‹ A travers l'Amérique, de Terre-neuve à l'AlaskaChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Seattle. — Sur le Pacifique.

Les Iles Aléoutiennes.

Seattle est un port de mer américain tout à fait moderne, très avancé, et qui passe son temps du matin au soir à chanter les avantages qu'il tient de la nature ou de l'art. Il se prononce Si-a-tle, et tire son nom d'un vieux chef Indien, dont le portrait est maintenant une curiosité bien connue de la côte. La ville compte réellement quarante ans d'existence ; mais durant les vingt premiers, elle ne resta guère qu'un site intéressant, de quelque avenir possible. Elle connut, elle aussi, l'épreuve ordinaire de l'incendie, et en sortit avec une rapidité surprenante. Les dix dernières années surtout ont produit une transformation, presque inconnue même dans les villes de l'Ouest. Ses progrès, par sauts et par bonds, enthousiasment tellement quelques-uns de ses concitoyens, qu'ils la considèrent déjà comme un rival dangereux pour San Francisco.

La découverte de l'or dans le Klondike, il y a dix ans, et deux ans plus tard, au nord-ouest de l'Alaska, a donné à son commerce une impulsion formidable. Seattle

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attendait cette saute de vents, et il en profite encore plus que n'importe quel autre port de lOuest. Ses entrepôts et ses bassins sont remplis de chargements à destination des mers Arctiques ; des navires, chargés jusqu'à la ligne de flottaison, quittent chaque jour son port pour se rendre dans le Nord. Neuf sur dix, qui vont dans l'Alaska par Puget Sound, partent de Seattle.

La ville est construite solidement et avec goût sur une colline, qui va se perdre dans la mer. Ses avenues sont parallèles au Sound, et montent comme des escaliers jusqu'à ce qu'elles en atteignent le sommet. Par ses collines, ses endroits escarpés et accidentés, Seattle éclipse Québec, à mon avis, et rivalise avec Saint-John de Terre- Neuve. Mais Seattle a un avantage sur ces deux villes : c'est qu'il n y a pas de colline à gravir. Vous sautez dans un funiculaire, une cloche sonne, le mécanicien lire un levier, et vous voilà au sommet de la colline.

Le temps est de l'argent à Seattle ; tout est fait et dit avec une brièveté de Spartiate. La façon de vous aborder, les enseignes des maisons et des voitures, disent juste ce qu'il faut : pas de prose inutile à Seattle. Chez nous, nous disons : (( Ne descendez pas, pendant que le train marche. » Dans le West ils impriment simplement : (( Attendez que le train s'arrête. » Chez nous, nous mettons sur la porte : « Pas visible, excepté pour affaire. » A Seattle vous lisez : a Eloignez- vous ! c'est pour vous ! » Dans un train de Spokane, j'ai lu le sinistre avertissement suivant : « Ne descendez pas à reculons. » Et au-dessus de ces quatre mots, s'étalait la représentation de l'accident,

Le Roaooke.

Noinc, sur la côle de HeriDg.

Le Cap ^pear à Terre-Neuve.

Le Cap I*rince-de-(jalles à lAlaska.

Les deux exthkmités de L'A.MÉniniE

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arrivé à celui qui n'en avait pas tenu compte. Chose assez étrange, cet liomme était un Westernien.

Une nouvelle qui égaya notre séjour à Seattle fut d'apprendre que les deux steamers, le Portland et le Jeanie, que nous croyions perdus dans les glaces depuis un mois, avaient été vus et sauvés au nord du Détroit de Bering. Cette nouvelle causa une grande joie à des milliers de citoyens : des éditions spéciales des journaux quotidiens, donnant sur le sauvetage des détails à faire frémir, s'enlevèrent en un instant. Mais ce n'était qu'un exemple de plus de la manière choquante, dont les journaux mercenaires spéculent sur les émotions des parents et des amis navrés. Quelques heures plus tard, une seconde nouvelle venait dire que la première était fausse. Le sauvetage ne se confirma pas, et quand nous quittâmes Alaska, le 3 juillet, pour notre long voyage au nord du Pacifique, ce fut avec la triste conviction que les deux vaisseaux, à destination du même port que nous, avaient sombres.

Nous étions quatre, destinés à la mission d'Alaska : nous prîmes passage sur le Roanohe, vieux mais solide vaisseau marchand du Pacifique. Pendant quinze ans il avait fait le service dans l'ancienne ligne du Dominion, entre New- York et les ports de la Virginie. Ensuite il devint la propriété d'une corporation de marchands de l'Ouest, descendit jusqu'au cap Horn et remonta la côte du Pacifique. Pendant la guerre Hispano-Américaine, il servit de bateau de transport pour les Philippines. Depuis, le lioanoke est toujours resté fidèle au service de l'Alaska : et pour avoir conduit à bon port jusqu'aux Etats-Unis les

quatre premiers millions extraits des nouvelles mines d'or, il se glorifie du titre de « navire-trésor de la flotte de l'Alaska. )> Le commandant, capitaine Weaver, est originaire de la Nouvelle-Ecosse, et bien que jeune encore, a toute l'expérience, m'ont dit ses officiers, d'un vieux loup de mer. Sa femme et sa fille Agée de cinq ans, l'accompagnaient dans ce voyage : inutile de dire que la gentille enfant devint bientôt Tamie et le jouet de tous les passagers.

Nous étions quarante ou cinquante, représentant les types que l'on rencontre habituellement dans tout voyage de l'océan, en ces latitudes ou autres semblables : quelques-uns exigeants et difficiles à contenter ; d'autres indifférents et prêts à tout ; certains étaient des mineurs, allant surveiller leurs intérêts dans l'Alaska ; quelques dames appartenaient à la famille des mineurs, et allaient rejoindre au nord leur mari ou leur père ; le reste voyageait pour son plaisir, tuant le temps dans une croisière d'été dans les mers Polaires.

Avant le départ, il fallut se soumettre à certaines formalités médicales. Depuis que l'Oncle Sam a commencé à tremper dans l'Impérialisme, il se défie des microbes. Il veut veiller sur ses propres germes, dit-il, et il veut que les autres pays veillent sur les leurs. Afin d'exécuter efllcacement ce programme raisonnable, il a édicté tout récemment plusieurs lois de quarantaine, qui ajoutent un nouvel élément d'ennui à ceux que le voyageur excédé connaît déjà.

Cependant ce n'est pas contre les lois qu'il faut réclamer

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mais contre la manière de les appliquer. Au moment même où l'on allait retirer la passerelle du lioanoke, un steivard du bateau commença à agiter une cloche japonaise, ordonnant à tout le monde de descendre pour l'inspection. Avec nous descendit l'inspecteur, individu long et elïlanqué, au teint maladif, qui se mit à nous regarder comme s'il cherchait quelqu'un pour l'inspecter. Il nous appela tous par nos noms, qu'il pouvait à peine déchiffrer sur la liste du piu'!<cr. Nous quittions la salle l'un après l'autre, quand l'homme à la liste, debout près de l'escalier, était supposé avoir fini son examen. Mais voilà qui prêtait à rire : l'inspecteur était très myope, et n'importe lequel d'entre nous aurait pu passer en fraude des microbes canadiens gros comme des veaux d'un an.

Nous remontons Puget Sound, splendidc étendue d'eau, et nous trouvons le détroit couvert de toutes sortes de navires le sillonnant dans tous les sens, venant des différentes parties du monde, ou s'y rendant. Port Townsend est situé sur une colline, à gauche en montant ; mais bientôt nous entrons droit à l'ouest dans le détroit de Juan de Fuca. En face sur la droite, très découvert, se dresse le grand phare deRace-Hock, (}ui marque l'entrée d'Esquimalt, dans l'île de Vancouver, siège de l'escadre anglaise du nord du Pacifique : quatre milles à l'est d'Esquimalt se trouve la tranquille cité de Victoria, la capitale de la Colombie anglaise.

Il y a cent dix ans, le capitaine George Vancouver, avec ses fidèles lieutenants, Puget, Johnstone, Whidbey, et Baker, suivirent la cote, entrèrent dans ces îles, rele-

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vèrent et mesurèrent chaque anse, chaque baie, chaque cap. Ximporte quelle carte moderne montre comment cette partie de la côte américaine est dentelé, et quelle tache difficile Vancouver avait entreprise. Mais il l'accomplit si bien, même avec les imparfaites méthodes d'hydrographie alors en usage, que très peu de retouches ont été faites depuis, pour compléter les cartes de File de Vancouver, et celle de l'archipel Alaskan.

Peu d'explorateurs ont autant mérité de la postérité que Vancouver; aussi la postérité ne l'a pas oublié. Son nom vit tout le long de la côte ; et la statue héroïque qui se dresse sur le nouveau et splendide Palais du Parlement à Victoria, est un récent hommage rendu aux labeurs et aux succès du vieux capitaine. Vancouver était un marin habile, et aussi un ami siir ; il immortalisa non seulement ses camarades, mais aussi beaucoup de ses amis absents, en attachant leur nom aux points vaillants de la configuration de la côte du Pacifique.

La nuit tombait quand nous approchâmes de Cape Klattery, laissant derrière nous la chaîne des Olympiens, avec rOlympe à l'arrière-plan ; et au moment de nous mettre au lit les vagues longues et majestueuses nous dirent que nous étions bercés sur le sein de l'océan Pacifique. Les deux premiers jours, et même les trois premiers, furent pénibles pour la plupart d'entre nous. La mer était grosse : il fallait fermer les sabords, ainsi que les portes et les écoutilles. Le Uonuohc roulait et se soulevait sur les vagues, ce qui vraiment nous mettait dans un triste état ; si vous ajoutez à cette détresse l'elïet dépri-

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mant que la nouvelle de la perte des deux navires faisait toujours sur nous, et la sympathie sincère que nous éprouvions tous pour les victimes et leurs amis, vous connaîtrez au juste nos impressions.

Les commotions physiques, particulières au mal de mer, que personne de nous n'enviait, et auxquelles bien peu cependant échappaient, avaient déjà commencé à nous tourmenter sous leurs formes les moins attrayantes ; les jours mauvais étaient certainement venus. Il y avait bien encore quelques passagers qui se carraient sur le pont, Oers de leur estomac à lépreuve des vagues, et qui se vantaient de n'avoir jamais manqué un repas ; mais tous les autres avaient à s'incliner, sans un mot de sympathie de personne pour les a hauts et les bas » — surtout les hauts — de ce mal, le plus allligeant de tous ceux qui éprouvent notre pauvre espèce humaine. Je peux écrire sur ce sujet d'une façon vécue, après ma récente expérience dans les eaux de Terre-Neuve. Ajoutez aux horreurs nauséabondes de la situation l'appel de lalïreux gong japonais, qui nous assourdissait les oreilles trois fois par jour, pendant que nous reposions étendus sans secours dans nos cabines. Moquerie du destin î II nous conviait à des repas que nous faisions vœu de ne plus jamais goûter !

Cependant,, après trois jours, la crise était passée. L'un après l'autre les passagers commencèrent à quitter leur cabine : un peu timidement d'abord, on eut dit qu'ils appréhendaient les réllexions suggérées par leur physionomie mélancolique. Mais ce sentiment durait peu : avec la

force et la santé revenait le courage. L'appareil gastrique reprit bientôt ses fonctions normales : et notre voyage vers la grande mer d'Eté devint une fête. Nous eûmes un temps splendide jusqu'à Unalaska, ce qui nous permit de rester sur le pont. C'est alors que légoïsme qui se cache dans l'âme de tous les mortels et qui trouve tour jours une issue, commença à se montrer. Chacun, homme et femme — femme surtout peut-être — chercha à s'installer de son mieux. Les tapis, les châles, les fauteuils, et toutes les combinaisons possibles ou impossibles pour se mettre à l'aise commencèrent à envahir le pont, au détriment du grand nombre des passagers. Une étude de mœurs intéressantes nous fut offerte par un vieux monsieur assez cérémonieux, qui passait par tous les degrés de la fureur toutes les fois qu'il voulait respirer l'air frais. A chaque tour qu'il faisait sur le pont, il lui fallait contourner l'installation de deux jeunes filles arrogantes et de leur solennelle maman, qui le regardaient, chaque fois qu'il passait, avec un air aussi furieux que si le navire leur eût appartenu.

Ceux dentre nous, qui désiraient la paix et le repos, cherchaient à l'arrière ou à l'avant, quelque recoin, où ils pouvaient respirer l'ozone et compter les baleines qui ne cessaient de s'ébattre et de souffler, tout près du navire. Plusieurs venaient si près qu'elles recevaient les balles et les décharges à bout portant. Cet accueil n'était évidemment pas du goût des énormes cétacés; car invariablement ils faisaient le plongeon et disparaissaient dans les flots.

Le cinquième jour de notre traversée, dès la première

heure du jour, trois longs coups de sifflet nous annoncèrent que nous saluions la rencontre d'un navire. C'était le Portland qui était enfermé depuis cinq semaines dans les banquises de l'océan Arctique. Il devait, à son retour à Seattle, donner le récit de ses émotions palpitantes dans le détroit de Bering et dans les mers Arctiques. Les journaux de Seattle avaient bien conjecturé, mais ce n'était qu'une conjecture. Nous apprîmes à notre arrivée à Unalaska, que lecompagnon de malheur du Portland, le/eaAi/e,avaitluiaussi échappé aux glaces, mais n'avait pas été si heureux dans le retour. Les glaçons du détroit de Bering avaient endommagé sa coque, et il devait suspendre sa marche pour être réparé. Bien que le Roanohe suivit, pendant quatre jours, la route des vapeurs japonais et chinois, le Portland fut le seul navire que nous rencontrâmes dans tout le voyage.

Les consultations quotidiennes du loch, et d'autres indications, nous disaient que nous n'étions pas loin des îles Aléoutiennes. Les oies sauvages, les canards, les macareux à bec de perroquet, planaient sur nous par myriades, allant chercher abri sur la côte ; nous aussi, pour ne pas être en retard sur nos voisins emplumés, nous tendions le cou du côté de la terre. Les brouillards se succédaient rapidement, au grand elïroi du capitaine; car il n'y a pas de phares sur ces côtes glacées ; et les officiers du Roanoke étaient sur le qui-vive jour et nuit. Enfin, le soir du septième jour qui suivit notre départ de Seattle, on aperçut un point noir, brumeux, se montrant à l'horizon nuageux : il grossit jusqu'à ce que les ténèbres vinssent le dérobera nos yeux. C'était un pic élevé de l'île Akutan, et beaucoup

(l'entre nous voyaient pour la première fois la chaîne Aléoutienne, a le seuil de l'Asie. »

Il y a plusieurs passages pour entrer dans le détroit de Bering par ces iles ; nous, nous avions choisi la passe Akutan. Toute la nuit, le Roanohe ralentit sa vitesse; cependant le lendemain matin, nous étions dans la passe, avec la terre de chaque côté de nous. A notre droite, à nous toucher en apparence, mais en réalité fort loin, se trouvait comme un plateau flanqué de deux pics, doù s'élevaient des spirales de fumée sombre, allant se perdre dans les nuages. Notre première impression fut que c'était un village d'Aléoutiens, avec un feu pour toute la tribu, ou peutêtre, un feu de joie. Grande fut notre surprise, quand on nous dit que nous étions en face d'un volcan en activité.

Nous restâmes presque un jour entier à Dutch Harbor, splendide baie de l'île Unalaska qui fait partie du groupe des Aléoutiennes, et quartier général de plusieurs grandes compagnies commerciales de FAlaska : nous y prîmes de l'eau et du charbon. C'est aussi la station de charbon des agents du fisc des Etats-Unis : et le point de défense des pêcheries de phoques des îles Pribiloff et Bouldyer. Le navire du fisc, le Manmiuj, était amarré le long du quai, prêt à partir pour une pêcherie nouvellement découverte dans l'île Attu. J'eus le plaisir de le visiter, de la poupe à la proue, sous l'habile conduite de l'ingénieur en chef Bowen.

Un mille plus loin, au delà de la colline, s'étend le village bizarre d'illiuliuk, moitié russe, moitié aléoutien ; et plus loin encore, à l'arrière plan mais visible à l'œil nu, le

mont Makushin, autre volcan en activité, avec ses nuages de vapeur blanche. Le médecin du bord, le docteur Brenton et moi, nous primes le chemin d'Illiuliuk. Le sentier contournait la colline, et était bordé d 'une profusion de Heurs sauvages d'une grande beauté. Les fougères, les mousses, les buissons aux ileurs bleues, recouvraient le sol jusqu'à la rive : on y voyait aussi des violettes qui y croissaient en grand nombre, les plus larges que j'eusse jamais rencontrées.

Illiuliuk est plutôt connu maintenant sous le nom d'Unalaska, daprés lile sur laquelle il est construit. Ce fut une des premières colonies russes en Amérique, et elle avait déjà pris une certaine importance, quand le capitaine Cook jeta l'ancre dans son petit port en 1788. Une église russe nouvellement construite, avec son clocher en forme de bulbe, surmontée d'une croix géminée, s'élève dans un site pittoresque sur le bord de la mer, et donne à la ville un air décidément moscovite. L'un des prêtres russes, qui parlait un excellent anglais, nous conduisit, le docteur Brentoii et moi, dans toute la ville, et nous fournit la plupart des renseignements qui se rencontrent dans ce livre. 11 nous dit que l'Eglise orthodoxe (l'Eglise schismatique grecque naturellement) possède une mission à Unalaska depuis cent trente ans. En dehors des compagnies commerciales, on y parle le russe et l'aléoutien : mais les autres langues des pays civilisés y sont bien représentées.

La langue employée avec les mineurs et les touristes est l'anglais. Il s'y trouve deux grands magasins, où vous pouvez acheter toutes sortes d'objets curieux fabriqués en

ivoire de morse ; vous pouvez faire une provision — à la livre ou au boisseau — de dénis de phoques de Sibérie; vous emporterez comme souvenir, du moins si vous ne pouvez échapper aux instances des marchands, quelques paires de chandeliers russes dont les courbes et les arabesques ne dépareraient pas le boudoir d'une fée ; vous vous payerez le luxe d'un service à thé, peint à la main et cuit en Russie, avec des hiéroglyphes russes authentiques, si vous consentez à verser la somme exigée par le marchand. Dans ce village aléoutien, on trouve des vestiges de la domination russe, qui piquèrent vivement ma curiosité. Je pris un instantané dun vieux canon inofïensif et rouillé, qui se trouve sur la place de l'église, et sur lequel se reposaient le docteur Rrenton et quelques jeunes Aléoutiens. Juste comme j'allais presser le bouton, une vache obligeante passa devant l'objectif avec une bonne grâce dont elle semblait avoir conscience, et vint donner au groupe une physionomie nouvelle.

Dans la soirée, le docteur et moi nous jetions un dernier regard sur le mont Makushin, et nous reprenions le chemin de la colline, entièrement satisfaits de notre journée, et presque fatigués d'avoir vu trop de choses. C'est toujours la vieille histoire de la fatigue de l'esprit, et la confirmation de ce triste fait psychologique, que le spectacle des choses étrangères perd vite de son intérêt, une fois que vous en avez joui, La vue de deux volcans en activité était certainement pour moi une attraction nouvelle, et celle que j'appréciai le plus dans toute mon excursion. C'est peutêtre la récente catastrophe de la Martinique qui donnait

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un intérêt particulier à cette rencontre — la première de ma vie — avec l'une des soupapes de sûreté de notre

globe.

Akutan et Makushin ne sont que deux unités des soixante et un volcans encore en activité le long de la chaîne Aléoutienne. J'ai lu dans un ouvrage récent que, durant ces trois cents dernières années, ces volcans ont eu plus de cinquante éruptions violentes. Beaucoup d'entre eux sont tout à fait actifs : et les vaisseaux qui voguent dans les eaux de l'Alaska rencontrent fréquemment de grandes quantités de pierre ponce, flottant à la surface de l'océan Pacifique. Pendant notre séjour à Dutch Harbor, un capitaine nous dit en avoir rencontré sur une surface de plus de vingt milles.

Le groupe Aléoutien fait partie de la ligne de point faible de la croûte terrestre, et relie les montagnes de la côte occidentale d'Amérique entre les chaînes de volcans qui parcourent le Kamchatka, le Japon, en descendant sur Java et les Philippines. Ces îles ont toute une origine volcanique ; elles ont jailli du fond de l'océan à différentes époques ; la dernière, le Nouveau Rogoslof,il y a un peu plus de vingt ans.

Ce doit être une expérience passionnante que d'assister à la naissance d'un volcan. Un négociant russe, Kriukoiï, eut ce plaisir, le 7 mai 1790. Il se trouvait à Unimak. île voisine d'Unalaska.quand eut lieu une terrible convulsion de la mer, accompagnée de bruits retentissants et prolongés, comme des coups de tonnerre. Une grande colonne de fumée noire, enveloppée de vapeur et de brouillard,

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s'élevait jusqu'aux cieux, et s'étendait comme un gigantesque champignon, sur un espace de plusieurs milliers de milles de circonférence. Pendant la même nuit, un incendie jaillit, pour ainsi dire, du fond de la mer, et illumina brillamment tout le pays. Quand le lendemain le soleil se leva et dissipa les nuages, un nouveau pic, dominant la lave et les flammes, se dressait au-dessus des vagues. On l'appela Bogoslof.

En 1883, un autre soulèvement de la croûte terrestre se produisit à un mille environ du pic dont je viens de parler. Personne n'en fut témoin sans doute, car aucune chronique ne relate le mois ou le jour de l'événement. Tout ce que Ion sait est que, il y a vingt-trois ans, un second pic, vomissant le feu et la lave, se dressa à côté du vieux Bogoslof, et reçut le nom de Nouveau Bogoslof. Ces îles étaient trop éloignées et trop indistinctes pour les photographier ; mais l'histoire de leur récente origine nous intéressa beaucoup (1).

Tous ces détails historiques m'ont été donnés par un oiïicier du Boanokc, et naturellement ils m'ont fait grand plaisir; car j'étais avide des moindres informations sur un pays si éloigné et jusqu'alors si inconnu pour moi. A Seattle j'eus la chance de mettre la main sur une description d'Alaska due à la plume d'Ivan Petrolï, et publiée par les soins du Gouvernement de Washington en 1882. La partie historique de l'ouvrage, qui fait preuve d'étude consciencieuse,

(i) Depuis la puMication do cet ouvrage (lOOGi. un autre pic volcanique s'est montre à la surface de la mer de Bering, tout près des deux autres cidessus mentionnés.

indique clairement que l'administration du Gzar à Alaska fut marquée d'incidents aussi curieux que celle de la Compagnie de la baie d'Hudson lorsque cette dernière s'empara de l'ouest du Canada.

Nous quittions donc les îles Aléoutiennes, et nous entreprenions les sept cents derniers milles qui nous restaient à parcourir, droit au nord, par le détroit de Bering. Quelques jours de pluie et de brouillard ne nous enlevèrent pas le beau temps, mais me contraignirent de rester dans ma cabine, oi^i j'eus le loisir d'étudier la Relation de Petrolï, dont le sommaire peut intéresser mes lecteurs.

CIIAPITUE VI

La Domination russe en Alaska.

Lhistoire des explorations moscovites au nord-ouest de l'Amérique remonte à peine au-delà du premier voyage de Vitus Bering en 1733. C'est à cette époque que nous commençâmes à avoir une connaissance définie du nord de l'océan Pacifique et des eaux qui le relient à l'océan Arctique. On ne connaît aucune expédition commerciale qui s'y soit aventurée avant 1743 ; mais, à partir de cette époque, pendant cent vingt-cinq ans environ, les marchands russes et les aventuriers firent la chasse et le commerce, le long de la côte de l'Alaska ainsi que des îles Aléoutiennes et Kuriles. Les commerçants vinrent par milliers du port sibérien d'Okhotsk, et des villages de la péninsule du Kamchatka. Si l'on pouvait concevoir quel(|ue doute sur la nationalité de ces pionniers de l'Alaska, il n'y aurait qu'à rappeler des noms comme Xevodchikof, Trapiznikof, Xikiforof, Hashmakof, et une douzaine d'autres, aussi harmonieux, que je relève dans le travail de Petrolï.

En I7()2, un marchand du nom d'André Tolstykh, après un séjour de trois ans en ces régions, vanta leur

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importance commerciale dans un rapport à Catherine IL Sa démarche eut les résultats les plus heureux. L'Impératrice lui donna des lettres de noblesse en Sibérie, et intima l'ordre au gouverneur Chicherin et à ses deux lieutenants, Krenitzin et Lavashof, d'explorer le nouveau pays et d'en décrire les ressources. Ces fonctionnaires s'embarquèrent en 17()8, sur les rives du Kamchatka, sur des vaisseaux du gouvernement et remplirent sérieusement leur mission. Mais l'hostilité des indigènes rendit toute tentative inutile. Cette hostilité provenait des procédés de quelques explorateurs, qui, les années précédentes, avaient parcouru ce territoire, et avaient souillé leur commerce d'ivoire et de fourrure par des exactions et des boucheries. Les aventuriers avaient poussé si loin l'indélicatesse, qu'ils avaient contraint les indigènes de recourir à la peine du talion. Juste six ans auparavant, en 1702, les Aléoutiens massacrèrent cent cinquante Russes dans nie d'Lnalaska, n'épargnant que quatre membres d'une expédition tout entière. Après cela il n'est pas surprenant que la tentative de Chicherin restât sans succès. Il fallut attendre l'année 1780 pourvoir reprendre le commerce russe dans la mer de Bering. Ce résultat fut dû aux efforts de deux habiles commerçants, Grigor Shelikof et Ivan Golikof. Ils escomptèrent la disparition de la population indigène à bref délai, si une réforme fondamentale ne venait pas changer les procédés du commerce en ces régions. Ils formèrent donc une compagnie, ayant pour but a de naviguer dans le pays de l'Aliasiva, connue sous le nom ilAmérique, dans les îles connues

Le camp de tnineurs de Council sur la Neukluk.

Cliinik^ à GoIovïd liay,

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OU inconnues qui lavoisinent, d'y exercer le commerce des fourrures et d'y établir des relations amicales avec les indigènes. »

Au mois d'août 1783, trois vaisseaux partirent d'Okhotsk, sous les ordres de Shelikof. Ils visitèrent Kadiak, grande ile située au nord du Pacifique qu'ils résolurent de coloniser. Elle était extrêmement peuplée d'indigènes : Shelikof donne le nombre de quatre mille, mais Petrolï le trouve exagéré. Ces indigènes étaient encore évidemment sous l'impression des cruautés exercées au cours des expéditions précédentes, car ils donnèrent à Shelikof l'ordre péremptoire de quitter l'île ; quelques jours plus tard Tordre était suivi d'une attaque furieuse contre les Russes. Ils furent repoussés après un grand massacre de part et d'autre : et Shelikof compléta sa victoire en refoulant les indigènes dans les précipices aboutissant à la mer, après avoir gardé vingt de leurs enfants comme otages. Ces mesures sévères les intimidèrent suffisamment, et donnèrent aux Russes la suprématie qu'ils convoitaient.

Shelikof organisa sa colonie dans lile de Kadiak, et commença une exploration systématique des autres îles voisines, ainsi que du continent qui entoure la Baie de Cook et le Détroit du Prince William, — noms qui rappellent le passage du capitaine Cook dans ces eaux en 1778. Ce vieux marin sans peur laissa sur la nomenclature du nord du Pacifique et sur la Mer de Bering une empreinte anglaise qui subsiste encore aujourd'hui. Des

vaisseaux de l'Espagne et de la France avaient visité ces

mêmes côtes, quelques années auparavant, et s'en étaient emparé successivement « par droit de découverte » ; mais Shelikof effaça tranquillement toutes ces marques de souveraineté étrangère à mesure qu'il les découvrit, et leur substitua la marque russe, prenant soin en même temps de raviver devant les indigènes le prestige et le pouvoir merveilleux de l'impératrice Catherine.

Après trois ans d'absence, il retourna en Russie, pour obtenir du gouvernement la sanction de tout ce qu'il avait fait, et les fonds nécessaires à l'extension de lentreprise. Il déploya devant les hauts fonctionnaires de Saint-Pétersbourg une carte des pays nouvellement découverts, et démontra hardiment que l'Empire Russe venait de gagner cinquante mille sujets prêts à embrasser la religion chrétienne : il y avait là une série de pieuses exagérations en vue de favoriser son commerce.

En se rendant à Saint-Pétersbourg, Shelikof avait intéressé à son entreprise Jacobi, le nouveau gouverneur de Sibérie, qui plaida sa cause auprès de l'Impératrice. Il demanda pour la nouvelle compagnie des droits exclusifs d'exploitation, et une prime de deux cent mille roubles sur le Trésor. L'Impératrice qui avait à cœur le bien de l'Etat l'accorda sur-le-champ : outre les distinctions personnelles qu'elle concéda au chef de l'expédition, elle le chargea de médailles et de présents pour les chefs des tribus alaskaines. Jacobi, pour sa part, donna des croix de bois et des plaques de cuivre, marquées aux armes impériales, pour être dressées çà et là comme un signe de la souveraineté russe.

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Fortifié par la faveur de la cour et l'appoint du trésor public, Shelikof recommença ses entreprises avec une vigueur nouvelle; en très peu de temps presque tous ses rivaux, — établissements de commerce de prospérité moyenne, — furent écrasés. La fortune favorisa cet aventurier, bien que Pétroiï nous raconte qu'il n'avait pas encore gagné la sympathie des indigènes. Une preuve de leur mauvais vouloir — ou plutôt de leur inclination au pillage — c'est qu'il fut impossible d'élever les plaques de cuivre et les croix dans n'importe quelle situation en vue. Aussitôt que les Russes avaient tourné les talons, les Thlinkets saisissaient tous les fragments de métaux dont ils pouvaient s'emparer et les emportaient.

A cette époque, le commerce par terre entre la Russie et la Chine, jadis si prospère, était presque entièrement tombé, grâce à la facilité avec laquelle les vaisseaux anglais et hollandais déversaient les produits de leur pays sur le Céleste Empire. Shelikof conçut le dessein de relever ce commerce avec la Russie par mer : il y mit d'autant plusd'empressementque Gerassim Pribilof venait de découvrir, par hasard, en 1786, le rendez- vous d'été du phoque à fourrure précieuse, dans ces îles de la Mer de Bering qui portent encore aujourd'hui le nom de Pribilof. Les Chinois plus que tous les autres peuples ont en haute estime les peaux de phoques ; et la nouvelle qui annonçait la réunion annuelle de centaines de mille de ces animaux en deux petites îles de la mer voisine, devait être bien accueillie. Le commerce avec la Chine était maintenant assuré de reprendre, et destiné à une grande prospérité.

Il y avait encore dans la région plusieurs chasseurs particuliers ; mais une seule maison rivale sérieuse, la Compagnie Lebedev-Lastochkin, osa tenir tête à Shelikof. On vit s'élever des établissements rivaux sur les îles et le continent le long de la Baie de Cook ; il s'y passa des scènes sanglantes, semblables à celles dont fut témoin le Canada, quelques années plus tard, entre la Compagnie de la Baie d'Hudson et la Compagnie des Fourrures du Nord-Ouest. Un moment, les brigandages des deux côtés prirent les proportions d'une guerre.

Cette rivalité entre Russes eut un efîet pernicieux sur les indigènes ; mais ce qui fut beaucoup plus grave pour Shelikof, ce fut la réduction des dividendes. Avec tout le savoir faire d'un accapareur moderne, il se mit tranquillement à acheter les actions de la compagnie rivale, et chercha autour de lui un chef au bras fort et à la tète plus forte encore pour porter Tattaque dans l'Amérique Russe. Finalement il choisit Alexandre Baranof, négociant sibérien qui avait fait preuve d'une énergie extraordinaire dans la direction de ses affaires. Un contrat fut signé entre eux, au mois d'août 1790 ; et Baranof, qui devait finir par établir lempire russe en Amérique, partit pour son nouveau champ d'action.

Baranof était petit de taille mais possédait une grande puissance d'endurance et une ambition sans limite. Il eut l'occasion de montrer sa force musculaire, peu après son arrivée à Kadiak, en étranglant un pauvre Russe qui avait eu le malheur de lui déplaire. Dans les premières années de son séjour en Sibérie, il avait fait preuve d'une grande

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pénétration d'intelligence et d'une grande fermeté de caractère : il montra les mômes talents peu après son arrivée en Alaska. Le point de l'île Kadiak,que Shelikof avait choisi, se prêtait peu au développement des opérations que Baranof avait en vue; et sans plus attendre, il transporta son comptoir au port de Saint-Paul, à l'extrémité nord-est de la même lie. Là il se mit au travail avec la plus grande énergie. Il mit à la mer de longs bateaux couverts de peaux, qui côtoyèrent la péninsule Aléoutienne, et revinrent à Saint-Paul chargés de fourrures et d'ivoire. En 1793, il amena à Kadiak un certain nombre de condamnés de Sibérie, surtout des ouvriers et des agriculteurs ; avec leurs familles, ils formaient une réunion de deux cents personnes. Il établit un chantier de constructions navales au détroit du Prince- William, où la qualité et la dimension du bois de charpente convenaient très bien à ces desseins ; et l'on vit les navires russes se dresser sous la direction d'un constructeur anglais, du nom de Shields, qui avait quitté la marine anglaise pour entrer au service de la marine russe. Avec ces facilités, Baranof put étendre ses explorations vers l'est jusqu'à Yakutat ; il y fit une belle capture de loutres de mer, tandis que le capitaine Vancouver, avec ses deux vaisseaux, la Discovery et le Cliatham, remontait le nord de ces mêmes eaux, en 179i.

Shelikof, le fondateur de la compagnie, dont linfluence et l'audace avaient donné tant d'essor au commerce au nord du Pacifique, mourut en 1792. Mais auparavant il eut la satisfaction de voir les deux projets qui lui tenaient

le plus au cœur, sur le point d'être réalisés. L'un était l'ouverture du marché chinois de peaux de phoques et d'ivoire; l'autre était la réunion sous une même administration des différentes compagnies de fourrures inférieures, établies dans la Sibérie Orientale, au Kamchatka et dans l'Alaska. Ce syndicat se compléta en 1797, sous la direction de la veuve de Shelikof et de son associé, Golikof.

L'organisation nouvelle, qui prit le nom de Compagnie Russo-Américaine, obtint en 1790 une charte du csar Paul P"^, qui lui concédait des droits exclusifs au territoire Américain, aux ressources sur terre et sur mer, et à tout ce qui pouvait se trouver à l'intérieur des terres, dans les possessions sibériennes du Kamchatka, d'Okhotsk et des iles Kuriles. « Cette charte octroyée pour vingt ans, dit Petroff, marque une époque dans l'histoire de l'Alaska, qui, à partir de ce moment jusqu'au transfert du pays aux Etats-Unis, en 1867, s'identifia avec la Compagnie Russo- Américaine. »

Les privilèges conférés à la nouvelle compagnie étaient considérables et très exclusifs. Mais les charges qui lui étaient imposées étaient également très lourdes. Elle était exempte de toute redevance au gouvernement de la mère patrie ; elle avait le droit d'avoir son pavillon ; d'employer des officiers de marine pour commander ses vaisseaux, et de se réclamer de « la haute protection de Sa Majesté Impériale. » En retour, la compagnie s'engageait à soutenir le gouvernement civil dans ces pays nouveaux ; à pourvoir à l'établissement de l'Eglise orthodoxe ; et, ce

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qui était le plus pénible, à garder sur les différents points du vaste territoire, des magasins et des entrepôts de toutes les denrées nécessaires au gouvernement impérial pour ses navires et pour ses troupes, quand le besoin l'exigeait.

Comme c'était la première entreprise de ce genre dans l'empire russe, elle attira beaucoup l'attention à Moscou et à Saint-Pétersbourg; et la compagnie compta bientôt parmi ses actionnaires non seulement les hauts fonctionnaires du gouvernement, mais même des membres de la famille royale. Le succès des Anglais dans l'Inde à cette époque par l'entremise de la Compagnie des Indes Orientales, éblouit les Russes ; dans les cercles officiels on conçut des rêves de conquêtes semblables sur le Pacifique. L'annexion du Japon et d'une partie de la côte Chinoise, d'un côté du Pacifique; celle de toute la côte jusqu'au Golfe de Californie, de l'autre : tel était le programme des amis de la compagnie. Il était certainement assez prétentieux pour exciter l'orgueil et l'émulation de la Russie.

Pendant que se construisaient ces châteaux en Espagne, Raranof dont l'énergie l'attirait de plus en plus vers l'est chaque année, commençait à avoir des embarras sur cette terre Alaskienne. Il avait conçu le plan d'étendre le domaine de la compagnie jusqu'à l'archipel Alexandre, mais quand ses officiers commencèrent à visiter le sud-est de l'Alaska, ils trouvèrent les vaisseaux anglais et américains, vendant les peaux de loutres chez les Thlinkets, et dans les comptoirs anglais établis à Nootka, dans l'île Vancouver.

Raranof eut quelques durs moments à passer. Le gou-

vernement russe lui donnait l'ordre d'écraser tous ses rivaux et de supprimer Nootka. Mais la prudence lui interdisait de montrer une opposition ouverte aux Anglais comme aux Américains. Il se décida donc à fortifier un poste de l'archipel, d'où il pourrait surveiller le commerce de fourrure des étrangers eux-mêmes, et obtenir d'eux par ce moyen des subsides pour ses gens. Il passa tout l'hiver de 1799-1800 à construire un fort à Sitka, à six milles de la capitale actuelle de l'Alaska. Il fortifia la place dans la mesure où le lui permettaient ses ressources et la confia au commandement de Medvednikof. Mais les vaisseaux américains ne tinrent pas compte de ses offres, et continuèrent leur commerce avec les indigènes, échangeant des armes à feu pour des fourrures. Baranof retourna à Kadiak après tout l'hiver passé à Sitka ; ce fut pour y trouver la garnison en état d'insurrection, et prête à partir pour un autre climat. A la même époque des bruits de guerre avec l'Angleterre lui arrivaient aux oreilles, et l'obligeaient à parcourir les différents comptoirs russes, pour donner aux fonctionnaires les ordres à exécuter dans l'éventualité de l'apparition des vaisseaux anglais.

Cependant les épreuves de Baranof n'eu étaient qu'à leur début. Les sauvages Thinklets — les Koloshes, comme les appelaient les Russes — massacrèrent Medvednikof et la garnison de Sitka, puis incendièrent le fort. A la même époque, cette même tribu belliqueuse surprenait cent quatre-vingts chasseurs Aléoutiens et les massacrait ; cent autres chasseurs périssaient par le poison en mangeant des moules empoisonnées, à l'endroit qui a toujours

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porté depuis le. nom de Détroit de la Destruction. Les désastres se suivaient à peu d'intervalle. Trois navires chargés de provisions firent naufrage à leur départ d'Okhotsk ; et si Baranof n'avait pas eu la ressource d'acheter des vivres à un navire de New-York qui venait d'arriver à Kadiak, la colonie Russo-Américaine courait les risques de mourir de faim.

Tous ces malheurs attristèrent la vie du vieux Russe. La jalousie et la calomnie allaient encore accroître les difiicultés de sa position. En 1801, Alexandre P"" succéda au czar Paul. Quand le commandant d'Okhotsk fit l'annonce officielle de l'événement, il ordonna à Baranof de réunir tous les indigènes de Kadiak et du pays environnant, et de leur demander le serment de fidélité. L'ordre était imprudent ; l'exécuter à cette époque aurait été folie ; car c'était révéler aux perfides Thlinkets l'état précaire de la colonie. Au reste, Baranof ne pouvait compter sur les Russes à son service ; il se décida donc à ignorer l'ordre pour le moment. Un fonctionnaire qu'il avait cassé essaya de grossir l'affaire, et accusa Baranof de désohéissance aux ordres impériaux. Une enquête suivit, mais n'eut pas de résultat ; les autorités ayant décidé que Baranof n'était pas au service du gouvernement. Ces épreuves, auxquelles il faut ajouter des désappointements dans le résultat de la vente des fourrures, contribuèrent néanmoins à jeter l'amertume dans la vie du vieillard.

L'une des raisons de l'insuccès des opérations de la Compagnie Russo-Américaine à cette époque venait de l'incapacité des ofiiciers qui commandaient ses navires.

Pelroiï affirme que soixante-quinze pour cent des vaisseaux de la compagnie coulèrent aux îles Aléoutiennes ; plusieurs même avant davoir quitté la côte du Kamchatka. On n'avait pas profité de la clause de la charte qui permettait de recourir aux olliciers de la marine ; de là les mauvais résultats obtenus.

En 1801, deux Russes compétents, Davidof et Kvostof, obtinrent du gouvernement la permission d'entrer au service de la compagnie, et immédiatement seiïorcèrent de réorganiser ses navires. Le succès couronna leurs efforts ; par des méthodes d'économie et de travail, ils réussirent à établir ce service sur une base financière plus solide.

Pendant les premières années du xix^ siècle, les affaires de la Compagnie Russo-Américaine prirent en effet une tournure plus prospère. Les postes de la partie sud-est de l'Alaska s'augmentèrent en nombre et en importance. Seize furent établis le long de la côte de l'Unalaska à Sitka, et presque tous armés de canons. Les pêcheries de phoques des îles Pribilof révélaient un vrai trésor pour la compagnie. Les Chinois avaient découvert le procédé de dépouiller et de teindre les fourrures qui leur donnaient une plus grande valeur commerciale ; et chaque année dénormes quantités de peaux de phoques descendaient le Pacifique pour se rendre aux différents ports de la Chine. Le revenu des îles Pribilof à lui seul fournissait le moyen de payer les dépenses courantes sans recourir au gouvernement russe.

La clause de la charte, qui contraignait la compagnie

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à garder des dépôts de subsides sur dilïérents points de la colonie pour les besoins du gouvernement, était pratiquement très onéreuse et très coûteuse. Il fallait faire traverser la Sibérie aux marchandises, les embarquer à Okhotsk, et faire supporter à la compagnie des frais énormes. En 1802, le comte Rezanof, chambellan de l'Empereur, et parent de Shelikof, accorda le privilège d'envoyer les approvisionnements de Saint-Pétersbourg par mer ; dans ce but des vaisseaux furent achetés à Londres. Rezanof en personne accompagna la première flotte, en sa double qualité d'inspecteur des colonies russes, et d'ambassadeur spécial au Japon. La mission japonaise ayant abouti finalement à un échec complet, Rezanof tourna son attention sur la côte américaine. Après avoir aidé à rétablir l'ordre dans les affaires de la compagnie à Kadiak, il partit pour la Californie.

Cette traversée fut le commencement des relations commerciales entre les colonies russes et les colonies espagnoles; elle se termina par rétablissement des Russes sur un point de territoire au nord de la Californie. Les ressources naturelles de ce pays favorisé attirèrent l'attention de l'esprit pratique de Rezanof, et il résolut d'y établir un point d'appui. Comme préliminaire, il s'engagea à épouser la fille du commandant espagnol de San-Francisco, et ensuite écrivit au Czar et aux directeurs de la Compagnie, afin de leur soumettre un plan d'extension de la domination russe en Californie. Il pressa l'établissement d'une colonie agricole sur un point de la côte au-dessus de San-Francisco, car les Espagnols n'avaient à cette

époque aucun poste fixe au nord de leur presidio. Dans son rapport; Rezanof exprimait lavis, qu'il serait presque impossible de trouver des agriculteurs compétents parmi les chasseurs et les trappeurs russes ; et il demandait qu'on fit venir les Chinois a patients et laborieux. » Cette proposition, faite en 1806, est, d'après Petrolï, la première qui signale l'immigration des Chinois sur la côte du Pacifique.

Rezanof partit pour Saint-Pétersbourg donner les motifs de son échec au Japon, et activer la plantation de Californie. En traversant la Sibérie, il tomba de cheval, et se fit une blessure qui précipita sa lin. Il mourut à Krasnoyarsk, au mois de mars 1807 ; et sa mort priva la Russie d'un zélé défenseur de ses intérêts au nord du Pacifique.

Ce ne fut que quatre ans plus tard que Baranof entreprit de poursuivre l'exécution du projet de Californie. En 1811, il envoya un officier intelligent, Kushkof, qui débarqua à Bodega Bay, et acheta des terres aux indigènes qui se déclarèrent indépendants des Espagnols. Ces derniers s'arrogeaient la possession de toute la côte ouest de l'Amérique, « par droit de découverte », et ordonnèrent aux Russes de quitter le pays. Podushkin, l'officier qui avait le commandement, répondit qu'il n'avait pas le droit d'agir, et que les deux partis devaient attendre l'accord des cabinets de Madrid et de Saint-Pétersbourg. Il proposa que, dans l'intervalle, les Russes et les Espagnols unissent leurs elïorts pour chasser la loutre de mer sur la côte de Californie, et partageassent les profits. Cette proposition

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fut officiellement déclinée, mais pratiquement acceptée ; et les Russes restèrent sans être inquiétés dans leur plantation de Bodega.

Le but qu'ils se proposaient d'atteindre cependant, à savoir de s'assurer une quantité suffisante de viande et de provisions de bouche pour leurs postes de l'Alaska, ne fut jamais atteint. Rezanof avait prédit que les chasseurs russes et leurs alliés aléoutiens ne feraient que de piètres fermiers. Sa prédiction se réalisa si bien que Etolin, successeur de Baranof, se débarrassa de la plantation en 1842, et les Russes abandonnèrent la Californie sans regret apparent.

L'échec du projet de Bodega contraignit Baranof à chercher ailleurs des approvisionnements pour la colonie russe, qui, en 1811, comptait environ cinq cents personnes. Il continua à étendre ses relations et à risquer des rapports avec les marchands des difïérents ports de la Nouvelle- Angleterre, surtout Boston, jusqu'à ce qu'enfin il finit par se compromettre. Nous pouvons en donner un exemple. Un capitaine américain, nommé Bennett, vendit un chargement de provisions de bouche à Baranof à Sitka, et reçut en paiement des peaux de phoque au prix d'un dollar chacune. En toute hâte, il se rendit au Kamchatka, et revendit les mêmes peaux aux agents de la Compagnie, trois dollars la pièce. Ce marché, et d'autres semblables, furent promptement connus des fonctionnaires russes auxquels on représenta Baranof comme un instrument sénile aux mains des rusés marchands yankees. L'accusation n'était pas exacte, mais elle réussit à ruiner sourde-

ment la confiance de la Compagnie Russo-Américaine en son directeur ; et des démarches furent faites pour lui choisir un successeur.

Un nouveau projet de l'esprit inventif de Baranof retarda son rappel de plusieurs années. Ce ne fut rien moins que l'extension de l'Empire Russe aux îles du Pacifique. Des marchands de Boston (1), avec lesquels il était en bons termes, le mirent en rapport avec le roi Kamehameka ; et à l'aide dun médecin d'aventure, le docteur Scheffer, Baranof forma le plan de l'annexion des Iles Sandwich. Scheffer se rendit à Hawaii, avec plein pouvoir d'agir au nom de la Compagnie. Il trouva Kamehameka entièrement circonvenu par les Anglais; il tourna donc son attention vers Tomare-, roi de Kauai. Son habileté médicale guérit la reine d'une fièvre intermittente ; il réussit donc facilement à rompre les liens de fidélité qui unissaient Tomare à Kamehameka, et à le mettre sous la protection de l'empereur de Russie. A l'aide des Aléoutiens, Scheffer érigea des constructions, et se mit à cultiver la terre que le roi lui avait donnée. Pendant ce temps, des correspondances actives s'échangeaient entre les différents intéressés au projet. La bonne volonté des fonctionnaires de la Compagnie Russo-Américaine était assurée. Un magnifique uniforme, tout chamarré d'or, un casque de général et des décorations, furent envoyés à Tomare de la part de la cour de

(1) Des mineurs m'ont dit que parmi les Tlilinkets Indiens, dans l'Alaska du Sud-Est, il y a encore aujourd'hui des blancs connus sous le nom de << Bostoniens ». .^emblablement, sur la côte anglaise, les Canadiens sont appelés « les hommes du roi Georges », reste des règlements de la Compagnie de la Baie d'Hudson aux jours des rois Georges.

Saint-Pétersbourg. Mais la Russie, qui savait parfaitement ne pouvoir rivaliser avec l'Angleterre sur mer, se refusa à poursuivre plus avant l'entreprise.

Lorsque le roi Kamehameka s'aperçut de la tournure que prenaient les choses, il prit des mesures actives pour recouvrer sa suprématie sur Tomare, qui avait déjà renvoyé Scheffer, lorsqu'il ne vit pas arriver les renforts promis. Ceux-ci avaient bien été envoyés, mais deux navires de la Compagnie, chargés de subsides pour Tomare, se perdirent en route. L'échec du projet, les pertes pécuniaires qui l'accompagnèrent, attirèrent sur Baranof les plus sévères censures des directeurs, et on l'avertit de compter sur un successeur.

Découragé par ces insuccès, épuisé par ses luttes constantes avec les sauvages, et même avec ses propres subordonnés, qui tentèrent à diverses reprises de l'assassiner, irrité par ses ennuis avec le Gouvernement et les fonctionnaires de la Compagnie à Saint-Pétersbourg, Baranof accueillit avec joie son rappel. Deux Russes, Koch et Bornovolokof, furent tour à tour nommés pour lui succéder ; mais le premier mourut au Kamchatka en se rendant à son poste, et l'autre perdit la vie dans le naufrage de la Neva, presque en vue de Sitka.

Ce n'est qu'en 1817, que Hagemeister entra finalement en scène, pour relever Baranof de ses fonctions de directeur en chef des Colonies. 11 ne prit pas le commandement dès son arrivée, mais passa plusieurs mois à examiner les affaires de la Compagnie. Un jour il montra sa commission, et donna à Baranof l'ordre de lui transmettre le comman-

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dément. Le vieux directeur y consentit avec une loyauté admirable. Malgré les ennuis de sa carrière, et le peu de succès de beaucoup de ses entreprises, son administration avait été profitable à la Compagnie. Il remettait au nouveau directeur une somme dépassant de beaucoup les valeurs reconnues par les quittances de la Compagnie. Des millions avaient passé par ses mains pendant ses vingt-sept années de service en Alaska ; il avait enrichi plus d'une famille russe; et cependant il se trouvait à l'âge de quatre-vingts ans, découragé et pauvre. Telle est la reconnaissance du genre humain ! Il se mit en route pour rentrer en Russie ; mais en chemin il fut pris d'une fièvre malariale— dautres affirment qu'il fut empoisonné — ; et le 16 avril 1819 il rendait le dernier soupir à Batavia, dans file de Java. Ainsi mourut le créateur vrai, et le plus énergique défenseur des intérêts de la Russie sur la côte nord du Pacifique.

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