La tradition de Venosa prétend que Guillaume Bras-de
là ce qui décida Robert Guiscard à y choisir le lieu de sapropi'e sépulture. Avecrassentiment du Pape Alexandre II, il institua comme abbé un moine normand, Bérenger, fils d'Ernoult, et il dota le monastère de possessions très étendues qu'augmenta encore, en 1093, le grand comte Roger. Un fait donnera Tidée du développement de ces possessions ; dans le catalogue des barons qui, sous le roi Guillaume II, prirent part à l'expédition de Terre-Sainte, l'abbé de la Santa-Trinità de Venosa est cité comme ayant fourni trente chevaliers et deux cent trente sergents de ses différents fiefs.
Les bâtiments de l'ancienne abbaye de la Trinità sont situés sur le bord de la pente qui descend vers la Fiumara (ou lumara, suivant la prononciation locale), au nord de la ville, dont les sépare une sorte de vaste esplanade herbue et solitaire, que j'ai vue animée seulement par les moutons que
Fer y avait été enterré avant Drogon. Mais ceci ne repose sur rien de sérieux et est tout à fait invraisemblable. La même tradition, enregistrée dans uiie inscription de date récente peinte auprès du tombeau de Drogon et de Robert, confond Guillaume, comte du Principato, le dernier né des fils de Tancrède de Hauteville, qui lut en effet inhumé à Venosa, avec l'un des rois Guillaume de Sicile, dont la sépulture est à Monreale.
conduisait un berger. De là, on aperçoit par derrière la ville ^ à Thorizon, la crête dentelée des bords du cratère du Vulture se découpant sur le ciel. C'est du sommet de cette montagne que s'abat de temps à autre en rafales irrésistibles ce ventus Vulttimus des anciens, qui, soufflant au visage de l'armée romaine et Taveuglant de tourbillons de poussière, contribua puissamment à lui faire perdre la bataille de Cannes. Le monastère et ses églises ont été principalement bâtis avec les pierres de l'amphithéâtre romain, qui se trouvait dans le voisinage; de distance en distance on retrouve dans les murailles des blocs portant trois ou quatre des grandes lettres de l'inscription monumentale de cet édifice, que Ton a pu restituer comme une sorte de jeu de patience. On y a également employé beaucoup de cippes funéraires antiques avec leurs inscriptions, elles pierres tombales d'un cimetière juif du ix® siècle, dont les épitaphes hébraïques sont d une belle langue et d'un haut intérêt pour l*histoire. Les murailles de l'abbaye de la Trinità constituent donc à elles seules un véritable musée épigraphique d'un aspect profondément original.
Voici d'abord la grande église inachevée dont
Robert Guiscard avait entrepris la construction en 1065, pour se faire un mausolée digne de sa gloire. Si les travaux avaient été conduits jusqu'à terme, ce serait un édifice de premier ordre. Le plan est entièrement français. Il dessine une croix latine, de 70 mètres de longueur totale et de 24 de largeur, dans œuvre, avec un transept de 48 mètres de développement en largeur. La nef principale, bordée de douze énormes colonnes, six de chaque côté, aux chapiteaux à feuillages imités de Tordre corinthien, d'un beau galbe et d'un travail à la fois ferme et précieux, est longue de 38 mètres et large de 1 1 . Deux bas-côtés latéraux l'accompagnent. Le chœur a 17 mètres de longueur, dans œuvre. Par une disposition absolument étrangère à l'architecture italienne de toutes les époques, et qui provient directement de France, il est entouré de piliers, derrière lesquels un bas-côté continu fournit une circulation tout autour, en donnant accès à trois chapelles absidales. Sous Robert Guiscard, aucun architecte de la Pouille n'avait encore eu le temps de se mettre à l'école des ultramontains; un plan semblable ne peut donc alors avoir été conçu que par un maître constructeur appelé d'au delà des Alpes comme labbé Bérenger
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lui-même. Au moment où mourut Robert, les travaux du gros œuvre avaient été conduits jusqu'à la naissance des voûtes, et les chapiteaux de la nef sculptés. Interrompue alors, la construction ne fut jamais reprise, et, depuis huit siècles, l'édifice est resté dans le même état. De la vaste église inachevée et découverte on a fait un jardin rempli de treilles^ d'orangers et de figuiers aux troncs énormes et noueux. Des vignes y grimpent le long des colonnes et marient leujrs festons de pampres verts au feuillage de pierre des chapiteaux. Rien de charmant comme l'aspect de ce verger riant dans une imposante ruine.
Si l'exécution du plan de l'architecte de Robert Guiscard avait été achevée, il est évident que Ton aurait rasé l'église plus ancienne, laissée debout provisoirement pendant la construction de la nouvelle. Celle-ci, au contraire, a fini par rester seule affectée au culte, puisque l'édifice qui devait lui succéder n'a pas été mené à terme. L'église vieille est située dans l'axe même de la nef de la grande église inachevée, qu'elle semble prolonger en avant; ses proportions sont les mêmes en largeur et notablement moindres en longueur, son architecture est médiocre et lourde; elle est actuelle-
ment en contre-bas du sol environnant. Ses murs extérieurs paraissent être restés, sans presque avoir été remaniés, ceux de l'église qui avait été bâtie au x° siècle, lors de la fondation du monastère, église en forme de basilique latine avec narthex* Mais, à Tintérieur, le plan et les dispositions ont été changés. L'édifice a été, en effet, repris et modifié intérieurement à diverses reprises : d'abord au milieu du xi" siècle, travaux à la suite desquels le pape Nicolas II le consacra solennellement en 1059, lors du concile de Melfi; ensuite en 1126, sous le duc Guillaume; enfin dans des remaniements très modernes qui en rendent au premier abord le plan fort obscur, par suite des murs de refend établis pour ménager des chapelles fermées et des sortes de sacristies. Si Ton fait abstraction de ces additions maladroites, on reconnaît qu'à la suite de la dernière restauration, celle du xn'' siècle, la disposition intérieure de Téglise était la suivante. L'abside restait celle d'une basilique, avec son chœur empiétant sur le vaisseau même de l'édifice. En avant du chœur, ce vaisseau était divisé en trois nefs par de gros piliers^de maçonnerie fortement moulurés que reliaient deux par deux, en travers de la nef centrale, comme à San-
Nicolao de Bari, de grands arcs bandés, dont la forme en fer à cheval est tout arabe. La msuitresse nef est ainsi formée de quatre travées transversales. Dans chacune d'elles, bordant la nef, les gros piliers ne se rattachent pas Tun à Tautre par un seul arc, mais bien par deux arcs successifs en ogive, dont la retombée commune est portée par une colonne de marbre provenant d'édifices antiques. Le tout est couvert d'un plafond de bois. Un campanile carré s'élève en avant de la porte de cette église, à laquelle sa partie inférieure forme un porche couvert.
C'est à l'intérieur, dans les nefs latérales, que sont les tombeaux des princes normands. Contre la muraille de droite, à la hauteur du milieu de l'église, une niche cintrée en arcosolium, grossièrement refaite à une époque qui n'est pas éloignée de nous, abrite un simple coffre de pierre de forme rectangulaire, sans aucune sculpture, où l'on dit que reposent Drogon et Robert Guiscard. La main d'un barbouilleur moderne a peint au fond de la niche deux figures ridicules de chevaliers et tout auprès une inscription, remplie des plus grosses erreurs historiques. On n'a pas rétabli . l'ancienne épitaphe de Robert en vers léonins.
curieuse par son emphase boursouflée et par la pédanterie avec laquelle le clerc qui Ta composée y employait à tort et à travers des noms de la géographie antique : « Celui-ci est Guiscard, la terreur du monde. Il a chassé de la Ville (de Rome) celui que les Ligures, Rome et les Allemands, tiennent pour roi (l'empereur Henri IV). Le Parthe, l'Arabe et la phalange des Macédoniens n'a pas mis Alexis (Comnène) à couvert de lui, mais bien la fuite. Quant au Vénitien, ni la fuite ni la mer ne l'ont protégé. » En face, de l'autre côté de Téglise, est la tombe d'Albérade, celle-ci bien conservée. Un sarcophage de pierre, aussi simple que celui de son mari^ renferme ses os. Il est placé sous un élégant fronton en saillie que portent deux colonnettes^ L'épitaphe consiste en un distique latin d'une heureuse concision. « Albérade, femme de Guiscard, dit-elle, est enfermée dans ce cercueil. Si tu veux savoir qui fut son fils, c'est celui qui repose à Canosa. » Bohémond est, en effet, enterré dans un mausolée en forme de tvrbeh arabe, attenant à la cathédrale de Canosa. On ne pouvait donc dire d'une façon plus discrète à la fois et plus précise : Celle-ci est l'épouse répudiée, la mère du fils dépouillé par les intrigues
de sa belle-mère ; mais ce fils a été le héros de la Croisade.
L'abbaye de la Trinità de Venosa resta aux Bénédictins pendant la durée de la dynastie normande. Mais plus tard, on ne sait pas exactement à quelle date, peut-être sous Charles d'Anjou, le monastère fut donné aux Templiers, qui s'étaient montrés en Palestine ennemis si implacables de Frédéric IL A la suppression de leiu* ordre, il devint une commanderie de celui de Saint-Jean-de- Jérusalem et resta tel jusqu'à la prise de Naples par Bonaparte et Ja dispersion des chevaliers.
En avant de la porte de l'église je remarque gisant à terre un monument précieux pour, notre archéologie nationale. C'est un cippe funéraire antique d'assez forte dimension, en forme de piédestal quadrilatère. Il ne porte malheureusement pas d'inscription, mais sur ses quatre cfflés des sculptures qui montrent que c'était le tombeau d'un vétéran originaire de la Gaule, qui avait servi dans les cohortes gauloises que comptait l'armée romaine sous les empereurs. A la face antérieure on a sculpté son portrait en buste dans une niche et sur les trois autres côtés figuré les différentes pièces de l'équipement militaire et de l'ornement
caractéristique de nos ancêtres. H serait à désirer que la direction de l'École française de Rome fit exécuter un moulage de ce cippe pour le Musée de Saint-Germain.
En descendant h deux kilomètres de distance de la ville, sur la route qui continue au delà du monastère de la Trinità et mène au fond de la vallée de la Fiumara pour remonter ensuite vers Lavello, on visite une des principales curiosités archéologiques de Vejiosa. C'est la catacombe Juive découverte en 18S3. Partout où ils l'ont pu, les Juifs de FEmpiré romain ont adopté ce mode de sépulture souterraine, qui se rapprochait des grottes funéraires de la Palestine. C'est à eux que les premiers chrétiens Font emprunté, à l'imitation du sépulcre du Christ. Bien que la catacombe de Venosa fût indiquée sur les Guides de Baedeker et de Murray , d'après ce que J'avais lu dans un savant et récent mémoire de M. Ascoli sur les anciennes sépultures israélites du midi de l'Italie, Je croyais qu'elle était entièrement ruinée, et J'ai été agréablement surpris de la trouver encore exactement dans l'état où M. Hirschfeld l'avait vue et décrite il y a vingtcinq ans. Elle est creusée dans un banc épais de tuf granulaire d'origine volcanique, de même na-
ture que celui dans lequel ont été excavées les catacombes de Rome. Un premier couloir d'entrée donne accès à deux larges galeries parallèles entre elles, Fune plus longue que Tautre, qui y débouchent perpendiculairement ; d'autres leur succédaient plus avant dans les entrailles de la colline et sont obstruées par des éboulements ; on n'y a point pénétré, et elles réclameraient des fouilles régulières, qui probablement donneraient des résultats intéressants. Dans les deux galeries principales que l'on visite s'ouvrent à droite et à gauche des chambres plus ou moins profondes. Les parois des galeries et des chambres sont partout percées, comme celles des catacombes chrétiennes et juives de la campagne romaine, de ces niches horizontalement allongées et peu profondes, juste suffisantes pour recevoir un corps, que Ton appelle des lociili, et des niches plus grandes désignées par le nom A'arcosolia, qui dessinent un cintre au-dessus d'un sarcophage ménagé dans le tuf, sarcophage qui est ici toujours à deux ou trois places. En outre, le sol des galeries et des chambres, dans les catacombes de Venosa, est partout creusé de fosses serrées les unes contre les autres qui ont dû recevoir encore une nombreuse population de morts.
Toutes ces sépultures, dans les parois ou dans le sol, sont béantes. Les dalles de pierre ou les briques scellées qui les fermaient originairement ont été arrachées par des mains impies, soit celles des ^ens qui ont fouillé clandestinement les galeries il y a trente ans, soit celles de dévastateurs plus anciens. Il n'est pas possible d^arriver à des renseignements précis à cet égard. On a perdu de cette manière, il n'en faut pas douter, bien des inscriptions instructives, bien des documents du. plus haut prix pour Thistoire. Mais il reste encore dans le fond des arcosolia des chambres donnant dans la galerie la plus étendue, sur l'enduit blanc dont on avait revêtu le tuf, un peu plus d'une quarantaine d'inscriptions tracées au pinceau en couleur rouge. Il y en a de latines, de grecques et d'hébraïques. Celles des deux premières* classes sont écrites avec assez de soin, en grandes lettres capitales, dont la forme dénote l'époque, v® et vi° siècles de notre ère, le temps où nous avons les témoignages littéraires les plus précis sur les Juifs d'Apulie et leur grand nombre. L'hébreu est aussi d'un type ancien, fore précieux pour la paléographie.
Le latin des épitaphes de la catacombe est bar-
bare; il présente toutes les corruptions du langage populaire, dont il devient ainsi un monument. Les cas de la déclinaison y sont complètement brouillés et les mots contractés, altérés d'une manière curieuse* On lit, par exemple : Absida ubi cesqtnt Faustinus pater pour Absis ubi quiescit Faustiniis pater. Le grec n'est pas moins corrompu, et dans les fautes d'orthographe qui y fourmillent on sent rinfluence de la lourde prononciation qu'il prenait en passant dans dès bouches sémitiques. A la suite des inscriptions en latin et en grec, Thébreu apparaît souvent, comme dans les catacombes juives de Rome, à l'état de courtes formules consacrées : « Paix !» ou : « Paix, sur Israël ! » ou bien encore : « Paix sur sa couche ! » Mais, ce qu'on ne voit pas à Rome, il y a dans la catacombe de Venosa quelques inscriptions entièrement tracées en caractères hébreux. C'est à dessein que je me sers de cette expression, car plusieurs établissent que, chez les juifs apuliens, il s'était formé alors quelque chose d'analogue au Judenteutsch de l'Allemagne d'aujourd'hui. On désigne sous ce nom un allemand bâtard écrit en lettres hébraïques, que les Israélites d'outre-Rhin emploient dans leurs correspondances entre eux et dans leurs livres de commerce.
De même, plusieurs d(BS épitaphes peintes de Venosa dissimulent du grec sous leur écriture orientale. Ceci pourrait peut-être conduire à une conclusion assez importante pour Thistoire littéraire des Israélites dans les premiers siècles de Tère chrétienne. On possède plusieurs manuscrits d'une ancienne version de la Bible en grec écrite avec des lettres hébraïques. Jusqu'ici l'origine en est absolument ignorée. Mais le fait que je signale serait de nature à faire tourner les yeux vers l'Apulie pour la recherche du pays d'où elle provient. Enfin plusieurs des inscriptions de la catacombe de Venosa sont en pur hébreu et attesr tent une renaissance de la culture de la langue sainte qui ne s'était encore produite à la même époque chez les Juifs d'aucun autre pays de l'Occident.
Ces épitaphes, en quelque langue qu'elles soient rédigées, appartiennent pour la plupart à une même famille, où les noms de Faustinus et de Faustina se transmettaient de père en fils et, étaient les plus habituels. Cette famille tenait le premier rang parmi les Juifs de Venusia, car ses membres étaient décorés des titres éHarchisyna" gogus^ pater et presbyter^ qui indiquent des éche-
Ions hiérarchiques divers parmi les chefs de la coipmunauté ; ils comptaient aussi, malgré leur religion, parmi les principaux de la cité, majures cibùatisj comme on lit dans un de ces. textes pour majores civitatis. Un autre, peint au-dessus de la tombe d'une jeune fille de quatorze ans, est le plus ancien texte épigraphiqué qui cite comme officiants des rabbins avec des apàstoli, fonction dont la mention disparaît de bonne heure. Quei {eut) dixerunt irhnus [threnos) dt(0 apostuli et duo rebbùes, dit cette épitaphe dans son latin barbare. Un peu plus bas en descendant vers la vallée, au-dessous de^ bancs de déjections volcaniques, on observe une assise d'alluvions quaternaires. En y fouillant pour extraire du sable, on a rencontré des haches de silex simplement éclaté du type de Saint-Acheul, pour me servir du terme adopté dans les classifications de Tarchéologie préhistorique* Elles y étaient associées, comme sur les bords de la Somme, à des ossements de grands pachydermes. Ainsi Venosa joint à ses souvenirs historiques de l'antiquité romaine et du moyen âge des vestiges du plus ancien passé de l'espèce humaine, bien des milliers d'années avant tout^ histoire écrite, alors que le climat et le sol
n'avaient pas encore pris leur physionomie d'aujourd'hui, quand le Vuliure, en pleine activité volcanique, projetait au loin ses cendres et ses pierres ponces.
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Dans Tantiquité, la Via Herciilia, élevée par Dioclétien et Maximien Hercule au rang des grandes voies de l'empire, conduisait en ligne directe de Venusia à Potentia (Potenza) par Lagopesole, où l'on a retrouvé une de ses bornes milliaires. Cette voie n'existe plus , et aujourd'hui la plus courte entre les deux mêmes points est la route provinciale qui passe par Fofenzà et Acerenza. Je tenais à visiter Acerenza; mais l'îi^térêt de Forenza est tout à fait secondaire. J'ai préféré faire un détour assez long pour aller chercher des lieux qui offraient plus de souvenirs historiques et surtout accomplir une sorte de pèlerinage poétique à ceux qu'Horace a chantés.
C'est donc par la route provinciale menant à Gra- '
vina que nous sommes sortis de Venosa, et nous avons suivi cette route pendant deux heures jusqu'à Palazzo, bour^ prospère de plus de 4,000 habitants. Elle court presque en ligne droite vers Test, suivant à peu de choses près le tracé de l'antique Voie Appienne dans son parcours entre Venusia et Silvium, ville des Peucétiens sur la frontière de la Lucanie, dont remplacement est marqué par les ruines de Garagnone, quelques lieues à Forient de Palazzo , entre Spinazzola et Gravina (l'ancienne Blera). La route n'est que montées et descentes; c'est une succession de croupes et de ravins que Ton coupe les uns après les autres , en s'élevant davantage à chaque fois. Le déboisement s'étend encore à ce canton, mais on aperçoit à chaque distance sur la droite des forêts, qui dans l'antiquité venaient jusque-là. C'est ce qui résulte positivement des récits des historiens sur la mort du consul M. Claudius Marcellus. dans la seconde guerre Punique. Ce grand homme de guerre, le vainqueur de Syracuse, opérant contre Hannibal sur la limite de TApulie et de la Lucanie, avait en 208 av. J.-C, avec son collègue T. Quinctius Cispinus, établi son camp entre Venusia et Bantia, bien évidemment auprès de la ligne de la Voie Appienne, dont
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il devait tenir à s'assurer la possession. Hannibal l'attira dans une embuscade qu'il lui avait dressée au fond d'un des ravins du voisinage, couverts de bois épais. C'est là que Marcellus succomba, non dans une grande bataille, mais dans une simple escarmouche.
Un peu au delà de Palazzo, vers Test, dans la direction de Spinazzola et de Garagnone^ se trouve la belle source de la Fontana Grande, appelée Fons Bandiisinus dans un diplôme de 1103. C'est donc celle à laquelle Horace a consacré une de ses odes:
fons Bandusise, splendidior vitro.
Te flagrantis atrox hora Catiiciilx Nescit tangere, tu frigiir amabile Fessis vomere tauris Praebes et pecori vago.
Les eaux en sont, en effet, aussi claires qu'abondantes, et d'une fraîcheur délicieuse.
Au sud de Palazzo s'étend la vaste et magnifique forêt de Bânzi, les salttis Bantini d'Horace, trop longtemps le repaire classique des brigands de la frontière de la Fouille et de laBasilicate. Autrefois on ne la traversait pas sans terreur, et des étrangers qui n'auraient pas négocié l'acquisition d'un
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sauf-conduit auprès des manutengoli des malandrins, auraient été sûrs de se voir impitoyablement rançonnés. Il n'y a pas plus de six ou sept ans que les dernières bandes y ont été détruites. Aujourd'hui nous la parcourons avec la plus entière sécurité.
Avant d'y pénétrer nous avons l'occasion de jeter un coup d'œil sur l'aspect général du pays que nous allons parcourir, d'un point où la vue l'embrasse dans son étendue jusqu'à une assez grande distance. C'est un plateau situé déjà à une hauteur considérable et en partie couvert de bois. Il semble uni, car les nombreuses et profondes vallées qui s'y creusent et le coupent eh toiit sens échappent à notre regard, lequel court à sa superficie. Celle-ci s'élève graduellement dans la direction du sud jusqu'à ce qu'elle se termine à l'extrême horizon par une barrière de plus hautes montagnes. Du milieu de cette apparence de plateau surgissent notablement au-dessus de tout ce qui les environne deux pitons coniques surmontés chacun d'une ville à laquelle on croirait impossible d'accéder, Forenza d'abord, la plus rapprochée de nous, puis Acerenza, plus reculée dans le sud. Horace a parfaitement caractérisé en quelques mots la situation de cette
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dernière, lorsqu'il l'appelle celsœ nidus Açheruntiœ. Mais lorsque ses vers sur ce canton vous reviennent à la mérafoire, on est étonné sur le premier moment de ce qu'il parle de Varoum pingue humilis Ferenti ; ceci désigne, en. effet, une ville bâtie dans un fond, et non sur une montagne escarpée. C'est que la Forenza du moyen âge et de nos jours a bien hérité du nom du Ferentum romain, mais n'occupe pas le même site. Les ruines de Ferentum se voient à 3 kilomètres environ plus au nord, dans la direction de Venosa, au milieu d'une petite plaine basse et encaissée. Comme il est arrivé sur une infinité de points de l'Italie méridionale, lors des invasions des barbares , des dévastations des Lombards et des Sarrasins, ce qui survivait de la population de la ville antique abandonna ses foyers, trop facilement ouverts à toutes les incursions, pour chercher un refuge sur une hauteur presque inaccessible .
La forêt, où nous cheminons près de deux heures, est vraiment splendHe. C'est une forêt de nos pays. L'altitude à laquelle elle est située ne permet déjà plus la croissance spontanée des essences d'arbres propres aux contrées méridionales ; celles de climats plus sévères y poussent seules. Je re-
trouve dans les grands bois de Banzi nos chênes au port majestueux, nos hêtres au tronc grisâtre plaqués de lichens, nos châtaigniers chargés de leurs hérissons; j'y retrouve les taillis enchevêtrés de ronces de nos forêts et leurs futaies séculaires, les clairières herbues ou garnies de fougères et de mousses, avec leurs senteurs vivifiantes, leur arôme pénétrant et particulier. De vrais tapis de cyclamens roses diaprent le sol sous le^ taillis ; comme nous sommes à l'automne, c'est la seule fleur qu'il y ait encore, avec les colchiques violets dans l'herbe des fonds marécageux, à l'ombre des aunes. S'il n'y a plus de brigands dans la forêt, les loups y sont très multipliés, et particulièrement féroces, me dit-on. Ceci n'empêche pas,, du reste, les habitants des communes limitrophes d'y envoyer leurs iestiaux; car elles ont depuis le moyen âge un droit de paissance que déplore l'administration forestière et qui fait effectivement beaucoup de mal aux bois. Les grands chiens blancs des pâtres, aussi hauts et aussi forts que les loups, sont, du reste, dans ce pays dressés aies combattre avec avçintage. La forêt de Banzi, propriété de l'État, abonde encore en chevreuils, en cerfs, en sangliers et généralement en toute espèce de venaison.
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Elle devait son appellation antique de salttisBan^ tinus h Bantia, ville que Tite-Live et Acron, dans ses scholies sur Horace, attribuent à TApulie, tandis que Pline, plus exactement, la compte dans la Lucanie. Bantia, détruite aux invasions des barbares, était assez importante sous TEmpire pour avoir rang de municipe et former ainsi une petite resptiblica Bantinorum, comme s'expriment les inscriptions. Le nom s'en est conservé dans celui de Btmzi, hameau de la commune de Genzano, surgi dans le moyen âge autour d'une abbaye de Bénédictins fondée au vin* siècle par Grimoald I", prince de Bénévent, qui l'avait soumise à l'autorité supérieure de l'abbé du Mont-Cassin. Urbain II, avant d'être évêque d'Ostie, puis Pape, y fut longtemps simple moine. Aussi rendit-il en faveur de son ancien monastère, en 1093, une bulle de consécration qui est parvenue jusqu'à nous et qui nomme comme abbé Ursone, de Bandusia; d'où nous apprenons qu'il y avait alors un village auprès de la fontaine chantée par Horace. Les fils de Robert Guiscard, Roger, duc de Pouille, etBohémond, prince de Tàrente, augmentèrent considérablement à cette même époque les biens de Fabbaye de Santa-Maria de' Baozi. Le territoire dont
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Tabbé avait la seigneurie, avec haute et basse justice, relevait du comté d'Andria et constituait un fief de trois hommes d'armes ; mais on lit dans le catalogue des Barons réunis sous Guillaume II pour la Croisade, qu'en cette occasion extraordinaire Tabbé en avait fourni sept, quatre de plus qu'il ne devait.
Admise en 1782 au patronat royal, Tabbaye de Banzi fut supprimée sous l'administration française. Il ne reste plus de ses anden^ bâtiments que quelques arceaux en ogive du temps des Angevins, engagés dans des constructions plus modernes, qu'habitent des paysans. A côté est un couvent de Capucins, fermé depuis quelques années à la suite de la loi d'incamération des propriétés ecclésiastiques. Je prends là sur le fait un exemple des désordres moraux auxquels devait inévitablement donner naissance sur plus d'un point, dans les lieux écartés, échappant à l'œil des supérieurs réguliers, la brusque dispersion des congrégations religieuses. En supprimant le couvent des Capucins de Banzi, le gouvernement italien, comme presque partout, y aconservé provisoirement trois moines en qualité de gardiens des bâtiments mis sous séquestre. L'un d'entre eux, en dépit du vœu de pauvreté
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de son ordre, se trouvait, je ne sais comment, avoir de l'argent mignon. Il Ta employé à acheter une partie des bâtiments et quelques parcelles de terrain dépendant de son ancien couvent. Il vit là maintenant en propriétaire paysan, tout en gardant son froc, en compagnie d'une paysanne qu'il dit sa parente, belle fille d'âge fort peu canonique, et de la famille de celle-ci. Et il tient sous sacoulpe, en leS' oppriigant de toute manière et en les faisant jeûner sans les admettre à partager l'ordinaire de. sa table, les deux autres Capucins restés à côté de lui dans la maison, lesquels n'ont pour vivre que la pension dérisoire officiellement allouée aux moines dépouillés de leurs biens. Il est vrai que le seul que j'aie vu de ces deux pères est plus qu'à moitié idiot des suites d'une fièvre typhoïde contractée dans les missions de Terre-Sainte. Plus d'un voyageur peut-être aurait ri de cette comédie de mœurs qui s'est présentée à mes regards dans un coin obscur de la Basilicate ; pour moi, le spectacle m'en a attristé.
Les habitants du hameau de Banzi ne montent qu'à quelques centaines. Ils ont l'air misérable et sauvage, et vivent avec leurs porcs dans une fraternité pareille à celle que j'ai constatée à Termoli,
On pourrait s'y croire transporté hors d'Europe, bien loin de tout pays civilisé.
L'emplacement de la ville antique de Bantia se reconnaît parfaitement à quelques centaines de mètres au nord du village. On n'y voit plus audessus du- sol aucune des ruines qui existaient en grand nombre en 1S22 et que mentionne une description du territoire de l'abbaye, rédigée alors à l'occasion d'un procès qu'elle avait à sputenir ^ document qui se conserve aux Archives de Naples. Mais la terre y est jonchée de débris de toute sorte, qui caractérisent clairement le site d'une localité antique. J'y ai vu quelques sépultures que les paysans avaient mises au jour et laissées ouvertes. Elles consistaient en dalles de travertin du pays, disposées de manière à former un sarcophage grossier. On y avait trouvé de petits vases grecs et des poteries plus communes, en terre rouge sans glaçure dont les morceaux, jetés sans soin, gisaient autour des fosses encore béantes.
Bantia est célèbre en archéologie par la table de bronze, découverte en 1790, à laquelle on a donné son nom. Cette table fragmentée, que l'on possède au Musée de Naples, est opisthographe, c'est-à-dire écrite des deux côtés; le métal, après avoir reçu la
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gTavure d'un document public exposé aux regards , a été utilisé de nouveau dans Tantiquité, en le retournant, pour y tracer sur la face opposée un second acte de même nature. Sur Fun des côtés de la table dite de Bantia Finscription est latine; elle contient une partie du te!xte d'une loi romaine d'intérêt général . L'inscription de l'autre côté est plus ancienne ; c'est un des monuments les plus développés de la langue osque, c'est-à-dire de l'idiome sabellique parlé en commun par les Osques Campaniens, les Samnites et les Lucaniens; mais cet idiome y est écrit en lettres latines, car les Lucaniens ne paraissent avoir jamais fait usage de l'alphabet spécial employa par leurs frères de la Campanie et du Samnium. Cette inscription est le débris d'une loi spéciale réglant l'organisation des magistratures municipales de Bantia, ou Bansa suivant la forme osque, le mode de leur élection et leur succession dans le cursus honorum que devait parcourir celui qui voulait s'y élever aux plus hauts rangs. Mais la table en question, tout en étant relative à Bantia, n'a pas été exhumée du sol de Banzi. Elle a été trouvée à Oppido, localité située à près de IS kilomètres de distance, plus au sud, laquelle paraît correspondre à la station d'O-
pinum ou Ad Pinum^ marquée dans les Itinéraires romains sur la voie qui de Yenusia conduisait à l'embouchure du fleuve Bradanus. Le plus bizarre caprice municipal, il y a quelques années, a changé le nom d'Oppido en celui de Palmira, sans qu'il y eût aucune raison quelconque pour cette métamorphose. Palmira est désormais Tappellation officielle et c'est celle qu'on lit sur la carte d'état-major. L'Italie pousse aussi loin que possible l'autonomie des communes. Mais franchement c'est outrepasser la limite de la tolérance admissible que de laisser les conseils municipauix débaptiser arbitrairement les villes, « pour faire joli, ». comme disent nos paysans, par pure fantaisie, en dépit de l'histoire et de l'usage. Dans notre pays ils n'en sont encore qu'à débaptiser les rues ; c'est déjà bien assez incommode et assez ridicule. Quoi qu'il eu soit, du fait de la découverte de la loi municipale de Bantia dans la localité d'Oppido ou Palmira, il résulte une donnée géographique importante, c'est que cette localité était comprise . dans le territoire du municipe des Bantini, lequel ^'étendait ainsi du nord- est au sud-est d'Acerenza (Acherontia), dont Oppido est très voisin.
En quittant Banzi nous laissons Genzano sur notre gauche. C'est un bourg- d'environ 2,S00 âmes, qui fut dans les premiers temps de la conquête normande une seigneurie d'une certaine importance. En 1047, Genzano était aux mains d'un chevalier du nom de Sarule qui avait été le compagnon et l'ami d'Asclitin, comte d' A versa. Quand il apprit que le frère de celui-ci, le jeune Richard, venu de Normandie, avait été renvoyé d'Aversa'par son cousin-germain Raoul Trincanocte, qui s'était emparé du comté à la mort d'Asclitin, et qu'il avait dû chercher un refuge à Melfi auprès du comte Humfroi, il alla le trouver, lui demanda d'être son ami et le pria de venir s'installer près de lui à Genzano. Là Sarule rassembla
ses hommes d'armes, leur présenta Richard et leur dit d'obéir à ce jeune seigneur comme au véritable maître de la terre et au légitime héritier du comté d'Aversa. Les hommes d'armes lui jurèrent fidélité. Par délicatesse, Sarule voulait même quitter Genzano, pour que l'autorité de Richard y fut mieux reconnue, mais celui-ci le pria de n'en rien faire, et les deux seigneurs vécurent en bonne amitié. Leurs efforts réunis concentrèrent pour quelque temps à Genzano une véritable puissance. Ils avaient à leur table jusqu'à cent hommes d'armes. Richard utilisa ces forces pour faire la guerre à divers seigneurs, et surtout à son cousin Raoul- Trincanocte, auquel il ne pardonnait pas de l'avoir privé du beau fief de son frère. Raoul, pour se débarrasser de son hostilité, lui rendit le patrimoine personnel qu'Asclitin avait laissé en mourant et de plus lui fit épouser sa sœur Frédésinde . Grâce à ces concessions, Richard se tint tranquille jusqu'à ce que la mort de Raoul lui fournît une occasion favorable de se rendre maître d'Aversa, Le chemin que nous suivons s'élève constamment. Le pays commence à prendre l'aspect ôaractéristique de la majeure partie de la Basilicate. C'est une contrée froide et rude de climat,
que la neige envahit pendant Thiver, un nœud de montagnes entrecoupées de vallées profondément creusées, qui forme, à l'endroit où TApennin s'infléchit directement vers le sud, le point de partage entre les bassins de l'Adriatique, de la mer Ionienne et de la mer Tyrrhénienne. L'aspect de ces montagnes est sévère, triste et sauvage. Elles n'offrent pas à l'œil de rochers escapés et pittoresques, excepté sur les bords de quelques vallées, mais à leurs sommets des plateaux et sur leurs flancs des pentes plus ou moins rapides où alternent des bois de hêtres et de châtaigniers et des champs grisâtres, les uns labourés, les autres en guérets, parsemés partout de grands chênes qui s'y dressent isolés ou par groupes de deux et de trois. C'est le chêne rouvre de nos forêts qui est par excellence l'arbre de la Basilicate, celui qui donne sa physionomie propre à cette contrée, bien qu'on y rencontre aussi, comme dans les sierras de l'Espagne, le chêne à glands comestibles; il y est d'un port magnifique, droit et vigoureux de tronc, bien branché, de haute venue, mais nulle part ailleurs je n'ai vu cet arbre épars ainsi dans les champs à la façon des pommiers en Normandie.
Ses glands servent à nourrir les porcs, qui sont
le principal objet d'élève de la contrée et dont elle exporte la viande sous forme de salaisons. A demi sauvages, les cochons de la Basilicate sont noirs, vêtus de soies épaisses et hérissées ; ils ont presque Tair de sangliers. Mais si cette race indigène n'arrive jamais qu'à un engraissement imparfait par comparaison à celle des casertini à la peau grisâtre et sans poils, que certains propriétaires essaient d'y substituer comme plus avantageuse pour l'éleveur, sa chair passe dans tout le Napolitain pour avoir des qualités de goût exceptionnelles, une saveur sans rivale. Le fumet se rapproche de celui du sanglier sans être aussi accentué. Pour maintenir ce fumet recherché dans la race, sans que la domesticité arrive à l'effacer avec le temps, on s'étudie à la renouveler le plus souvent possible par une infusion fréquemment répétée de sang sauvage. Les sangliers sont en grand nombre dans les bois de la Basilicate. Lorsqu'un paysan est parvenu à capturer un marcassin, il l'élève, et cet animal, parvenu à l'âge adulte, sert de reproducteur; on lui amène toutes les tiniies du voisinage. Chaque famille de paysans, vers la Noël, saigne un porc pour sa consommation personnelle et, suivant le nombre des personnes qui la compor
sent, en sale la totalité ou la moitié, qu'elle garde pour manger aux joui'S de fête. C'est là tout ce qu'en une année elle consomme de viande, avec la chair malsaine de quelques bêtes mortes de maladie qu'on débite dans le village au lieu de les enterrer, comme on devrait le faire hygiéniquemen t. Autrement la nourriture du oontadino de la Basilicate consiste d'une manière exclusive en fromage grossier, frais ou sec, en châtaignes, qui forment dans ce pays comme dans le Limousin le fond de Talimentation , en glands doux, en légumes secs, pois et fèves, et en quelques légumes frais, tels que choux et tomates. C'est là un régime bien peu fortifiant ; mais Tabsence de viande est compensée dans une certaine mesure en ce que le paysan boit du vin assez abondamment. En effet, la vigne réussit sur les pentes bien exposées et y donne des produits de bonne qualité. Les vins de la Basilicate sont moins chargés en alcool que ceux des autres parties de l'Italie méridionale ; bien traités, car la vinification est encore ici dans l'enfance, ils se rapprocheraient davantage de ceux de certaines provinces de France. En revanche, l'olivier ne pousse pas dans toute la contrée élevée; l'huile qu'on y consomme est tirée des faînes
qu'on i^ecueille dans les bois. On s'en aperçoit à son goût acre et prononcé.
La veste, le gilet et la culotte ne dépassant pas le genou, qui, ayec le grand manteau, remplacé quelquefois par une peau de bique, composent le vêtement du paysan de la Basilicate, sont faits d'une grosse étoffe de laine qui se fabrique dans le pays. On porte ces vêtements jusqu'à ce qu'ils tombent en lambeaux ; aussi durent-ils une bonne partie de la vie. C'est dans les villages que Ton confectionne, avec la laine et le lin qu'elles ont elles-mêmes filés, les étoffes du costume des femmes, leur jupe de laine bleu foncé, leur corsage noir, leur tablier à rayures, le voile rouge qu'elles posent carrément sur leur tête. Pour la confection de ce voile et de la chemise de l'un ou de l'autre sexe, la grosse toile de lin, plante fort cultivée dans epay s, parait souvent trop luxueuse et trop chère pour d'aussi pauvres gens. Ils en font une bien plus grossière, qui doit être sur la peau comme un vrai cilice et auprès de laquelle la toile à voile serait une sorte de batiste, avec les fibres du genêt-spai'te, qu'ils vont cueillir dans les bois, où il pousse à l'état sauvage. Je ne sais s'il est d'autres parties de l'Europe où l'on fasse encore usage de linge
de sparte ; mais je sais que des découvertes positives ont montré que c'était celui dont usaient les hommes du début de Tâge du bronze en Espagne et en Italie, et les anciens Guanches aux Canaries. Le paysan de la Basilicate n'est, dans la grande majorité des cas, qu'un simple ouvrier agricole plongé dans la plus dure pauvreté, vivant misérablement au jour le jour sans qu'un salaire trop minime lui permette d'espérer même d'améliorer sa condition par l'épargne. Ou bien, par le fait, attaché à la glèbe, ou bien allant louer ses bras au loin et habitué ainsi à une vie nomade qui exerce sur lui une influence démoralisante, c'est à peine s'il possède ses instruments de travail, et pour ainsi dire jamais il n'est propriétaire de la demeure in* salubre et insuffisante qu'il occupe dans les bouges infects où la longue insécurité du pays l'a condamné à s'entasser. Car ici, comme en général dans toutes les provinces méridionales de l'Italie , le village tel qu'il existe chez nous est inconnu et, avec le village, le bien-être que donne au paysan la vie dans la maisonnette qu'accompagne un petit potager. Les contadini habitent, à la façon deVOrient, par bourgs de plusieurs milliers d'âmes, dont l'agglomération assurait dans une certaine mesure une protection
réciproque contre les brigands. Ces bourgs et ces villes, dans une vue de défense, se sont généralement établis dans les lieux difficiles d^accès et que sépare d'ordinaire une journée de marche pour un piéton. A part quelques maisons bourgeoises, le bourg est possédé tout entier par un grand propriétaire, en général celui dont les paysans cultivent les domaines. A son égard, ils sont des tenanciers sans bail fixe, sans garantie d'aucune sorte, que la simple volonté du propriétaire ou de son intendant peut, du jour au lendemain, expulser de leur demeure et jeter dehors sans travail et sans ressource.
J'ai parlé ailleurs (1) avec détail de la misère agricole dans Tancien royaume de Naplès, que signalaient en même temps les voix autorisées de M. E. de Laveleye et de M. Adert, de Genève. J'ai traité des souffrances et de la condition du paysan dans ces provinces que la nature a faites si fécondes et qui devraient être un véritable éden, un tableau dont quelques personnes de ce côté des Alpes ont pu croire les couleurs trop chargées. En Italie, on n'en a pas jugé ainsi ; personne n'a contesté les faits
i. La Grande-Grèce, t I, p. 172-185.
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que j'avais articulés. Les journaux ont reproduit ce que j'en avais écrit; on Ta traduit en brochure, et le retentissement en a été suffisant pour qu'en certains endroits^ dans le dernier voyage que je viens de faire, des délégations des Sociétés Populaires soient venues me remercier d'avoir mis la plaie à nu avec autant de franchise. Je ne recommencerai pas ce lamentable tableau, et Ton me permettra d'y renvoyer le lecteiu*. Il me suffira de dire que les misères que j*y ai décrites sont peutêtre plus aiguës, plus poignantes dans laBasilicate que dans aucune autre province. En effet, il n*en est pas qui soit plus exclusivement livrée au régime des latifundia^ avec tous les faits déplorables qui le constituent, le petit nombre des propriétaires, l'immensité exagérée de leurs domaines, Tabsence de la petite et de la moyenne propriété. Nulle part on ne souffre plus de l'absentéisme général de l'aristocratie territoriale, qui vit dans les grandes villes, à Naples où à Rome, où elle possède des palais imposants, des villas somptueuses avec tou^ tes les recherches du luxe le plus raffiné, mais qui, au lieu de s'occuper de ses vastes propriétés rm'ales , évite de les visiter et en laisse le soin à des intendants. Dans ces conditions, en effet, l'unique souci
du grand propriétaire est de tirer un revenu fixe de ses domaines sans avoir à s'en occuper autrement que pour en toucher la rente, que souvent son luxe besogneux lui fait chercher à anticiper pour soutenir une vie de dépenses au delà de ses ressources réelles. Surtout il tient à n'avoir aucune avance coûteuse à faire pour l'amélioration de propriétés auxquelles il ne s'intéresse aucunement. C'est là ce qui le fait s'en tenir à un système d'exploitation qui donne la prédominance au pâturage sur la culture, qui laisse la plus grande partie de la terre en friche et, s'il a pu être commandé par le manque de bras, perpétue la dépopulation des campagnes et s'oppose à toute espèce de progrès. C'est de cette manière qu'un sol qui serait éminemment propre à la culture des céréales et pourrait fournir sous ce rapport les éléments d'une exportation considérable, demeure improductif dans la plus grande partie de sa superficie.
Et si les causes de la misère des campagnes exercent leur action dans la Basilicate plus qu'ailleurs, la rudesse du climat y rend cette misère plus pénible. Il est vrai que l'air y est sain, grâce à l'altitude générale, et qu'à part quelques vallées jou les parties basses voisines de la mer, la mal'aria ny
règne pas. Mais les privations et la pauvreté sont plus faciles à supporter sous un climat chaud que sous un climat froid : le travailleur n'y a pas besoin d'une alimentation aussi substantielle ; on ne souffre pas d'être mal vêtu et déguenillé sous une température ardente. Peu importe de n'avoir pour gîte qu'une tanière à celui qui peut toute l'année dormir à la belle étoile sous un ciel constamment clément. Il n'en est pas de même pour celui que le froid et la neig^ obligent à s'enfermer plusieurs mois dans sa demeure. On s'est étonné de la force de résistance qu'ont déployée les soldats napolitains de Murât dans la retraite de Russie. C'est qu'on a rhabitude de se représenter l'ancien royaume d'après ses côtes, et surtout d'après les énervantes délices du golfe de Naples. On oublie que les anciens pays des Samnites, des Lucaniens et des Bruttiens ont de tout temps nourri des populations trempées par les contrastes d'un climat toujours excessif, et aussi rudes que leurs montagnes. Les soldats recrutés dans les Abruzzes, dans la Basilicate, dans la Sila et dans l'Aspromonte étaient habitués dès leur enfance à marcher sans chaussures dans la neige glacée et à braver en haillons les rigueurs de l'hiver.
Après ce que je viens de dire, on ne sera pas surpris de me voir ajouter que TancienneLucanie est, ,de toutes les contrées de lltalie, celle oùFémigration vers T Amérique se développe sur la plus grande échelle. Elle tend chaque jour davantage à y prendre des proportions effrayantes. Nulle part la nécessité d'une loi agraire bien conçue n'éclate aux yeux d'une façon plus manifeste, nulle part il n'est plus nécessaire de pousser à l'adresse du gouvernement italien le cri Caveant consules! car le péril public est ici flagrant. Malgré les efforts louables que Ton fait pour le doter d'une meilleure viabilité, qui facilite l'écoulement de ses produits agricoles, le pays continue à se dépeupler, parce que la misère de ses habitants ruraux est intolérable. Dans le Val di Tegiano nous rencontrerons des bourgs qui ont vu depuis dix ans le tiers de leur population virile partir pour La Plata. Certes, ce n'est pas chose facile que de porter remède à une pareille souffrance du paysan, découlant de conditions sociales mauvaises, sans ébranler dans ses bases le principe de la propriété ; mais le mal est tel qu'il faut résolument se mettre à l'œuvre pour chercher les moyens de le guérir, sous peine d'avoir un jour affaire à une révolution agraire ou de voir certaines
provinces se convertir en désert. Depuis longtemps déjà le problème devrait être à Tordre du jour pour tous les hommes d'État de l'Italie.
Rendons, du reste, cette justice au gouvernement italien que, s'il a beaucoup trop tardé à s'occuper de la question des campagnes, peut-être par un certain effroi de toutes les complications qu'elle goulève, il n'a pas hésité à trancher dans le vif sur une autre question, spéciale à la Basilicate, h propos d'abus révoltants qu'on pouvait inscrire parmi les résultats de la misère de ses habitants. C'est, en effet, de cette province, où la population se fait remarquer par ses dons musicaux naturels, où l'on rencontre à chaque pas des bergeïs qui^ sans avoir appris leurs notes, exécutent sur un chalumeau grossier qu'ils ont fabriqué eux-mêmes des airs d'un charme étrange et mélancolique, c'est de cette province que sortait cette nuée de petits Italiens qu'on rencontrait dans toute l'Europe allant de ville en viHe mendier en jouant des instruments et en chantant. Une véritable traite des blancs s'était organisée en Basilicate avec la tolérance des agents de l'ancien gouvernement. D'odieux industriels parcouraient les campagnes pour y ramasser les enfants, les achetant pour un morceau
de pain à la pauvreté de leurs parents ou bien souvent les enlevant à Tinsu de ceux-ci, quand ils en trouvaient Toccasion. Ils les conduisaient ensuite à Télranger et les y exploitaient sans vergogne, empochant l'argent que ces pauvres petits recevaient chaque jour du public, les rouant de coups et les faisant mourir de faim , souvent même les dressant au vol. Beaucoup des malheureux enfants ainsi traînés loin de leurs foyers mouraient des fatigues et de la misère de la vie qu'on leur faisait mener. Ceux qui y résistaient rentraient au bout de quelques années, incapables de se plier désormais à un travail régulier, corrompus jusqu'aux moelles par l'habitude de la mendicité vagabonde, et avec cela aussi pauvres'qu'ils étaient partis, sans rapporter un sou de ce qu'ils avaient gagné, car tout avait été absorbé par leur exploitant. Quelques-uns de ces infâmes trafiquants de chair humaine allaient même jusqu'au crime quand ils rencontraient un enfant dont la voix annonçait des qualités exceptionnelles ; ils en faisaient un soprano, produit artificiel encore fort recherché de certains maîtres de chapelle et dont ils trouvaient à tirer bon parti. Sans doute, les lois du royaume de Naples, non plus que celles d'aucun pays chrétien,
n'admettaient pas comme licite l'abominable opération qui enlève à un individu sa qualité d'homme pour lui assurer une voix d'une nature spéciale ; elle y attachait une peine criminelle ^ Mais on avait trouvé une ingénieuse formule qui permettait à la police de fermer les yeux en pareil cas, moyennant une forte bonne-main; on lui faisait constater que c'était par la dent d'un porc que Tenfant avait été mutilé tandis qu'il dormait dans les champs. Les procureurs du roi ne se paient plus aujourd'hui de pareilles excuses. D'ailleurs le Parlement italien a voté dans ces dernières années une loi sévère et rigoureusement mise en pratique dépuis lors, pour arrêter, dans la mesure du possible, la traite des enfants dans la Basilicate. Les pratiques frauduleuses et coupables usitées parmi ceux qui se livraient à ce trafic sont frappées de pénalités. Les contrats par lesquels les parents déléguaient la plénitude du pouvoir paternel aux entrepreneurs à qui ils vendaient leurs enfants n'étant plus reconnus pour valides, l'État prend la tutelle de ces petits malheureux ; ses agents les suivent attentivement dans le royaume et à l'étranger, les protègent contre les mauvais traitements et l'avidité de kurs maîtres, au besoin les rapatrient et leur assurent
un asile dans des établissements de charité, jusqu'à ce qu'ils aient atteint Tâge de gagner leur vie par Texercice d'un métier. Il est facile de constater l'efficacité de cette loi par la diminution sensible du nombre des petits mendiants italiens de ce côté des Alpes depuis qu'elle a été promulguée.
Quelques kilomètres au delà de Banzi, l'arrivée au sommet d'une dernière montée découvre brusquement devant nos yeux un magnifique pano* rama. Directement au-dessous de nous, presque à pic, avec une profondeur de mille pieds environ, se creuse un vaste cirque de montagnes. A l'ouest et au sud, de puissantes arêtes continues, d'un re^ lief plus haut encore que celui du côté du nord, par où nous arrivons, forment la muraille du cirque et arrêtent la vue à une quinzaine de kilomètres à vol d'oiseau. L'arête de l'ouest est la prolongation du Monte-Acuto, qui sépare de Lagopesole et d'Avigliano, formant la crête de partage des eaux tributaires du golfe de Sàlernè, sur la mer Tyrrhénienne, et de celles qui descendent au golfe de Tarente, sur la mer Ionienne. Celle du sud est la barrière entre les vallées du Bradano et du Basiento, les deux fleuves qui, se rajiprochant à la fin de leur cours, embrassent le site de Tatatique
Métaponte entre leurs embouchures, Polenza, qui domine le Basiento dans sa partie supérieure, est située derrière ces montagnes. Deux petites rivières coulent au fond du cirque que j'essaie de décrire et dont les pentes sont garnies ^e bois ou cultivées en champs parsemés de grands chênes ; ce sont le Bradano, qui sort à peine de sa source, et le Signone, autrement dit Fiumarella. Elles se réunissent vers l'extrémité est de Tenceinte, où s'ouvre la vallée du Bradano, qui reçoit bientôt de nombreux affluents et se dirige vers la mer, La pente de cette vallée est rapide, et les hauteurs fortement mamelonnées qui la bordent s'étagent en gradins descendant aussi loin que peut s'étendre le regard. Une sorte d'échiné moins élevée que les montagnes du pourtour divise en deux parties le bassin presque circulaire qu'elles enferment; c'est comme un isthme interposé entre les deux rivières pour relier à la chaîne de l'ouest la montagne conique en pain de sucre qui domine leur confluent et se dresse au centre du cirque. Les Grecs n'auraient pas manqné de comparer cette disposition du terrain à celle d'une de ces coupes sans pieds ou phiales qu'ils appelaient mesomphaloi, parce que le fond s'en relevait par un gros bouton circulaire à sa partie
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centrale. Rien de plus curieux ni de plus frappant d'aspect que ce cône de plusieurs centaines de mètres d'élévation, aux flancs en pentç rapide, couverts de cultures, principalement de vignes, du moins sur son côté méridional, qui surgit comme du fond d'un large et profond entonnoir de montagnes ouvert sur un seul point, et qui porte à son sommet une ville perchée comme une aire d'aigle, à mille mètres d'altitude au-dessus du niveau de la mer.
Cette ville est Acerenza. Pour y parvenir, une fois descendu dans le fond de la vallée, il faut plus de deux heures d'ascension par une route dont les nombreux lacets semblent interminables. Elle est enveloppée encore de l'enceinte démantelée de ses anciens remparts du moyen âge, sur lesquels en plus d'un endroit on a construit des maisons plus modernes. Dans la majeure part de leur périmètre ces remparts ont pour soubassement des rochers escarpés ,'' aussi la ville n'est-elle accessible que du côté du sud : c'est là que s'ouvre son unique porte devant laquelle se réunissent toutes les routes, de quelque direction qu'elles viennent. La cathédrale s'élève immédiatement au-dessus du rempart à l'extrémité orientale de la
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ville, qu'elle domine de sa masse imposante et sombre,
Acerenza est fameuse en Basilicate par son vin, dont la renommée ne m'a point paru usurpée.
Située comme elle Test sur un piton isolé, à découvert de tous les côtés, c'est vraiment le royaume du vent; de quelque côté qu'il souffle, il y fait rage, à tel point que l'étranger qui y passe pour la première fois la nuit croit à toute minute que les fenêtres de sa chambre vont être enfoncées ou le toit de la. maison emporté. Mais cette ventilation exagérée est parfaitement saine pour ceux qui en ont pris l'habitude, et Ton prétend qu'il n'est pas dans toute la province une ville qui compte plus de centenaires qu' Acerenza. Dans quelque direction que l'on prenne son point de vue, le paysage qu'on embrasse du haut de ses remparts est éminemment pittoresque et d'une originalité frappante, mais plutôt triste. La ceinture de montagnes grandioses et sévères que le regard i^encontre partout a une solennité qui éloigne les idées riantes. Un poète qui y passerait sa vie puiserait certainement là des inspirations dont la mélancolie n'aurait pas beaucoup de peine à tourner à la désespérance de Leopardi.
Cette ville, qui compte S, 000 habitants, est du reste une de celles où les mœurs. de la Basilicate ont gardé le plus leur caractère propre, leur saveur originale, leur rudesse native, telles que devaient être celles des anciens Lucaniens. On s y sent tout à fait hors de la banalité qui envahit de plus en plus les portions de lltalie habituellement fréquentées par les étrangers. Ses rues étroites et irrégulières, avec leurs maisons pour la plupart sordides qui n'observent aucun alignement, leur pavé disjoint et couvert d'immondices, vous reportent en plein moyen âge. Je ne sais où le Guide de Baedeker a puisé ce renseignement fallacieux qu'on y trouve une « bonne auberge ; » il est de la même valeur que celui qui ne compté entre Potenza et Acerenza que trois heures en diligence jusqu'à Pietragalla et une heure à pied depuis ce dernier point, tandis qu'en réalité une voiture met plus de quatre heures pour le premier trajet et deux heures et demie pour le second. La vérité est qu'il n'y a pas d'auberge à Acerenza, mais une simple locanda de paysans à faire reculer le voyageur le plus intrépide, et que je plaindrais celui qui arriverait dans cette ville sans s'être à l'avance muni de lettres de recommandation. C'est, en somme, un des lieux
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les plus sauvages de la plus sauvage peut-être des provinces du royaume italien. Aussi ai-je eu la plus charmante surprise en y trouvant, dans la maison du syndic, M. Petruzzi, non seulement une hospitalité telle qu'on ne la pratique que dans les pays qui ont gardé des mœurs patriarcales, mais des lïommes bien élevés, instruits, à l'esprit cultivé, à la conversation intéressante, au courant des choses de Textérieur, capables de causer avec une sérieuse compétence sur beaucoup de sujets. Giustiniani, à la fin du siècle dernier, signalait déjà le goût de la culture intellectuelle comme développé d'une manière spéciale chez les familles distinguées d'Acerenza. C'est une tradition qui ne s'est point perdue* ^
Naturellement dans la réunion des hommes inS'* truils d'une petite ville de province, il y a plusieurs ecclésiastiques. Dans le Napolitain, le recrutement du clergé est fort différent de ce qu'il est chez nous* Les classes supérieures y fournissent encore un grand nombre de sujets. Je n'ai jamais pénétré dans une famille de la noblesse provinciale de l'ancien royaume, même chez celles du libéralisme le plus avancé, — et en général cette petite noblesse, qui tient la place de la bourgeoisie non
encore formée, appartient par ses opinions à la gauche, — sans y rencontrer un ou plusieurs prêtres. Aussi les membres du clergé séculier sont-ils en général dans ces pays des gens de bonne compagnie, à l'esprit ouvert, dotés d'un fonds solide d'éducation libérale et littéraire telle que la comprenaient nos pères. C'est ce que Ton constate du moins chez ces chanoines, dont presque chaque ville, même la moindre, renferme un chapitre, de ' ^ ,
même qu'elle possède un évêque. On prétend, il est vrai, que le clergé méridional n'a ni l'admirable régularité de mœurs du nôtre, ni son zèle pour les rudes labeurs du ministère. Je ne sais dans quelle mesure ces accusations, que j'ai entendu bien des fois formuler, sont justifiées ; mais ce que je lui reprocherais surtout, c'est de ne pas avoir assez ]
de souci de spiritualiser la religion de ses ouailles populaires et d'éclairer l'ignorance naïve de leur foi, c'est de les laisser donner à leur dévotion quelque chose de si exclusivement matériel qu'elle est encore du paganisme plus qu'à demi. En tous cas, au point de vue de la distinction des manières et de la culture de l'esprit, ce clergé est dans le pays une véritable élite. Il rappelle d'assez près ce qu'était chez nous le clergé avant la Révolution. Le
sentiment national est très vif chez la plupart de ses membres ; on n'y rencontre aucun regret du régime déchu, aucun désir de sa restauration. Dans l'église de San-Nicolao de Bari, qui est un chapitre de patronat royal, j'ai remarqué, non sans une certaine surprise, la première fois que je les y ai vus, deux portraits appendus en face l'un de Tautre des deux côtés de Tentrée de la nef, celui du Souverain Pontife Léon XIII et celui du roi Humbert. Cette association, qui étonne notre esprit français trop peu habitué par nature aux tempéraments et porté à n'envisager les questions que sous des points de vue tranchés et absolus, est dans la grande basilique de Bari l'expression sensible de sa condition officielle, mais on pourrait la prendre comme un emblème des sentiments intimes de la majorité des ecclésiastiques des provinces napolitaines. N'en déplaise à ceux qui croient les deux termes absolument antithétiques, ils sont à la fois très Italiens et très catholiques, suivant en cela l'exemple de deux des hommes dont le renom européen a fait leurs chefs naturels, dom Tosli, Pabbé du Mont-Cassin, et Mgr Pappalettere, le grand-prieur de San-Nicolao de Bari. Et comme en se mêlant aclivementà la vie publique il se
trouverait forcément, dans Tétat actuel des choses, embarrassé par un conflit entre ses convictions patriotiques et son dévouement au Saint-Siège, le clergé méridional s'abstient avec une grande sagesse de toute immixtion dans la politique; il reste prudemment en dehors de la mêlée des partis, s'attachant au rôle d un observateur silencieux, iin, sagace et quelque peu narquois.
De cette sage attitude du clergé résulte dans le midi de la Péninsule une grande pacification religieuse. Avec la façon dont Tancien gouvernement avait prétendu se faire Tévèque du dehors et colorer son absolutisme du prétexte de la défense des sains principes sociaux et religieux, réprimant toute indépendance de pensée, toute velléité de libéralisme au nom de l'orthodoxie, imposant à quiconque le servait la pratique extérieure des sacrements de rÉglise, donnant des sanctions pénales à des préceptes qui ne doivent intéresser que la conscience individuelle et s'efforçant, en retour de ces marques d'un zèle affecté, de mettre le clergé aux gages de sa police tracassière, on pouvait craindre que la ruine de cet édifice d'oppression et d'obscurantisme, qui avait si longtemps pesé sur le pays, n'amenât un déchaînement de passions antireligieuses, une
guerre ouverte au catholicisme et à tout ce qui y tient, quelque chose clans le genre de la furieuse campagne anticléricale que nos radicaux poursuivent avec un acharnement si aveugle. Le danger devait paraître grand sm'tout dans un pays dont le gouvernement, sur le terrain politique, était par la fatalité de ses origines en lutte ouverte avec la Papauté et devait longtemps encore y rester dans l'avenir. Mais ici sont heureusement intervenus ce bon sens et cette modération pratique qui appartiennent au caractère italien et ont empêché les hommes d'État de ce pays de compliquer d'une guerre au pouvoir spirituel la question, bien assez épineuse déjà par elle-même, du pouvoir temporel. De part et d'autre, on a été prudent. Le clergé du royaume de Naples, au lendemain des événements de 1860, s'il avait voulu prendre parti pour le gouvernement tombé et prêcher la croisade comme en 1799, était en mesure de déchaîner sur le pays une guerre civile terrible, et les excitations de l'étranger ne lui faisaient pas faute à cet égard ; son patriotisme ne l'a pas voulu. En revanche^ le nouveau gouvernement a évité avec soin de lui témoigner une hostilité systématique ; il s'est borné à le soumettre aux lois générales du royaume, en ap-
portant d'ailleurs à leur application tous les tempéraments qui ne contredisaient pas les termes de ces lois. Qu'en est-il résulté ? Que le clergé, dans toutes les provinces méridionales, soiis le régime de ritalie nouvelle, a gardé intacte son ancienne puissance morale sur la masse populaire, et que le gouvernement, qui ne rencontrait pas chez lui une opposition déclarée, lui a fait largement sa part dans l'organisation de l'instruction puMique. Dans toute cette région, il n'existe pour ainsi dire pas un lycée de l'État ou un collège communal, un institut technique gouvernemeutal ou municipal qui ne compte quelque prêtre comme proviseur, directeur des études, censeur ou professeur. Je pourrais citer tel lycée où le proviseur, qui est un des Mille de Garibaldi, vit en parfaite intelligence avec l'ecclésiastique qu'il a pour directeur des études. Sans doute, il y avait à cette manière d'agir une nécessité absolue dans l'état du pays. Il eût été matériellement impossible de constituer un personnel suffisant d'enseignement secondaire sans faire appel au concours des membres du clergé. Mais c'est déjà quelque chose que d'avoir su comprendre cette nécessité et de s'y être conformé de bonne grâce. Il est de par le monde des cham-
bres des députés et des conseils municipaux qui, tout en faisant un pompeux étalage de leur zèle pour rinstruction, tout en dépensant sans compter Targent des contribuables pour la construction des écoles, à condition qu'elles soient laïques, n'hésiteraient pas à laisser péricliter renseignement plutôt que d'admettre un prêtre comme professeur dans un lycée de l'État.
C'est généralement des rangs du clergé que sortent les dotti provinciaux dont il est bien rare qu'on ne rencontre pas au moins un dans chaque localité. Le dotto de petite ville est un des types originaux de l'Italie. Ce n'est pas un gladiateur de lettres qui cherche querelle à tout venant ; c'est un homme d'un caractère prudent et un peu craintif, de vie paisible et plutôt cachée, de mœurs douces et affables, dont la pédanterie a quelque chose de naïf et de bon enfant. Formé exclusivement au régime de ce qu'on nommait autrefois les humanités, il est presque toujours bon latiniste, capable de rédiger une page d'une tournure assez cicéronîenne, et trouvant un plaisir délicat à relire les grands écrivains de Rome ; mais pour la langue hellénique, il pourrait employer en parlant de ses monuments le vieux dicton : Grœciim est, non legitiir. Amou-
reux de beau langage et de petits vers, il tourne facilement le sonnet, en y mettant une certaine pointe d'esprit et une grâce câline. En général, c'est d'archéologie qu'il s'occupe, et le couronnement de sa vie sera la publication d'une histoire de sa cité natale, depuis l'arrivée d'Aschkenaz, petit-fils de Noé, que les païens adorèrent sous le nom de Neptune, jusqu'au temps présent, livre dont aucun libraire n'aura le dépôt, dont le retentissement n'ira pas plus loin que l'ombre du clocher, et dont, l'édition finira par pourrir presque en entier dans son grenier, à moins qu'après sa mort ses neveux n'en utilisent le papier pour faire des sacs à raisins.
Pour lui la science est restée exactement au point où elle en était au xvi® et au xvii* siècle. La grande œuvre de critique des textes et des monuments réalisée depuis cent ans est non avenue. Il n'en a aucune idée ; les livres où il pourrait apprendre à la connaître ne sont pas à sa portée ; il en ignore jusqu'aux titres, et c'est à peine s'il a vaguement entendu parler de la renommée européenne de leurs auteurs. Il croit fermement à l'autorité de Barrîo ou d'Antonini en matière de géographie antique^ comme à celle de Pirro Ligorio et
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de Pratilli en matière crinscriptions ; il cite sans aucun soupçon, sur la foi de leurs éditions imprimées, la chronique apocryphe de Calabre et la chronique interpolée de La Cava. N'essayez point de lui dire que ce sont là des sources dont il n'est plus permis de se servir, non plus que de réfuter quelqu'un de ses dadas favoris. Il est trop poli pour vous contredire^ etilprotesterade sa déférence pour un avis plus autorisé ijue le sien ; mais vous n'aurez fait aucune impression sur son esprit, et à part lui il se dira que les savants étrangers ont des idées bien bizarres.
Malgré tout cela, ces dotti de province sont des gens éminemment méritants, et que l'on aurait grand tort de tourner en dérision, de traiter avec dédain. Je collige soigneusement leurs livres pour ma bibliothèque toutes les fois que je peux me les procurer et Je les lis sans m'arrêter aux choses qui me donnent envie de sourire. Jusqu'ici il ne m'est pas arrivé d'en rencontrer un où je n'aie trouvé quelque chose à apprendre. Ils ont eu l'occasion de voir des monuments qui ont disparu presque aussitôt après leur découverte ou qui échappent à l'attention des voyageurs de passage ; ils ont fureté dans des documents qui ne sont pas accessi-
bles, dépouillé patiemment des recueils ecclésiastiques qui n'intéressent que le clergé du pays et où nous n'aurions pas ridée d'aller faire des recherches, sans compter que nous ne les trouverions guère dans les bibliothèques de ce côté des monts. Surtout ils rendent devrais services en recueillant attentivement toutes les antiquités qui se découvrent autour de leur ville et en formant des collections. Là encore leur critique n'est pas le plus souvent à la hauteur de leur bonne volonté. De malins industriels les prennent plus d'une fois pour dupes. Ils rassemblent pêle-mêle le bon et le mauvais, l'authentique et le faux, qu'ils ne sont pas suffisamment en état de discerner. Mais ils sauvent de la destruction une infinité de monuments intéressants, et la visite de leurs cabinets, qu'ils ouvrent avec empressement au voyageur, fournit à l'archéologue qui explore le pays bien des occasions d'étude et d'instruction.
Précisément Acerenza renferme une collection de ce genre, celle de M. Vosa, formée d'objets de toutes les époques, depuis l'âge de la pierre jusqu'à la Renaissance. Il faudrait en écarter une bonne moitié, fabrications toutes récentes de la main trop féconde d'un orfèvre de la ville, dont on
me dît le nom et qui s*est fait faussaire d'antiquités. Aucune de ses œuvres ne pourrait tromper un œil quelque peu exercé. Le reste de la collection donne une idée des petits monuments de toute nature qui se découvrent en remuant la terreà Acerenza et dans les environs, médailles, poteries, terres-cuites, bronzes, etc. Il n'y a là rien dé hors ligne, rien qui tenterait un de nos grands amateurs ; mais dans la tendance actuelle de l'archéologie, toute collection de ce genre est d'un prix scientifique, même quand elle n'offre que des pièces secondaires. .
Autrefois, il n'y a pas encore bien longtemps, c'est isolément et en eux-mêmes que l'on étudiait les monuments antiques ; on ne s'occupait que de leur mérite intrinsèque sous le rapport de Fart ou de l'érudition. Pour attirer l'attention de l'antiquaire, il fallait qu'un objet fût d'une grande beauté ou représentât un sujet intéressant, que Ton pût expliquer et commenter avec science. Tout ce qui n'offrait pas l'un ou l'autre de ces genres de mérites n'obtenait même pas un regard ; on le rejetait sans en tenir compte, et même en ce qui est des morceaux d'un ordre supérieur, on s'inquiétait peu de leur provenance précise. Par- une réaction qui ne
pouvait manquer de se produire, Tinterpré talion des monuments figurés, principale élude des archéologues des générations qui nous ont précédés, est trop négligée de ceux d'aujourd'hui; beaucoup en ignorent les règles les plus élémentaires. Aucun pays de l'Europe ne pourrait actuellement sous ce rapport citer un nom d'antiquaire vivant à placer sur le rang de ceux d'Ennio-Quirino Visconti, de Gerhard, de Panofka, de Charles Lenormant, d'Otto Jahn. Pour ce qui est de la beauté plastique absolue des objets, au contraire, nous en sommes aussi amoureux que nos pères, et nous connaissons mieux l'histoire de l'art. Jamais les œuvres antiques vraiment belles en elles-mêmes n'ont été plus recherchées des amateurs et. des musées, ne se sont payées à des prix plus élevés. Mais on a fini par comprendre que l'antiquité n'est pas un être de raison qu'il faille envisager dans son unité, à la façon des savants de la Renaissance, et qu'il ne suffit même pas d'y introduire les grandes divisions du grec, de l'étrusque, du romain. Le tableau des phases du développement de l'artchez ces différents peuples ne saurait être reconstitué d'une manière exacte sans y introduire, à côté des classements d'époques, une foule de délicates distinctions de
provinces, de localités, d'écoles, de fabriques, étude où la question des provenances devient une chose capitale. On s'est également aperçu que les objets les plus vulgaires et les plus insignifiants ne sont pas à dédaigner, qu'il y a intérêt à les observer et qu'ils prennent une valeur toute particulière quand on les envisage au milieu de l'ensemble de ce qui se trouve habituellement dans telle ou telle pro-^ vince , sur le territoire de telle ou telle ancienne ville. Car les ensembles de ce genre, avec ce qui y appartient évidemment à la fabrication locale et ce qui y offre les caractères d'une importation étrangère, apportent à l'observateur autant dé chapitres tout faits de l'histoire de l'industrie et du commerce dans les siècles de l'antiquité,
La collection de M. Vosa, à Acerenza, me fournira trois exemples bien caractérisés de la nature des renseignements que l'on peut tirer de cette sorte d'observations. J y remarque, et après quelques pourparlers je parviens à me faire céder pour le Louvre une petite statuette en bronze d'une femme entièrement drapée, qui formait originairement, poignée sur le couvercle d'un vase de même métal. L'exécution est grossière, le costume de la femme tout particulier. C'est une œuvre lucanie^ne indi-
gène, d'un caractère nouveau pour la science. Grâce a sa provenance certaine, elle servira dans nos musées à classer des objets de même travail, arrivés sans certificat d'origine parla voie du commerce de Naples. Parmi les médailles, je constate avec un certain étonnement la présence de plusieurs tétradrachmes athéniens de la première émission, de celle qui eut lieu sous les auspices de Solon. Ce sont de^' témoignages matériels d'un commerce d'Athènes avec l'Italie méridionale et les populations œnotriennes , qui occupaient alors le pays, beaucoup plus ancien qu'on n'était porté à l'admettre jusqu'à cette heure. Le fait ainsi constaté donne une valeur inattendue aux traditions assez vagues sur les comptoirs que les Athéniens auraient eus, longtemps avant les guerres Médiques, dans la Siris ionienne et à Scyllètion. Do Siris par les deux routes naturelles que fournissaient la vallée du fleuve homonyme (le Sinno d'aujourd'hui) et celle de l'Aciris (l'Agri), traficants et marchandises pénétraient facilement, en quelques journées de marche, au cœur du pays qui fut plus tard la Lucanie. Voici enfin le fond d'un petit vase en poterie romaine lustrée, d'un rouge corallin, où se voit l'estampille bien connue d'un fabri-
cant d'Arretium en Étrurie, Samia, affranchi de L. ïettius. Cette estampille, je Tai retrouvée quelques jours après au musée provincial de Calanzaro sur deux fragments découverts à Nicotera, vers lextrémité de la Calabre, et à Slrongoli, l'ancienne Petelia. On Fa signalée sur des vases trouvés en France, en Angleterre et dans les Provinces Rhénanes. Ceci permet de mesurer la vaste étendue de Faire géographique où rayonnaient, au commencement de FEmpire, les beaux produits des manufactures arrétines, bientôt imités d'une manière si brillante par les céramistes gallo-romains. Acerenza se nommait Acherontia dans Fantiquité. C'est une ville extrêmement ancienne. Sans remonter aux temps préhistoriques, à Fâge de la pierre polie, où une station humaine existait déjà sur sa montagne, il est incontestable qu'il y avait là une ville bien avant Fépoque où les Lucaniens d'origine sabellique vinrent s'établir dans le pays et en firent la conquête. Cet événement, il est vrai, ne remonte pas plus haut que le milieu du V* siècle avant Fère chrétienne. Le pays, presque jusqu'au détroit de Messine, était auparavant occupé par les Pélasges Œnotriens, qui avaient, semblet-il, passé d'Épire ou d'Illyrie dans le midi de la
Péninsule italique et qui étaient soumis avec une remarquable facilité à la suprématie des villes grecques, fondées aux v® et vi® siècles tout le long de leurs côtes. Dans la portion de l'Italie que tenaient ces Œnotriens, nous retrouvons deux autres villes d'Acherontia, devenues aujourd'hui Tune Cerenzia et Vautre Acri, chacune sur un versant du massif de la Sila, dans la Calabre actuelle, et chacune à côté d'une rivière Achéron. Une ville ainsi nommée suppose, en effet, d'une façon nécessaire, un Achéron sur lequel elle aura été bâtie, et Ton peut affirmer avec certitude que, des deux cours d'eau qui enveloppent Acerenza, celui dont on ignore l'appellation antique, le Signone, devait avoir reçu cette désignation. L'Achéron, comme chacun sait, est un fleuve des enfers. Sa localisation superterrestre est un fait en rapport direct avec le culte' des divinités chthoniennes, dispensatrices de la fécondité du sol, qui reçoivent les morts dans leur empire ténébreux et souterrain, culte particulièrement cher aux peuples pélasgiques et qui remonte jusqu'à eux partout où, dans le monde grec, on le trouve établi. Il y avait un fleuve Achéron dans l'Épire, point probable de l'origine des Œnotriens; c'était même le plus fameux parmi ceux du monde des
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vivants. Par un curieux hasard, j'ai eu Toccasion de visiter dans mes voyages tous les Achérons terrestres que connaît la géographie classique, en Italie et en Épire. Tous sont situés au milieu de paysages sévères et tristes, qui conviennent bien à leur nom infernal.
Malgré la force extraordinaire de sa position, qui devait lui assurer une^ grande importance stratégique, Acherontia ne se trouve pas mentionnée dans les guerres des Romains contre les Samnites et les Lucaniens, non plus que dans leurs campagnes contre Hannibal. Les inscriptions nous apprennent qu'à la fin de la République et sous l'Empire la ville avait rang de municipe. Elle prétend avoir été dans la contrée celle oii la foi chrétienne pénétra le plus tôt, dès le i" siècle, au dire de ses diptyques. En tous cas, dès le ni% sous le pontificat de saint Marcellin, elle posséda un siège épiscopal, dont le premier titulaire s^appela Romanus. C'est peut-être à la vivacité particulière qu'y eut la lutte entre Tancienne et la nouvelle religion qu^il faut attribuer Tenthousiasme exceptionnel que Yordo ou sénat municipal d'Acherontia paraît avoir témoigné pour Julien l'Apostat. Non seulement l'inscription, depuis longtemps connue, d'un piédestal
de statue, employé comme pierre de taille dans la construction de la façade de la cathédrale, présente une dédicace « au réparateur du monde romain, à noire seigneur Claude Julien Auguste, prince éternel, » mais j'ai trouvé, servant de seuil à une des chapelles, le fragment d'une seconde inscription, bien plus monumentale, en l'honneur du même Empereur, et au sommet du pignon de la cathédrale, là où l'on chercherait la figure d'un saint protecteur, l'architecte du xf siècle a placé le buste jusqu'à mi-corps d'une statue en marbre de Julien, de proportion colossale. Cette statue est d'un très bon travail pour l'époque, exactement comme notre célèbre Julien trouvé à Paris. Seulement, des deux hommes qui étaient en cet empereur, c'est le philosophe qu'a voulu représenter le sculpteur du marbre de Lutèce, tandis que' celui du marbre d'Acherontia s'est attaché au soldat. Son front est ceint de lauriers; il porte le costume militaire appelé paludamentiim. Son menton est enfin garni de cette barbe qu'il se crut obligé de défendre dans un pamphlet contre les railleries des habitants d'Antioche. Certainement Acerenza est le seul lieu du monde où celui qui tenta de restaurer le paganisme expirant, l'apostat flétri des malé-
dictions des Pères, figure triomphalement à la façade d'une église. Le hasard se plaît souvent à de semblables ironies, et le plus curieux est que, suivant toutes les probabilités, on a mis Julien à cette place d'honneur parce qu'à l'époque où Ton a construit la cathédrale, on a cru que sa statue était celle d'un saint. Voici comment. Le patron de l'église est saint Canio, évêque de Juliana, en Afrique, dont on prétend que le corps fut apporté dans la Lucanie à l'époque où les fidèles africains fuyaient devant l'invasion musulmane. Le rapport des proportions respectives semble indiquer que le fragment d'inscription en l'honneur de Julien, qui fait, comme je viens de le dire, le seuil d'une des chapelles de la cathédrale, provient du piédestal de la statue. Or ce fragment présente uniquement les lettres vlun. Si, comme il est probable, les deux débris ont été extraits du sol en même temps, les clercs d'Acerenza, entre 1090 et 1100, plus préoccupés du saint Canio que de l'empereur Julien, auront complété l'inscription mutilée en Julianensis episcopiis, et l'Apostat aurait été ainsi transformé en martyr et prolecteur céleste.
Aux temps barbares et dans le premier moyen âge, nous voyons Acherontia ou Acerenza jouer
pendant quelques siècles un rôle d'une haute importance. C'était alors la ville la plus forte du pays entre la mer Tyrrhénienne et la mer Ionienne, la clef de la Lucanie et de Feutrée de la Calabre par le nord. Quand Tintrépide Totila, surgissant dans le midi de Tltalie, releva pour un moment la monarchie des Ostrogoths plus qu'à demi détruite sous les coups de Bélisaire et balança la fortune des armes byzantines, un de ses premiers soins fut de s'emparer d'Acherontia, de la mettre en état de défense et d'y installer une forte garnison. Jusqu'à la fin de la lutte, cette place resta le pivot de la défense des armées gothiques dans la région. Peu après, les Longobards en devenaient maîtres et en faisaient le siège d'un de leurs castaldi ou chefs de districts, dépendant du duché de Bénévent. Comme la cité ducale dont elle relevait, Acerenza resta aux mains des Longobards, même après la destruction de leur royaume par les Francs* En 787, quand Charlemagne reconnut à Grimoald, fils d'Arichis, la principauté de Bénévent, que son père avait su rendre indépendante à la chute du roi Didier, il lui imposa comme condition d'abattre les murailles d'Acerenza, de Salerrie et de Conza, regardées comme
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ses principales forteresses. Mais comme le grand Empereur ne se souciait pas d'engager si loin ses armées, la condition ne fut jamais exécutée.
La collection de M. Vosa renferme quelques beaux bijoux de travail longobardique, trouvés dans le voisinage immédiat d'Acerenza et pareils à ceux qui ont été découverts sur différents points du nord et du centre de lltalie. Us rentrent dans là donnée générale de la joaillerie des peuples germaniques établis sur le sol romain, Francs, Burgondes, Ostrogoths et Visigoths, que caractérisent l'emploi presque exclusif du grenat, vrai ou imité, serti dans Tor, et certaines formes d'ornementation d'une élégance barbare; mais ils y constituent un type particulier, inférieur comme goût et comme travail aux œuvres des Burgondes et des Goths. On sent à les voir que les Longobards étaient de tous les envahisseurs germaniques les plus arriérés dans la barbarie à l'époque où ils franchirent les Alpes et aussi les moins aptes à s'assimiler la civilisation de leurs vaincus. Dans la même collection, ce que l'on peut appeler historiquement la seconde période longobarde dans le midi de l'Italie, est représenté par un petit trésor de pièces d'or des premiers princes indépendants
de Bénévent, et le temps des guerres gothiques, avec ses dévastations et ses terreurs, par une cachette de monnaies d'or de Justinien.
Sicon, qui assassina Grimoald II en 817 et se fit à sa place prince de Bénévent, était castaldus d'Acerenza. Un siècle et demi plus tard, quand Tancienne principauté fondée par Arichis fut divisée en deux, celle du Bénévent et celle de Salerne, par Radelgis et Siconulfe, chacun de ces princes prit pour lui une part du territoire qui avait dépendu jusque-là d'Acerenza. Mais nous n'en voyons pas moins ensuite cette ville garder des comtes longobards, Herimann en 923, Grégoire en 932, Humbert en 1012. Ce n'est, en effet, que vers 1020 qu'Acerenza fut conquise par les Grecs, sous le catapanat du Basilios Boyoannis, dont le nom paraît avoir été la source de celui de la province de Basilicate, acquise par ses armes à son souverain. Acerenza tomba tardivement au pouvoir des Byzantins et n'y resta guère plus de vingt ans ; aussi son évêché, qui relevait de l'archevêque de Sa^ lerne, ne passa pas au rite grec et ne fut jamais rattaché à l'obédience du Patriarche de Constantinople.
Acerenza fut une des premières villes occupées
par les Normands ; dans le partage de 1053 nous la voyons attribuée au comte Asclitin. Mais cette possession fut d'abord précaire et soumise à beaucoup de vicissitudes, car nous trouvons ensuite Acerenza comptée parmi les villes qui se soumirent à payer tribut à Humfroi^ après la bataille de Cività, en 1053, et les chroniqueurs enregistrent en 1061 sa prise d'assaut par Robert Guiscard. C'était dans sa campagne contré le général byzantin Abou-1-Khareg , qui, débarqué à Bari, avait occupé momentanément une partie de la Fouille et lancé ses détachements jusque dans la Basilicate, tandis que lui-même assiégeait Mélfi, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, à propos de l'histoire de cette dernière ville. Cette fois, Acerenza était définitivement conquise et si bien incorporée à la monarchie normande, comme à celles qui lui succédèrent, qu'elle ne fait plus guère parler d'elle dans l'histoire. Son nom reparaît cependant sous le règne de Roger, lequel la prit en 1133 sur Tancrède, comte de Conversano, spoliateur de son seigneur légitime. C'est, paraît-il, Robert Guiscard qui avait réuni au diocèse d'Acerenza celui de Matera, lequel avait ses évoques propres au x° siècle et au commencement du xi«. En 1203,
le Pape Innocent III en éleva le siège à la dignité d'archevêché, dont il fit dépendre les cinq évêchés de Venosa, Potenza, Anglona et Tursi, Tricarieo, Gravina, organisation qui s'est maintenue jusqu'à nos jours.
' En 1223, comme nous l'avons narré plus haut, Acerenza dans la Basilicate fut, avec Lucera dans la Càpitanate et Girofalco dans laCalabre,une des trois localités où Frédéric II transporta sur le continent là majeure partie des Arabes de Sicile. La colonie musulmane d'Acerenza n'eut pas une longue existence, car, dès 1239, Frédéric lui-même fit passer la plupart des guerriers qui la composaient à Lucera, où il concentrait les cantonnements de ses Sarrasins. Pourtant, il en restait encore un certain »oyau dans le commencement de 128S, puisque c*est auprès de ces musulmans à Acerenza que Jean le Maure chercha un refuge, quand la nouvelle des succès inattendus de Manfred et la mort d'Innocent IV dispersa les partisans de la cause papale et les déserteurs de celle de la maison de Souabe, qui s'étaient groupés autour du Souverain Pontife à Aversa, puis à Naples. Il espérait que ce petit gi'oupe de Sarrasins ne ferait pas comme ceux de Lucera, qu'ils continueraient à le recon-
naître pour leur chef et qu'appuyé sur eux il obligerait Manfred à compter avec lui, à le recevoir en grâce. Mais son calcul fut déçu. Les musulmans d'Acerenza le reçurent comme un traître qu'il était. Ils s'emparèrent de sa personne et le mirent à mort. Puis, après lui avoir coupé la tête, ils l'envoyèrent au fils de Frédéric comme hommage de leur fidélité. Cette colonie arabe, alors déjà bien diminuée, réduite à fort peu de chose, disparait ensuite absolument des annales du royaume, napolitain.
La cathédrale est le seul monument d'Acerenza; mais il est intéressant. La construction en a été commencée en 1080 par Tévéque Arnaud, après qu'il eut découvert les ossements de saint Canio, déposés dans l'église antérieure qu'avait bâtie en 799 Tévêque Léon. L'incendie accidentel qui consuma la ville en 1090 n'arrêta pas les travaux; ils étaient achevés avec la fin du siècle, La cathédrale d'Acerenza est un édifice d'une simplicité grandiose et sévère, mais un peu nu, car ni les chapiteaux ni les modillons de l'extérieur ne sont égayés par des sculptures soit de feuillages, soit de figures. C'est en même temps le monument le plus normand, au sens propre du mot, de tout le
midi de Tllalie ; on croirait vraiment une église des environs de Caen ou de Rouen, du temps de Guillaume le Conquérant. Le plan est pareil à celui de Téglise inachevée de Tabbaye de la Trinità de Venosa, c'est-à-dire absolument français et en dehors des habitudes italiennes. Nous y retrouvons également la circulation autour du chœur et les chapelles absidales.
Extérieurement, la cathédrale était fortifiée ; on s'était arrangé pour que, dans un cas de nécessité suprême, elle pût fournir aux défenseurs de la ville un réduit à l'extrémité orientale de Tenceinte. Des créneaux, dont il ne subsiste plus aujourd'hui qu'un petit nombre de vestiges, mais bien reconnaissables, couronnaient le sommet de ses murs, et des tourelles s'élevaient aux angles saillants des bras du transept. La façade présente un pignon aigu d'une grande élévation, au sommet duquel on a placé le buste de l'empereur Julien; deux tours carrées, formant clochers, l'accompagnaient des deux côtés. Elles ont été renversées par des tremblements de terre, car le pays est fort sujet à ce genre de fléau. L'une, celle de l'ouest, n'a jamais été rebâtie; il n'en subsiste que la base. L'autre a été réédifiée dans le style de la Renais-
sance, en 18SS, par le cardinal Michelangelo Saracero, archevêque d'Acerenza. L'architecte en fut maître Pietro, natif de la ville voisine de Muro. La rose de la façade a été refaite vers la même époque. Le portail, au contraire, formant porche en saillie et richemcmt sculpté, est toujours celui du %if siècle. Ses deux colonnes de marbre de couleur, empruntées aux ruines de quelque édifice antique, reposent à leur base sur deux groupes d'une incroyable obscénité, l'un d'un grand singe et d'une femme, l'autre d'un homme et d'une guenon. Le regretté A. de Longpérier a fait remarquer que, grâce à leurs relations avec les Arabes, les artistes de l'Italie normande connaissaient assez bien les éléphants, animaux qui servent de supports au siège de marbre de l'archevêque Ursone dans la cathédrale de Canosa. Les groupes du portai) de la cathédrale d'Acerenza montrent qu'ils avaient aussi par la même voie des notions sur les grands singes de l'archipel Indien, lesquels jouent un rôle dans les aventures de Sindbad le marin. Ces groupes ont du reste, dans les derniers temps, donné lieu à un petit conflit. En prenant possession de la cathédrale, Tarchevêque actuel les avait fait enlever par pudeur; le chapitre, par amour de l'archéologie,
s'est uni à la municipalité pour en imposerla remise en place.
A rintérieur, l'aspect a été fort dénaturé par l'exécution de voûtes de maçonnerie, que l'on a substituées, il y a une quarantaine d'années, à la charpente apparente de la couverture. L'idée n'était pas plus heureuse au point de vue de la beauté que de la solidité de l'édifice. Les voûtes ont été lézardées dans tous les sens par le tremblement de terre de 1857; elles menacent ruine, et on est obligé maintenant de les reprendre en sous-œuvre. Ce qu'on aurait de mieux à faire serait de les démolir pour remettre l'église dans son état primitif. Le chœur est élevé d'environ deux mètres au-dessus du pavé du reste de l'édifice et même du bas-côté qui l'entoure. Par-dessous règne une crypte qu'ont fait refaire et décorer en 1523 Giacomq Alfonso Ferrillo, comte de Muro, et sa femme Marie de Baux. C'est une œuvre exquise comme architecture et comme sculpture. Les ornements en grotteschi couvrant les voûtes et les pilastres, les chapiteaux des colonnes et surtout le beau bas-relief de bronze placé au-dessus de l'autel, ont la grâce pleine de morbidesse, la suavité charmante et la souple élégance des œuvres de Giovanni da Nola. Enfin,
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chose infiniment rare dans les provinces de l'extrême midi de la péninsule, la cathédrale d^Acerenza possède deux bons tableaux sur les autels majeurs des deux transepts. L'un, celui du transept de droite , m'a paru de Polydore de Garavage ; l'autre est de quelque peintre napolitain que je n'ai pas su déterminer, lequel procédait de l'école de Raphaël, mais par l'intermédiaire de Jules Romain, dont il a imité la dureté de dessin et le coloris briqueté dans les chairs.
On voit par ces brèves indications quel degré d'intérêt présente la cathédr«de d'Acerenza, Elle mériterait d'être soigneusement relevée par un architecte, car elle est un des monuments les plus précieux pour la chronologie de l'art dans les domaines des princes normands. Schulz, dans ses remarquables études sur les édifices du moyen âge dans l'Italie méridionale, s'est complètement mépris sur la date des rares églises d'un roman tout français telles que celle-ci. Il pense qu'elles appartiennent à une époque avancée déjà dans l'existence de la monarchie fondée par les fils de Tancrède de Hauteville. C'est le contraire qui est vrai. Les monuments de ce type sont en réalité du premier demi -siècle de l'établissement des Nor-
mands. Il n'existe aucune raison de contester les dates traditionnelles du commencement des travaux des deux plus importantes do ces églises: 1063 pour celle de Venosa, 1080 pour celle d'Ace-
renza. En France on n'hésiterait pas à les leur attribuer. Je dirai plus, ce n'est qu'en les acceptant pour exactes que Ton peut arriver à une reconstruction satisfaisante de l'histoire de l'architecture aux XI® et xu® siècles dans les Fouilles et la Basilicate. Lorsque les Normands se rendirent maîtres du pays, ils y trouvèrent déjà florissant un système architectural qui s'était formé avant eux sous la domination grecque, un style procédant à la fois du byzantin et de l'arabe et en combinant les éléments, dont la cathédrale de Canosa et celle de Siponto peuvent être tenus pour les types les plus caractéristiques et les plus achevés. Ce style, pendant toute la seconde moitié du xi" siècle, fut encore employé sans modifications dans une partie de leurs édifices, dans ceux pour lesquels ils s'adressèrent aux maîtres constructeurs indigènes. Il semble même que, dans les domaines de Bohémond, il se soit conservé plus tard qu'ailleurs, jusque vers 1115, comme si une influence syrienne l'y avait entretenu et renouvelé ; Antioche et
Tarente, soumises au même prince, se seraient ainsi donné la main sur le terrain de l'art. Mais, à côté de ce style byzantino-arabe, la venue des nouveaux dominateurs en avait introduit un autre, le roman de notre pays. Robert Guiscard, dont il faut faire intervenir ici Finfluence personnelle puisque la Trinità de Venosa était son œuvre, Robert Guiscard voulait avoir dans ses nouveaux États des églises pareilles à celles que,.tout jeune, il avait admirées et vu construire dans sa Normandie. Il faisait donc venir de là-bas des architectes comme ceux qui ont travaillé à Venosa et à Acerenza, et ceux-ci transportaient sur le sol italien toutes leurs traditions d'école. La coexistence des deux styles rivaux est ainsi le fait qui se produisit le premier, au lendemain de la concjuète, et c'est seulement alors qu'on peut l'admettre, l'expliquer historiquement. Plus tard, au contraire, dans le xiie siècle, il se produisit une fusion de ces deux systèmes ; les maîtres étrangers eurent des élèves indigènes; les données des écoles, d'abord en antagonisme, se combinèrent en une harmonieuse synthèse. C'est ainsi qu'on vit naître et régner, de 1100 à 1200, dans les provinces gouvernées par les descendants de la maison de Hauteville, un
style d'architecture original et nouveau, le véritable style italô-normand, où les influences normande et bourguignonne se marient avec les traditions byzantines, et xjuelques emprunts fsdts au roman de la Toscane, où la décoration des églises est en grande partie puisée de l'autre côté /des Alpes, mais où leurs plans sont franchement italiens, n'admettant, par exemple, jamais cette circulation autour 'du chœur que nous venons d'observer encore une fois à Acerenza.
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Lorsque, des remparts d'Acerenza, on regarde du côté du sud-ouest, on voit un peu en avant du sommet de Téchine de montagnes qui sépare de Potenza et de la vallée du Basîento, presque à la crête de ces montagnes, le bourg de Pietragalla, gros village encore plutôt que bourg malgré ses 4,000 habitants, car ceux-ci ne sont guère que des paysans. On croirait presque qu'on va le toucher de la main et on s'imagine qu'il suffira de bien peu de temps pour y arriver. Mais comme il faut descendre du pic d'Acerenza dans le fond de la vallée du Bi'adano, puis remonter jusqu'à la , même hauteur par une interminable côte, on y met au moins deux heures et demie*
Rien de plus pauvre ni de plus sauvage que
Pielragalla. Je n'ai pas pu y trouver à prendre une tasse de café autre que ce qu'on décorait du nom de caffè di paese, décoction amère de glands de chêne grillés. Jusqu'au xV* siècle, ce n'était qu'un hameau dépendant de Casalaspro, fief assez important du comté de Muro sous les Angevins, qui avait fini par être érigé en duché à l'époque où les Aragonais multiplièrent si incroyablement les titres de ducs et de princes dans le royaume de Naples. Il y a encore aujourd'hui un duc de Casalaspro, qui est en même temps baron de Pietragalla ; mais depuis longtemps Casalaspro n'existe plus. Un tremblement de terre l'ayant renversé en 1456, la plupart des habitants se retirèrent à Pietragalla ; un autre tremblement de terre, celui qui dévasta toutes les localités de la Basilicate le 8 septembre 1694, acheva de faire abandonner Casalaspro et renversa les quatre tours qui restaient debout du château. A l'endroit qu'occupait jadis cette seigneurie, dont le principal éclat fut au xiv® siècle, on ne rencontre plus que des décombres informes. Le misérable bourg de Pietragalla ne mériterait pas une mention s'il n'avait pas eu, il y a vingt et un ans maintenant, sa page d'histoire. C'est là que se passa l'épisode le plus considérable de ce'bri-
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gandage politique des premières années de rétablissement du régime de l'unité italienne dans le royaume napolitain, dont le souvenir est toujours si vivant dans le pays. Partout où je passe on me raconte les histoires tournant en légende de cette époque terrible où Ton ne pouvait plus aller sans danger d'une localité à Tautre; à l'accent avec lequel on me dépeint les cruautés des chefs de bandes, on sent quelles terreurs et quelles colères leurs noms seuls suffisent encore à réveiller. Mon compagnon de voyage, M. Michèle La Gava, qui avait alors vingt et un ans, a vu rapporter un soir le corps sanglant de son père, signalé comme libéral et patriote, et comme tel assassiné par la bande de Crocco, tandis qu'il allait visiter une de ses propriétés.
Je le répète, c'est Pietragalla qui vit l'épisode décisif de cette sorte de chouannerie. C'est devant cette bicoque que vint échouer définitivement Borges et avec lui tout espoir de soulever contre la révolution nationale une Vendée napolitaine, ou plutôt — car ce nom de Vendée est trop noble et trop pur pour qu'on puisse l'appliquer aux hordes qui avaient servi la cause royale en 1799 — quelque chose de semblable à l'année de laSainte-
Foi que le cardinal Ruffo conduisit victorieusement du , fond dQ la Calabre jusqu'à Naples en marquant sou passage par un lleuve de sang.
On était dans Tautomne de 1861 ; il y avait un aa seulement que Garibaldi était entré à Naples, six mois que François II avait dû quitter Gaële après cette défense qui avait fait à la monarchie des Bourbons des funérailles dignes de ses ancêtres français. Le pays était encore dans un état de profonde confusion ; tous les éléments de désordre que déchaîne inévitablement une révolution s'y donnaient carrière. JLes rouages de Tiancienne machine . gouvernementale étaient, détruits, ceux de la nouvelle commençaient à peine à s'organiser. Bien qu'il se fût affaissé d'une manière irrémédiable sous le poids de ses propres fautes et de la corruption de ses agents, quoique l'immense majorité du pays Feût irrévocablement condamné, le régime déchu de la veille conservait encore des partisans actifs, qui cherchaient à le restam^er par tous les moyens. Au milieu du désordre général, en profitant de la désorganisation passagère des éléments de répression, le brigandage avait pris un développement effrayant dans les provinces où il était depuis longtemps à l'état endémique.
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La dispersion de Tancienne armée royale, qui dans les Galabres et ta Basilicate avait fondu s^s com^ battre, avait fourni de nombreuses recrues aux bandes des malfaiteurs. Bientôt certains cbefs qui antérieurement avaient déjà fait leurs preuves dans le brigandage, comme Chiavone sur la frontière des Etats Pontificaux, Mittica dans FAspronionte, les frères La Gala dans la Sila, Crocco dans le Vulture, d'autres dans les Abruzzes, avaient vu se grouper autour d'eux de vraies petites armées et terrifiaient le pays ; ils étaient devenus des personnages importants, dont le nom remplissait les journaux et occupait la politique européenne.
Le métier était bon. Suivant l'exemple mémorable et classique que Frà Diavolo et Maminojie, devenus colonels de Farmée royale par la grâce du cardinal Rufifo, avaient légué à leurs successeurs, tous se masquaient en fidèles du roi détrôné. Jamais, dans le royaume de Naples, on n'a vu le brigandage arborer une bannière politique autre que celle de la réaction, contre la République en 1799, contre Joseph Bonaparte et Murât de 1806 à 1814, contre la royauté constitutionnelle de la maison de Savoie après 1860. Mais pour quiconquev connaît les conditions du pays, il est facile de
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comprendre comment, du moment qu'on se faisait brigand, Tavantage professionnel était de se déclarer bourbonien, et non pas libéral. Dans les provinces tous les gens éclairés, la noblesse en général, c'est-à-dire la majorité des propriétaires, des gens riches, appartenaient au parti libéral, avaient embrassé avec ardeur la cause de Tunité italienne. C'étaient ceux dont les fermes étaient bonnes à piller, les personnes à entraîner dans les montagnes pour ne les relâcher que contre une grossie rançon. Ce n'est pas à dire que, lorsque les bandits mettaient la main sur un homme connu par sa fortune et qui ne se mêlait pas de politique, ils se fissent faute de l'enlever, de lui couper le nez ou les. oreilles pour stimuler le zèle de sa famille quand la rançon se faisait trop attendre, enfin de l'égorger, si elle ne venait pas. Tout en ayant ainsi les bénéfices du métier, les brigands touchaient, à titre d'insurgés, les subsides des comités légitimistes de l'étranger, qui persistaient à les regarder comme des chevaliers du droit calomniés par la presse piémontaise.
Ces comités étaient de bonne foi; oh l'était aussi dans l'entourage de François II retiré à Rome, quand on croyait aux protestations de fidélité des
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chefs de bandes, et on comptait sur une prompte restauration due à leur vaillance* Cependant on commençait à trouver que celte restauration tardait plus qu'on n'avait cru, que les bandes n'arrivaient à aucun résultat qui en valût la peine. On jugea indispensable de grouper leurs efforts ; on crut le moment venu de frapper un grand coup. Les intrigants affluaient au Palais Farnèse, affirmant que la population de Tancien royaume napolitain tout entière frémissait sous le joug étranger, et qu'indubitablement la levée de la première conscription ordonnée par le gouvernement de Turin donnerait le signal d'une insurrection générale. Mais il fallait quelqu'un pour prendre en main le commandement de celte insurrection, quelqu'un dont le royalisme fut assez sûr, la bravoure et la capacité militaire à la hauteur de la lâche. François II ne trouva point cet homme parmi les anciens officiers de son armée ; il le chercha dans José Borges.
C'était un Catalan qui avait été l'un des plus brillants chefs du carlisme espagnol. Ame ardente et pleine de foi, caractère chevaleresque, il avait dévoué sa vie à la cause de la légitimité. Nul n'était plus brave sur le champ de bataille, plus hardi
dans ses entreprises et ne connaissait mieux les conditions de la guerre de partisans. Nul surtout, chose rare parmi les cabecillas, n'était plus loyal et plus désintéressé ; nul n'avait les mains plus pures. Jamais, dans un genre de guerre où le pillage est si facile, il n'avait cherché à tirer parti des aubaines de la maraude. Exilé de son pays, il vivait pauvre et dans la retraite. C'est là que vinrent le chercher les envoyés du roi de Naples. Un roi détrôné, parent de celui dont il avait porté la cocarde, réclamait ses services. Il n'hésita pas un instant à répondre à cet appel et, sans rien demander de plus, il partit. Le 14 septembre 1861, Borges, ayant pour lieutenant un Français, Auguste Langlois, ancien capitaine aux zouaves pontificaux, débarquait à Brancaleone, près de Reggio, suivi de cent Espagnols, vétérans du carlisme.
Il venait faire en soldat une guerre loyale et régulière, résolu à ne pactiser avec aucune pratique honteuse, avec aucun excès qui pût entacher l'honneur de son drapeau. C'est ce qu'ir annonçait dans la proclamation qu'il lançait en débarquant pour appeler les populations aux armes et dans une lettre d'un ton singulièrement chevaleresque
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qu'il adressait en même temps aux commandants des troupes italiennes, comme le cartel d'un paladin de Técole des Amadis. Il traversa plusieurs bourgs sans que personne répondît à son cri d'insurrection, vînt se joindre à sa petite troupe. Le pays ne montrait aucune disposition à cette révolte universelle qu'on lui avait promise. Il dut en toute hâte se jeter dans TAspromonte, où l'attendait la bande de Mittica. Dès la première entrevue, Borges comprit à qui il avait affaire. Quant à Mittica, cet étranger qui venait lui parler d'honneur et de dévoûment, qui prétendait lui commander, ordonnait de se battre et défendait de voler, lui parut suspect ou tout au moins gênant. U le mit en état d'arirestation et le fit désarmer avec ses compagnons. Le rusé Calabrais faisait d'eux des otages bons à tenir en réserve pour quelque négociation future, où il pourrait, en les livrant aux Italiens, s'assurer d*être reçu à composition si là chance tournait trop mal pour lui .
Les événements déjouèrent son calcul. Quelques jours après, une colonne de plusieurs bataillons de bersaglieri attaquait à l'improviste les brigands de l'Aspromonte. Comme les choses devenaient |
sérieuses, les fusils furent rendus aux Espagnols.
Après un engagement très vif, mais court, les bandits se dispersèrent; Mittica lui-même se rendit prisonnier. Borges avec ses compagnons, imposant aux ennemis par leur fière contenance, opérèrent leur retraite en bon ordre, suivis de quelques individus de la bande qui montraient plus de cœur que les autres. Ils se mirent en marche vers le nord en suivant les parties les plus inaccessibles des montagnes. Le 9 octobre, ils tentaient de surprendre Catanzaro-, mais ils y étaient si vigoureureusement reçus que tous se débandaient. Borges lui-même, abandonné, dut prendre la fuite avec sept compagnons seulement et se jeta dans lés forêts de la Sila. Pendant plus d'un mois, on y perdit sa trace et Ton n'entendit plus parler de lui. A ce moment, le massif de la Sila était tout entier au pouvoir de Cipriano La Gala, qui disposait de plusieurs milliers d'hommes, cantonnés dans les bois immenses de la haute montagne. Il adressait au général commandant à Cosehza et au préfet des lettres où il les traitait d'égal à égal. Évidemment, en choisissant la Calabre pour lieu de débarquement, Borges avait compté trouver dans les forces de La Gala une division tout organisée de sa future armée. Mais le roi de la Sila ne
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se soucia pas de se soumettre à Tautorité régulière du chef qu'on avait voulu lui donner. De son côté, Borges recula devant l'idée d une association avec cet homme couvert de crimes, dont le procès, deux ans plus tard, a révélé tant d'atrocités révoltantes, de vols qu'aucune passion politique ne pouvait excuser. Il erra donc au travers des forêts, menacé de tous côtés des plus grands dangers, obligé de se cacher des prétendus insurgés autant que des lieutenants du général La Marmora.
Cependant il lui fallait tenter quelque chose. Les renseignements qu'on lui fournit sur Donatello Crocco, qui avait rassemblé une troupe assez nombreuse dans les bois du Vulture, lui firent espérer de trouver dans ce chef, sinon un pillard moins avide du bien d'autrui que les autres, du moins un homme plus brave, qui se prêterait à des opérations militaires. Borges résolut donc de le rejoindre pour entreprendre une campagne dans la Basilicate. Le choix seul de cette province montre à quel point on l'avait mal renseigné sur le pays. Il n'en était pas une oîi il dût rencontrer plus de difficultés pour ses projets. Depuis plus d'un demi-siècle, la Basilicate se distinguait par l'ardeur .de libéralisme de la population de ses villes. Dans
aucune autre le cardinal Ruffo n'avait trouvé une plus opiniâtre résistance ni Murât plus de dévoùment. L'année précédente encore,, toutes les villes delà province s'étaient soulevées et avaient chassé les troupes royales à la seule nouvelle du débarquement de Garibaldi àMelilo, et c'est cette diversion inattendue sur les derrières de l'armée opposée en Calabre au dictateur révolutionnaire qui avait désorganisé tous les plans de résistance des généraux de François II. Une entreprise bourbonienne était donc âûre d'échouer en Basilicate, encore plus que partout ailleurs.
Borges, toujours en se cachant, avait gagné le Lagonegrese, puis les montagnes boisées des environs de Saponara. De là il s'était mis en rapport avec Crocco et l'avait appelé à lui. Le 3 novem* bre, les bandes descendues du Vulture, après avoir été rejointes par le général sous les ordres duquel elle^ allaient se placer, occupaient le bourg de Trivigno, dont la position inexpugnable commande la vallée du Basiento. Les troupes italiennes étaient peu nombreuses dans la province; elles demandèrent des renforts à Naples, et, en attendant, ne se sentirent pas en mesure d'aller déloger de leurs cantonnements les forces commandées par Borges.
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Celui-ci resta près de quinze jours à Trivigno sans être inquiété, s'occupant à organiser sa petite armée, qui s'accroissait à vue d'œil. Il avait, en effet, du reconnaître que la cause du monarque légitime était, au fond, parfaitement indifférente à ceux qui prétendaient avoir pris les armes pour elle, que Tappât du butin les faisait seul agir et que ce n'était que par cet appât qu'il pourrait recruter des soldats. Surmontant donc les répugnances de son honneur, il avait promis à ceux qui voudraient le suivre le pillage des villes dont ils s'empareraient de vive force. A dater de ce jour, les recrues commencèrent à lui arriver et les bandes qui avaient répondu à son appel montrèrent plus d'ardeur, plus de disposition à la lutte.
Bientôt on s'enhardit à exécuter quelques pointes autour de Trivigno. Un détachement de bersaglieriy surpris en marche, fut détruit. Ce petit succès donna confiance, et Borges crut le moment venu d'entamer des opérations sérieuses. Le 16 novembre, il emportait le bourg de Vaglio, dans le voisinage de Potenza. Conformément à sa promesse ce bourg fut mis à sac, et de tels excès y furent commis que le lendemain l'évêque de Potenza, qui pourtant sympathisait de cœur avec
la cause bourbonienne, publia un mandement pour déclarer à ses diocésains que la conscience ne permettait pas à un chrétien de s'associer à des crimes de ce genre. Le 18, Borges, évitant Potenza bien gardée, conduisait les mêmes bandes devant Pietragalla, d*où il espérait, par la forêt de Banzi, donner la main à celles de la Pouille et de la Capîtanale.
Pas un soldat ne se trouvait dans le canton. La garnison la plus voisine était celle de Potenza, trop insuffisante pour oser s'aventurer hors de la ville. Les habitants de Pietragalla n'avaient donc aucun espoir d'être efficacement secourus ; ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes et peut-être sur les gardes nationales voisines. Plus d^ deux mille hommes les cernaient. Ils ne prirent pas moins la résolution de résister jusqu'à l'écrasement phitôt que d'accueillir les brigands. Les rues du bourç furent barricadées à la hâte, les maisons crénelées, et l'on répondit par des coups de fusil aux sommations du cabecilla venu d'Espagne. La lutte se prolongea plusieurs heures malgré la disproportion des deux partis. Somme toute, en dépit des efforts de Borges, l'attaque était molle ; on ne parvenait pas à empêcher les assaillants, aussitôt
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qu*une maison était prise, de se mettre à la piller au lieu de continuer à combattre. La défense, au contraire, était d'une rare énergie. Les gens de Pietragalla disputaient aux brigands maison après maison, avec un tel acharnement qu'ils leur tuèrent ou blessèrent plus de cent hommes. Mais leurs munitions commençaient à s'épuiser ; ils avaient, de leur côté, bien des morts et des blessés. Déjà la moitié du bourg avait été conquise, pillée et livrée aux flammes. Ses défenseurs allaient succomber sous le nombre, quand tout à coup ils entendirent des sonneries de clairon dans la campagne. A ce bruit ils virent leurs assaillants hésiter, se troubler, puis bientôt se disperser dans toutes les directions comme une volée d'oiseaux pillards, sans attendre l'intervention de la troupe qui s'annonçait par ces fanfares.
Cette troupe n'avait pourtant rien de formidable. La population d'Acerenza, du haut de sa montagne, avait pu suivre avec une poignante émotion les péripéties de l'attaque de Pietragalla. La garde nationale s'était rassemblée. Elle ne disposait que d'une centaine d'hommes pour tenter une expédition au secours de ses voisins. Une aussi petite poignée de combattants, en se risquant contre des
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bandes vingt fois plus nombreuses, n'avait guère d'autre chance que de se faire écraser inutilement. Mais c'étaient des gens de. cœur, et coûte que coûte ils avaient résolu de faire leur devoir. Au moment du départ une idée lumineuse traversa Tesprit de leur capitaine. On n'avait que bien peu d^hommes à mettre en ligne ; mais par un heureux hasard il se trouvait à la mairie six vieux clairons. L'officier les fit prendre et chercha des^ hommes qui sussent en sonner tant bien que mal. Arrivé au fond de la vallée, après avoir descendu en se dissimulant dans les^ vignes, il divisa sa petite troupe en deux détachements auxquels il fit prendre des chemins creux qui pussent cacher leur nombre véritable. Et il ordonna, pendant toute l'ascension de la montagne, de faire aller les trompettes à pleins poumons en faisant le plus de tapage possible. Cette ruse de Peau-Rouge était bien naïve; pourtant elle réussit. Les brigands, au milieu de leur assaut, entendirent derrière eux, dans deux directions, des clairons qui semblaient annoncer l'arrivée de plusieurs compagnies d'infanterie. Ils furent pris de panique. Au lieu de s'exposer en continuant la lutte, ils ne pensèrent plus qu'à mettre en sûreté ce qu'ils avaient déjà
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pillé, et d'un commun élan ils s'enfuirent à toutes jambes avec leur butin vers les bois de Monticchio et de Lagopesûle. Borges essaya vainement de les ramener au combat; désespéré, la mort dans Fâme, il fut entraîné dans le torrent de leur fuite, dont Crocco en personne avait donné le signal. C'est ainsi que la garde nationale d'Acerenza délivra ses voisins de Pietragalla sans avoir eu à brûler une amorce. Depuis le siège de Jéricho, de biblique mémoire, jamais sonneries de trompettes n'avaient produit à la guerre un effet aussi merveilleux.
Les jours suivants des troupes arrivèrent de Naples et se joignirent aux gardes nationales de la contrée. On cerna les bois où s'étaient réfugiées les bandes, réduites désormais à cinq ou six cents hommes, et on se prépara à les fouiller minutieusement. Cependant la discorde était complète entre ceux qui avaient conduit l'entreprise. Crocco et les autres chefs de bandes reprochaient à Borges de les avoir menés à leur perte. Le vaillant Espa* gnol les traitait de voleurs et de couards ; il désespérait d'une cause qui ne trouvait que de pareils défenseurs. Pourtant, dans la situation sans issue où l'on se voyaity il parvint à les entraîner à une suprême tentative sur Pescopagano. Elle eut lieu
le 28 novembre et fut encore plus désastreuse que celle de Pietragalla. Il n*y eut même pas à proprement parler de combat ; dès les premiers coups de fusil la déroute des brigands fut complète; ils coururent au plus vite se cacher de nouveau dans les bois.
Le soir même une idée infernale surgit dans Tesprit de Donatello Crocco. Puisque tout espoir de succès était perdu, puisqu'il n'y avait plus moyen de piller les libéraux de la Basilicate, avant de chercher à regagner en se coulant sous bois ses repaires du Vulture, il y avait du moins un bon coup à faire en dévalisant les étrangers que le roi avait envoyés pour les commander. Borges et ses compagnons était porteurs de sommes assez fortes en or, dont on les avait munis en les faisant partir pour subvenir aux premières dépenses de l'expédition. Us les avaient ménagées autant qu'ils avaient pu, et les bandits dont ils avaient dû faire leurs soldats savaient qu'une bonne part en restait intacte. Brisés de fatigue, les quelques aventuriers cai'listes dormaient. On se jeta sur eux pendant leur sommeil, on les dépouilla de leur argent, de leurs effets et de leurs armes, et on les chassa devant soi sans ressources dans un pays dont ils parlaient
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à peine la langue et où ils étaient partout traqués. Crocco espérait qu'en se mettant à leur poursuite les troupes le laisseraient plus facilement échapper. Borges n'eut plus dès lors qu'une seule pensée, gagner Rome et s'y présenter devant François II; une fois là dire enfin toute la vérité à ce roi dont il n'avait pu servir efficacement la cause d'une autre manière, lui montrer à quel point on le trompait, et le détourner d'envoyer après lui d'autres braves gens chercher la mort dans une entreprise impossible. Avec trois compagnons fidèles, déguisés en paysans, il se mit en route vers les montagnes des Abruzzes, par où il espérait gagner plus facilement la frontière pontificale. On marchait de nuit, autant que possible par les forêts ou la crête de l'Apennin, dormant en plein champ, évitant les lieux habités, excepté quand la faim contraignait à se présenter à quelque masseria isolée pour s'y procurer du pain, dépistant les patrouilles qui parcoiu'aientlepays. Ce que Borges déploya d'habileté de sauvage, de hardiesse, de ruse et de fertilité d'inventions dans cette longue et périlleuse fuite est quelque chose d'inouï. Il croyait enfin toucher au but, le lendemain il allait franchir la frontière et se trouvera l'abri des pour-
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suites, quand il fut arrêté dans les environs de Carsoli. Prisonnier, il se nomma fièrement. On le conduisit à Tagliacozzo, où on le fusilla le 15 décembre. Sa contenance devant la mort fut intrépide et sans forfanterie; il mourut comme il avait vécu, en soldat convaincu d'une idée.
On avait trouvé sur lui divers papiers importants , entre autres le mémoire, écrit dans les étapes de sa dernière odyssée^, qu'il voulait remettre à François II en arrivant à Rome. Le gouvernement italien le fit aussitôt publier, et l'effet en fut très grand en Europe. Rien ne contribua plus à éclairer l'opinion sur le véritable caractère du brigandage napolitain. Je viens de le relire et je ne connais rien d'une éloquence plus navrante dans sa simplicité que ce cri siiprème d'un honnête homme abusé, qui s'est dévoué à comiAander des Vendéens et n'a trouvé à la place que du gibier de galères, et qui, pour laver son honneur jusquelà sans tache, repousse toute solidarité avec les bandits auxquels on l'a momentanément associé. Il dit à son roi la vérité du ton grave et triste d'un homme qui n'est pas sûr de le détromper, qui s'attend au contraire à être méconnu, mais qui fait son devoir et décharge sa conscience.
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L'exécution de Borges reste une tache sanglante pour le gouvernement italien. Celui-ci a eu beau invoquer la nécessité de faire un exemple, le vaillant capitaine d'aventure espagnol n'était pas un brigand ; il avait loyalement combattu en soldat et il devait être traité en prisonnier de guerre. C'é* tait un de ces adversaires qu'on s'honore en respectant, et il y avait ui^e suprême injustice à con- , fondre ce champion de la légitimité mourante avec les malfaiteurs dont il fallait à tout prix réprimer les crimes. Sa mort ne servait de rien à l'Italie ; sa vie épargnée eût eu du prix pour elle. Au lieu de le tuer, il fallait le renvoyer à l'étranger pour y raconter ses déceptions et ses misères. Mais pour lui, le sort qu'on lui a fait était ce qui valait le mieux. Vivant après la déconvenue de son expédition, il n'eut été qu'un aventurier battu et sans prestige; on lui a donné l'auréole de ceux qui meurent martyrs de leur foi.
Je me suis arrêté quelque temps sur ces souvenirs oubliés maintenant en dehors du pays, bien qu'ils aient, il y a vingt ans, passionné toute l'Europe, et spécialement notre pays, où l'on prenait parti suivant ses opinions, avec une ardeur dont il me souvient encore, pour ou contre le brigan-
dage napolitain. Mais en présence des lieux qui en furent témoins, toutes les réminiscences de ces événements sont revenues à mon esprit avec une singulière vivacité. Elles m'ont pour ainsi dire absorbé pendant les quatre heures que j'ai mises à parcourir, en partie de nuit et sans plus pouvoir observer le paysage, la route de Pietragalla à Potenza.
Celle ville est un chef-lieu de province, qui compte 19,000 habitants. Elle est située à 1,200 mètres d'altitude, sur le sommet d'un mamelon haut et escarpé, que dominent à peu de distance de tous les côtés des montagnes plus élevées. Au sud, là où la ville surplombe la vallée supérieure du Basiento, dans le fond de laquelle est située la station du chemin de fer, la vue est pittoresque et frappante, mais d'un caractère triste et sauvage. Le fleuve, qui se jette dans la mer à Métaponle, est ici tout près de sa source; car il sort du mont Arioso, quelques kilomètres seulement au-dessus de Potenza. Ce mont Arioso, situé au sud de la ville, appartient au massif des Monti délia Maddalena, le groupe culminant de TApen-
nin Lucanien ; il reste couronné de neiges jusqu'au milieu du mois de mai.
La ville n'a rien de monumental. On n'y rencontre pas un seul édifice qui frappe l'attention. Devant la préfecture, il y a une place d'une certaine étendue, mais la principale artère est une longue rue tortueuse où deux voitures auraient peine à passer de front. Les niaisons qui la bordent, toutes blanchies à la chaux, sont peu élevées , avec leur façade garnie de balcons ventrus à l'espagnole en fer forgé, dont quelques-uns sont de remarquables échantillons de l'art du serrurier au xvn* siècle. Cette rue est le forum de Potenza. Toute la journée on la voit remplie de groupes qui stationnent, laissant aller leur vie à la flânerie ou bien causant de leurs affaires et discutant avec animation la politique du jour. A la curiosité qu'un étranger éveille en y passant, il est facile de voir qu'il n'en vient guère en ces lieux.
Pour un voyageur qui arriverait de Naples, il est évident que Potenza paraîtrait un trou de province, arriéré, vulgaire et mort. Pour celui qui vient de passer plusieurs jours à parcourir les petites localités de la Basilicate et ses campagnes désertes, l'impression est toute différente. Il lui
semble retrouver la vie et la civilisation. A revoir Téclairage au gaz, un grand théâtre, des cafés brillants de lumières, des magasins assez bien approvisionnés, et dont cinq ou six ont des devantures à la moderne, entre autres celui d'une modiste française, il croit rentrer dans une autre partie du monde que celle d'où il sort. Pour ma part, dusséje passer pour dominé par des préoccupations bien matérielles, le plus vif souvenir que m'ait laissé cette ville a été celui de la satisfaction d'y rencontrer une véritable auberge avec de bons lits et des chambres propres, et surtout une trattoria tenue par un Milanais, où l'on vous sert la fine cuisine du nord de Tltalie.
Je ne voudrais pas me donner l'air d'un gourmand en m'appesantissant sur « les choses de gueule », conune disaient nos pères. Pourtant, la question de nourriture, dans certaines conditions de voyage, finit par devenir une préoccupation qui s'impose, et elle tient sa place importante dans les mœurs d'un pays. Celui qui est délicat sur ce chapitre ne doit pas s'aventurer dans les provinces de l'extrémité méridionale de l'Italie, en Basilicate ou en Calabre; il aurait trop à en souffrir. Jamais, pour ainsi dire, en dehors de quelques villes d'une
certaine importance, on n'y trouve de viande de boucherie, et quand par hasard on en rencontre, elle est immangeable. En fait de nourriture animale, on est condamné au poulet à perpétuité. Et quels poulets! D'affreux oiseaux à l'aspect misérable et souffreteux, juchés sur de grandes pattes jaunes, auxquels jamais on n'a donné une seule poignée de grains et qui cherchent leur vie comme ils peuvent parmi les ordures. Qu'on juge après cela de leur maigreur, sans compter la vermine qui les dévore à tel point que souvent leurs plumes se recroquevillent, comme s'ils étaient atteints d'une maladie de la peau. En général, on ne les tue qu'au moment de les faire cuire, de telle façon que leur chair est aussi coriace qu'ils sont maigres. Quant aux manières de les accommoder, elles feraient dresser les cheveux sur la tête à un gastronome. Voici par exemple une des plus usitées dans là Basilicate. La bête une fois saignée, on la vide et on la dépèce; puis on prend sa ventraille, on la hache avec des ognons et des tomates et on fait frire le tout dans la poêle, où on met ensuite à sauter les membres du poulet.
C'est pis encore quand on veut vous bien recevoir et vous offrir une chère raffinée. Il faut que
les gens de ces pays aient le palais et Testomac autrement faits que les nôtres. Ils se délectent à des combinaisons de goûts que des Allemands ne réprouveraient peut-être pas, mais qui nous paraissent aussi barbares que répugnantes. Au point de vue de Farchéologie, cette cuisine est fort curieuse. C'est celle que cultivaient les anciens. Les recettes d'Apicius, si on les appliquait, donneraient exactement ce genre de produits, ces associations de saveurs qui, pour nous, hurlent de se trouver ensemble. Un certain soir, dans une maison où j'avais reçu la plus gracieuse hospitalité, où Ton s'empressait à me faire fête, je vois sur la table un magnifique gâteau dont la surface était couverte d'une glaçure de sucre sur laquelle, en rhonneur de l'hôte étranger, on avait dessiné, en nonpareille de couleurs variées, son chiffre entre un drapeau français et un drapeau italien. J'en prends un morceau, mais à peine y ai-je porté la dent je recule, et il me faut un effort héroïque de politesse pour en manger deux ou trois bouchées sans trop de giimaces. C'était un pâté de jambon, d'oeufs durs, d'amandes, de cornichons au vinaigre et de fruits confits, le tout assaisonné au sucre et au fromage fort. Je pourrais énumérer ainsi, pour
rinstruction des ménagères, un certain nombre de recettes de même caractère, à inscrire également dans le Livre de la cuisine qu'il ne faut pas faire. J'y donnerais une place d'honneur au lièvre à la mousse de chocolat avec des petits dés de jambon et des amandes de pin pignon, à la soupe où Ton met dans le bouillon des biscuits sucrés, enfin à la sauce faite de vinaigre, de moutarde, de sucre, de menthe et de baume pour accompagner le poulet rôti. Quand on vient de passer plusieurs journées au régime exclusif de cette cuisine trop pleine de couleur locale, on éprouve un véritable soulagement à trouver celle de la trattoria de Potenza.
En circulant dans les rues de cette ville, on ne peut manquer de remarquer le nombre des mutilés. C'est le résultat du tremblement de terre du 16 décembre 1857, le plus récent et le plus effroyable que l'on ait vu depuis plusieurs siècles dans cette province où le fléau revient presque périodiquement. Dans la seule ville de Potenza, les chirurgiens durent à la suite du désastre opérer quatre mille amputations, plus qu'on n'en fait après une grande bataille. Ce tremblement de terre, qui donna trois secousses circulaires successives (la seconde fut la plus violente), répandit sur la majeure partie
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de la Basilicate des ravages égaux à ceux du tremblement de terre de 1783 en Calabre. Il y périt sur le moment même trente -deux mille personnes écrasées sous les ruines, sans compter celles que moissonnèrent ensuite les conséquences des blessures, la faim et le froid. Ce que fut le nombre de ces dernières, on en pourra juger par les chiffres officiels relatifs à l'arrondissement de Sala. Les victimes de la secousse y avaient été de treize mille deux cent trente ; celles des suites de la catastrophe pendant les trois mois après montèrent à vingt-sept mille cent cinquante. Une ligne droite tirée du Vulture au Stromboli détermine exactement celle de la plus terrible intensité du phénomène. C'est en effet sur son trajet que se trouvent, outre Potenza, SaponaPa et Sapri, qui souffrirent horriblement, les petites villes du Val di Tegiano, Auletta, Atena, Sala, Padula, qui furent toutes renversées de fond en comble, où pas une maison ne resta debout. A droite et à gauche de cette ligne, la secousse fut beaucoup moins sensible et alla en s'atténuant à mesure que l'on s'éloignait du trajet central. Elle fut cependant plus ressentie à l'ouest qu'à l'est, particulièrement dans la région du Vésuve.
Avec celui de 1694, le tremblement de terre
de 18S7 est le plus violent dont la Basilicate ait gardé le souvenir depuis celui de 1273, sur lequel on trouve des renseignements précieux dans les Regesta de Chaires d'Anjou. Mais Thistoire de Potenza se compose en grande partie de catastrophes plus ou moins graves de même nature. On s'étonne vraiment que les hommes continuent à habiter une ville située dans ces conditions et si souvent ruinée. En revanche, on doit s'attendre par avance à n'y trouver aucun monument ancien. C'est ce qui est en effet. La cathédrale, dans son état actuel, est un édifice de la fin du xvni« siècle, bâti par Antonio Magri, Tun des meilleurs élèves de Vanvitelli. Celle qu'elle a remplacée ailleurs avait sa partie antérieure construite en 1200 par les soins de l'évêque Bartolomeo, et son chœur élevé en 1317 dans le style ogival par l'architecte Alberto, sous l'épiscopat de Guglielmo. Cette cathédrale est dédiée à Saint- Gérard de Plaisance, évêque de Potenza en 1111, depuis qu'en 12S0, après sa canonisation, son successeur Oberto y eut opéré la translation des restes de ce saint prélat. Antérieurement elle était sous le vocable de l'Assomption. L'ancien couvent des Franciscains, dont la fondation remonte aux origines de l'ordre et a été due à des
compagnons de Saint-François lui-même, ne présente dans ses bâtiments, tels qu'ils se présentent aujourd'hui, rien d'antérieur à la fin du xvi° siècle. On y rencontre seulement une vieille inscription du XII*' siècle, mentionnant la construction, en 1180, d'une église de Saint-Jean, aux frais d'un généreux particulier du nom de Roberto et de sa femme Palma. Le cloître est garni de fresques très médiocres, exécutées en 1609 par Giovanni di Gregorio, surnommé del Pietrafesa. Dans l'église de l'ancien couvent des Mineurs- Réformés, fondé en 1488, on voit un tableau sur bois attribué à cet Antonio Solario, surnommé le Zingaro, dont le personnage même est à demi problématique et qui peignait au commencement du xv® siècle.
Comme édifices comptant plusieurs siècles d'existence, on ne saurait citer à Potenza que le Municipe, qui est une construction de l'époque angevine fort défigurée, un ancien palais particulier, puis les deux petites églises de la Santa-Trinità et de 8an- Michele. Celles-ci n'ont été visitées ni par Schulz ni par aucun de ceux qui ont jusqu'ici parlé des monuments du midi de l'Italie. Ce sont des édifices du xie siècle, d'une simplicité rustique. Leur nef principale est garnie de piliers carrés en maçon-
nerie, que surmontent des chapiteaux prismatiques. Malgré leur nudité et leur peu de mérite d'art, ces deux églises ont une véritable importance pour rhistoire locale.
Potenza est la Potentia des anciens. On n'a aucune trace de son existence aux temps oîi la Lucanie était indépendante, et il y a d'assez grandes probabilités qu'elle ne datait que de la période romaine, où une ville se serait naturellement formée de l'intersection des deux voies importantes qui menaient, l'une de l'Apulie dans le Bruttium, l'autre de Salerne à Tarente, autrement, dit de la Campanie dans ce qui s'appelait alors laCalabre, traversant toutes les deux la Lucanie d'outre en outre dans deux directions qui se coupent à angle droit. Potentia n'est d'ailleurs mentionnée qu'en passant dans les énumérations géographiques. Les textes littéraires ne nous apprennent rien à son sujet; ce sont les inscriptions seules qui ont montré que sous l'Empire c'était un municîpe très important, la plus considérable et la plus florissante avec Grumentum (auprès de Saponara) parmi les villes de l'intérieur de la Lucanie. Mais la Potentia romaine n'occupait pas le site de la Potenza d*aujourd'hui. Elle était dans le fond de la vallée du
Basiento, au lieu appelé La Murata, tout auprès de la station du chemin de fer et de l'autre côté de la rivière. L'emplacement en a été depuis longtemps reconnu. On n'y voit au-dessus du sol que quelques informes lambeaux de maçonneries romaines; mais toutes les fois qu'on y creuse la terre on met au jour des débris antiques. C'est de là que proviennent toutes les inscriptions latines qui se voient dans la Potenza moderne et y ont été portées à diverses époques.
La différence du site de la Potentia antique et de la Potenza moderne est incontestable pour quiconque a visité les lieux. Il ne saurait y avoir à son égard le moindre doute. Mais il me paraît de nature à infirmer considérablement les conséquences que l'on a tirées généralement, à la suite de M. Mommsen, d*un fait peut-être un peu dénaturé par certains antiquaires locaux. Il existait autrefois à Potenza une chapelle dédiée à Saint* Etienne, qu*a aujourd'hui remplacée une boutique de pharmacien. Du temps où elle était consacrée au culte, les éleveurs, marchands et conducteurs do bêtes de somme, à Potenza et dans les environs, avaient coutume d'en faire plusieurs fois le tour à leurs chevaux, ânes et mulets au jour de la fête du
saint, qu'ils tenaient pour leur patron. Dans cette église on voyait, il y a quarante ans, une inscription latine dédiée en l'honneur d'un cei:tain T. Metius Potitus, âgé de dix-huit ans, par la corporation des muletiers et âniers, Collegium midiomim et asinariornm. Viggiano, dans ses Memorie di Potenza, donne ladite inscription comme ayant été trouvée sur le lieu même. M. Mommsen en a conclu que la chapelle de San-Stefano occupait l'emplacement du sanctuaire de la corporation de la ville romaine, et que le rite traditionnel qu'y accomplissaient les muletiers et les âniers modernes était la continuation ininterrompue de celui que devaient y accomplir ceux de l'antiquité en l'honneur de quelque divinité protectrice des écuries et des bêtes de somme, telle qu'Epona. Depuis lors on cite toujours cet exemple comme des plus instructifs. Je n'oserais pas le démentir d'une manière tout à fait formelle, car la chapelle du Collegium miilionùm et asinanorum de Potentia pouvait être en dehors de la ville et à quelque distance, sur la montagne. Mais je ferai remarquer d'abord que l'inscription étant funéraire, placée sur un tombeau, il est assez peu probable qu'elle dût se trouver dans les dépendances du sanctuaire de la corporation et qu'on
puisse la tenir pour en indiquant le site. De plus, sa trouvaille en ce lieu précis est fort problématique; on ne saurait accepter à cet égard Taffirmation de Viggiano qu'avec réserve et sous bénéfice d'inventaire. Il semble même plus probable que, trouvée ailleurs depuis la Renaissance, elle aura été placée dans la chapelle de San-Stefano par les soins de quelque ecclésiastique amateur d'antiquités, précisément parce qu'elle était un monument de la corporation des muletiers et ânîers. C'est par centaines que l'on pourrait énumérer les exemples oîi l'on a agi ainsi dans Tltalie des humanistes.
Quand s'est opéré le déplacement de la population, le transport de la ville de la vallée sur la montagne? On ne possède à cet égard aucun document positif ni même aucune tradition précise. Mais sauf Antonini, qui cette fois a raison par extraordinaire, tous les écrivains napolitains depuis la Renaissance veulent que le fait ne se soit produit qu'au xm® siècle. Seulement ils ne s'accordent pas sur la date. On sait par des témoignages contemporains qu'en 1250 Potenza fut dévastée par Frédéric II après une révolte, qu'en 1268 Charles d'Anjou rasa ses murailles pour la châtier d'avoir
pris le pai^ti de Conradin, enfin qu'en 1273 elle souffrit d'un tel tremblement de terre que les habitants furent quelque temps obligés de camper en plein champ. On a supposé que c^étaît à la suite de Tun ou de Tautre de ces événements que l'ancienne ville avait été entièrement détruite et que Ton avait bâti une nouvelle sur un autre emplacement; mais les écrivains qui ont préconisé cette théorie n'ont pu se mettre d'accord, entre les circonstances que je viens d'indiquer, sut celle qui avait amené le transfert de la cité. Il semble pourtant que, si telle chose s'était produite au milieu du xm® siècle, on le saurait formellement, on en trouverait la trace quelque part. Mais du moment que Potenza possède parmi ses églises deux édifices du XI® siècle, qu'elle en avait aussi une du xn® et que sa cathédrale, avant d'être reconstruite à la fin du dernier siècle, datait en partie de 1200, la thèse doit changer. Dès le xi« siècle la ville était sur la montagne et avait quitté la vallée. Le déplacément de Potentia rentre dans l'ensemble des déplacements de villes qui eurent lieu dans toute la région à l'époque des incursions barbares et plus encore aux ix« et x« siècles, dans la période des incursions des Sarrasins, lesquels, débarquant
à Tembouchure des rivières, en remontaient les vallées et y mettaient tout à feu et à sang. A ce moment la population des lieux situés dans les terrains bas, exposés aux coups des envahisseurs et de trop imparfaite défense, se réfugia sur les hauteurs de difficile accès, où elle trouvait plus de sécurité . On ferait une longue liste des localités où les choses se passèrent de cette manière, et Potenza doit être inscrite sur cette liste.
C'est donc dans la ville déjà située sur la hauteur, là où elle est aujourd'hui, que le Pape Innocent II et l'Empereur Lothaire firent en H 33 un séjour d'un mois, dans leur expédition contre Roger, roi de Sicile, et qu'en 1149, le même Roger reçut Louis VII, roi de France, débarqué en Calabre au retour de sa désastreuse Croisade, après avoir été délivré par la flotte sicilienne des mains de la flotte grecque de Manuel Comnène, qui Favait un moment capturé. Ce passage de Louis le Jeune par les provinces napolitaines a laissé des souvenirs vivaces dans un certain nombre de localités, à Brindisi, par exemple, tant un roi de France était un grand personnage, de nature à frapper les imaginations. Mais la tradition populaire a commis ici une de ces confusions qui
lui sont habituelles ; Louis VII est devenu Louis IX, bien autrement illustre. Les villes où ces souvenirs se sont conservées se targuent à tort d'avoir possédé dans leurs murs, au retour de sa première Croisade, saint Louis, qui n'a jamais mis les pieds dans la contrée.
J'ai parlé tout à l'heure des rudes châtiments que Potenza, par ses insurrections, s'attira au xui° siècle de la part de Frédéric II et de celle de Charles d'Anjou. En 1399, le roi Ladislas assiégea et prit cette ville. En 1S02, le duc de Nemours et Gonsalve de Cordoue y eurent une conférence pour essayer de régler les points en litige dans la division du royaume de Naples entre Français et Espagnols. Carie traité de partage entre Louis XII et Ferdinand le Catholique avait oublié de définir à qui serait la Basilicate, sur laquelle chacun des copartageants voulait mettre la main. La conférence de Potenza entre les généraux des deux armées d'occupation ne conduisit à aucune entente, et quelques mois après, le litige pour la possession de la Basilicate devenait le point de départ de la guerre entre les deux souverains complices, qui s'étaient entendus pour dépouiller, contre tout droit, la maison d'Aragon de la couronne napolitaine.
Après avoir été d'abord une ville royale, Potenza devint un fief de la grande famille de Sanseverino. La ville fui ensuite donnée par la reine Jeanne II au condottiere Giacomuzzo Attendolo Sforza, dont elle avait fait son grand connétable. Mais le fils de celui-ci, Francesco Sforza, celui qui finit par devenir duc de Milan, ayant à la mort de la reine pris parti contre Alfonse d'Aragon, le nouveau roi le dépouilla de son fief, dont il gratifia Inigo de Guevara. Ferdinand le Catholique érigea Potenza en comté pouf Antonio de Guevara, grand-sénéchal du royaume de Naple. Un peu plus tard, Porzia de Guevaar apportait en mariage le comté de Potenza à Philippe de Lannoy, petit-fils du vainqueiu* de Pavie. Comme on le voit, les grands noms historiques ne manquent pas dans la série des seigneurs de cette ville ; mais depuis le xvi* siècle elle n'a plus guère à enregistrer rien de saillant dans ses annales que les ravages de ses tremblements de terre.
A la fin du siècle dernier, le siège épiscopal de Potenza était occupé par Francesco Serrao, prélat d'un esprit supérieur, administrateur du plus haut mérite, de mœurs austères et d'une grande piété, mais ardent janséniste et comme tel fort mal vu de la cour de Rome et d'une partie de son clergé.
Après avoîr été pendant quelque temps soutenu par le roi Ferdinand, il était tombé en disgrâce. Survint rétablissement de la République Parthénopéenne. Il y adhéra comme beaucoup d'autres évéques et chanta le Te Deum officiel en Fhonneur du nouveau gouvernement. C'en fut assez pour le faire désigner par ses ennemis comme républicain fanatique, ami des Français et associé à leurs projets pour la ruine de la religion. Les royalistes de Polenza excitèrent dans la ville un soulèvement populaire qui abattit la bannière de la République et releva celle du roi. Profitant du tumulte, dixsept conjurés, appartenant, on a honte de le dire, à des familles de la plus haute classe, pénétrèrent en armes dans Tévêché en poussant des cris de mort contre le prélat. Ils le trouvèrent dans son oratoire, revêtu de ses ornements sacerdotaux et attendant les assassins eti priant aux pieds de la croix. Après Tavoir chargé des plus indignes outrages, ils le percèrent de coups et le décapitèrent dans Toratoire même. Sa tête coupée fut mise au bout d'une pique et promenée dans les rues, tandis qu'on traînait son corps à l'égout au son d'une musique de fête. Le tout se faisait au nom de la royauté et de la religion.
A ces scènes de cannibales répondit un acte non moins révoltant. Parmi les plus riches citoyens de Potenza était un certain Niccolô Âddone, partisan de la République sans oser l'avouer ouvertement. Il voulut venger le meurtre de Tévêque, mais il n'eut pas Ite courage d'engager une lutte à visage découvert avec ses assassins, et il recourut à une abominable trahison. Il feignit une ardeur royaliste excessive, une grande joie du châtiment du prélat républicain , félicita chaudement ceux qui l'avaient tué, leur prodigua les caresses, et finit par les inviter dans sa propre maison à un grand repas de congratulation. Les dix*sept y vinrent. Addone les enivra, et quand ils furent en cet état les fit tous massacrer par des assassins qu'il avait apostés à l'avance. Lui-même en poignarda plusieurs de ses mains. Le massacre terminé, avant que le bruit ne s'en fût répandu, il sortit nuitamment de la ville, alla se cacher dans les bois et parvint à gagner, sous un déguisement, d'abord Naples, puis la France.
Les mœurs napolitaines d'alors avaient beau être indulgentes pour toutes les formes de la vendetta, qu'elles regardaient comme un devoir, la sanglante trahison de Niccolô Addone souleva un sentiment
328 A TRAVERS L'APULÏE ET LA LUGANIE
de réprobation et d'horreur. Les républicains de Naples furent les premiers à la flétrir et à décliner toute solidarité avec son auteur. Pourtant, quelques années après, Joseph Bonaparte commit la faute de Tamnistier et de lui permettre de rentrer à Potenza. La Restauration Vy trouva. Addone, voulant se faire pardonner d'elle les souvenirs de son passé, se mit aux gages de sa police. Il devint le dénonciateur des libéraux et l'un des pourvoyeurs habituels des procès de haute trahison. Ses services furent grassement payés, et, couvert de la protection gouvernementale, il mourut paisiblement dans son lit, détesté et méprisé de tout ce qui était honnête.
En 1809, sous Murât, quand les Anglo-Siciliens excitèrent dans le royaume de Naples un soulèvement considérable, coïncidant avec la guerre que Napoléon avait à soutenir contre T Autriche, Potenza fut, pendant quelques semaines, bloquée par les bandes des insurgés. Mais la ville, comme toutes celles de la province, montra alors un grand dévouement au nouveau gouvernement. Nous avons vu tout à l'heure qu'il en avait été de même en 1861, lors de l'expédition de Borges. L'année précédente, la population de Potenza avait pris les
armes en apprenant le débarquement de Garibaldî à Melito, et après un combat assez vif contre le régiment de gendarmerie qui occupait la ville, Favait contraint à capituler.
Polenza est le centre d'une certaine culture littéraire ; on y rencontre des gens instruits . Pourtant il n'y a pas, jusqu'à présent, de musée, bien qu'on ait organisé là, comme dans tous les chefs-lieux de provinces, une Commission des monuments et antiquités. Un premier noyau de collection épigraphique a cependant été rassemblé au Séminaire. Il provient en majeure partie du legs d'un particulier, l'avocat Ricotti, mort en 1876. Parmi les inscriptions qui s'y conservent, on remarque plusieurs dédicaces à la déesse Mephttis, celle qui présidait aux exhalaisons paludéennes. C'était une de ces divinités que Ton honorait pour les fléchir et se mettre à l'abri de leurs coups. Il résulte de là que la Potentia romaine, dans la vallée, n'était pas aussi salubre que la Potehza moderne, qui, sur sa liauteur, ne craint pas la mal'aria.
De Potenza aux ruines de Métaponte il y a 107 kilomètres; c'est un trajet que Ton fait en trois heures par le train express, car les chemins de fer italiens se contentent d'une vitesse médiocre. On suit constamment, en la descendant, la vallée du Basiento, le Casuentus antique, dont la pente moyenne est de 12 millimètres par mètre. Grâce h la différence d'altitude entre les deux extrémités du ^trajet, le changement de climat du départ à l'arrivée est un des plus sensibles que j'aie éprouvés dans le même espace de temps. J'étais parti de Potenza à six heures, par une matinée de la fin de septembre, où la température, dans une région aussi élevée, était déjà des plus aigres; il y avait eu deux jours auparavant une légère
tombée de neige sur les Monti délia Maddalena, et au lever du soleil une bise pénétrante annonçait Farrivée de Tarrière-saison . A mesure qu'en s'éloignant du point de départ on descendait plus bas dans la vallée, on sentait l'air se réchauffer; à dater d'un certain point, il semblait que chaque kilomètre franchi fît pénétrer graduellement dans une autre atmosphère. En arrivant à Métaponte, à neuf heures du matin, je trouvais une chaleur brûlante, que ne rafraîchissait pas la brise de mer, et telle que d'ordinaire on Ta seulement dans les journées de la canicule. U n'était pas possible de ressentir une transition plus brusque. En trois heures j'avais passé de l'automne des pays du nord h l'été de ceux du midi.
Le fleuve, dont on ne quitte pas un moment les bords pendant ce trajet, est dans les mêmes conditions que tous ceux qui descendent des montagnes de la Basilicate dans le golfe de Tarente. Il possède un volume d'eaux assez respectable, rappelant celui des rivières de notre pays ; et si les pluies de l'hiver le gonflent outre mesure, les ardeurs de l'été ne le mettent jamais à sec comme les cours d'eau de la Fouille et de la Calabre. En temps ordinaire son cours est paisible et profondé-
METAPONTE 333
ment encaissé dans le lit qu'il s'est creusé peu à peu, aumilieu de terrains essentiellement meubles. Dans ces conditions, rien ne serait plus facile, si Ton ne manquait pas absolument de bras, si le pays était suffisamment peuplé pour fournir les travailleurs nécessaires à la tâche, que de Fendiguer et d'en régulariser le régime, de manière à rendre à la culture tout le fond de la vallée, qui serait d'une merveilleuse fertilité. Mais dans Fétat actuel c'est à peine s'il est permis de songer à de semblables travaux pour un avenir encore bien éloigné. Comment en entreprendre la dépense sans la lier à toute une œuvre de colonisation, qui seule la rendrait rémunératrice? Abandonné à luimême, le Basiento, quand vient l'hiver, sort de son lit et se répand librement dans la vallée, où ses ravages empêchent toute exploitation agricole sérieuse. Suivant le caprice d'une inondation plus ou moins forte, il ravine le sol^ y répand des sables et des galets, s'y creuse un nouveau lit à la place de l'ancien qu'il délaisse. Il en est ainsi dans la plupart des vallées des provinces méridionales. Après les longs siècles de barbarie que ces provinces ont traversés, siècles dont les trois derniers ont été les plus durs et ont chacun aggravé la si-
tuation, lltalie ressuscitée a là, comme dans les Maremmes, une partie considérable de son territoire à reconquérir sur la nature et à rendre à la civilisation. On Ta dit avec raison, c'est là qu'est la véritable Italia irredenia, celle que tous les patriotes intelligents doivent avoir présente à leur pensée. Avant de chercher à étendre de nouveau ses frontières, la nation italienne a d'autres conquêtes à faire, non moins glorieuses et non moins profitables, et des conquêtes qui ne coûteront ni larmes, ni sang. C'est du désert et de la malaria qu'il lui faut délivrer son sol, resté sur une trop grande étendue esclave de fléaux qui le rendent inhabitable. Si elle comprend bien son rôle et son intérêt, elle a encore des patrie battagîie à livrer, mais sur un autre terrain et cette fois contre les forces hostiles de la nature. Et puisqu'elle aime les rémîùiscences classiques, qu'elle n'oublie pas que l'oeuvre qui lui reste à accomplir, sous la direction de ses ingénieurs paraissait à la poésie antique assez grande et assez belle pour qu'elle l'ait cru digne d'un demi-dieu, et qu'elle en ait fait un des Travaux d'Hercule.
Dans l'état actuel, on ne saurait imaginer un aspect plus désolé que celui de cette vallée du Ba-
sîento. C'est un désert. A Texceptioii de Campomaggiore, village de 5 à 600 âmes construit dans le siècle dernier au tiers environ de la route, on n'y rencontre pas un seul centre habité. Quelques bourgs, tous fort misérables, s'offrent seulement aux regards, à de grandes distances les uns des autres, sur les premières crêtes des montagnes, où Ton semble avoir choisi pour leur assiette les positions les plus inaccessibles. Plusieurs kilomètres les séparent des stations qui les desservent, et qui sont comme perdues dans la solitude. On ne peut encore s'y rendre qu'à cheval ; \es chemins carrossables qui les feront communiquer avec la voie ferrée sont en construction, mais non terminés. D'autres des localités que desservent les stations, et d'après lesquelles elles ont été dénommées, ne sont même pas en vue, ou apparaissent seulement au plus extrême de l'horizon. Il faut pour les atteindre un véritable voyage. Tel est le cas de Tricarico et de Pisticci. Tricarico est une petite ville d'un peu plus de S,000 habitants, qui a gardé ses remparts du moyen âge et se trouve située à mi-distance entre le Basieiito et le Bradano, au point où leurs cours prennent la direction exactement parallèle qu'ils conserveront jusqu'à la mer.
Les Byzantins, sous Tcmpereur Nicéphore Phocas, y instituèrent en 968 un évéché, qui s'est maintenu jusqu'à nos jours. Pisticci, à une trentaine de kilomètres de la mer, paraît avoir été, comme Pomarico et Montescaglioso , situés dans les mêmes conditions mais plus à Test, une localité de quelque importance au temps de la plus grande puissance des Lucaniens, une de celles qui touchaient à la frontière du territoire des établissements grecs, et, par suite de ce voisinage, participaient à leur luxe et à leur civilisation, recevaient en abondance les produits de leur élégante industrie. Il y a, en effet, à Piiâticci une nécropole antique d'une certaine étendue, dont les tombes ont rendu au jour de beaux vases peints, principalement de l'époque où régnait ce style surchargé d'ornementation que l'on qualifie à^apulien. Ce sont les vases qui se fabriquaient principalement à Tarente à la tin du iv® siècle avant l'ère chrétienne et dans le cours du ni«. Les Lucaniens les recherchaient fort, et même il paraît incontestable qu'ils les ont imités sur une assez grande échelle. Mais ici les règles critiques de la distinction entre les œuvres originales grecques et les copies des indigènes de la Lucanie ne sont pas encore posées. Pour ma part je n'oserais rien for-
muler à cet égard avant d'avoir pu visiter à Anzi (rancienne Anxia), certaines collections qui s'y sont formées de vases tous trouvés dans le pays, avec des provenances certaines. Malheiu'eusement une des plus importantes de ces collections, celle de M. Fittipaldi, a été dispersée dans les dernières années sans avoir été étudiée à fond par aucun archéologue suffisamment compétent.
Jusqu'aux environs de Ferrandina et surtout jusqu'à Campomaggiore, toute la partie supérieure de la vallée est d'un pittoresque extrême, d'un accent farouche et grandiose. Ce n'est presque qu'une gorge étroite bordée de hautes montagnes, de falaises abruptes et tounnentées, de pentes rapides couvertes de forêts, où de grands chênes poussent au milieu de quartiers de roches en chaos. Il y a là toute une succession de paysages tels que ceux qu'affectionnait Salvator Rosa. La situation de Brindisi-la-Montagna et celle de Trivigno sont en particulier absolument faites pour un peintre. Au-dessous de Ferrandina la désolation est toujours la même, mais l'aspect infiniment moins pittoresque. La vallée s'élargit sans ofi'rir au regard d'ombrage ni de verdure ; les hauteurs de chaque côté, en même temps qu'elles s'éloignent Tune de
l'autre, s'abaissent graduellement à mesure qu'on est pliis près de la mer. Ce ne sont plus que des collines moutonnées, aux pentes blanchâtres et crayeuses, que n'égaie aucun arbre, qui n'offrent même le plus souvent que des éboulis de terre nue, bizarrement ravinés par les pluies d'hiver. Il commence cependant à y avoir alors un peu plus de cultures dans la vallée, et à la saison où je viens de la suivre, la récolte du coton y répandait par endroits dans les champs une certaine animation.
Jamais, du reste, dans l'antiquité pas plus que de nos joms, il n'y a eu de localités importantes sur le parcours de Potenza à Mètaponte par le val du Basiento. Les trouvailles archéologiques y ont été jusqu'ici fort rares, et je ne sache pas un seul point du trajet qui mériterait un arrêt de la part du voyageur, sauf peut-être Brindisi-la-Montagna avec son château fort de l'époque normande. On y a découvert quelques inscriptions latines attestant l'existence d'un bourg en cet endroit sous les Romains. Son nom même révèle une origine beaucoup plus ancienne, antérieure à la conquête du pays par les Lucaniens. Il est, en effet, identique à celui du grand port de mer de l'entrée de l'Adriatique, le Brentésion des Grecs, Bnindisiiim
des Latins, dont on nous a transmis l'étymologie, tirée du mot brentes, qui signifiait un « cerf » dans la langue nàessapique. La forme latine CasuentuSy pour le nom du fleuve que domine le Brundisium lucanien, suppose aussi nécessairement uûe forme primitive Kazoeis, qui linguistiquement est aussi messapique. J'ai, du reste^ eu déjà roecosion de montrer ailleurs qu'un grand nombre cte noms géographiques de la contrée établissent Temploi d'un idiome pareil à celui des lapygiens et des Messapiens par la population pélasgique des Œnotriens, prédécesseurs des Lucaniens de race sabellique. Ces noms descendent au sud jusqu'au fleuve Traeis, le Trionto de nos jours.
Vaglio, plus rapproché de Potenza que Brindisi, lequel au moyen âge dépendait du fief d'Anzi, Vaglio a fourni quelques fragments d'inscriptions en langue osque, écrites avec des lettres grecques. A Gastelmezzano, entre Albano et Pietrapertosa, l'on a récenmient ouvert des tombeaux d'une date extrêmement reculée. Les objets qu'on y a recueillis ont la plus remarquable analogie avec ceux que les dernières fouilles de Corneto, l'ancienne Tarquinies, en Étrurie, ont fait rencontrer dans les plus anciennes tombes connues de cette localité fameuse,
4ans celles dont on ne saurait faire descendre la date au-dessous du début du vn*' siècle avant Jésus- Christ et qui remontent probablement au vm® ou au IX®. A Castelmezzano comme à Corneto Ton a trouvé d^énormes fibules de bronze en fonne d'arc, dont une des extrémités, celle qui est opposée à la charnière de Tardillon, s'appuie sur le centre d'un disque large et bombé. C'est un type tout particulier, dont j'ai encore rencontré des exemples dans le musée provincial de Catanzaro en Calabre ; ils proviennent de Nicotera. Ce que l'on aconsersré des antiquités de Vaglio et de Castelmezzano a été déposé par M. La Cava dans le petit musée provisoire qu'il a formé à Métaponte.
Ferrandina, que 37 kilomètres séparent de la mer, est une petite ville assez vivante, de 6,000 habitants, située sur une colline en très bon air, à quelque distance sur la droite du fleuve. Elle doit sa richesse à une abondante production de vin et d'huile. C'est une fondation de Frédéric d'Aragon, le second fils de Ferdinand P'', celui qui fut ensuite le dernier roi de Naples de sa famille et se vit détrôné par les Français et les Espagnols. Il construisit la ville du vivant de son père, en l'honneur de qui il la nomma, alors qu'il était prince d'Alta-
mura, duc d'Andria et grand-amiral du royaume. Le site de Ferrandina est, en effet, compris dans le territoire qu'embrassait la principauté d'Altamura. Frédéric, pour peupler sa nouvelle ville, avait contraint à s'y transporter les habitants d'Oggiano, bourg situé entre Saponara et Marsico-Vetere, que son père lui avait donné en 1487. La fondation de Ferrandina se fit ainsi au prix de la destruction d'une autre localité.
Bernalda, qui s'appelait primitivement Camarda, quoique moins peuplée, est encore un bourg florissant, entouré de beaux vergers, de vignes et d'oliviers. On y a récemment installé un moulin à vapeur pour les huiles. C'est le chef-lieu de commune d'où dépend actuellement le site de l'antique Métaponte. Ce bourg est bâti sur une colline d'un faible relief, à l'endroit où la vallée débouche dans la plaine où la cité achéenne avait son territoire, plaine éminemment propre à cette grande culture de céréales que rappelle, en même temps que le culte de Dêmèter, l'épi, type constant de l'abondante numismatique métapontine. Sur les pentes de la hauteur de Bernalda les cultivateurs, en remuant le sol, mettent souvent au jour des tombeaux de l'époque hellénique* Il y en a par groupes un
peu partout dans la campagne depuis ce bourg jusqu'à la mer. Ce sont sans doute les cimetières des villages qui dépendaient de Métaponte. Le site de Bernalda devait appartenir encore à cette cité; mais au temps où les Lucaniens commencèrent à la menacer sérieusement et à la serrer de près, sa frontière ne devait pas beaucoup dépasser ce lieu et pénétrer dans les hauteurs, où les rudes batailleurs de même sang que les Sabins et les Samnites se tenaient toujours prêts à se jeter sur les Grecs au premier prétexte de querelle.
C'est la troisième fois que je viens à Métaponte. A la suite de ma première visite, en 1879, j'ai, dans un autre ouvrage (1), essayé de raconter l'histoire de cette cité fameuse et de décrire ses ruines, telles qu'elles étaient alors. Ce qui m'y ramène aujourd'hui, c'est que depuis trois ans les ruines ont changé de face, que leur connaissance a été complètement renouvelée par les belles fouilles de M. Michèle La Cava. L'auteur de ces excavations, qui ne sont pas encore terminées, a bien voulu me servir de guide sur le terrain des travaux.
Plusieurs données d'une grande importance pour l'histoire de la ville en sont déjà ressorties.