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PROMENADES EN ALSACE

Il y a quelques jours, sur le quai de la gare de Strasbourg, un jeune Alsacien, qui avec une bonne grâce charmante avait voulu me guider à travers les hommes et les choses de son pays, me dit, au moment de nous séparer : « Si vous parlez de l'Alsace, l'essentiel n'est point de conter ce que nous pensons et ce que nous faisons. Mais il faut engager les Français à passer plus souvent les Vosges et à nous donner la joie de leur présence parmi nous. Notre Alsace est admirable avec ses grandes forêts, ses immenses horizons, ses campagnes opulentes, ses belles églises, ses vieilles maisons, ses innombrables richesses d'art : vous l'avez vue. Pourquoi ne la choisissezvous pas plus souvent pour vos promenades ou vos séjours de repos ? Et sur quelle terre serezvous mieux accueillis que sur celle-ci? »

Je voudrais obéir à cette recommandation. Cependant je ne puis esquiver la grande question, celle que l'on pose inévitablement à qui revient des provinces annexées. J'y répondrai de mon mieux en rapportant, chemin faisant, ce que j'ai vu et ce que j'ai entendu.

II y a des villes qui tout de suite livrent au passant le secret de leur destinée. L'aspect de leurs rues, de leurs maisons, de leurs monuments, la couleur de leur décor, le dessin de leur plan disent clairement la vie, les mœurs et l'âme des hommes qui les bâtirent et des hommes qui les habitent. Mais les cités industrielles sont moins parlantes. Les fumées qui traînent sur le ciel donnent aux choses une nuance mélancolique et terne. Les nécessités de l'industrie, pareilles en tout pays, effacent les traits particuliers de ces villes qui, au premier coup d'œil, apparaissent presque uniformes. Pour découvrir leur originalité, il faut aller au delà des apparences, interroger les hommes et consulter l'histoire.

Mulhouse est une des villes les plus originales qui soient en Europe, originale par son tempérament, originale par son histoire, originale par l'humeur laborieuse et fière de ses habitants.

Mais tout cela ne saute pas aux yeux du voyageur qui, son Baedeker à la main, visite Mulhouse entre deux trains.

C'est une grande ville active et triste. Comme une pluie imperceptible, mais incessante, la suie des usines s'abat sur les toits de tuile sombre, sur le pavé des rues, sur les jardinets des logements ouvriers, sur les corbeilles de fleurs précieuses qui décorent les jardins des bourgeois.

C'est une ville très ancienne, mais qui a gardé peu de vestiges de son passé : quelques tours et quelques débris des remparts du quatorzième siècle, quelques rues sinueuses et irrégulières, quelques hôtels du dix-huitième siècle, comme cette belle maison de Lœwenfels, d'un décor si parfait, avec ses admirables grilles de fenêtres... Et ce serait tout, si quelque chose du vieux Mulhouse ne revivait encore sur la place de la Réunion. On a respecté le dessin capricieux de cette place. On a conservé l'Hôtel de Ville de la Renaissance, avec sa grande toiture et son escalier charmant accolé à la façade sous un auvent de tuiles. Un « professeur » de Munich, homme de grand savoir, mais d'un goût peut-être trop bavarois, a restauré les fresques extérieures. Malheureusement, depuis un demi-siècle, l'ancienne église Saint-Etienne, qui s'élevait sur un des côtés de la place, a été démolie, et Ton a construit un temple nouveau de style gothique

terriblement massif. Aujourd'hui même, on détruit de vieux logis à pignon pour les remplacer par des bâtisses modernes.

Pour avoir cette vision du passé, sans laquelle nous ne pouvons rien comprendre aux choses du présent, il faut pénétrer dans la salle du Conseil de l'Hôtel de Ville. C'est une pièce peu élevée, décorée d'un magnifique plafond à caissons. De larges fenêtres s'ouvrentsurlaplaceetleurs vieux vitraux commémorent les alliances de Mulhouse avec Berne, Bâle et Soleure, puis avec la France. Sur un des murs sont peints les écussons des cantons de Suisse et les armes des bourgmestres et des maires de la ville depuis 1 347 jusqu'à 1870. Sur l'autre paroi s'alignent les portraits des derniers maires alsaciens de Mulhouse : ils sont, tous, décorés de la Légion d'Honneur. A l'autre extrémité de la salle, le buste de Guillaume II. Sur la table, le registre des délibérations, il est rédigé en allemand depuis 1887 *.

Ces armoiries, ces images, ces portraits, ces registres font entrevoir, comme en un brusque raccourci, toute l'histoire de Mulhouse, ville

1 Les procès-verbaux du Conseil municipal de Mulhouse ont été rédigés en français jusqu'en 1875, dans les deux langues jusqu'en 1887, et en allemand seulement depuis 1887. C'est à cette dernière date que Mulhouse a cessé d'avoir un maire élu et a passé sous l'administration d'un « maire de carrière ».

libre de l'Empire, canton suisse, ville française, ville allemande.

Cette histoire est passionnante parce que, à travers tant de vicissitudes, Mulhouse est demeuré fidèle à sa passion de l'indépendance. Cette ville est née républicaine et jamais n'a renié sa tradition, ni dans la bonne, ni dans la mauvaise fortune, ni dans la détresse, ni dans l'opulence. Trop faible pour défendre seule son existence, elle n'a jamais consenti d'alliance dont put souffrir sa liberté.

Je ne veux pas conter toute l'histoire de Mulhouse ; mais quelques traits, recueillis à des époques diverses de cette histoire, suffiront à définir le caractère mulhousien.

En 1293, Adolphe de Nassau, successeur de Rodolphe de Habsbourg, qui avait déclaré Mulhouse ville impériale, octroie à la cité une charte où sont énumérées toutes ses franchises et tous ses privilèges. Un des articles de cette charte consacre formellement l'inviolabilité du domicile : un citoyen, même s'il est accusé de meurtre, peut se renfermer tranquillement dans sa maison et répondre par la fenêtre au juge installé dans la rue ; s'il est condamné, le coupable peut mettre ordre à ses affaires, puis quitter la ville, pourvu toutefois quil parvienne à échap-

BOISEHTES DU CHAPITI'.F DF.S DAMES IN'OBLl S Dl MASSEYALX

Musée de Mulhouse

per à la vengeance des amis ou des parents de sa victime. .. Voilà les premières institutions de Mulhouse.

A la fin du seizième siècle, Montaigne se rend en Italie ; il traverse les Vosges et passe à Mulhouse ; la ville a depuis un siècle conclu une alliance perpétuelle avec les cantons de Suisse ; elle est devenue protestante, comme Baie, sa voisine. Le secrétaire de Montaigne consigne ceci :

« Mulhouse. — Une belle petite ville de Souisse, quanton de Baie. M. de Montaigne y alla voir l'église ; car ils n'y sont pas catholiques. 11 la trouva, comme en tout le pais, en bonne forme ; car il n'y a quasi rien de changé, sauf les autels et images qui en sont à dire, sans difformité. Il print un plesir infini à voir la liberté et bonne police de cette nation, et son hoste du Reisin devenir du conseil de ladite ville, et d'un palais magnifique et tout doré, où il avait présidé, pour servir ses hostes à table ; et un homme sans suite et sans authorité, qui leur servait à boire, avait mené quatre enseignes de gens de pied contre le service du roy, sous le Casemir (Jean Casimir, fils de Louis, électeur et comte Palatin) en France, et être pensionnère du roy a trois cens escus par an, il y a plus de vint ans. Lequel

1 L hôtellerie du Raisin a été iucendiée en 1873.

seigneur lui récita à table, sans ambition etaffectation, sa condition et sa vie : lui dit. entre autres choses, qu'ils ne font nulle difficulté, pour leur religion, de servir le roy contre les huguenots mêmes ; ce que plusieurs autres nous rendirent en notre chemin, et qu'à notre siège de la Fère il y en avait plus de cinquante de leur ville ; qu'ils épousent indifféremment les famés de notre religion au prestre et ne les contreignent de changer... ».

Tout seraità souligner danscesquelqueslignes qui peignent au vrai le Mulhousien de jadis et celui d'aujourd'hui, son amour de la liberté ainsi que d'une bonne police, ses manières simples, « sans ambition et sans affectation », son horreur du fanatisme, son goût de la tolérance.

Il faut ajouter à ces qualités un profond sentiment religieux qui donne aux actes un air de sérieux et aux paroles un accent de gravité. En 1776, la grande industrie commence de se développer à Mulhouse. C'est, dans les termes suivants, que quatre négociants concluent alors un traité d'association pour fonder une maison d'indiennes, tissage et filature :

« Au nom de Dieu. amen.

« Que notre commencement, notre milieu et notre fin aient lieu au nom du Créateur de toutes choses, Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit,

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à la miséricorde duquel nous nous recommandons. Que le Très-Haut bénisse nos entreprises à sa gloire, afin qu'elles réussissent à notre avantage, selon ses saintes et sages vues pour le temps et pour l'éternité. Amen.

« Une association amicale se crée entre Paul Huguenin junior, Jean Mantz, Nicolas Moser et Daniel Jelensperger, sous la raison sociale déterminée par tirage au sort de Huguenin, Mantz e< Gie, pour vingt années consécutives, commençai!', avec la grâce de Dieu, le ier janvier 1777 et finissant le ier janvier attendu de Dieu, de l'année 1797, pour l'exploitation d'une fabrique d'indiennes imprimées, d'un tissage d'étoffes et d'une filature, et ceci sous les conditions suivantes :

« i° Lorsque le fonds de chaque associé sera arrivé a 3o.ooo livres de France, il ne lui sera plus permis de le réduire au-dessous de cette somme.

« 20 Le bénéfice attendu de Dieu sera divisé en quatre parts égales, et le capital de chaque associé recevra une somme égale à celle des autres.

« 3° Par contre, et Dieu nous en garde ! s'il y a une perte au lieu d'un gain, chacun en support tera une part égale à celle des autres.

« 4° Fin décembre de chaque année, il sera fait un inventaire exact, et on procédera pour le

gain éventuel suivant le § 2, ou pour la perte suivant le §3...

« Chacun de nous doit apporter tous ses soins a l'entreprise, et, suivant ses moyens, s'appliquera la faire prospérer et s'efforcer d'empêcher les pertes, soutenir l'autre dans ses affaires, et, dans ce but, lui communiquer fidèlement ce qu'il ignore, et ne rien lui celer, de quelque nature que ce soit. »

Mulhouse, ancienne République, demeura républicaine, une fois réunie à la France. De la persistance de cette tradition, je ne citerai qu'un exemple : au plébiscite des 20-21 décembre 1 85 1 , alors que la France ratifiait le coup d3Etat par 7.439,216 oui contre 640.737 nony il y eut a Mulhouse 1.800 non contre 1 .683 oui.

Il me semble que de ces traits épars on peut composer la physionomie d'un petit peuple très pieux, très laborieux, très républicain et très attaché à ses franchises.

Douée de ces qualités héréditaires, une élite de manufacturiers a fait la prodigieuse fortune de Mulhouse.

Jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, la seule industrie dont vécut Mulhouse était celle des drapiers. Mais, en 174$, J -J. Schmaltzer pro-

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posa au négociant Samuel Kœchlin et au peintre Jean-Henri Dollfus de s'associer à lui pour fonder à Mulhouse un établissement de toiles peintes. L'année suivante, la raison sociale : Kœchlin, Schmaltzer et Gie était créée. C'était l'aube de la grande industrie mulhousienne.

Pour protéger la laine, Louis XIV avait interdit la fabrication et la vente des tissus de coton. L'Angleterre et la Prusse avaient suivi cet exemple. Les principales fabriques de toiles peintes s'étaient alors installées en Suisse, dirigées le plus souvent par des protestants français qui s'étaient exilés à la suite de la révocation de l'édit de Nantes. Schmaltzer avait étudié les procédés de fabrication au Bied, près de Neuchâtel, dans une des manufactures ouvertes par Jacques de Luze, huguenot émigré de Sainton ge.

La maison Kœchlin, Schmaltzer et Cie fit de grands bénéfices. D'autres Mulhousienssuivirent l'exemple donné par leurs trois compatriotes. Les banquiers de Bâle fournirent des capitaux. Des dessinateurs habiles et inventifs donnèrent un grand renom aux indiennes de Mulhouse. Les premières impressions avaient été faites sur des toiles venues de Suisse ou livrées par la Compagnie des Indes. Mais bientôt des tissages furent établis à Mulhouse même.

Cependant les vieilles prohibitions avaient été

supprimées en France, en Prusse, en Angleterre. Les manufactures françaises, notamment celle d'Oberkampf à Jouv, commençaient de faire aux maisons de Mulhouse une concurrence redoutable. Gênées par le contrôle douanier de la France, celles-ci ne trouvaient plus de débouchés. En 1798, pour sauver son industrie, Mulhouse se donna à la France.

Ce fut alors un prodigieux essor. Les guerres du premier Empire ouvrirent aux Mulhousiens tous les marchés de l'Europe, tandis que le blocus continental les délivrait de la concurrence de l'Angleterre. Les manufactures d'impression, de tissage, de filature se multipliaient. A la filature des toiles s'ajoutait bientôt la filature des mousselines. Puis s'ouvraient des ateliers de construction. L'élan donné sous l'Empire se continua jusque sous la Restauration.

Mais, vers 1823, les industriels de Mulhouse durent se rendre compte que cette fabuleuse prospérité ne pouvait se prolonger au milieu de l'Europe nouvelle, s'ils ne travaillaient avec énergie au perfectionnement de leur outillage et de leurs procédés. La position de leur ville était défavorable : elle était loin des ports où sont débarquées les matières premières, loin de Paris principal marché de ses produits, loin des bassins houillers qui lui fournissaient le combustible. Le canal du Rhône au Rhin n'était pas achevé ;

les chemins de fer n'existaient pas ; les transports étaient longs et coûteux. Il devenait impossible de faire concurrence à Rouen et à Manchester. Ce fut alors qu'une vingtaine de manufacturiers se réunirent pour fonder la Société industrielle de Mulhouse. Ils tinrent leurs premières séances en 1826. La Société fut reconnue d'utilité publique en i832.

Il ne s'agissait d'abord que de réunir tous les renseignements scientifiques, commerciaux, statistiques qui pouvaient servir au progrès de l'industrie manufacturière ou agricole. Mais la Société ne tarda pas d'élargir le champ de son activité : elle fonda des écoles, des musées et des cercles, ouvrit des laboratoires, provoqua des recherches et des publications. C'est elle qui a donné à Mulhouse presque tous les établissements et presque toutes les institutions qui font sa gloire.

Elle a créé une école de dessin et une école d'art professionnel, subventionne une école de chimie, patronne une école de tissage et une école de filature. Elle a installé un musée d'histoire naturelle, des collections géologiques, un musée technologique où sont réunies les matières premières des diverses industries, un musée industriel où sont exposés des échantillons de toiles peintes, les unes provenant des Indes, les autres des diverses manufactures alsaciennes

depuis les premiers essais de 1746. Cette dernière collection, classée par ordrechronologique, n'est pas seulement un répertoire de documents pour les dessinateurs, quelle mine d'observations pour qui voudrait suivre les changements et les retours du goût et de la mode î

Ce qui révèle le mieux la large intelligence de ces grands manufacturiers, c'est qu'ils ne se sont pas contentés d'écoles ou de musées d'une utilité directe, immédiate, pour le développement de leur industrie. Regardant plus haut et plus loin, ils se sont souciés de former le goût populaire, et ils ont ouvert un musée des beauxarts qui, d'année en année, s'enrichit et qui compte déjà quelques admirables chefs-d'œuvre d'Henner. Ils ont compris surtout que l'orgueil de la cité est une grande source d'énergie et que rien ne vaut, pour éveiller un tel sentiment, la science dupasse etla vue des reliques. Ilsontdonc provoqué, subventionné des études sur l'histoire de l'Alsace ; ils ont réuni des collections archéologiques ; ils ont constitué un musée historique où ils ont rassemblé des meubles, des armes, des drapeaux, des portraits, des jouets, des boiseries, des médailles, des faïences, des vitraux, des costumes, tout le décor de la vie publique et de la vie privée d'autrefois, musée où, comme dans la vieille salle du conseil de l'Hôtel de Ville, on sent tressaillir l'âme ancienne

de la petite république. Ici, des lambeaux d'étoffe, des bannières décolorées racontent le passé, bannière donnée par Jules II à Oswald de Gamshart, député de Mulhouse en i5i2, et qui valait indulgence plénière aux soldats combattant sous ses plis, bannière de la ville exécutée pour la fête de la réunion de Mulhouse à la France le i5 mars 1798, bannière de la Société de gymnastique « l'Union » fondée le ier juin 1869 et dissoute le ier juillet 1878, elle porte encore le crêpe qui déplut à l'autorité allemande et fit supprimer « l'Union ».

Les Mulhousiens, qui ont un sentiment si vif et si profond des intérêts de leur industrie, sont en même temps d'honnêtes gens, humains, généreux, conscients de leurs responsabilités. Ils ont multiplié pour les ouvriers de leurs manufactures les œuvres d'assistance et de prévoyance. C'est à Mulhouse qu'a été conçue et réalisée, pour la première fois, l'idée de la cité ouvrière) c'est Jean Dollfus qui, en 1862, fît bâtir les premiers logements de cette sorte.

J'ai parcouru l'immense quartier occupé au nord de la ville par les cités ouvrières et au centre duquel sont installés les écoles, les bains, le lavoir, la boulangerie et le fourneau écoao-

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mique. Ce quartier couvre 32 hectares et compte 1.243 maisons : chacune a son petit jardin. Gomme aujourd'hui presque toutes les villes industrielles possèdent des cités ouvrières, tout le monde connaît ces grandes agglomérations de petits logements uniformes. Cependant, à Mulhouse, on est frappé de leur aspect moins morne et moins monotone. Le plan de ce quartier factice est d'une régularité désolante : mais les rues ont un air de vie, une apparence de diversité que je n'ai jamais vus dans les villes du Nord. Là, les longues files de maisonnettes de briques, impitoyablement alignées, les jardinets maigres où les lessives se balancent audessus d'un plan de choux, tout respire une infinie tristesse et un ennui presque tragique. Ici, les jardinets déjà anciens sont touffus, les arbustes ont grandi, les arbres fruitiers sont en plein rapport; les verdures débordent au-dessus des treillages. Puis la coutume est de peindre les maisons ; chacun a donc colorié sa demeure à son gré ; il y a des maisons rouges, des maisons bleues, des maisons vertes. Certaines de ces nuances hurlent d'une façon malheureuse. Mais cette différence de badigeonnage suffit à individualiser le logis et à rompre la monotonie des petites façades.

Cependant, s'il faut en croire certaines personnes, le type de la cité ouvrière, telle que

l'avait imaginée Jean Dollfus, doit être maintenant abandonné. On avait créé cette sorte de logement dans la pensée que l'ouvrier, moyennant un loyer plus élevé deviendrait propriétaire de la maisonnette et du petit jardin. Ces prévisions se sont d'abord accomplies. Mais les terrains sur lesquels fut construit ce quartier, il y a cinquante ans, ont pris aujourd'hui une grande valeur : beaucoup de maisons n'appartiennent plus aux ouvriers et ont passé dans les mains des marchands de biens ; elles ont été surélevées, et sont devenues immeubles de rapport. D'autre part, on s'est aperçu qu'un grand nombre d'ouvriers n'avaient aucun goût pour le jardinage et que d'autres étaient insensibles aux joies de la propriété. Enfin l'on s'est demandé s'il était de bonne hygiène sociale de reléguer ainsi tous les ouvriers dans un quartier unique, en dehors de la ville commerçante et bourgeoise.

Immédiatement, — c'est là un trait du caractère mulhousien, — il s'est rencontré un homme de bien, M. Lalance, pour avancer à la Société industrielle la somme nécessaire afin de tenter une expérience et créer un type nouveau de logements ouvriers. On a acheté un terrain en pleine ville et, sous la direction de M. de Glehn, on a élevé trois pavillons de briques, chacun de trois étages, donnant sur une large cour com-

mune. Chaque étage comprend un ou deux petits appartements aménagés simplement, mais clairs, aérés, distribués selon les règles de l'hygiène et loués à des prix peu élevés. Tout de suite ces logements ont été occupés.

Si je cite ces faits, ce n'est pas que je veuille ici traiter une question sur laquelle je possède peu de lumières, et je renvoie les économistes au rapport présenté par M. de Glehn à la Société industrielle, le 24 juin 1903. Mais je désirais démontrer par un exemple récent que Mulhouse est toujours animé du même esprit d'entreprise et de générosité.

Ce sont ces hommes jaloux de leur passé, jaloux de leur indépendance, jaloux de leur suprématie industrielle, jaloux des institutions qu'ils ont créées, que l'Allemagne a traités, ilya trente-trois ans, comme une tribu captive. Si la souveraineté allemande continue d'être odieuse à tous les Alsaciens, il n'est pas surprenant qu'elle soit particulièrement intolérable aux Mulhousiens. Ceux-ci, en 1798, s'étaient volontairement donnés à la France ; ils avaient librement choisi la patrie qui, à leur gré, répondait le mieux à l'idéal traditionnel de leur cité libre. Aussi, nulle part, la protestation ne fût-elle plus ardente et plus persistante qu'à Mulhouse.

Aujourd'hui encore, rien n'est changé. Les cœurs sont demeurés fidèles et républicains.

Durant de longues années, les manufacturiers de Mulhouse se sont épuisés en sacrifices héroïques pour ne point nouer avec l'Allemagne de relations commerciales. Mais il fallait vivre. « Il fallait vivre », avec quel accent de poignante mélancolie ai-je entendu répéter ces mots-là dans toute l'Alsace ! Il fallait vivre : du côté de la France, le marché était insuffisant, et il y avait une frontière et une douane. On se résigna donc à rechercher la clientèle de l'Allemagne. Mais l'industrie est restée mulhousienne : mulhousienne par ses chefs, mulhousienne par ses ouvriers, mulhousienne par ses capitaux. Toute la population demeure attachée à ses traditions séculaires. Chaque année, le 14 juillet, la gare de Mulhouse délivre le même nombre de billets d'aller et retour pour Belfort.

Lorsqu'on cause avec de vieux Mulhousiens, on ne surprend chez eux aucune trace de lassitude ou de découragement ; ils ne doutent pas de la fidélité des jeunes générations. Ce qui les inquiète pour l'avenir de leur ville, ce n'est point la crainte de voir les courages fléchir. Mais trop de Mulhousiens, et parmi les meilleurs, ont quitté l'Alsace et se sont volontairement fermé les portes de leur pays. Les hommes vont-ils donc manquer pour continuer

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l'œuvre des ancêtres? Ceux qui sont restés ne blâment point ceux qui sont partis; peut-être les envient-ils. Mais ils songent avec tristesse aux périls que court la vieille cité décimée.

ENSISHEIM. — ROUFFACH. — ISSENHEIM GUEBWILLER. — MURBACH

Ensisheim. — Du Rhin aux dernières ondulations des Vosges s'étend la grande plaine d'Alsace, sillonnée et engraissée par les dérivations de l'Ill. D'interminables files d'arbres y marquent sur l'horizon le passage des grandes routes. Les eaux paresseuses des canaux y glissent entre des berges basses et gazonnées. Le long des champs, éclatants de coquelicots et de bluets, les cigognes se promènent lentement, ainsi que des sentinelles. Au couchant et au levant, dans les brumes d'été, apparaissent des fantômes de montagnes.

Ensisheim est une petite ville, au milieu de cette plaine fertile, entre Mulhouse et Colmar. Ses murs et ses fossés de jadis ont disparu. Elle est maintenant enveloppée de vergers et de verdures autour desquels déferle la houle des moissons. Elle sourit du sourire silencieux des petites cités, vieilles et riches, qui possèdent des souvenirs, des jardins et des champs bien

cultivés. Elle a de fines sculptures aux portes de ses maisons. Devant sa charmante hôtellerie, qui date du seizième siècle, se balance toujours une belle enseigne de fer forgé : A la Couronne, et ce fut le logis de Turenne, la veille de la bataille de Turckheim. Un grand collège de Jésuites est aujourd'hui converti en prison et, du chemin de ronde, le factionnaire allemand contemple l'hôtellerie de Turenne. L'Hôtel de Ville est un délicat monument de la Renaissance. Sa grande salle, où, après la paix de Westphalie, siégea le conseil souverain d'Alsace, a un balcon d'une rare élégance. On a restauré cette salle, il y a vingt ans. Mais le gardien ne me laisse le temps ni d'admirer le balcon, ni de maudire les restaurateurs. Il faut que je considère la merveille d'Ensisheim, un aréolithe tombé près d'ici en 1492. D'ailleurs, le même gardien me fait observer que je ne saurais apprécier l'importance de ce phénomène, car, depuis quatre siècles, tous les voyageurs ont voulu emporter un fragment de l'aérolithe, si bien que le poids du bloc est aujourd'hui diminué de 80 kilog. Enfin, je suis invité à méditer sur cette inscription inspirée à un bon latiniste par les incertitudes de la science : De hoc lapide multi multa, omnes aliquid, nemo satis.

Oh ! si ! satis!

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