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A travers l'Amerique

Pour parler de rAmérique d'une manière complètement impartiale, il faut n'avoir pas d'opinion.

Car le royaliste, le monarchique quand même, écrivant sur les États-Unis , se laissera guider par un sentiment d'indignation et de haino contre les Américains, un peuple qui a eu l'audace inouïe de se décréter souverain !

Un peuple qui a eu la prudence d'entourer sa royauté d'une parfaite sécurité 1

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Qui n'a donné d'autre rôle au pouvoir que le devoir de protéger la royauté du peuple, ne lui laissant pas d'autre mission que celle deserviteur soumis, lidèle et obéissant à la volonté nationale !

Un peuple, enfin, qui a osé inscrire dans sa constitution, que « tout homme a des droits inaliénables : la vie, la liberté, la recherclie du bonheur. »

Un pareil peuple^, se dira ce royaliste, ne peut être composé que d'un ramassis de vulgaires révolutionnaires !

Toutes ces sages institutions qui ont enfin rendu à l'homme sa dignité, en cessant de faire de lui un sujet pour en faire un citoyen, lui paraîtront monstrueuses, anormales.

Il s'écriera avec une parfaite bonne foi :

— Eh quoi ! des hommes, de simples mortels, que le droit divin n'a pas transformés, s'avisent de croire qu'ils ont des droits !

Ils se refusent à cette évidenee, qu'ils ne sont que les vils esclaves, la chose d'un être à part, d'un être infaillible appelé Roi !

Ils ne comprennent pas qu'ils ont été créés pour obéir passivement à ce roi, et à ceux à qui il daigne déléguer une partie de ses pouvoirs illimités !

Ils osent dénier à un souverain le droit de disposer de leur vie, de leur honneur, de leur fortune, et de les envoyer mourir dans des expéditions insensées, pour ensuite ajouter cotes additionnelles sur cotes" additionnelles, afin de leur faire payer les frais de ces guerres! de grever le budget, d'imposer le pain, le vin, l'eau, l'air qu'on respire, les rayons du soleil qui vous réchauffe !

Ils se refusent à comprendre que ces trentehuit millions d'individus, d'êtres humains, pensant, raisonnant et sentant, ne sont rien, rien que des marionnettes, des pantins, qui doivent

agir ou rester immobiles, d'après l'impulsion de la ficelle gouvernementale.

Voilà ce que se dira ce bon royaliste • mû par ces sentiments-là, il critiquera tout en Amérique; les meilleures choses lui paraîtront absurdes, il n'en verra que le m.auvais côté; sans le vouloir même il sera partial, et laissera dans l'ombre tout ce qu'il y a de grand, de beau, de sage dans les institutions américaines ; il ne mettra en lumière que les côtés mesquins et défectueux que l'on y trouve encore.

Il dépeindra une Amérique de fantaisie; au lieu de faire de l'histoire, il fera du mélodrame ou de la comédie bouffonne; il fera un livre royaliste ou un pamphlet contre les républicains.

Le républicain agira en sens contraire.

Comme on a fait en quelque sorte d'Amérique le synonyme de république et de liberté, il n'osera pas aventurer le moindre blâme, de peur de paraître parjure à son parti.

Il décrira une république idéale, peuplée de citoyens ayant toutes les plus hautes vertus en partage et incapables d'un sentiment mauvais, d'une ambition personnelle.

Il insinuera que tout Américain est un émule de Washington.

Au lieu de faire de l'histoire, il fera simplement une apologie de la république.

Entre ces deux ouvrages, le public désireux de savoir ce qui se passe dans le Nouveau- Monde sera assez embarrassé.

En qualité de femme, je n'ai pas d'opinion.

Avoir une opinion, et pourquoi faire?

Opinion et ambition sont presque toujours synonymes.

Les hommes ont généralement une opinion, afin de pouvoir la mettre au service de leur ambition.

Quelle ambition puis-je avoir, moi, femme?

De par le Code napoléonien et draconien, ne

suis-je pas un de ces êtres indéfinis, auxquels on dit, devant l'impôt à payer :

c( Paye, paye donc, tu es citoyenne ! »

Mais à qui, devant le député à élire, on dit: ce Arrière ! tu n'as pas voix au chapitre, tu n'es pas citoyenne !»

Et pourtant les députés votent l'impôt, le font lourd ou léger !

Ne suis-je pas un de ces êtres neutres à qui devant les privilèges, les places, les récompenses, on dit : «Ceci n'est que pour les Français. »

Mais à qui devant l'échafaud, l'exil, l'amende, la prison, on dit : c< Allons, prends-en ta part, car Français sous-entend toujours Française. . . ! »

Singulière position, en vérité !

Faire un livre politique dans cette situation serait vraiment folie, j'entends par ces mots a un livre politique » un ouvrage écrit en faveur de tel ou tel parti.

Je vais donc me contenter de faire de la pho-

tographie, et raconter aussi exactement que possible ce qu'est cette grande république américaine.

Si je n'ai pas d'opinion, à la façon dont on entend la chose, j'ai, en revanche, une conviction sincère et profonde. ir'.H^

Je suis démocrate et républicaine. • ^ ■

Oh ! n'allez pas sourire !

N'allez pas vous écrier : a II n'est point permis à une femme de se dire républicaine ou légitimiste, puisqu'elle n'a aucuns droits politiques. . .»

Une femme a le droit d'avoir une opinion, puisqu'elle a un cœur et une religion.

J'ai puisé mes sentiments démocratiques dans les sublimes paroles prononcées par le Christ. Jésus-Christ a été le premier démocrate ; ses maximes démocratiques sont ardentes et convaincues ; de plus, il a mis la pratique d'accord avec ses théories.

Comme chrétienne, donc, je suis démocrate,

et le Christ m'a si bien convertie à ses théories que je persiste dans ma démocratie, malgré tout ce que font certains journaux rouges pour la faire détester.

Je suis républicaine et c'est mon droit, car la philanthropie est permise à tout le monde... même aux femmes.

En jetant un regard sur l'histoire de tous les peuples, en étudiant celle de notre belle France, j'y vois, sous les règnes les plus glorieux, une cour brillante, une société peu nombreuse vivant dans le luxe et le plaisir... Mais, je vois à côté de cela la masse, la grande majorité, pauvre, opprimée, sacrifiée; je trouve ce spectacle affligeant.

Mon avis est que le progrès et la civilisation n'auront point dit leur dernier mot, tant que la faim et la misère n'auront point été extirpées de la société.

Je voudrais voir tous les membres de la grande

famille humaine heureux, que personne ne grelottât de froid, et ne mourût faute d'un morceau de pain.

Il paraît qu'il est impossible d'arriver à ce résultat consolant, mais il me semble que la république pourrait, mieux qu'aucun autre gouvernement, assurer le bien-être à la majorité, en diminuant un peu le luxe de la minorité.

Et de grand cœur, ici, je sacrifie la minorité à la majorité.

Mais, — se diront certains hommes, — ceci est une politique absurde, c'est une politique de sentiment! C'est très vrai.

Que voulez-vous? j'ai tort, peut-être, mais je trouve que celle-là vaut encore mieux qu'une politique d'ambition î

En religion tout comme en conviction, je déteste le fanatisme.

Ma profonde considération pour la république ne m'empêchera pas d'être impartiale et de vous

dire le bien comme le mal des institutions américaines et des hommes qui les interprètent.

J'ai passé treize mois en Amérique, j'ai tout Yu. lout étudié avec ardeur, avec curiosité, et avec le ferme désir de voir bien.

Des hommes éminents, mêlés aux affaires du pays;

Les journalistes américains, de toutes les couleurs et les nuances (car, hélas ! il y a aussi plusieurs couleurs là-bas);

Tous ces hommes, avec une grande bienveillance, m'ont expliqué les rouages administratifs, m'ont montré cette grande constitution de Washington en pratique, et dirigeant vers le progrès un peuple de trente-huit millions d'hommes ; ils m'ont fait assister aux conventions, aut luttes électorales; ils n'ont pas, je leur rends cette justice, même eu la pensée d'essayer de me dissimuler les abus qui existent dans leur pays ; avec une franchise complète , ils me les

ont signalés, ayant bien soin de me faire observer que la constitution est d'une sagesse inattaquable, qu'on ne saurait la rendre responsable de ces abus ; mais que malheureusement un peuple qui s'accroît chaque année de cinq cent mille émigranls, ne saurait être composé exclusivement d'hommes honnêtes et intègres.

L'Américain possède un gros bon sens ; la flatterie exagérée le fait sourire.

Il a conscience de ce qu'il vaut, mais il voit fort bien ce qui lui resté à faire.

Il est patriote, mais il n'a pas un chauvinisme exagéré.

Grâce donc à la complaisance de mes cicérones et amis américains, j'ai tout vu, et je crois avoir bien vu ; leur science est venue au service de mon ignorance ; j'ai causé avec les démocrates, avec les républicains et avec les radicaux : j'ai donc écouté le pour et le contre.

Ceci m'amène à parler, dès à présent, du seul

élément de discorde, de la seule chose réellement mauvaise et illogique qui existe aux Etats-Unis.

En France , démocrate et républicain vont généralement de pair.

Celui qui est démocrate est républicain ; celui qui est républicain est démocrate.

Il n'en est pas de même aux États-Unis; ces deux mots y ont une signification diamétralement opposée.

Républicains et démocrates se font une guerre acharnée, guerre qui n'est pas toujours courtoise.

Les républicains sont abolitionistes : ils tendent franchement la main aux nègres ; ils en font des ministres^; ils les envoient au sénat, à la Chambre des députés.

Dans le but d'augmenter promptement le nombre des habitants, ils accordent facilement les droits de citoyens aux émigrants.

* Grant a nommé deux hommes de couleur représentants des Etals-Unis.

Us sont partisans des tarifs protecteurs, dont le but est de favoriser les industries locales, et d'attirer en Amérique beaucoup de monde.

Ils demandent l'augmentation du salaire de l'ouvrier, et l'association entre l'ouvrier et le patron ou le capitaliste.

Les démocrates sont opposés au vote des hommes de couleur, et à leur immixtion dans les affaires politiques ; ils persistent à les croire des êtres inférieurs ; ils affectent de changer de place si l'un de ces hommes s'assoit près d'eux.

Ils sont partisans de la franchise des États ainsi que des tarifs de libre-échange.

Ils souhaiteraient qu'on accordât le droit de citoyen moins facilement : ce flot d'émigration faisant invasion chaque année dans leur, pays les épouvante : ce Le moyen, disent-ils, de devenir un vrai peuple, avec cet élément cosmopolite qui s'introduit constamment chez nous ! »

Enfin, les démocrates commencent à trouver

la république avec ses théories égalitaires un peu bien commune pour eux ; ils sont aristocrates et demandent quelques privilèges ; ils voudraient que les gens bien nés, ceux qui sont un peu moins roturiers, prissent les rênes du gouvernement; ils parlent quartiers et blason.

Ce sont eux qui se sont inventé une petite aristocratie de convention , qui , pour manquer des trente-deux quartiers, ne manque pas de morgue et d'intolérance.

Les démocrates les plus ardents vont jusqu'à trouver qu'une cour ne ferait pas mal en Amérique, car elle créerait des titres, des décorations et des privilèges.

Le journal the Empire {VEmi^ïre) , soutient ordinairement ce dire-là dans ses colonnes.

Tous les sudistes sont démocrates, ainsi que tous les enrichis de vieille date; l'État de New- York est complètement démocrate, et aussi les villes de Boston et Philadelphie. Tous les Irlnn-

dais et tout ce qui est catholique est démocrate ; le clergé catholique est, il va sans dire, archidémocrate.

Tous les Américains d'origine allemande et suisse sont par contre républicains; le Far-West, avec ses trois millions d'habitants nouvellement arrivés, est républicain.

Le Maine a donné une forte majorité au candidat républicain.

Lincoln était républicain ; Johnson n'était ni l'un ni l'autre; Grantest républicain.

Le parti républicain a eu la majorité aux dernières élections, mais la lutte a été vive, acharnée, et l'on a vu que le parti démocrate était fort nombreux.

Chaque parti veut faire prédominer sa politique; pour cela il faut, non-seulement que son candidat à la présidence soit élu, mais encore que les députés, les sénateurs soient choisis parmi les siens; les élections deviennent des batailles

acharnées; cliacun intrigue, achète des voix, et met une ardeur sauvage à faire élire les hommes de son parti.

A côté de cet intérêt politique et général vient se joindre souvent un intérêt personnel. Le sénat, la Chambre des députés et le président disposent d'un certain nombre de places: si les membres de ces deux honorables corps, ainsi que le président, sont républicains, toutes lés places sont données aux hommes de leur parti, et tnce versa s'ils sont démocrates.

S'il n'y avait en Amérique que des républicains, l'entente serait cordiale, l'ordre parfait; il n'y aurait aucune lutte, aucune intrigue... Ce serait la perfection, l'idéal de l'idéal. Hélas! la perfection n'est pas une vertu humaine et terrestre, aussi y a-t-il des démocrates et des républicains dans ce nouveau monde !

CHjAPITRE PREMIER

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