STRASBOURG
Cour du Musée alsacien.
En contant les promenades que j'ai faites à travers l'Alsace et son histoire, mon premier objet a été d'inspirer à quelques lecteurs le désir de connaître une province qui offre de si admirables paysages, de si précieux monuments, de si pathétiques souvenirs. Mais j'ai essayé aussi de montrer par quelques exemples, comment, depuis le traité de Ryswick jusqu'à celui de Francfort, 1 Alsace s'était peu à peu fondue dans la patrie française, comment l'art et le goût de notre dix-huitième siècle avaient marqué de leur empreinte ses monuments, ses logis et ses mœurs, comment la Révolution avait, satisfait ses vieux instincts démocratiques, comment les guerres de l'Empire avaient donné carrière à son humeur militaire. J'ai particulièrement insisté sur la première des trois influences qu'a subies l'Alsace : elle fut, jusqu'à présent, la moins étudiée par les historiens, et demeure, sinon ]a plus profonde, du moins celle qui se révèle avec
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le plus d'évidence aux yeux d'un passant. Enfin les observations que j'ai faites et les renseignements que j'ai recueillis, chemin faisant, m'ont permis d'apercevoir le lien que rien n'a brisé, que rien ne brisera, et par lequel l'Alsace d'aujourd'hui tient à son passé. Je voudrais compléter ces notes en résumant les événements qui se sont accomplis en ces dernières années, et qui justifient ce que j'écrivais, il y a sept ans, après un premier voyage en Alsace : « Les cœurs n'ont pas changé. »
Qu'une nouvelle constitution soit demain accordée à l'Alsace-Lorraine. cela ne modifiera ni les sentiments ni les attitudes des Alsaciens. Ceux-ci réclament une autonomie que l'Allemagne ne croitpouvoir leur consentir, sans risque pour sa propre sécurité. Bismarck considérait l'Alsace comme un glacis, que les Allemands doivent pouvoir défendre avant que les Français n'attaquent le Rhin. Même en pleine paix, les territoires militaires sont soumis à une réglementation spéciale. Les malheureux Alsaciens ne savent que trop bien quelle lourde servitude pèse sur leur province en vertu des « exigences de la défense nationale ». Ils ne sont point dupes des promesses qu'on leur prodigue. Sous un régime nouveau, ils continueront de subir les fluctuations de la double politique qui gou-
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verne leurs affaires, et connaîtront alternativement les rigueurs de l'empire et les faveurs de l'empereur.
L'Alsace est l'enjeu d'une partie qui se joue entre la Prusse, ou, pour mieux dire, la maison de Hohenzollern, et les Etats fédérés. « Terre d'empire », elle est administrée par et pour l'empire. Mais, depuis longtemps, le roi de Prusse semble souhaiter que cette riche et magnifique province devienne un apanage de sa famille. C'est le secret du traitement tantôt sévère, tantôt plus libéral, qui est appliqué à l'Alsace. Celle-ci est impitoyablement sacrifiée dès que ses intérêts se trouvent en conflit avec ceux d'un des Etats de l'empire : elle est toujours lésée dans l'établissement des impôts ; on lui refuse la création d'un canal latéral au Pihin ; ses intérêts sont primés par ceux du grandduché de Bade dans le projet qui bientôt se réalisera, d'élever des barrages pour utiliser la force motrice du Rhin... Bien différente est la politique personnelle de Guillaume II. Sans doute lorsqu'une grande affaire touche les Etats allemands, comme la création d'un canal latéral au Rhin, ou bien intéresse le chauvinisme germanique comme l'enseignement du français, l'empereur se garde d'intervenir. Cependant, en maintes occasions, il s'efforce de faire entendre aux Alsaciens qu'ils n'ont pas de meilleur ami
que le roi de Prusse : si la ville de Schlestadt lui fait présent du Hohkœnigsbourg, le lendemain il supprime le paragraphe delà dictature, et c'est au Hohkœnigsbourg qu'est signé l'acte impérial: il favorise les catholiques en accordant quelque privilège à un évèque ou à un monastère ; il flatte le démocratisme alsacien en faisant des avances à 1' « élément civil » ; il ordonne qu'on respecte les souvenirs et les traditions du peuple, et, contre l'avis de ses fonctionnaires, permet que le coq gaulois batte des ailes au sommet du monument de Wissembourg. Bref, il veut se rendre populaire, afin qu'un jour le sentiment public seconde ses ambitions. Les Alsaciens en profitent, sans illusion sur la véritable raison qui leur vaut ces menus avantages, et, entre eux, ils sourient de celui qui veut les enjôler. Ne savent-ils pas que leurs destinées seront toujours réglées à Berlin, et que jamais on ne les consultera ? Indifférents à la question de savoir sous quelle forme l'indépendance leur sera refusée, ils poursuivent l'œuvre qui, à leurs yeux, prime tout : la défense de leur nationalité. Pour cela, ils ne comptent que sur leurs vertus héréditaires qui sont l'énergie et la ténacité.
Toutes les barrières qu'ils ont depuis quarante ans dressées entre eux et les Allemands sont encore debout. Ce que j'écrivais en iyo3 est
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vrai en 1910. Les quelques ralliés qui ont accepté de devenir fonctionnaires de l'Empire sont toujours en fonction. L'Allemagne les a largement récompensés, mais leur nombre n'a guère augmenté. Annexés et émigrés composent deux sociétés qui vivent côte à côte, sans autres relations que de simples rapports d'affaires. Les hommes se voient, se parlent et ne se reçoivent pas. Les femmes ni ne se reçoivent ni, ne se parlent, ni ne se voient. Au collège les enfants sont confondus, mais, dès l'université, chacun tire de son côté, et les étudiants alsaciens forment des associations dont aucun Allemand ne fait partie. Il y a des « unions mixtes » dans le peuple, il n'y en a que très peu dans la bourgeoisie, et presque toujours elles déclassent ceux ou celles qui ont consenti à des mariages de cette sorte.
La bourgeoisie, qui, depuis la Révolution jusqu'à 1870, fit la grandeur et la fortune de de l'Alsace, cette classe intelligente et riche que représentaient les théologiens protestants de l'Université de Strabourg, les juristes de la Cour de Colmar et les industriels de Mulhouse, avait été décimée, presque anéantie par l'émigration qui a suivi l'annexion. « Dès que la cession à l'Allemagne fut chose accomplie, l'exode vers la France commença... instinctivement, on ne pouvait faire autrement. Ce que
l'émigration nous a fait perdre en population se chiffre par centaines de mille, — en argent, par milliards, — en capacité et en intelligence, cela échappe à tout calcul, à toute estimation, c'est irréparable. Aujourd'hui encore, après trentehuit ans, ce drainage n'est pas complètement terminé et continue de nous appauvrir » Ainsi s'exprime M. Fritz Kiener, professeur agrégé à l'Université de Strasbourg, dans une magistrale étude qu'il a publiée, Tan passé, sur la bourgeoisie alsacienne. Mais, si nous en croyons M. Kiener, et nul n'est mieux placé pour nous renseigner, cette bourgeoisie commence à se redresser. Voici comment il justifie cet optimisme : « De Wissembourg à Bischwiller. dit-il, le mouvement est peu sensible ; là, la bourgeoisie est encore trop épuisée par tout le sang qu'elle a donné à la France. A Strasbourg, elle prend plus d'extension, elle reçoit l'appoint de toutes les villes grandes et petites. ... Le pronostic devient plus favorable quand on regarde la Haute- Alsace. Là, les fabriques ont retenu les familles industrielles sur qui repose l'espoir de notre pays. Mulhouse, malheureusement, n'a plus d'enfants : il a donné ses fils à la France et il donne très souvent ses filles aux Suisses émioTés. Nous voyons avec tristesse la vieille « fabricantocratie » mulhousienne s'éteindre et être remplacée par des étrangers qui restent ^es
étrangers... '. Le rôle que Mulhouse est appelé à jouer dans notre pays serait bien compromis, si les fabriques, en devenant la propriété des sociétés par actions, n'ouvraient à des ingénieurs capables, désireux de s'élever, l'accès de situations dirigeantes. Et ce sont des Alsaciens qui profitent de ce mouvement. Ces fabricants arrivés d'aujourd'hui, montés du sein de la laborieuse classe moyenne d'Alsace, s'efforcent déjà de se mettre à la hauteur des grandes traditions de Mulhouse, et ce fait éclaire notre avenir d'un rayon lumineux2 .» M. Kiener ne juge donc pas impossible le relèvement de la bourgeoisie alsacienne, pourvu qu'elle conserve « l'orgueil de sa classe » et qu'elle reste fidèle à « la culture française soigneusement entretenue dans notre pays par tradition de famille et, en outre, considérée d'instinct comme la culture distinctive de la classe bourgeoise ». Et nous voici ramenés aux formules sur lesquelles la jeune Alsace a fondé son nationalisme. Or, depuis dix ans, non seulement dans la bourgeoisie, mais encore dans la classe moyenne, ces maximes ont si profondément pénétré les esprits, qu'on
1 J'ai signalé plus haut la situation des industries de Mulhouse (p. 23).
2 Revue alsacienne illustrée (n° II et III, 1909), traduction publiée parle Journal d'Alsacc-Lnrraine.
ne saurait aujourd'hui traiter de chimériques les espoirs de M. Kiener.
Elles furent d'abord proposées par un groupe de jeunes gens, tous nés après 1870. et tous restés fidèles au sol natal. Gomme elles s'adaptaient strictement aux nécessités de la vie alsacienne \ elle ont fait fortune. Des mots exacts et heureux suffirent à éclairer les consciences, à préciser, aviver des répugnances et des sympathies confuses. Alors les rangs se sont reformés, les divisions des partis se sont atténuées, ou du moins chacun de ces partis a discerné clairement le point sur lequel tous les Alsaciens pouvaient s'accorder. Quelques jeunes prêtres avides de jouer un rôle et quelques cléricaux intransigeants continuent d'exploiter la politique antireligieuse du gouvernement français. Mais le grand trouble que le spectacle du combisme avait jeté dans les consciences catholiques s'est apaisé.
L'idée nationaliste a donné un accent nouveau aux délibérations et aux discours de la Délégation d'Alsace-Lorraine, inspiré aux Wetterlé, aux Langel, aux Preiss, aux Pfleger, aux Blumenthal, des paroles hardies et décisives.. Ces manifestations étaient vaines en apparence, car
1 On a tâché de le montrer dans le chapitre l Alsace en 1903 et dans celui où est commenté le roman de M. Barrés .' Au service de l'Allemagne.
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la Délégation n'a qu'une ombre de pouvoir; mais elles retentissaient dans toute l'Alsace et communiquaient aux Alsaciens le courage de parler plus haut, d'agir plus librement, et de revendiquer le droit d'être eux-mêmes.
A l'héroïque protestation des vingt années qui suivirent la guerre avait succédé une opposition sourde, hésitante, sans idée directrice. Et voici que maintenantles annexés prenaient l'offensive. Ce furent d'abord des escarmouches. Bien que la dictature fût abolie en fait, depuis 1902, les fonctionnaires ne se sont pas toujours résignés à l'abandon des pratiques anciennes : chaque fois que l'un d'eux excédait son droit, des voix s'élevaient désormais pour le rappeler au respect de la loi. Dans leurs réunions, les jeunes gens tenaient des propos que la police feignait le plus souvent de ne pas entendre, mais qui venaient aux oreilles des pangermanistes, et aux outrages que ceux-ci prodiguaient aux Alsaciens, les Alsaciens répondaient par de cruelles moqueries. Puis un spirituel artiste, Hansi, de Golmar, composait ces Vogesenbildev dont le succès fut prodigieux en Alsace et ailleurs, mordantes caricatures où étaient ridiculisés les touristes allemands et leurs complets vert bouteille. Et ce fut encore lui qui traduisit la tranquille gouaillerie de ses compatriotes, le jour que, sous de malencontreuses averses, l'Em-
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pereur vint inaugurer le bric-à-brac du Hohkoenigsbourg.
En même temps, pour mieux affirmer leur droit au souvenir, les Alsaciens multiplièrent les occasions de célébrer les gloires de leur passé français et de rappeler les tristesses de la défaite qui les a livrés à l'Allemagne. Telle fui la signification du monument qu'ils élevèrent, l'an passé, à la mémoire des soldats français morts sur le champ de bataille de Wissembourg. Les paroles qui furent prononcées le jour de l'inauguration ne peuvent là-dessus laisser aucun doute.
« L'histoire d'un peuple, disait M. l'abbé Wetterlé sur la tombe du général Abel Douay, est faite des souvenirs vivants de toutes ses gloires. Notre province, qui fut si souvent la théâtre de luttes héroïques, a une histoire particulièrement agitée. Sous toutes les dominations, elle sut rester elle-même, elle ne se donna qu'à ceux qui s'appliquèrent à mériter son estime et son affection. Elle garde précieusement la mémoire des bienfaits reçus et ne permettra jamais qu'on déchire, qu'on efface, ou qu'on rature une des pages où sont inscrits les faits glorieux de son passé.
« Sans donc donner à cet hommage un caractère blessant ou provocateur pour personne, elle veut aujourd'hui honorer ses morts, et elle leur
rend le tribut de son admiration et de sa gratitude.
« C'est son droit et c'est son honneur ! »
Ne croit-on pas entendre icH'écho du discours qu'Edouard Teutsch, député de Saverne, fit, il y a trente-sept ans, à la tribune de Reichstag : « Deux siècles de vie et de pensée en commun créent entre les membres d'une même famille un lien sacré qu'aucun argument et moins encore la violence ne sauraient détruire ? »
A vrai dire, ni la fronde des bourgeois, ni la raillerie des satiriques ni la piété des Alsaciens envers leur ancienne patrie n'avaient beaucoup ému les maîtres de l'Alsace. Ceux-ci, soit qu'ils eussent Tépiderme peu sensible, soit que l'orgueil germanique leur interdît de montrer leur déplaisir, ne prenaient pas garde aux coups d'épingle. D'autre part, ils sont eux-mêmes trop imbus de l'esprit militaire pour désapprouver l'hommage rendu à des soldats tombés sur un champ de bataille. Mais, depuis deux ans, la question de la « double culture » s'est soudain restreinte et précisée pour devenir la question de la langue française. Sur ce nouveau terrain, les Allemands se sont montrés intraitables, et leurs adversaires ont alors entamé une lutte qui n'est point près de finir.
Je me conlenterai d'en rappeler les premiers
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épisodes. En 1908, sur une motion de M. Kùbler, la Délégation d'Alsace-Lorraine, à la presque unanimité, demande que le français soit enseigné dans toutes les écoles primaires de l'Alsace. Peu de temps après, l'interdiction d'une représentation des Plaideurs à Strasbourg passionne l'opinion publique et montre clairement le mauvais vouloir du gouvernement.
En mars 1909, la Délégation interroge le président du Ministère sur le sort que le gouvernement réserve à la motion Kùbler. M. Zorn de Bulach répond de la manière la plus évasive. Nouvelle motion, celle-là proposée par M. Back, afin que le français soit enseigné au moins dans les localités où le conseil municipal le jugera utile. La Délégation revient, en mai, sur la question, et le gouvernement lui oppose de nouvelles fins de non-recevoir : il est impossible d'autoriser l'enseignement du français dans les écoles primaires; cependant le gouvernement se montrera favorable à l'enseignement privé de cette langue, en dehors de l'école... Mais, entre temps, des polémiques ont éclaté. Un professeur de l'Université de Strasbourg et deux fonctionnaires de l'enseignement ont publié un manifeste intitulé Gegendie Verwelschung, contre les partisans du français. M. Gneisse, directeur du lycée de Golmar, a écrit dans la Strassburger Post des articles indignés contre les motions de la Délé-
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gation. Le caricaturiste Hansi publie dans le Jour fiai de Colmar, dirigé par M. l'abbé Wetterlé, une caricature où M. Gneisse juge bon de se reconnaître. M. Gneisse poursuit Hansi qui est condamné à 5oo marcks d'amende : puis il poursuit M. Wetterlé à qui le Tribunal inflige deux mois de prison. Et la bataille continue dans les journaux et dans le public, d'autant plus acharnée qu'en cette affaire il ne s'agit pas seulement pour les Allemands de poursuivre leur entreprise de germanisation, et pour les Alsaciens de défendre leur nationalité. Au secours des fonctionnaires accourent tous les philologues de l'Allemagne, jaloux de la prééminence des idiomes germaniques, tandis que les Alsaciens, qui sont gens pratiques et gens d'affaires, font valoir combien leur serait profitable la connaissance des deux langues.
Si l'on veut savoir les raisons pour lesquelles, après quarante ans de domination aile» mande, l'Alsace s'obstine à demander qu'on lui rende l'usage du français, il faut lire l'admirable plaidoyer qu'à naguère publié, en faveur de notre langue, M. Eccard, avocat à Strasbourg.
Jusqu'à la Révolution — je résume l'argumentation de M. Eccard — la langue française n'a pénétré que dans les couches supérieures de la société, mais, au dix-neuvième siècle, lorsque Napoléon eut réorganisé l'enseignement
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secondaire et universitaire, elle a commencé de se répandre dans la bourgeoisie moyenne. Vers 1840, et surtout après la Révolution de 1848, tout Alsacien ayant quelque culture intellectuelle employait couramment le français dans sa conversation et dans sa correspondance. Le progrès fut même si surprenant que, dans certains milieux, on redouta de voir se perdre la connaissance de la langue allemande, « mouvement fort légitime, d'ailleurs et qui correspond au mouvement actuel en faveur du français ». Jusqu'en i83o, le peuple ignora le français; mais, sous Louis-Philippe, on créa des écoles normales d'instituteurs et d'institutrices, et les deux langues furent enseignées dans les écoles primaires, si bien qu'en 1870, le nombre des paysans ouvriers et artisans parlant le français et fiers de le parler était très considérable.
A cette politique de la France, si prudente et si respectueuse des traditions nationales, il convient d'opposer la manière brutale dont a procédé l'Allemagne après l'annexion. Tout fut alors mis en œuvre pour extirper le français, et « les personnes que n'aveuglent pas les passions politiques sont unanimes à déplorer ce système peu digne d'une nation civilisée et instruite comme l'Allemagne ». La langue française fut interdite dans les écoles populaires et réduite à la portion congrue dans les écoles normales
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d'instituteurs. On lui laissa une petite place dans les écoles secondaires, mais elle y fut enseignée par des maîtres incapables et comme une langue morte, pendant quatre heures par semaine dans les classes inférieures, et deux heures seulement dans les classes supérieures. Un élève qui n'a appris le français qu'au lycée est incapable de s'exprimer, et ïe génie de la langue française lui est complètement étranger. La persécution systématique du français n'a point changé les habitudes de la haute bourgeoisie ; mais dans la campagne et dans les milieux ouvriers, la population ne sait plus guère le français1. La petite bourgeoisie et les artisans, surtout dans le Haut Rhin, s'efforcent de conserver et même d'agrandir leurs connaissances. Le terrain que le français semble avoir perdu n'a toutefois pas été gagné par le haut allemand. Ce recul n'a profité qu'au patois. Or, la mentalité d'un peuple ne s'élève pas par l'usage
1 Des dangers qui menacent la nationalité alsacienne, il n'en est pas de plus grave. Les vides que l'émigration a laissés dans la bourgeoisie sont à peu près comblés par de? hommes venus de la campagne qui se sont élevés et enrichis à force de talent et d'énergie. Or, il est certain que beaucoup de ceux-ci ne parlent pas le français, le comprennent à peine, hésitent à le parler, et souvent préfèrent y renoncer tout à fait plutôt que de prêter à l'ironie par des expressions impropres ou des fautes de prononciation. C'est pourquoi, dans l'esprit de tant d'Alsaciens, l'enseignement du français est à présent devenu la question capitale.
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général d'une langue populaire. Le patois alsacien ne peut être un élément de haute culture. C'est le français qui a été l'éducateur de la pensée alsacienne jusqu'en 1870, c'est à lui que les Alsaciens doivent l'équilibre de la pensée, le don de conceptions claires et précises et le raffinement de leurs mœurs.
Le grand argument des germanisateurs a toujours été qu'il fallait épargner aux Alsaciens le grave inconvénient d'être un peuple bilingue ; selon eux, une nation où chacun apprend simultanément deux langues, dès l'enfance, est condamnée à la stérilité intellectuelle ; les caractères y sont flottants et instables ; jamais un poète, un penseur, une personnalité puissante ne pourra naître sur un terrain aussi mouvant. — Rien n'est plus faux que cette observation. Sans doute les peuples dont la destinée historique a suivi une ligne droite et qui ne possèdent qu'une langue et une culture jouissent de grands privilèges. « Mais ces avantages sont le produit d'une évolution lente et constante ; ils ne s'acquièrent pas par des inoculations subites qui risquent fort, au lieu de transformer l'organisme, d'y provoquer des perturbations dangereuses... L'Alsace, si elle se laissait entraîner complètement dans le giron d'une des deux civilisations qui se disputent sa domination, ne s'assimilerait jamais au même titre que les Aile-
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mands ou les Français les qualités spécifiques qui distinguent ces deux races, et elle risquerait d'y perdre ce qui fait précisément son originalité, c'est-à-dire son rôle traditionnel d'intermédiaire intellectuel entre les deux peuples. » Quant à prétendre, comme le font les germanisateurs, que la pratique des deux langues affaiblirait les caractères, l'exemple du passé de l'Alsace prouve le contraire. Les Alsaciens qui ont conduit les armées de la République et de l'Empire, et ceux qui ont fondé l'industrie de leur pays, étaient à coup sûr des natures intrépides et fortement trempées.
D'ailleurs, quelle culture prétend-on imposer à l'Alsace ? Est-ce le goût artistique et littéraire de la Renaissance allemande? Est-ce l'esprit qui anima les grands penseurs et les poètes du commencement du dix-neuvième siècle ? Non, c'est l'esprit de l'Allemagne moderne. Celle-là a grandi sous le signe de la force ; « son esprit dominateur a entravé souvent l'essor de la liberté et de la pensée individuelle, et sa préoccupation constante d'étendre le plus loin possible sa puissance militaire, politique et économique, ne lui a pas laissé le temps d'affiner ses mœurs et d'acquérir ce goût, cette mesure, cet équilibre mental qui sont les privilèges des nations qui ont usé leur vitalité bruyante dans un passé plus lointain. »
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Ici le plaidoyer de M. Eccard qui, ne l'oublions pas, est destiné à convaincre des Allemands, devient singulièrement habile et pressant. m L'Alsacien, indépendant de naissance et légèrement frondeur de tempérament, se révolte à Fidée de subir une contrainte, et les dons que Ton veut lui octroyer de force, non seulement il ne les accepte pas, mais il les renvoie au maladroit donateur. Nous ne voulons pas de ce germanisme de parade et de surface que l'on veut trop souvent imposer à la population alsacienne, mais nous voulons choisir par nous-mêmes ce qu'il y a de noble, d'élevé et de grand dans la civilisation allemande. Pour cela, il faut que nous disposions d'un observatoire d'où nous puissions dominer l'ensemble de la culture allemande, et y découvrir ce qui nous convient et nous plaît. Or, pour accéder à cette vue élevée des choses, il ne suffit pas d'avoir pleinement conscience de notre particularisme alsacien, mais il faut que nous nous rendions compte comment une civilisation rivale de l'Allemagne a compris les problèmes dont tout grand peuple cherche la solution dans l'histoire. »
Et aux Allemands qui affectent de dédaigner la France sans la connaître, voici la magnifique réponse de l'Alsacien : « Pour la langue spécialement, il nous arrive fréquemment d'entendre en faire une docte critique par des gens qui ne
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l'ont apprise que grammaticalement et qui ne seraient pas capables de soutenir une conversation. On lui reproche notamment d'être pauvre et de manquer de sincérité. Pauvre, la langue de Rabelais et de Victor Hugo, la langue qui s'est pliée aux formes littéraires les plus diverses, depuis les romans de la Table Ronde, jusqu'aux décadents modernes ! sans sincérité, la langue de Calvin et de Pascal, de Taine et de Flaubert! « Si les diplomates et les gens de monde affectionnent particulièrement la langue française dans tous les pays, ce n'est pas, comme on l'a prétendu, parce qu'elle leur permet de cacher leurs pensées, — c'est ce que Ton peut faire dans toutes les langues — mais parce qu'elle est plus jolie, plus élégante et plus lumineuse que ses concurrentes. Il y a peut-être dans la littérature allemande une profondeur de pensée plus grande, un lyrisme plus intime ; cela ne tient pas à la supériorité de la langue, mais aux dispositions particulières du génie allemand. L'ai lemand est plus riche en mots et plus souple, il s'adapte facilement à toutes les formes de la pensée, et il est certain qu'il est bien plus facile de traduire en allemand qu'en français, mais ces avantages mêmes sont dangereux ; ils mènent souvent à une absence de netteté et de précision, à un flottement et à une obscurité dans l'expression que la langue française ne saurait tolérer....
« Qu'on nous fasse grâce de ces attaques contre la langue française ! Qu'on discute la France à d'autres points de vue qui donnent prise à des critiques, mais qu'on lui laisse intact le produit le plus parfait de son génie ! La langue française est devenue classique depuis le siècle de Louis XIV, au même litre que l'art plastique dans l'antiquité, l'architecture gothique au moyen âge, la peinture italienne pendant la Renaissance, la musique allemande dans les temps modernes. C'est une œuvre d'art qui a été lentement formée par une suite ininterrompue d'ouvriers de génie, et dont le développement continue toujours.
« Eh bien, nous ne voulons pas qu'on nous ravisse ce trésor, et nous unirons toutes nos forces pour le conserver. »
Le trésor est en des mains sûres. Tant qu'un Alsacien sera capable d'écrire une page comme celle qu'on vient de lire, nul ne pourra dire que la langue française est, des Vosges au Rhin, une langue étrangère.
Cette belle dialectique n'a point touché les fonctionnaires allemands, mais elle a entraîné beaucoup d'Alsaciens. A Strasbourg où l'élément germanique est le plus nombreux et le plus écrasant, le français est de nouveau en honneur dans la petite bourgeoisie qui commençait de le désapprendre ; des cours et des leçons ont été
organisés ; des cercles se sont formés où l'on cause en français, où Ton joue des comédies françaises ; le soir, des étudiants et de jeunes employés de commerce se réunissent pour par- 1er et discuter en français. Et déjà cet exemple est suivi dans d'autres villes. Un peu interloqué, le gouvernement assiste, sans mot dire, à un mouvement qui déjoue toute sa politique, mais contre lequel il est désarmé... Ainsi se poursuit l'œuvre du nationalisme alsacien.
J'ai fidèlement rapporté ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu et ce que j'ai lu. Un Français doit s'en tenir là, quand il s'agit des choses d'Alsace. Toute critique, tout jugement lui sont interdits. Notre devoir était de délivrer les Alsaciens qui payèrent notre rançon de leur liberté, nous ne l'avons pas rempli. Débiteurs qui n'avons pas payé notre dette, ayons la pudeur d'épargner nos conseils à nos créanciers. Admirons sans réserve — l'histoire n'offrit jamais plus beau spectacle — l'opiniâtreté de ce peuple qui se redresse sous la poigne du conquérant pour protéger sa gloire et son héritage, mais ne nous permettons jamais de discuter ni l'objet ni les moyens de sa politique, cela ne nous regarde pas.