PARIS E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES 3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL
LA DEBACLE!
La récente apparition du nouveau roman dans lequel M. E. Zola nous fait revivre l'Année Terrible, a été saluée par toutes les voix de la Presse comme un événement littéraire de premier ordre. Les maîtres de la Critique ont été unanimes à louer cette puissante synthèse, où se trouvent comme ramassées et condensées toutes les douleurs et toutes les humiliations de la guerre fatale. S'ils ont fait quelques réserves, en signalant certaines fautes de goût manifestes,
des procédés et une licence de style assurément contestables, une évidente disproportion entre les diverses parties de l'œuvre; il est bien entendu que ces réserves ont trait surtout à des défauts de détail, dont les ombres se perdent dans le rayonnement de l'ensemble.
A ne voir dans la Débâcle, qu'une œuvre purement littéraire, il faut s'unir à cette admiration et souscrire à ces louanges.
Seulement, son auteur a toujours ambitionné, et il ambitionne plus que jamais dans ce dernier livre, de faire plus et mieux qu'œuvre purement littéraire. Il entend bien ne pas borner son espoir et son effort au seul mérite esthétique. Il prétend surtout à produire des études de psychologie et de sociologie, aussi fortement documentées que fouillées profondément, qui contiennent des enseignements et des leçons d'une indiscutable autorité et de portée universelle.
C'est là sa constante et suprême préoccupation. Elle est manifestement, on . la sent partout dans la Débâcle. Et d'ailleurs, il y a, pour dissiper à cet égard tout doute et toute hésitation, si tant est qu'il en puisse subsister, d'abord, un article très explicite du Figaro (1er septembre 1891), dans lequel M. Zola s'est ouvert d'avance à ses lecteurs de la haute ambition dont s'inspirait son œuvre; puis, certaine interview très significative publiée par le Gaulois-, le 20 juillet dernier, au cours de laquelle M. Zola se serait exr primé en ces termes formels : « En écri- « vant ce livre, je crois avoir fait œuvre de « moraliste et de patriote. J'ai étalé les « plaies et les défaillances, j'ai montré les « fautes pour qu'elles nous servent de « leçon ! »
C'est donc bien surtout comme moraliste et comme patriote que M. Zola se présente à la Critique, et que la Critique devrait le juger.
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Dès lors, la question qui se pose est celleci : Les hautes prétentions mises en avant par M.Zola sont-elles aussi justifiées qu'elles semblent sincères ? Se trouvent-elles réalisées en fait, comme il le désire, et comme, sans cloute, il le croit ? Sait-il, des mines de documents humains qu'il exploite, extraire une documentation assez complète, et ses déductions sont-elles ensuite assez sûres, pour que ses études concluent légitimement du particulier qu'elles analysent, au général où elles veulent s'étendre, et pour que s'imposent avec l'indiscutable autorité de l'évidence, ces leçons de vie individuelle et sociale qui sont manifestement sa suprême préoccupation ?...
Or la Critique doit mettre, à faire à cet égard les plus expresses réserves, autant d'indépendante franchise qu'elle met de spontanéité franche, à célébrer, dans le Chef de l'École Naturaliste, la souveraine maîtrise de l'écrivain, et, — en dépit qu'il
en ait, et bien qu'il fasse profession de n'être que le copiste des réalités de la nature — la puissance géniale du créateur et du poète.
Il y a, en effet, pour commander de telles réserves, une faute de conception commune à toutes ses œuvres, qui est, plus que partout ailleurs peut-être, dans sa Débâcle, flagrante, sans excuse, exceptionnellement grave. — Et il en résulte, pour la critique, le devoir absolu de signaler franchement les rectifications documentaires que ce livre appelle ; de mettre, à côté des impressions qu'il dégage, leur indis pensable correctif.
La Débâcle a pour but hautement proclamé de mettre en pleine lumière, en nous faisant revivre l'Année Terrible, les causes de nos désastres et les leçons qui s'en dégagent.
Mais il y eut deux phases, et comme deux actes bien distincts, dans l'effroyable drame où se jouèrent alors nos destinées. Scènes de désordre et de deuil dont la sinistre progression aboutit à l'effondrement suprême de Sedan : c'est le premier acte; tandis que le second s'ouvre, à Coul-
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miers, en pleine joie et en pleine gloire, comme une aube de résurrection, pour se continuer, trois mois durant, dans les prodigieux efforts de la guerre à outrance, au cours de laquelle, si notre espoir subit encore trop d'éclipsés, l'honneur, du moins, et l'héroïsme français ne connurent pas de déclin.
Eh bien, M. Zola ne semble pas même s'être douté de cette distinction dont l'importance est pourtant capitale.
La Détjûcle ne nous présente que la période de nos fautes et de nos revers antérieurs à Sedan; et elle tait presque le reste, n'y faisant que de rapides allusions, et ne mettant rien en relief, de cette période postérieure à là date fatale qui lui offrait, à côté de revers trop cruels encore, des mérites manifestes et d'incontestables gloires. La disproportion, ou plutôt l'omission est flagrante. Au seul point de vue esthétique, elle gâte l'œuvre de l'artiste en ruinant
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l'harmonie de l'œuvre. Au point de vue documentaire et psychologique, elle fausse la vérité des faits, elle infirme la justesse des déductions, l'équité des jugements, l'autorité et la portée des conclusions, trahissant ainsi l'espoir et l'effort du moraliste patriote que veut surtout être ici M. Zola.
Son dessein et les événements lui faisaient, à la vérité, un douloureux devoir d'employer toute la sombre vigueur de son pinceau, à nous peindre, dans toute leur sinistre vérité, et sans indulgente atténualion, nos maux et nos fautes : plus notre passé, en effet, nous fera frémir de tous les frissons de l'horreur et de l'effroi, et plus nous serons puissamment inspirés de tout faire pour qu'il ne soit plus jamais l'avenir. A cette tâche, certes, il n'a pas failli.
De la première période de la guerre, celle qui fut si triste sans consolation, tout est fouillé à fond, dans la débâcle, avec une étonnante pénétration d'analyse ; tout :est évoqué avec une puissance de vision et d'impression incomparable ; sans qu'il nous soit fait grâce d'une humiliation, d'une souffrance, d'une angoise, d'une convulsion douloureuse. C'est une impitoyable dissection qui met à nu l'horreur de toutes les plaies. C'est un luxe de détails et une con- , densation de terrifiants effets d'une implacable intensité.
Il y a là des scènes que l'on voit au vif ; que l'on revit véritablement : scènes à jamais inoubliables, qui nous restent dans les yeux et dans l'âme, fixes, obsédantes, lancinantes avec la précision aiguë de toutes leurs horreurs et de toutes leurs émotions indélébiles : la fantastique che-
vauchée nocturne de l'artillerie allemande, S3 précipitant pour prendre ses positions autour de Sedan, tandis que notre pauvre armée piétine en face de cette approche foudroyante de la tempête qui va tout à l'heure éclater ; — la défense désespérée de Bazeilles ; — cette légendaire charge de cavalerie qui arrachait au roi prussien ce cri d'admiration : « Oh ! les braves gens !» — surtout les batteries du calvaire d'Illy avec la peinture si vive de l'héroïsme spécial de l'artillerie; — l'ambulance de Sedan ; — le Camp de Misère, avec ses effroyables extrémités qui semblaient devoir défier toute description ; — l'incendie de Paris par la Commune... pour ne citer que les plus poignants parmi ces souvenirs !
Il y a là des batailles gigantesques où des armées entières sombrent, comme en des tempêtes de fer et de feu. Il y a là des ' foules immenses qui se meuvent et se pas-' sionnent, qui parlent et agissent, qui vivent
en un mot, comme peut-être on n'en sent vivre nulle part ailleurs, pas même dans les drames de Shakspeare, le manieur des masses par excellence; des foules que l'on sent tomber de lassitude et de découragement à la morne inertie, se déchaîner sous l'ardente poussée de la colère en d'irrésistibles tempêtes, s'abandonner, sous le vent de la panique affolée, à d'irrémédiables débâcles ; des foules que les furieuses mêlées roulent en vagues formidables, ou que, dans ses torrents, la déroute charrie en épaves ; des foules dont l'âme est navrée de toutes les angoisses et de tous lés désespoirs, dont la chair saigne de toutes les blessures, qui sont torturées, de toutes les souffrances, qui meurent de tous les
plus effroyables trépas et tout cela se
voit, s'entend, se ressent, se revit, dans une vibration irrésistible et sans fin de tout l'être !
Etl'auteurquidécrit ces scènes grandioses,
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en poète épique qu'il est, se garde bien, en penseur qu'il veut surtout être, de se confiner dans l'étude des fautes commises et des fatalités subies au cours des opérations militaires.
Remontant plus haut, comme il l'a écrit lui-même, « à la source profonde et cachée « où naissent les faits de l'Histoire », il signale avec une hauteur de vues et une sagacité merveilleuses, les causes premières physiologiques et psychologiques qui précipitèrent alors la France, de chute en chute, à l'effroyable abîme où elle faillit périr. Il fixe avec une superbe indépendance et une admirable sûreté de jugement, les responsabilités encourues, et il dénonce la nation tout entière, comme coupable « des sottises et des crimes de lèse-patrie » dont Sedan ne fut que le châtiment mérité et l'aboutissement fatal. Il montre, en face de l'Allemagne en possession de toutes les garanties de la victoire, notre France -'«■ comme pourrie
à la base par son immobilité, dans l'orgueil de sa légende guerrière, » mortellement malade et coupable de son mortel état mor~ bide. Il signale l'infériorité de nos chefs, encore que leur bravoure française ne se dementît jamais; et il rappelle que tout « fit faillite entre leurs mains, et le maté-* « riel insuffisant, et les troupes gâtées, « travaillées d'un ferment d'indiscipline, « ébranlées, incapables de vaincre. Nous « avions, dit-il, cessé d'être à la tète des « peuples, la science, la santé, le génie de « notre temps, et c'est pourquoi la France « faillit mourir de la routine et de la sot- « tise dans la basse fosse de Sedan! »
C'est bien, certes, de nous dire ainsi nos vérités, si dures qu'elles soient. C'est bien,
d'avoir le courage de formuler cette sentence définitive, vraiment écrite par l'Histoire : « Oui, il y eut là un bain de sang « nécessaire. Il ne restait peut-être que ce « soufflet à notre orgueil, que cette saignée « à nos veines pour nous refaire une santé! » C'est bien, surtout, de sentir, à cette heure, en toutes les poitrines françaises, « au fond « de l'amertume affreuse de nos souvenirs, « une sensation de souffrance salutaire et « de virile guérison, une régénération par « la douleur née de l'excès même de nos « revers. » C'est bien enfin, de juger l'heure présente en ces paroles aussi justes que fières : « Aujourd'hui, il n'y a plus de confusion à faire cet examen de conscience. La vérité amère et forte on doit la dire maintenant. Nous pouvons l'entendre. La France est debout; elle n'a plus au coeur de honte ni de crainte ! »
Oui, c'est bien; mais c'est trop peu !
Ce n'est pas seulement d'aujourd'hui, en
effet, que la France se retrouve debout, le cœur affranchi et guéri de ses hontes et de ses craintes. S'il en est ainsi, si nous osons concevoir désormais, et exprimer bien haut, le fier espoir que le passé ne sera plus jamais l'avenir ; notre guérison nous vient, ce fier espoir nous renaît au cœur, non seulement des sacrifices que nous avons conscience de faire, depuis vingt ans, pour réparer des désastres qui purent un instant paraître irréparables ; mais encore, des souvenirs mêmes de notre défense nationale, qui nous présentent le gage certain et le commencement de notre résurrection, dans l'invincible énergie avec laquelle s'affirma dès lors, en pleine crise mortelle, l'immortelle vitalité de la France.
La France! elle se retrouva debout, en effet, au lendemain môme de Sedan, à Paris, dans le Nord et dans l'Ouest, stoïque et digne, prête et décidée à tous les efforts pour réparer Sedan et se sauver.
Si nous restâmes, hélas, victimes jusqu'au bout, des causes de nos premiers désastres, nous cessâmes du moins d'en être coupables et tous les sacrilices furent consentis, pour que l'expiation et la réparation s'égalassent aux fautes.
Pourquoi donc, la Débâcle n'a-t-elle pas mis tout cela en pleine lumière : nos gloires après nos humiliations, nos mérites après nos fautes, notre infatigable énergie après nos premiers abattements nés de l'incurie et du désordre ? Pourquoi n'a-t-elle pas fouillé avec la même puissance, après nos premiers désastres sans précédents dans l'histoire des peuples, cette lutte de trois longs mois, sans pareille aussi dans les fastes de l'héroïsme, au cours de laquelle, si nous ne pûmes que rarement vaincre, l'Histoire attestera du moins, que nombre de nos défaites furent triomphantes à l'envi des plus belles victoires ?