estropier l ’ Art poétique avec le plus odieux sans-façon.
Sénéchal ouvrit de nouveau son carnet; et, en tête d’une seconde page blanche, il récrivit en lettres,
cette fois majuscules, ces mots que nous avons déjà lus :