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A MON FRÈRE

A la veillée, autour du feu clair et luisant, On causait, quand voici qu'un brave paysan Nommé Joseph, soldat des guerres de l'Empire, Un vieux qui ne sait pas parler pour ne rien dire, Se lève de sa chaise en grommelant un peu. Et se tournant vers nous, debout, le dos au feu :

« Enfants, ne riez pas ainsi de ce qu'on nomme Les pressentiments; moi, lorsque j'étais jeune homme, Comme vous je doutais, incrédule et moqueur. De ces avis secrets qui nous viennent du cœur ; Mais un soir... »

A ce mot, précurseur d'une histoire, Un silence complet se fit dans l'auditoire.

« Un soir, dit-il, j'étais chez un nommé Furet, Ancien soldat, alors garde de la forêt. Qui demeurait là-bas au carrefour du Chêne. C'était un beau garçon de vingt-huit ans à peine — J'en avais trente alors — qui venait justement D'épouser par amour, et tout dernièrement, La fille d'un fermier de la plaine des Granges, Belle enfant aux cheveux blonds comme ceux des anges. Aux yeux noirs, au teint rose, et que je crois revoir Frottant un plat d'étain brillant comme un miroir. Jupons courts et bras nus, laborieuse, brave, Courant, trottant toujours du grenier à la cave. Et quand on arrivait, vous charmant dès l'abord

Avec son air honnête, et son sourire d'or.

Ils s'aimaient tous les deux comme on savait le faire

Autrefois; maintenant on ne le sait plus guère;

Et voyez-vous, enfants — soit dit sans vous blâmer 1 —

Je crois que de mon temps on savait mieux aimer.

Enfin, suffit!

J'étais par un soir de décembre Chez Furet : un bon feu dorait toute la chambre Sur le linge bien blanc le couvert était mis, Et nous soupions tous trois comme de vrais amis. Dehors, le froid était aussi vif qu'en Russie ; Le sol disparaissait sous la neige durcie Que la lune argentait, pâle, dans le ciel noir; Un vent rapide et sec, coupant comme un rasoir, Passant sur la forêt de givre toute blanche, Mettait un sifflements long de chaque branche, Et semblait, tournoyant autour de la maison. Dire : « Restez chez vous et vous aurez raison ! »

Pourtant, bien que le vin fût bon, chaude la flamme, Le souper cuit à point, Jeanne, la jeune femme,

Était triste, rêveuse et soupirait tout bas.

Contre son habitude, elle ne riait pas,

Restait silencieuse et la tète baissée

Sous le poids importun d'une sombre pensée.

Quand Pierre doucement lui demandait : c Eh bien !

« Ma Jeanne, qu'as-tu donc ? » Elle répondait : « Rien ! »

Mais on devinait bien qu'elle avait quelque chose.

Moi, qui ne hais rien tant qu'une table morose,

Et prétends que le rire est le frère du vin.

Quand finit le souper, je pris mon verre en main,

Et le levant gaîment :

(( A la santé de Pierre ! »

Pour trinquer avec inoi tous deux lèvent leur verre...

Tout à coup, dans la nuit, du côté des grands bois. Part un coup de fusil... et puis deux, et puis trois. « Morbleu ! dit Jean, toujours ces braconniers du diable Qui tirent mes faisans ! »

Et frappant sur la table Avec son poing nerveux, il se lève d'un bond. Siffle son vieux chien noir qui sommeillait en rond

Près du foyer, étend le bras vers sa casquette...

Mais arrêtant sa main, Jeanne, pâle, inquiète,

Lui dit : u Tu n'iras pas ! — Et pourquoi s'il te plaît ?

— Tu n'iras pas ! — Je suis garde de la forêt !

C'est mon devoir : j'irai! —JS'y va pas, si tu m'aimes...

— D'où te viennent ce trouble et ces frayeurs extrêmes?

— J'ai peur ! —Folle! Pourquoi trembler comme cela? Depuis cinq ans passés je fais ce métier-là; Chaque soir dans les bois je vais faire ma ronde,

Et je braverais tous les braconniers du monde !

— Pierre, je t'en supplie ! — Allons, assez ! Je veux Faire ce que je dois et corriger ces gueux.

Sois tranquille, d'ailleurs ; pour se laisser surprendre Les maudits sont trop fins ! Ami, veuillez m'attendre Avec Jeanne un quart d'heure et je suis de retour. Psitt ! Phanor ! Au revoir, Jeannette, mon amour ! »

Son fusil sous le bras, sifflant un air de chasse, Il part; son pas hardi résonne sur la glace ; Tous les deux aux carreaux nous le suivons de l'œil ; La nuit s'étant sur lui comme un voile de deuil ;

Le pas s'éloigne... et Ton n'entend plus que la bise Pleurant sur la maison.

Jeanne s'était assise Et fixait sur le feu qui chantonnait tout bas, Un de ces longs regards qui ne regardent pas. Par la flamme éclairée et blanche comme un cierge, Elle me rappelait ces marbres de la Vierge Qu'on voit en Italie et dont les traits si beaux S'animent aux lueurs mouvantes des flambeaux.

Après un long moment : « Allons ! soyons plus brave, Dis-je, que craignez-vous? »

D'une voix triste et grave ~ Je crois l'entendre encore — elle dit : « Un malheur ! » Elle tremblait si fort, que j'écoutais son cœur Dans son sein agité battre avec violence.

Soudain un coup de feu vibre dans le silence...

Nous tressaillons tous deux : « Ah ! mon pressentiment ! »

Dit Jeanne en se levant d'un seul bond, brusquement,

Et courant à la porte : « Allons ! »

Marche insensée Dans la nuit, dans le vent, sur la terre glacée! Tous deux, fiévreusement, interrogeant les pas , Nous allons, nous allons, courbés, ne parlant pas, Mais sentant qu'à la fin de cette course ardente Se prépare pour nous quelque horrible épouvante ! Les pas cessent soudain sur le bord d'un fossé : Nous nous penchons : horreur ! Pierre est là, renversé. Immobile, sanglant... Jeanne le prend, le presse, L'appelle... vains efforts ! Inutile tendresse! Le pauvre Pierre est mort, victime du devoir.

La justice a fait tout au monde pour savoir Quels étaient les auteurs du guet-apens infâme. On n'a rien découvert. Jeanne, la jeune femme, A suivi de très-près son bien-aimé parti Et mourut du malheur qu'elle avait pressenti. Car, ajouta le vieux, tandis qu'un grand silence Mystérieusement planait sur l'assistance, Elle l'a vu venir ainsi que je vous voi.

Les malins vous diront : « C'est le hasard ! » Mais moi, Sans vouloir expliquer ce singulier mystère, Je pense que parfois il descend sur la terre Quelque chose de Dieu qu'on ne peut définir. Qui nous fait brusquement entrevoir l'avenir.

Enfants, souvenez-vous de cette sombre histoire Qui vibre étrangement au fond de ma mémoire, Et des pressentiments, ces conseillers muets, Doutez, si vous voulez : — mais ne riez jamais !

LA CASCADE

Du haut du roc qui surplombe La prairie au gazon vert La cascade glisse et tombe Comme un fil d'argent dans l'air.

D'abord nerveuse, rapide, Elle trace sans effort Sa route au milieu du vide Grâce à son jet ferme et fort.

LA CASCADE

Mais bientôt la lourde masse De son flot précipité Se divise dans l'espace, Le vent la prend de côté,

Sa puissance s'éparpille ; Dans- le jet d'eau moins serré Ondule, folâtre, et brille Un arc-en-ciel diapré ;

Bref, en touchant la prairie Si fort en partant d'en haut, Le torrent, devenu pluie, Ne tordrait pas un roseau.

Ainsi par la moindre peine Est trop souvent arrêté Cet effort de l'àme humaine Qu'on nomme la Volonté.

72 LA CASCADE

Elle qui, bien dirigée, Vise si haut et peut tant, Est parfois désagrégée Au moindre souffle du vent.

Indomptable à Torigine, Bientôt elle n'est plus rien, Si quelque force voisine Ne lui prête son soutien...

Ce renfort, cette puissance.

Doit marcher à son côté , Et c'est la Per.sévérance, La sœur de la Volonté !

0 printemps! ô printemps! ô saison adorée! 11 n'est chant assez doux à la lyre inspirée

Qui veut célébrer tes beautés ; 0 père de l'amour et de la violette ! Pour toi la poésie étend sur sa palette

Ses trésors les plus veloutés.

Quand, au retour d'avril, la feuille prisonnière Perce les bourgeons bruns, et vient, verte lumière,

Poindre au bout des rameaux tremblants ; Quand l'oiseau jette aux vent sa chanson inédite, Quand le sang est plus chaud, quand le cœur bat plus vite,

Quand les pas deviennent plus lents;

Dôme bleu ponctué de noires hirondelles

Quand le ciel s'illumine, et que les fleurs nouvelles

Resplendissent dans les prés verts.

Soudain, au même instant, aux champs comme à la ville. Par centaines, milliers et centaines de mille.

De tous côtés naissent les vers.

On en commet des longs, des petits, des énormes. Bon nombre de boiteux, quantité de difformes.

Des fastidieux à foison ; Et, bravant prosodie et bon sens — double crime ! — Quelques-uns sans raison, quelques autres sans rime,

Beaucoup sans rime ni raison.

Poëmes, madrigaux, sonnets, chansons, aubades, Étalent en plein jour leurs comparaisons fades,

Et leurs vieux oripeaux ternis ; Bluets avec muets, caresse avec tendresse, Vermeil avec soleil, maîtresse avec ivresse.

S'y font sans cesse vis-à-vis.

On y parle d'amour, de réveil, d'espérance ; On fête, remplaçant l'éternelle souffrance.

L'éternelle félicité ; On dit le nombre deux, les pures harmonies. Les cœurs ivres d'azur et les âmes unies

Dans un univers enchanté.

Mais ceux que le malheur a touchés de son aile Ne peuvent plus chérir cette saison nouvelle.

Ce printemps adoré de tous ; Loin de le désirer, ils craignent sa venue, Et préfèrent l'hiver, saison aride et nue.

Aux jours printaniers les plus doux.

Pour eux les bois touffus n'ont plus de rêveries, Les fleurs plus de parfums, plus d'herbe les prairies,

Les sources plus de pur cristal ; Les rayons du soleil blessent leurs yeux arides. Et quand ils vont, pensifs, de solitude avides.

Le chant des oiseaux leur fait mal.

Ah ! c'est que pour ces cœurs abreuvés de tristesse, Il n'est pire tourment que de frôler sans cesse

Et de toutes parts, le bonheur ; Et de voir, au printemps, dans toute la nature. Fleurs, forêts, prés, buissons, sources, oiseaux, verdure,

Tout changer, hormis leur douleur.

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