‹ A travers l'Amérique, de Terre-neuve à l'AlaskaChapitre 8 sur 17 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La côte de Bering. — Les Placers. — Une excursion à l'Océan Arctique.

\ous arrivâmes en vue de Nome à neuf heures du soir le 12 juillet. Trois heures plus tard le bon navire Roanoke jetait l'ancre en face de la ville, à deux milles du rivage. Il était minuit, mais il faisait encore grand jour: nous étions au pays du soleil de minuit. Les maisons et les tentes que nous apercevions, c'était le fameux campement des mineurs. Je pouvais entendre les vagues déferlant furieusement contre la plage désolée, et berçant le sommeil des mineurs fatigués, au milieu desquels pendant deux ans il me fallait vivre, travailler, essayer d'élever les esprits et les cœurs vers des choses moins périssables que l'or.

La mer de Bering a la réputation près des hommes de mer d'entrer précipitamment dans de telles fureurs qu'elle permet dilhcilement de débarquer sur ses côtes. C'est ce qui nous arriva. Comme nous allions mettre pied à terre, la brise se changea en vent furieux qui précipitait les vagues sur le sable avtîc un bruit assourdissant ; et nous eûmes l'avantage, si c'en est un, de considérer Nome du

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bord du Uoanokc pendant plus de quarante-huit heures de lumière ininterrompue.

De la mer la ville avait un aspect très respectable. Maisons, cabines, tentes, grandes et petites, s'allongeaient sur une largeur de deux milles le long de la côte. De grands entrepôts de commerce, reconnus à leurs grandes grues de décharge, s'élevaient à l'arrière-plan ; derrière eux se dressaient les hôtels, les magasins et autres constructions ; enfin, plus loin, et dominant tout le reste, apparaissait l'église catholique dont la flèche élevée, surmontée d'une croix dor, donnait un tel air de civilisation à ce paysage d'Extrême-Nord, que mes premières impressions sur Nome furent des plus favorables. Ce n'était plus un campement de mineurs, comptant à peine trois ans d'existence, que j'avais devant moi, c'était une cité de dimension respectable.

Quand nous eûmes enfin pied à terre, quel ne fut pas notre étonnement de nous trouver dans une rue toute pavée d(3 planches, bordée de magasins en gros et en détail, d'hôtels, de banques, d'habitations de fonctionnaires ; d'entendre des gamins crier les journaux quotidiens ; de voir les fils du téléphone et de la lumière électrique passer au-dessus de nos têtes. Quelqu'un fit la réflexion qu'il ne manquait plus à la ville que des trolleycars et une université.

Nome tire son nom d'un cap situé à quinze milles plus bas sur la côte, et doit son existence à la terrifiante invasion de mineurs de 1900. La ville est construite à l'endroit où débarquèrent les mineurs à l'embouchure de

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la rivière Snake ; et, à bien considérer, elle ne se compose que d'une rue très longue, avec deux ou trois autres petites rues parallèles, pour recevoir le trop-plein de la population.

A l'arrière-plan se dressent des collines, à quatre ou cinq milles plus loin : la toundra qui les sépare de la plage est couverte de mousse arctique et d'une herbe de couleur d'un brun jaune. La mousse qui ressemble au corail blanc rampe sur le sol ; mais l'herbe s'élève en touffes, parfois d'un ou deux pieds de hauteur. Ces touffes sont dures et arrondies, et rendent la marche presque impossible. Ce sont les '( têtes de nègres » si bien connues en Alaska, et si détestées des prospecteurs qui ont à parcourir la toundra. Tout l'aspect de cette partie du pays est nu et désolé ; il faut dire qu'il n'y a pas un arbre dans un rayon de soixante-dix milles autour de Nome.

Plusieurs petites rivières descendent des collines vers le sud et vont se jeter dans la mer de Bering ; l'une d'elles, la rivière Snake, coupe Nome en deux parties. Les vallées où coulent ces rivières sont larges, et formaient autrefois sans doute le lit de rivières plus importantes. Le gravier et le sable sont descendus des flancs des collines dans ces vieux canaux; et on les trouve en diflérentes épaisseurs à quelques pieds sous l'herbe et la mousse : c'est là que se trouve l'or des placers en quantité considérable. Ce fut la découverte du gravier aurifère, en 1808, qui donna et qui donne encore de l'importance à Nome, et en fait, à tout l'Alaska du Nord-Ouest.

On connais.sait l'existence de l'or le long de la côte de

Bering bien avant 1898. Mais les seuls blancs qui eussent jamais visité ces latitudes étaient des baleiniers américains et des Russes, ou enfin dans ces dernières années les employés du fisc des Etats-Unis. Ces derniers en particulier, me dit-on, avaient souvent trouvé des indications d'or dans les sables de la grève; mais la grande découverte de 1898, comme beaucoup d'autres semblables, fut le résultat du pur hasard et n'a pas la moindre histoire. Au mois de iuillet de la susdite année, trois mineurs partirent de Chinik, la mission suédoise, située à Golovin Bay, à quatre-vingts milles à l'est de Nome, pour aller à la recherche du quartz dor le long de la côte nord-ouest. Quand ils arrivèrent à la rivière Snake, un vent violent les surprit soudain sur la mer de Bering, et poussa au rivage leur petite goélette. En attendant la tempête à passer, les trois hommes inspectèrent la rivière Snake et l'un de ses tributaires, Auvil Creek. Dans les deux ils découvrirent l'or déplacer. Ils revinrent à Golovin Bay, sans avoir pris la précaution de s'assurer des droits légaux sur leur propriété en l'entourant de piquets. Cette ignorance des lois minières, ou ce désir de garder leur découverte secrète — on ne dit pas le motif — leur fit perdre le placer le plus riche qui ait été découvert jusque-là en Alaska. Quelqu'un en effet donna l'indication à trois Suédois, Lindbloom, Lindbcrget Brynteson, — noms aujourd'hui bien connus en Alaska — qui firent visite vers Snake Hiver, entourèrent de piquets toute la propriété et se jouèrent ainsi des premiers auteurs de la découverte. Quand le mineur qui me racontait cette histoire eut achevé son récit, je me risquai

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à lui faire remarquer que le tour n'était pas très joli de la part des Suédois. Il me répondit : u Oh ! petite aiïaire !... Nous sommes en Alaska, vous savez ! Vous en verrez bien d'autres, si vous restez longtemps dans ce pays !... »

La découverte de ces placers fut l'annonce de découvertes plus importantes encore. Au printemps suivant, on trouva l'or sur la plage de Nome, et en telle quantité que, au jugement des experts, les fouilles de toutes les plages de l'univers réunies ensemble ne pourraient être comparées aux sables de la mer de Bering.

Quand la nouvelle des découvertes de Nome arriva dans le monde des affaires, l'agitation du Klondike était à son apogée. En me rendant de Revelstoke à Hossland, en 1899, je rencontrai un mineur qui venait de recevoir une lettre d'un de ses amis, l'invitant à abandonner la situation qu'il occupait, fut-ce celle de gouverneur, pour se rendre à Nome par le premier paquebot. C'était la première fois que j'entendais un nom qui depuis est devenu courant dans le monde des mines, aussi commun que Klondike lui-même, et qui a donné à l'Alaska une importance que le pays n'eut jamais auparavant.

Le .j août 1899, quatre cents mineurs, i)artis du Yukon, de la région du Klondike, ou de Seattle, étaient occupés à recueillir l'or des sables de la plage. Cinq jours plus tard, ils étaient mille au travail, passant et recueillant en moyenne une once de poussière par jour, ou environ seize dollars par personne. En octobre, deux mille mineurs avaient planté leur tente sur une ligne ininterrompue le long de la plage. L'or se trouvait à quelques pieds sous la surface, et

un simple coup de pioche donnait de cinq à soixante-dix dollars par jour : quelques mineurs allaient jusqu'à cent. Trois dentre eux recueillirent neuf mille dollars en trois jours d'un trou de quatre pieds de largeur sur douze de longueur : quarante jours de travail leur rapportèrent trente-deux mille dollars. Pendant cette courte saison de 1899, près de deux millions de dollars sortirent des sables de Nome.

Cette nouvelle se répandit bientôt dans tout lunivers, mais le froid hiver du pôle Arctique empêcha l'invasion. Il était réservé au printemps de l'année 1900 d'être témoin dun spectacle qui se voit rarement. La renommée de Nome s'était répandue si loin, que tous les centres miniers du monde émigrèrent précipitamment vers le nord. 11 en vint de tous les climats : même l'Afrique et l'Australie envoyèrent leur contingent. Des vapeurs, par vingtaine, arrivaient de San-Francisco ou de Seattle, bondés de chercheurs d'or. En un seul jour, quatre mille hommes débarquèrent sur la plage. Avant que Tété fut à moitié écoulé, trente mille personnes, hommes et femmes, campaient à Nome, creusant et passant l'or. La plage était littéralement couverte, sur une étendue de plusieurs milles, de Suédois, de Hollandais, de Japonais, d'Islandais, d'Ecossais, de Français, d'Anglais et d'une douzaine d'autres peuples. La foule était si serrée, qu'un mineur — c'est lui qui me l'a raconté — dût donner deux dollars à l'un de ses voisins, pour pousser un canot, de manière à lui céder la place de planter sa tente.

La seule ambition de ces milliers de personnes, venues

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des quatre coins du monde, était de réunir assez de poussière dor le plus promptement possible, afin de quitter le pays dans le plus bref délai. C'était leur rêve ; mais ils oubliaient de compter avec la fortune volage. De grandes sommes d'argent furent recueillies en elïet ; beaucoup de mineurs trouvèrent l'indépendance ; mais le plus grand nombre sortit de la bagarre, aussi maigre que le traditionnel rat d'église. L'or de la plage de Nome sépuisa, et des milliers de chercheurs de fortune, désappointés, réclamèrent à grands cris le moyen de sortir des glaces de l'Arctique qui les prenaient comme en un piège.

Tel fut le résultat commercial de l'été, mais l'effet démoralisateur sur les mineurs fut encore plus désastreux. L'année 1900 restera dans les annales de Nome comme l'année de « la grande invasion » ; mais si les récits que j'ai dû entendre sont vrais, au moins pour la moitié, les scènes qui se passèrent sur la plage pendant cette année défient toute description. Trente mille hommes, et un grand nombre de femmes, de toutes classes et de toutes nations, attirés par d'avides compagnies de transports, furent jetés sur cette côte à près de trois mille milles de la civilisation. Aucune précaution ne fut prise pour y maintenir l'ordre ; et comme des gens sans aveu et des gibiers de potence s'étaient mêlés aux mineurs, ils firent sentir l'infiuence de leur présence de plus d'une manière désagréable. La ville de toile de Nome fut assaillie par des tripots de jeu et des buvettes de whisky qui empochèrent la poussière d'or des mineurs sans avoir à la passer. A mesure que la saison s'avançait, le mécontentement et le désappointement

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