LES VILLES D'ALSACE
initiée à l'art de France, l'Alsace, durant le dix-huitième siècle, rebâtit ses villes au gré du goût français. Des hôtels et des maisons nouvelles décorèrent les vieilles rues de leurs façades élégantes. (Parfois, par économie ou bien par une pieuse concession aux mœurs de jadis, on gardait, derrière la façade moderne, l'aménagement du logis ancien, et il en résultait d'étranges discordances entre l'aspect du dehors et celui des appartements.)
Le plus souvent on ignore qui furent les auteurs de ces constructions charmantes. Des architectes venus de Paris traversaient l'Alsace, pour se rendre en Allemagne où chaque petit souverain voulaitposséder son Versailles. En passant, ils donnaient des plans soit aux villes, soit aux particuliers, laissant le soin de réaliser leurs dessins à des entrepreneurs alsaciens, comme ce Massol qui conduisit les travaux du château de Strasbourg et de la sacristie de la cathédrale.
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D'autres s'installaient à Strasbourg, comme ce chevalier d'Isnard auquel on doit quelques belles maisons de style Louis XVI. Il y avait aussi des architectes d'origine alsacienne. J'ai déjà cité le nom de Sarger qui bâtit la chapelle des Jésuites de Colmar. Les deux plus jolies maisons de la grande place de Haguenau. la maison Landweg et celle de l'hôpital civil ont été construites par Georges Barth, sous-greffier de la ville. Le bâtiment de l'ancien Conseil souverain d'Alsace, à Colmar, est l'œuvre d'un ingénieur nommé Chassin. Mais à Wissembourg, à Haguenau, à Mulhouse, à Strasbourg, que de gracieuses architectures restées anonymes ! En ce tempslà, l'architecte était le plus modeste des artistes. Ce fut à Strasbourg surtout que se développa le luxe des constructions. Sur 3. 600 maisons, i.55o sont rebâties ou transformées. Les grandes abbayes de l'Alsace tiennent à posséder un hôtel dans la capitale de la province : tels les hôtels deNeuwiller, d'Ettenheimmunster, d'Andlau, de Marmoutier (restauré naguère d'une manière discrète et intelligente). Les princes allemands veulent avoir chacun sa maison à Strasbourg : tels l'admirable hôtel de Hanau, qui sert aujourd'hui de mairie, l'hôtel des Deux-Ponts, l'hôtel de Saxe. Enfin les particuliers font élever de toutes parts ces jolies demeures qui sont le charme des rues de Strasbourg. Aujourd'hui
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encore, malgré le bouleversement de certains quartiers, malgré les bâtisses colossales et saugrenues que Ton a élevées dans le voisinage des logis du dix-huitième siècle, toutes ces architectures font la sobre beauté de Strasbourg, et je suis demeuré stupéfait, je l'avoue, le jour où, dans les Carnets de voyage de Taine, j'ai lu cette boutade à propos de Strasbourg : « Quelque chose de terne ; manque complet d'élégance ; c'est une ville de gens qui n'ont pas besoin de finesse et de luxe. »
En 1764, on médita une complète transformation de la ville. Le préteur royal Gayot demanda au duc de Ghoiseul qu'il lui envoyât un architecte capable de moderniser le plan et les aspects de Strasbourg. Ces vastes entreprises plaisaient alors aux intendants du roi. Gayot — Gœthe s'est moqué non sans raison de ses grands projets — voulait supprimer les rues étroites et tortueuses de la vieille cité et construire une ville neuve régulière, tirée au cordeau. Le duc lui adressa Blondel, ennemi juré des lignes sinueuses et des architectures pittoresques mises à la mode depuis cinquante ans, et qui voulait ramener l'art à la simplicité antique. Celui-ci ne rêvait que démolitions et alignements. Heureusement, les expropriations n'allèrent pas sans difficultés. L'esprit conservateur et pratique des Alsaciens se révolta contre ce bouleversement brusque et dispen-
dieux. Le plan de Blondel ne fut pas exécuté. LTAubette et trois maisons isolées, voilà tout ce qui demeure aujourd'hui des grands projets de Gayot.
Dans ces notes, j'ai surtout parlé de l'architecture. Pour que le tableau fut complet, je devrais montrer comment le style français du dix-huitième siècle fut appliqué à la faïence alsacienne où les Hannong associèrent le décor le plus simple, le plus naturel, le moins conventionnel aux formes les plus contournées de la rocaille ; — à la décoration des tissus qui, durant la seconde moitié du siècle, fut la gloire et la richesse de Mulhouse; — à la ferronnerie qui orna les balcons, les fenêtres et les impostes de grilles légères qui sont des miracles de goût et de grâce ; — à la sculpture du bois qui a produit tant d'œuvres charmantes : le chœur de Marmoutier, le chœur de Saint-Pierre-le-Jeune (indignement badigeonné), la sacristie de la cathédrale de Strasbourg, mais dont le chef-d'œuvre est peut-être le salon du chapitre des dames nobles de Massevaux, transporté aujourd'hui dans le musée historique de Mulhouse. Je devrais aussi montrer ces styles s'appliquant au mobilier, aux objets de ménage, pénétrant jusque dans les
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campagnes où ils modifient la maison du paysan. Je devrais, enfin, énumérer les excellents portraitistes et les remarquables graveurs nés au dix-huitième siècle sur la terre d'Alsace...
Mais, dès maintenant, si Ton s'en tient aux monuments que j'ai signalés, on peut déjà se demander s'il n'y a pas eu dans le goût alsacien du dix-huitième siècle quelques particularités originales. Tâchons de définir la nuance alsa-
cienne.
D'abord l'Alsace est un pays de très antique civilisation. Son goût s'est dès longtemps affiné ; sa culture artistique ne date point d'hier. Elle a été la grande voie entre l'Italie et les Flandres. Déjà, au temps de la Renaissance, elle a su avec une délicatesse singulière accorder les leçons qui lui venaient du Nord avec celles qui lui venaient du Midi. Son génie est fait d'expérience, de bon sens et de mesure. Le style Louis XV pouvait conduire à de burlesques extravagances : le barock-slyle des églises et des palais allemands Ta bien prouvé. Le style Louis XVI pouvait dégénérer en une morne froideur. L'Alsace sut esquiver les deux écueils.
Elle ne donna pas tête baissée dans les modes nouvelles. Elle les suivit avec prudence. Dès les premières années du dix-huitième siècle, le style, faussement appelé Louis XV, fait son apparition
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à Versailles et à Paris : les boiseries du chœur de Notre-Dame qui, avec leurs volutes, leurs coquilles et leurs rinceaux fleuris sont déjà un parfait exemplaire de la nouvelle décoration, furent exécutées de 1699 à 17 14. Or, jusqu'en 1725, rien de pareil en Alsace. L'hôpital civil de Strasbourg est bâti de 1718 a 1724 par un architecte alsacien Mollinger : c'est de la pure architecture du dix-septième siècle. Plus tard, quand à Paris les artistes réagissent déjà contre l'abus des lignes courbes dans la construction, dans le décor, dans le mobilier, quand la découverte d'Herculanum et de Pompéi, les voyages de Cay lus et l'influence de Winckelman les ramènent à la simplicité des formes antiques, l'Alsace s'en tient encore aux modes de la veille. Elle commence d'adopter le style Louis XVI, quand éclate laRévolution. Dans d'autresprovincesfrançaises, on peut faire des remarques analogues. Mais nulle part ce retard n'est aussi prononcé qu'en Alsace.
L'Alsace, d'ailleurs, ne s'astreignit jamais à une imitation servile des modèles français. Déjà, au moyen âge, elle avait manifesté son originalité artistique. Lorsque le style ogival, venu de France, passâtes Vosges, lorsqu'on bâtitla cathédrale de Strasbourg, Saint-Thiébaut de Thann, Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Wissembourg, Saint-Georges de Schlestadt, le gothique alsa-
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cien se distingua du gothique des provinces rhénanes et du gothique de l'Ile de France, et ces différences maintes fois relevées mériteraient une étude spéciale. A Colmar, à Riquewihr, à Ensisheim, les exquises constructions de la Renaissance alsacienne présentent dans leur physionomie et dans leur ornementation un caractère de mesure et de sobriété qui empêchent de les confondre avec les constructions purement germaniques élevées à la même époque dans l'Allemagne du Sud. Au dix-huitième siècle, l'Alsace mit encore son empreinte sur les styles qui furent importés chez elle.
Elle imposa d'abord ses matériaux à l'architecte. Jusqu'alors le grès des Vosges n'avait servi qu'à bâtir des églises ou des forteresses. A partir du commencement du dix-huitième siècle, on construit les maisons et les châteaux avec cette pierre magnifique dont les tons roses tranchent avec tant de vigueur sur l'azur du * ciel et la verdure des paysages : c'est elle qui donne à l'architecture alsacienne sa couleur et son accent.
Puis les formes du vieil art alsacien suggèrent aux constructeurs étrangers des détails pittoresques auxquels ceux-ci n'eussent, ailleurs, jamais songé. Nous avons remarqué sur la muraille latérale du château de Strasbourg, un encorbellement imprévu, réminiscen de ce
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ces jolis oriels l qui s'avancent sur les façades des maisons de la Renaissance.
Ailleurs, c'est l'esprit même du peuple qui a inspiré les artistes. Pour l'Alsace, il y avait un peu trop de solennité dans un art qui, même en ses caprices les plus délicats, semble toujours se souvenir qu'il estné à Versailles. Si l'on se promène à Wissembourg, où des rues entières ont été rebâties au dix-huitième siècle, on est l'rappé par la gentillesse des petites façades, par l'accent familier, presque populaire, des sculptures, et on admire la bonhomie avec laquelle ces bourgeois sans faste surent accommoder la fantaisie de la mode à la parure de leur bonne ville.
Enfin, — c'est son éminente vertu — l'Alsace respecte son passé, aime ses traditions. Elle peut donc adopter un art nouveau sans cesser d être fidèle à l'art ancien. Au dix-huitième siècle, elle a donné de rares exemples de goût et de sagesse. Elle n'a rien renié ; elle n'a point détruit les monuments que lui avaient légués
1 Ce mot d'oriel n'est pas communément employé, je le sais et je le regrette. Je l'ai entendu prononcer pour la première fois par des Alsaciens, bien qu'il soit, je crois, d'ori gine normande. Il est charmant, et nous n'en avons aucun autre pour désigner une logette portée en encorbellement sur la façade d'une maison. Echauguette suppose une tourelle Brétèche est un terme d'architecture militaire. Dans le vocabulaire de la construction moderne, oriel remplacerait avantageusement l'odieux bow-u'indow.
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le moyen âge ou la Renaissance et qu'avaient épargnés les fureurs de la guerre de Trente Ans.
En ce temps-là, en France et surtout à Paris, chaque chef-d'œuvre nouveau coûtait la vie à un chef-d'œuvre ancien. On ne bâtissait qu'avec des matériaux de démolition. C'était l'époque où l'on dégothisaitles vieilles églises. L'Alsace n'a jamais approuvé pareil vandalisme.
On restaure l'église romane d'Andlau ; mais on se garde bien d'en altérer la physionomie primitive. On rebâtit le chœur de l'église de Marmoutier, mais dans le style ogival ; et, sans doute, ce gothique-là n'était pas admirable, mais l'intention était pieuse. Dès la fin du dix-huitième siècle, on songe à moderniser la cathédrale de Strasbourg; en 1682, l'architecte Heckeler détruit le jubé, et, en i685, il élève au milieu du chœur un maître autel de style baroque, sous un énorme baldaquin que soutenaient quatre groupes de colonnes, et que surmontait la couronne royale, parmi des guirlandes etdes statues tumultueuses ; en 1761, Massol détruit cet autel, lorsqu'il refait un nouveau chœur en bois et en plâtre. Mais ces divers travaux indignent les Strasbourgeois, et toujours le chapitre s'y oppose de toutes ses forces. En 1772, on fait disparaître les boutiques sordides qui entouraient la cathédrale ; mais un maître maçon, Jean-Georges Gœtz, en construit
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dix-huit nouvelles, sur un plan uniforme, avec des arceaux gothiques; et le même, fidèle aux traditions des imagiers du moyen âge, exécute les amusantes gargouilles que l'on voit encore près du portail de l'horloge, et où l'artiste caricatura les têtes emperruquées de quelques bourgeois de Strasbourg, ses contemporains.
Voilà ce que j'ai appelé la nuance alsacienne.
L'art du dix-huitième siècle en Alsace, c'est
bien l'art français, mais accueilli avec prudence
traité avec mesure, concilié avec le respect du
passé.
Cette conquête du goût alsacien, ce fut le premier chapitre de l'histoire du rattachement de la province à la France. La Révolution et l'Empire achevèrent l'œuvre commencée, sous l'ancien régime, par les Rohan, par les abbayes et par les artistes français. La Révolution satisfit l'instinct libéral du peuple, le plus dépourvu qui soit en Europe du sentiment monarchique, les Allemands aujourd'hui s'en aperçoivent et s'en plaignent. L'Empire offrit aux Alsaciens l'occasion de mettre au service de leur patrie ces vertus militaires qu'en 1874, Bismarck vantait dans un célèbre discours au Reichstag : « L'Alsace, disait-il, a fourni aux Français, pour leurs guerres — et c'est là un témoignage d'honneur — les meilleurs soldats et, en tout cas, les meilleurs sous-ofïiciers... » Et Bismarck ne disait rien des