‹ A quoi tient la supériorité des Anglo-SazonsChapitre 29 sur 48 · COMPOSITION DE LA CHAMBRE DES COMMUNES · texte numérisé non relu

COMPOSITION DE LA CHAMBRE DES COMMUNES

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Une société peut, à la rigueur, vivre sans avocats, sans journalistes, sans avoués, sans médecins, sans fonctionnaires, mais elle ne peut vivre sans les agriculteurs, qui lui donnent la matière première de son alimentation; sans les fabricants, qui façonnent les objets nécessaires à l'existence; sans les commerçants, qui distribuent le tout aux endroits où le besoin s'en fait sentir.

Or, que nous révèle notre tableau?

Il nous montre que ces trois professions essentielles

sont très peu représentées. C'est déjà là une constatation qui ne manque pas de gravité ; mais sa gravité va ressortir encore plus, si, poussant notre analyse plus avant, nous examinons séparément chacune de ces trois professions.

L'agriculture devait être placée tout à fait à la base : elle est encore plus essentielle à la nation que l'industrie et le commerce, non pas seulement parce qu'elle pourvoit directement à l'alimentation, mais parce qu'elle est, de toutes les professions, la plus stable.

Elle participe en quelque sorte à la stabilité du sol sur lequel elle s'exerce. Elle n'est pas , comme l'industrie et le commerce, susceptible de brusques et profondes transformations. Elle est stable jusqu'à la routine : aussi a-t-on coutume de dire que le paysan est routinier.

En tout cas , par cette stabilité même , l'agriculture constitue, pour une société, une base solide; elle établit un substratum de populations attachées fortement au sol national et aux traditions du pays. C'est dans son sein que se recrutent au plus haut degré les éléments d'ordre et de durée.

Or ce substratum est loin de figurer à la base de notre représentation nationale en proportion de son importance sociale. Les agriculteurs n'y comptent que 72 représentants, ce qui paraîtra bien peu si on compare ce chiffre aux 270 représentants des professions libérales.

LE PKKSUNNEL POLITIQUE. 225

Et cependant, ce chifTre déjà si faible doit être encore réduit.

En effet, j'ai dû classer parmi les agriculteurs les grands propriétaires fonciers n'exerçant aucune autre profession lucrative. Mais il s'en faut de beaucoup que tous s'occupent des choses de la culture , ou s'y intéressent autrement que pour en toucher les revenus , ou pour se plaindre très haut de la crise agricole.

Parmi ces députés, 22 au moins ne sont agriculteurs que de nom. Ils ont leur résidence à Paris; ils ne font à la campagne que de très courts séjours, et seraient très embarrassés si on les interrogeait sur l'exploitation rurale, les meilleures méthodes agricoles, le rendement à l'hectare, la valeur relative des engrais de ferme et des engrais chimiques , les procédés d'engraissement, etc.

J'ai donc dû, pour être précis, les distinguer au moyen d'un signe particulier. Leur proportion est indiquée dans le tableau par une ligne pointillée.

Il n'y a donc, en réalité, à la Chambre que 50 agriculteurs , et encore je suis loin de me porter garant des droits qu'ils peuvent avoir à ce titre. Il ne faudrait pas les examiner de trop près.

Il n'est pas naturel qu'une profession aussi importante par son intérêt social et par le nombre de ses membres ait à la Chambre une représentation aussi disproportionnée.

Pour expliquer un pareil résultat, si différent de ce que l'on constate à l'étranger, il faut une cause puissante qui ait agi pendant longtemps.

Cette cause est précisément la désertion de la culture par les grands propriétaires et leur abandon de la campagne pour la ville. Cet exode en masse , commencé, il y a deux siècles, par les grands propriétaires delà noblesse, qui venaient s'entasser dans les combles de Versailles pour s'y transformer en courtisans, a été continué depuis par la bourgeoisie rurale.

Il n'y a peut-être pas de pays où la culture soit aussi délaissée et déconsidérée qu'en France. Un père de famille ne se résout à faire de son fils un agriculteur que lorsqu'il le juge incapable d'entreprendre une autre carrière. Vivre sur ses terres est considéré comme le pire des exils; un Français aime encore mieux être fonctionnaire à Barcelonnette que de vivre sur son domaine rural. En 1871, la presse républicaine, qui voulait jeter le discrédit sur une partie de l'Assemblée nationale, crut que c'était assez de qualifier de « ruraux » les députés qu'elle combattait.

Cet éloignement pour les choses de la terre est un sentiment si bien admis chez nous , qu'un ancien curé de Paris, devenu évêque, disait un jour à un de mes amis, son diocésain : « Gomment vous astreignezvous à vivre à la campagne et à diriger vous-même votre exploitation rurale? Vous pourriez si bien, avec votre fortune, vivre à Paris! »

Quand de pareilles idées sont acceptées même par les hommes les plus graves, il n'est pas étonnant que l'agriculture soil non seulement peu représentée à la Chambre , mais qu'elle soit , de plus , mal représentée.

Les grands propriétaires ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes de leur discrédit auprès du corps électoral, qui leur préfère, ainsi que nous aurons à le constater, des médecins, des notaires, des avoués, des avocats.

Je n'oublierai pas une scène à laquelle j'ai assisté chez Le Play. Au lendemain d'une élection générale , un grand propriétaire du Centre , candidat à la députation, vint le voir et annonça qu'il n'avait pas été élu. Cet échec lui paraissait d'autant plus dur que son grand-père, son père et lui-même avaient jusque-là constamment représenté le pays. Aussi récriminait-il amèrement. Il s'en prenait à l'ingratitude du corps électoral, à la perversion des idées, au progrés des doctrines révolutionnaires, etc. Le Play l'interrompit : « Mon cher comte, lui dit-il, oii résidait votre grand-père ? — Sur ses terres ; il ne venait presque jamais à Paris. — Votre père? — Mon père, à la suite de son mariage, eut, à Paris, sa principale installation. — Et vous? — Moi, également. — Mais alors, reprit Le Play avec sa brusquerie un peu rude, les plaintes que vous élevez contre vos électeurs ne me paraissent pas justifiées. Considérez qu'ils sont restés fidèles à votre père et à vous-même jusqu'à ce jour, bien que vous ayez cessé de résider parmi eux, de vous occuper de leurs intérêts, de dépenser dans le pays l'argent que vous retiriez du pays. A la longue, ils se sont lassés; ils ont fait choix d'un homme que, du moins , ils voyaient tous les jours , auquel ils pouvaient s'adresser lorsqu'ils avaient besoin d'assistance

OU de conseil. Cet homme a pris voire place, parce que, depuis deux générations , vous l'avez désertée. »

Je ne me souviens pas d'avoir revu chez Le Play ce député évincé.

Son histoire est celle de beaucoup d'autres. Elle sera probablement, un jour, celle des grands propriétaires que les provinces de l'Ouest continuent à envoyer au Parlement. S'ils ne sont pas encore mis à l'écart, quoique la plupart aient déserté la campagne pour Paris, c'est que leurs pères avaient gardé plus longtemps que d'autres la tradition de la résidence rurale.

L'industrie et le commerce, qui sont, après l'agriculture, les deux éléments essentiels de la prospérité nationale, sont encore moins représentés au Parlement.

Nous n'y relevons que 41 industriels et 22 commerçants.

Pourquoi des hommes qui emploient un personnel considérable, qui tiennent dans leurs mains de si grands intérêts, sont-ils aussi peu représentés à la Chambre?

On ne peut pas les accuser, comme nos grands propriétaires ruraux, d'avoir déserté leur profession. L'industrie et le commerce exigent, encore plus que la culture, la présence assidue, quotidienne du maître. Si on s'éloigne, si seulement on se relâche un peu, on est rapidement distancé par les concurrents, on aboutit à la ruine.

Mais c'est précisément cette nécessité même d'une présence constante à ses affaires, qui est incompatible avec le régime de nos assemblées.

Dans un pays centralisé comme le nôtre, où tous les intérêts, même les plus minimes, sont gérés par le pouvoir central , et sont débattus par la représentation nationale, les sessions se prolongent pendant la plus grande partie de l'année. Leur durée est encore augmentée par le caractère même des séances, qui, pour des causes que nous verrons plus loin, sont à chaque instant coupées d'interruptions, de digressions oiseuses, de personnalités, d'espiègleries, de gamineries. Tout cela prend un temps considérable et exige que l'Assemblée siège presque en permanence.

Comment voulez-vous que des industriels et des commerçants puissent abandonner à ce point leurs intérêts essentiels? Ils n'hésitent pas et restent à l'écart des candidatures électorales.

Ils sont d'autant plus portés à prendre ce parti que la situation de candidat n'a rien qui soit précisément agréable pour des gens sérieux, habitués à traiter sérieusement des affaires importantes. Il faut s'exposer aux attaques violentes et de mauvaise foi, aux injures et aux calomnies de la presse adverse. Il faut, en outre, figurer dans des réunions publiques qui ne brillent ni par le calme ni par le bon sens. Pour tenir tête à de pareils auditoires, il faut avoir l'habitude de la parole , il faut savoir flatter, prodiguer les promesses même les moins réalisables, se

livrer à des déclamations parfois violentes, presque toujours sonores et creuses.

C'est là un rôle auquel prépare mal la gestion des grands intérêts industriels et commerciaux : elle n'en donne ni l'aptitude ni le goût.

Les industriels et les négociants qui affrontent le scrutin sont donc généralement ou des hommes qui ont déjà mis leurs gains en sûreté et qui , par cela même , sont plus ou moins en dehors du mouvement industriel et commercial, ou des hommes qui, ayant mal réussi dans leurs entreprises, n'ont pas grand' chose à perdre en les abandonnant.

Et voilà comment les trois professions essentielles et véritablement nationales : l'agriculture, l'industrie et le commerce, ne sont pour ainsi dire pas représentées et sont en partie mal représentées à la Chambre.

Mais alors par qui donc sommes-nous représentés

Veuillez jeter les yeux sur le tableau reproduit plus haut.

Immédiatement au-dessus des trois professions usuelles, vous constatez un gigantesque renflement. Le dessin s'élargit brusquement et s'étend démesurément.

En effet, les professions libérales occupent à elles seules la moitié environ de la représentation nationale. Elles comptent 270 membres, c'est-à-dire

deux fois plus que Tagriculture, l'industrie et le commerce réunis. Dans ce groupe dominent les médecins, les journalistes, les notaires et surtout les avocats.

Pénétrons dans cette masse et essayons d'en analyser les éléments.

Les médecins et les pharmaciens sont au nombre de 53. Donc, à eux seuls, ils sont presque autant que les agriculteurs et beaucoup plus que les industriels et les commerçants.

Serait-ce que la profession de médecin développe des aptitudes particulières pour soigner le corps social? Avec la meilleure volonté du monde, on n'aperçoit guère de rapport entre la thérapeutique médicale et la thérapeutique sociale.

On ne voit pas non plus que la prospérité sociale soit en rapport direct avec le nombre des médecins, comme elle est en rapport direct avec le nombre et la valeur des agriculteurs, des industriels et des commerçants.

Mais du moins les médecins subissent-ils plus directement que les trois professions usuelles le contrecoup des désordres politiques et des révolutions sociales? S'il en était ainsi, on pourrait les croire plus portés à conjurer le péril public.

Mais tout au contraire. Tandis que les professions usuelles sont entravées et parfois arrêtées par les crises politiques, la profession médicale n'en est nullement atteinte. Elle dépend des misères physi-

ques de la nature humaine et non du bon ordre social.

Ce grand nombre de médecins au Parlement est d'autant plus étonnant que l'exercice de la médecine exige une grande assiduité. On ne peut s'absenter sans s'exposer à perdre sa clientèle, car les malades n'attendent pas.

Aussi les médecins-députés sont-ils le plus souvent des médecins sans clients. Ceux qui ont une nombreuse clientèle ont trop d'intérêt à la conserver pour briguer les suffrages de leurs concitoyens ; ils ne risquent pas une situation sûre et lucrative contre une situation incertaine et toujours précaire. Ces députés ne sont donc pas l'élite de leur profession Et, à ce point de vue encore, ils ne constituent pas un sérieux élément de force pour la représentation nationale.

Mais alors pourquoi sont-ils élus en si grand nombre?

Pour s'expliquer ce fait, il faut d'abord en constater deux autres :

D'abord la plupart de ces médecins siègent à gauche. Il est remarquable, en effet, que, sur 53 médecins et pharmaciens, 50 siègent à la gauche et 3 seulement à la droite.

Les tendances du métier ne suflîsent pas à expliquer une pareille disproportion. Si on observe le corps médical dans son entier, on n'y constate pas cette prédominance presque exclusive de l'élément démocratique. Par situation, et pour ne pas restrein-

dre leur clientèle, les médecins sont plutôt portés à faire peu de politique.

Vous me direz peut-être que cette considération n'a pas de prise sur les médecins-députés, qui ne sont pas l'élite de leur corps et qui ont généralement peu de clientèle. Je le veux bien. Vous me direz peut-être encore qu'ils sont aigris par leur infériorité, qu'ils s'en prennent à la société, et qu'ils se jettent dans la politique avancée. Je ne vois pas pourquoi, dans ce cas, ils ne se jetteraient pas aussi bien dans l'opposition de droite, qui n'est pas moins que celle de gauche en guerre avec l'état social actuel. Ils auraient même ainsi la ressource d'accuser le gouvernement de leur échec professionnel. D'ailleurs, la preuve que cette raisonne prouve rien, c'est que la proportion des avocats sans clients paraît à peu près aussi forte à droite qu'à gauche, étant donné le chiffre respectif des partis dans la Chambre.

Quelle est donc l'explication?

C'est ici qu'il nous faut constater le second fait.

Ces médecins sont en majeure partie nommés dans des centres ruraux.

Vous vous demandez ce que cela peut bien faire. Vous allez le voir.

Nous avons constaté que les grands propriétaires résidant à la campagne sont relativement peu nombreux en France et qu'ils sont en même temps très peu nombreux à la Chambre. Les populations, ne les voyant plus, ne les connaissent plus et se désaffectionnent d'eux justement. Elles trouvent qu'ils n'ont

pas un titre suffisant à être élus parle seul fait qu'ils exportent l'argent du pays pour le dépenser dans les villes.

Or ces grands propriétaires ruraux sont essentiellement conservateurs : les chiffres en témoignent. En effet, sur 72 députés agriculteurs, 54 siègent à droite et 21 seulement à gauche. Retenez bien cette proportion.

Quand ces propriétaires abandonnent la campagne, ils perdent leur influence; et ils la perdent tout naturellement à l'avantage de leurs adversaires politiques, hommes de la gauche, qui se trouvent élus à leur place.

Or, ces adversaires, quels sont-ils?

En d'autres termes, quels sont les gens qui , dans les centres ruraux, sont en position de se substituer aux grands propriétaires défaillants? En voyez-vous d'autres que les médecins, les notaires et les avoués?

Ces trois catégories de gens disposent, en effet, d'une influence naturelle et étendue; ils voient beaucoup de monde, pénètrent dans le secret des familles, rendent des services, soit qu'ils donnent des consultalions gratuites, soit qu'ils prêtent de l'argent. En outre, ils représentent, à défaut des grands propriétaires, l'élite intellectuelle des campagnes. Les suffrages se reportent donc logiquement sur eux.

Cette explication est tellement vraie et seule vraie, que , si vous consultez la façon dont se distribuent les professions à droite et à gauche de la Chambre, vous constatez que les notaires et avoués abondent

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du même côté que les médecins. Sur 17 notaires, 1-i siègent à gauche et 3 seulement à droite; et sur 9 avoués, 9 sont à gauche!

Il est donc bien vrai que les gens de ces professions n'ont pénétré dans le Parlement que parla désertion des grands propriétaires. Dans les campagnes où les propriétaires ont su conserver leur action et leur influence, les médecins, les notaires et les avoués continuent à donner leurs soins aux malades, à la veuve et à l'orphelin. Tout le monde s'en trouve mieux.

Je ne m'arrêterai pas aux ingénieurs civils. Ils ne sont que 7 à la Chambre. C'est un chiffre restreint, qui s'explique par ce fait que leur profession ne leur donne pas, comme les précédentes, un moyen naturel de capter l'opinion publique.

Mais, en revanche, les journalistes sont nombreux. J'en compte 59, presque autant que d'agriculteurs, beaucoup plus que d'industriels et de commerçants.

Je ne crois cependant pas qu'on puisse soutenir que les journalistes soient presque aussi essentiels au pays que les agriculteurs et plus essentiels que les industriels et les commerçants ensemble.

De plus, les journalistes ne semblent pas aussi directement intéressés à la bonne marche des affaires, à la pacification des esprits, à l'ordre public, en un mot, que les agriculteurs, les industriels et les commerçants.

Le journal vit surtout d'incidents. Aux époques de trouble, son tirage augmente : aussi imprime-t-il en

gros caractères les nouvelles les plus capables de compromettre la tranquillité publique; au contraire, son tirage baisse , si le calme renaît. Mais il a alors une ressource , à laquelle il ne se fait pas faute de recourir : il soulève des incidents; il grossit démesurément les plus minces; il réveille, il excite l'agitation des esprits, dont il a besoin. Voyez comme le nombre des journaux augmente aux époques troublées. A moins d'être aveugle, on doit convenir que ce qui fait la prospérité de l'agriculture, de l'industrie et du commerce est la mort du journal.

Mais on dira peut-être que les journalistes sont préparés par leur profession à discuter les questions politiques, puisqu'ils les traitent tous les jours.

Si l'on veut dire qu'ils sont prêts à parler sur toutes les questions, j'en tombe d'accord. Mais ils sont prêts à en parler comme on en parle dans un journal.

Un journaliste est obligé, par situation, de penser vite, de juger vite, d'écrire vite. Sa pensée est à peine formée qu'elle est imprimée, jamais il n'a le loisir de la mûrir. Les journalistes les plus érainents le savent et en gémissent; les autres ne s'en doutent pas et ils ont une haute opinion d'euxmêmes : ils disent, sans rire, qu'ils exercent un « sacerdoce » !

De plus, le journaliste, pour se faire entendre, pour forcer l'attention du public, est obligé d'enfler la voix; c'est une nécessité de métier; c'est une nécessité d'existence, il exagère aussi naturellement que vous mangez ou que vous dormez. S'il dit d'un

homme qu'il est un coquin, cela veut dire tout simplement qu'il diffère d'opinion avec lui. Cela ne tire pas à conséquence. L'acoustique du journal veut cela : il faut crier pour se faire entendre, comme il arrive dans les foires oîi le seul moyen d'attirer le public est de faire beaucoup de bruit à la porte. C'est la parade.

Vous semble-t-il que ce soient là les qualités que doive désirer un pays chez ses hommes politiques? Pour discuter les grands intérêts nationaux, pour gouverner, il faut surtout la sagesse, la réflexion , la maturité du jugement, la tolérance, le bon sens, la connaissance pratique des affaires. Toutes choses que certains journalistes possèdent assurément, mais qui, jusqu'ici, ne paraissent pas être en France les qualités dominantes de la corporation.

.\ussi faut-il bien constater que les députés journalistes n'ont pas contribué à faire régner dans les Chambres le calme et la sagesse des délibérations.

S'ils sont en si grand nombre au Palais-Bourbon, c'est uniquement parce qu'ils disposent de la puissance de la presse, qui est le grand véhicule électoral.

Mais ils y sont, au point de vue des partis politiques, dans des proportions très différentes. En effet, sur 59 journalistes, 54 siègent à la gauche et 5 seulement à la droite. D'oîi vient cette différence?

Elle vient de ce que la gauche s'appuie surtout sur les ouvriers et la droite surtout sur les paysans. Or les ouvriers lisent les journaux beaucoup plus que les paysans. Par là, les journalistes républicains

sont plus directement en contact avec la masse des électeurs des villes que les journalistes réactionnaires avec la masse des électeurs des campagnes.

Si les paysans se mettaient à lire, nous aurions sans doute deux fois plus de journalistes à la Chambre.

Tandis que l'invasion des médecins, des notaires et des avoués est due à l'absentéisme des grands propriétaires ruraux, qui a privé les paysans de leurs patrons naturels, l'invasion des journalistes est le fait et la faute des industriels, qui, cessant d'exercer tout patronage vis-à-vis de leurs ouvriers, les ont livrés sans défense à toutes les séductions de la Presse.

Dans les deux cas, ce sont les patrons qui sont responsables du résultat.

Mais parmi les députés appartenant aux professions libérales, la classe la plus nombreuse de beaucoup est celle des légistes : elle comprend J39 membres, et je n'y compte pas les magistrats et les hommes appartenant aux administrations publiques. Quelque affinité qu'ils aient avec les légistes, ils méritent de faire une classe à part : la classe des fonctionnaires.

Parmi les légistes, je ne mentionne que pour mémoire les 6 professeurs de droit, et les notaires et avoués, dont j'ai dit un mot plus haut. J'arrive immédiatement au gros chiffre, à celui des avocats : ils

sont 107. Et je ne parle que de ceux qui sont inscrits au barreau et qui exercent, car le nombre des licenciés en droit s'élève peut-être à plus de 300.

Il n'existe pas actuellement et il n'a jamais existé dans le passé une société qui ait produit une quantité de gens de loi comparable, même de très loin, à ce que produit la société française au dix-neuvième siècle. C'est un envahissement, c'est une inondation.

Ils sont les maîtres réels de la représentation nationale et de la France. Aucune profession n'a mis aussi complètement la main sur notre mécanisme parlementaire.

Comment ne seraient-ils pas nombreux?

Le barreau est une des professions que l'on peut le plus facilement quitter et reprendre ensuite. En la quittant, on ne laisse en souffrance aucun capital industriel ; toute l'installation de l'avocat se réduit à son cabinet, qui, le plus souvent, est compris dans l'appartement qu'il occupe. La députation est même un moyen de réclame ; elle met en lumière le talent de parole. Il y a une tribune au Palais-Bourbon, et elle est plus élevée que la barre du tribunal : on y parle de plus haut et on se fait entendre plus loin. Donc, la fonction de député est avantageuse pour l'avocat; elle peut lui donner des clients s'il n'en a pas (le cas se présente), ou tout au moins en augmenter le nombre s'il en a déjà.

La nécessité de prendre la parole dans les réunions électorales et à la Chambre, nécessité qui peut arrêter tant d'agriculteurs, d'industriels et de com-

merçanls, n'est pour l'avocat qu'un nouvel attrait. Parler est son affaire. Il a donc, de ce fait, sur ses concurrents un avantage inappréciable.

Mais si le barreau est très propre à faciliter l'accès de la Chambre, prépare-t-il aussi bien à la gestion des intérêts du pays?

Remarquons d'abord que cette profession n'est pas éprouvée par le mauvais état des affaires publiques, comme il arrive à l'agriculture, à l'industrie et au commerce. Elle semble, au contraire, en tirer profit. En effet, elle vit de procès, et l'on sait qu'ils" se multiplient lorsque les affaires périclitent; les procès politiques naissent aux époques de trouble, et les contestations domestiques augmentent avec la désorganisation de la famille.

Les avocats ne sont donc pas avertis de la mauvaise direction politique par le mauvais état de leurs affaires professionnelles ; au contraire.

Mais on dira peut-être qu'ils ont l'habitude de discuter les lois et que, par conséquent, ils sont très aptes à en faire.

Il est vrai qu'ils connaissent, par profession, la longue série de nos lois et les nombreux systèmes auxquels leur interprétation a pu donner lieu. A ce titre, ils apportent à la représentation nationale un élément utile. Mais, malheureusement, ils sont portés à faire prédominer le point de vue purement théorique, auquel ils sont placés, sur les intérêts positifs qu'ils ne manient pas directement.

Vivant constamment au milieu des textes de loi,

ils sont enclins à attribuer à ces textes une efOcacité souveraine qui n'existe pas; ils croient volontiers que les sociétés humaines se conduisent à coup de lois et ils amoindrissent ainsi l'importance des forces spontanées de la vie privée et des arts usuels. C'est cette tendance professionnelle qui, dans le passé, a fait des légistes les plus actifs instruments de l'absolutisme royal contre les droits, les libertés des particuliers et des localités. Ce sont eux, qui, dans ce siècle, à droite comme à gauche , ont été les agents les plus infatigables de la centralisation politique. Ils ont fait pénétrer partout la lourde main de l'État, sauf à protester lorsque cette main était au service de leurs adversaires politiques. Ce sont eux qui sont surtout responsables du développement inouï de la bureaucratie française qui ruine nos finances et stérilise toutes les initiatives.

Us ont, en outre, une large part de responsabilité dans le discrédit du régime parlementaire. Habitués à l'improvisation, ils sont portés à prolonger les discussions brillantes et stériles, plutôt que les délibérations utiles et pratiques qui réclament des connaissances spéciales. On entend le cri de l'opinion publique réclamer une Chambre d'affaires, un cabinet d'affaires.

Un cabinet d'affaires! je constate que les avocats occupent la principale place dans la composition des ministères.

C'est, en effet, le malheur de notre régime législatif d'exiger de la part des ministres plus d'habitude

de la parole que des affaires , plus d'aptitudes brillantes que de qualités solides.

Pour prendre la parole, il faut monter à la tribune ; on ne parle pas de sa place à la Chambre des députés comme à la Chambre des Communes. Il faut donc prononcer un discours avec exorde et péroraison. Cette formalité fait perdre un temps précieux en phrases inutiles et en déclarations d'apparat. De plus, elle écarte des délibérations tous les députés qui n'ont pas l'habitude de la parole publique ; ce sont souvent les plus capables, ceux qui connaissent le mieux les affaires. On le voit bien dans les commissions, où ils reprennent l'ascendant et l'influence qu'ils devraient avoir dans les séances publiques. C'est un fait connu que les députés qui travaillent le plus sont ceux qui parlent le moins à la tribune. Or notre mécanisme de mise en scène les rejette dans l'obscurité pour mettre en lumière les beaux parleurs.

En somme, les avocats pourraient apporter un utile concours à la représentation nationale parleurs connaissances spéciales. Malheureusement leur nombre , tout à fait en disproportion avec leur importance sociale, les rend maîtres de la Chambre et imprime à celle-ci une direction funeste.

Si les avocats envahissent le Parlement, on n'en peut dire autant du clergé et de l'armée.

Le clergé des diverses confessions n'est représenté que par deux membres. Ce nombre infime tient soit à la difficulté pour des ministres du culte d'affronter

les luttes électorales soit à la crainte de la domination ecclésiastique.

Si l'armée ne compte que six représentants, c'est que la loi interdit l'entrée de la Chambre à tous les offlciers en activité de service. On ne peut donc rien conclure de ce petit nombre.

Au sommet du tableau, se trouvent les fonctionnaires de l'État.

Après les professions libérales , les fonctionnaires ont la représentation la plus nombreuse 1). Je relève, en effet, 23 magistrats et 72 employés de l'administration, soit en tout 93 fonctionnaires, chiffre bien supérieur à celui des agriculteurs et à celui des industriels et des commerçants réunis.

La plupart des députés de cette catégorie sont des légistes, mais des légistes renforcés, qui vénèrent par profession l'action de l'État et sont rompus à toutes les pratiques capables d'en assurer le triomphe.

Par situation, les fonctionnaires sont-ils donc des représentants bien choisis pour l'avantage du paj'^s? Méritent-ils d'occuper un si grand nombre de sièges à la Chambre? Sont-ils bons juges de l'intérêt public?

(1) Il est bien entendu que je classe comme fonctionnaires ceux qui exerçaient cette profession avant leur élection, car ces fonctions sont incompatibles avec celles de députés.

24i DANS LA VIE PUBLIQUE

Quel est donc l'intérêt public?

L'intérêt public est d'abord que le gouvernement soit à bon marché.

Au contraire, l'intérêt des fonctionnaires est que le gouvernement soit aussi cher que possible. Plus le budget augmente, plus il y a de places à la disposition de l'État , et par conséquent plus il y a de fonctions à occuper.

Chaque année, au moment de la discussion du budget, et en face du déficit croissant, on aperçoit quelques velléités d'économies. Mais à mesure que l'on passe à la discussion des articles et que les chapitres du budget se déroulent, le sentiment de la Chambre se modifie. Les 93 fonctionnaires pour lesquels le budget est la poule aux œufs d'or sont soulevés d'un même mouvement irrésistible. Ils défendent le patrimoine dont ils ont vécu et sur lequel il faut qu'ils retombent s'ils cessent d'être députés.

Et dans ce mouvement de résistance, ils sont naturellement soutenus par leurs confrères de la Chambre qui appartiennent aux professions libérales, et qui espèrent, eux aussi, si les appointements de députés leur manquent, se creuser une petite retraite dans le budget, comme le rat de la fable dans son fromage de Hollande.

Et comme, au Parlement, les professions qui alimentent le budget sont moins représentées que celles qui en vivent, le budget finit par être voté et les économies sont renvoyées aux calendes grecques.

Mais comme il ne suffit pas de voter les dépenses

pour avoir de l'argent, on a recours, en dépit de toutes les promesses électorales, à de nouveaux emprunts et à de nouveaux impôts. Ainsi le déficit s'accuse d'année en année.

Le second intérêt du public est que les services de l'État soient peu compliqués, que les rouages n'en soient pas indéûniment multipliés, afin qu'on puisse s'y reconnaître et qu'on soit bien et rapidement servi.

Eh bien , les fonctionnaires ont intérêt à maintenir cette complication des services et, en fait, ils la maintiennent victorieusement contre toutes les tentatives de réforme et contre toutes les protestations de l'opinion.

Ils y ont intérêt parce que cette complication a le triple avantage de les rendre nécessaires, d'augmenterleurs attributions et d'empêcher tout contrôle. Ils sont ainsi à la fois tout-puissants et irresponsables.

Le public a enfin intérêt à ce que les services de l'État n'envahissent pas le domaine de la vie privée et de la vie locale , à ce qu'ils n'entravent pas le libre jeu des initiatives individuelles, à ce qu'on ne les trouve pas devant soi comme un mur d'airain toutes les fois qu'on veut faire un mouvement , toutes les fois qu'on veut gérer soi-même l'afi'aire la plus mince ou le bien le plus sacré.

Si tel est l'intérêt du public, tel n'est pas celui des fonctionnaires.

Leur intérêt est de tout envahir : le département, l'arrondissement, la commune, la famille. A mesure

qu'ils envahissent, ils augmentent le nombre des. fonctions; à mesure qu'ils augmentent le nombre des fonctions, ils augmentent le nombre des fonctionnaires.

Cet état de choses est d'autant plus grave qu'il est général, qu'il sévit sans distinction de parti : sur les 93 fonctionnaires de la Chambre , il y en a 51 à gauche et 44 à droite. L'amour du budget est le sentiment qui nous divise le moins.

Mais on dira peut-être, pour justifier le nombre extraordinaire des fonctionnaires à la Chambre , que précisément parce qu'ils tiennent entre leurs mains la direction complète du pays, ils ont dû acquérir l'habitude des affaires publiques et qu'à ce titre ils sont des représentants éminents.

La vérité est que le fonctionnarisme forme les hommes publics les plus détestables.

Ce régime, en effet, étouffe dans l'homme l'initiative, l'indépendance, la responsabilité, toutes qualités qui sont essentielles pour former un homme de gouvernement.

S'ils appartiennent au parti qui détient le pouvoir, ils sont les hommes liges du gouvernement; leur indépendance est aliénée par le désir de conserver ou de retrouver une situation.

S'ils se trouvent dans l'opposition, ils sont des adversaires systématiques, des démolisseurs à tout prix du régime établi; ils sont révolutionnaires par situation.

Mettez-vous à leur place : il s'agit pour eux de

vivre ou de ne pas vivre. Le fonctionnarisme ne les a pas préparés à se faire une situation par euxmêmes; ils ne voient donc d'existence assurée que sur le lit commode des fonctions publiques. Comment n'auraient-ils pas une idée fixe : détruire Cartilage, c'est-à-dire détruire le gouvernement de leurs adversaires.

Il importe donc que les fonctionnaires soient solidement encadrés et maintenus par une forte majorité, représentant véritablement les grands intérêts du pays.

Cette majorité doit se recruter essentiellement parmi les professions que nous avons placées à la base de notre tableau : l'agriculture, l'industrie et le commerce.

Or nous avons vu que ces professions essentielles sont peu représentées et mal représentées.

Voilà bien le grand vice de notre régime gouvernemental.

Nos Chambres sont déséquilibrées.

Elles sont instables parce que les professions libérales et les fonctionnaires de l'État en constituent la très grande majorité; ils sont 365 contre 135 représentants des professions usuelles.

Le tableau que nous avons reproduit plus haut donne assez l'impression de ces immenses pierres branlantes qui reposent sur une base étroite , et qui ,

au moindre choc, oscillent en tous sens. Mais ces pierres antiques sont stables, elles du moins, en dépit de leurs oscillations; elles restent debout au milieu des générations qui passent. Il n'en est malheureusement pas de même de notre représentation nationale : elle oscille à tous les vents de l'opinion, et elle tombe du côté où elle penche, tantôt à droite tantôt à gauche , écrasant dans sa chute les trois grands intérêts qu'elle domine, qu'elle annihile , et qui sont cependant les grands intérêts publics.

Quelle différence avec le tableau que présente la Chambre des Communes d'Angleterre.

Il n'évoque plus l'image d'une pierre branlante, mais de ces pyramides des Pharaons à la base large et puissante. Là, les lois de l'équilibre sont respectées. Chaque élément social est à sa place et il a exactement les proportions qu'il doit avoir en vertu de l'intérêt public.

Ainsi maintenues dans des justes limites, les pro-fessions libérales cessent d'être un danger public; elles deviennent, au contraire, ce qu'elles doivent rester, un ornement social, un précieux élément d'élévation intellectuelle et morale, un contre-poids nécessaire aux préoccupations que pourrait développer la pratique trop exclusive des professions usuelles.

Le mal est que nous n'avons plus de représentants naturels.

Qu'est-ce donc qu'un représentant naturel? Relisez attentivement cette belle page de Tainc :

« Nous admirons la stabilité du gouvernement

anglais, c'est qu'il estrexlréniilé et l'épanouissement naturel d'une inflnité de fibres vivantes accrochées au sol, sur toute la surface du pays. — Supposez une émeute comme celle de lord Gordon, mais mieu.\ conduite et fortifiée par des proclamations socialistes; ajoutez-y, par impossible, une conspiration des poudres, la totale et soudaine destruction des deux Chambres et de la famille royale. Il n'y a que la cime du gouvernement qui soit emportée, le reste demeure intact. Dans chaque commune , dans chaque comté, il y a des familles autour desquelles les autres viennent se grouper, des hommes importants , gentlemen et noblemen, qui prennent la direction et l'initiative , en qui l'on a confiance , que l'on suit , désignés d'avance par leur rang , leur fortune , leurs services, leur éducation et leur influence, capitaines et généraux qui rallient les soldats épars, et tout de suite refont l'armée, à l'inverse de la France, où le bourgeois et l'ouvrier, le noble et le paysan sont en défiance et en désacord , où la blouse et l'habit se coudoient avec rancune et crainte, où les seuls chefs sont des fonctionnaires étrangers, amovibles, provisoires, auxquels on accorde l'obéissance extérieure, mais non la déférence intime, et qu'on subit sans les adopter. Ainsi leur gouvernement est stable parce qu'ils ont des représentants naturels (1). »

(1) Notes sur l'Angleterre, p. 217, 218. « La ville n'est pas, en Angleterre comme chez nous, le séjour préféré: sauf les grandes cités manufacturières, les villes de province, York, par exemple, ne sont guère habitées que par des boutiquiers; l'élite

Heureuses les nations qui, appuyées sur leurs représentants naturels, trouvent la juste mesure qu'il faut accorder à la représentation des différents éléments sociaux!

et la tête de la nation sont aille^irs , dans les campagnes. Londres elle-même n'est plus qu'un grand rendez- vous d'affaires. Taine, Notes sur l'Angleterre, p. 190

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