‹ À travers l'Apulie et la Lucanie; (volume 3)Chapitre 4 sur 10 · MANFREDONIA · texte numérisé non relu

MANFREDONIA

travaux où le transport des pierres, de la chaux et du sable employait, disent les chroniqueurs, « tous les hœufs de TApulie. »

Le plan de Manfredonia avait été conçu sur une très large échelle. Le roi prétendait faire de la cité à laquelle il donnait son nom le principal centre commercial de la Fouille et son chef-lieu administratif. Il y établit un hôtel des monnaies et il en donna la direction à deux Amalfitains, renommés pour leurs connaissances pratiques en cette matière, Mauro Pisonto et Nicolo Campanella. Il est probable que ces deux personnages avaient été antérieurement employés à la fabrication des espèces de Frédéric II, qui presque toutes ont été battues à Amalii. Mais les travaux étaient loin d'être terminés quand Manfred mourut les armeà à la main, en 1266. Charles h^ d'Anjou les fit continuer activement, et c'est lui qui acheva la construction de la ville, qu'il ordonna d'appeler Siponto-Novello, voulant effacer jusqu'au nom de l'héroïque vaincu de Bénévent. Mais la conscience populaire se refusa à cette injustice. Malgré les prescriptions et les efforts du farouche vainqueur, le nom de Manfredonia se maintint dans Tusage, et c'est celui que la ville a gardé jusqu'à nos jours.

Les écrivains contemporains vantent la splendeur de la cathédrale de Manfredonia, qui aurait reçu les reliques de saint Laurent, évêque de Siponto au V® siècle, et surtout son magnifique campanile, dans lequel était ^ suspendue une cloche énorme, la plus grosse que l'on eût encore fondue en Italie, dont le son se faisait, raconte-t-on, entendre jusqu'à six milles à la ronde. Malheureusement, la cathédrale, le campanile et en général tous les édifices de Manfredonia ont disparu dans le désastre qui frappa cette ville en 1620, lorsque les Turcs y opérèrent une descente et la brûlèrent entièrement après l'avoir pillée.

Ce qui reste le plus intact des travaux de Manfred, c'est le môle de belle construction, maintenu de chaque côté par de hauts gradins formés de grands blocs de pierre, qui s'avance fièrement dans la mer avec une longueur de près de 200 mètres. C'est sans contredit l'œuvre d'ingénieur maritime la plus puissante et la mieux combinée qu'ait lé-> guée le xm® siècle. En tête de ce môle est le château fort, que Lautrec attaqua vainement dans sa dernière campagne. C'est une construction du règne de Charles d'Anjou, œuvre de son architecte maître Giordano di Monte-Sant'-Angelo.

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Bien qu'en partie remanié et gâté par des appropriations postérieures, découronné de ses créneaux du moyen âge pour recevoir de 1 artillerie sur ses plates-formes, il n'a pas subi de modifications trop profondes dans ses dispositions essentielles. C'est un haut et massif donjon carré, flanqué à ses angles de quatre grosses tours rondes, qu'enveloppe une enceinte extérieure reproduisant le même plan. Les remparts de la ville, garnis eux aussi de grosses tours rondes, subsistent en grande part et embrassent un espace que sont loin de remplir les huit mille âmes de la population actuelle. Avec cette enceinte, en partie vide, qui fait un vêtement trop large à la petite ville rebâtie au xvu° siècle, Manfredonia est comme une sorte d'Aigues- Mortes de l'Adriatique. Notons, du reste, qu'on a reconstruit la nouvelle Manfredonia sur le plan de l'ancienne, avec les rues régulières se coupant à angles droits, et la disposition en échiquier que l'on observe constamment dans les villes créées de toutes pièces au xui* siècle.

C'est sur la croupe la plus méridionale du Gargano qu'est située la ville de ce nom, environnant la fameuse grotte où Ton raconte que Tarchange saint Michel apparut en 493 et ordonna à saint Laurent, évêque de Sipontum, d'établir son culte dans le sanctuaire naturel qu'il avait consacré lui-même. La légende de cette apparition est tout à fait fantastique. Un riche habitant de la ville, nommé Garganus, avait l'habitude d'envoyer ses troupeaux paître dans la montagne. Un jour, le plus beau de ses taureaux disparut. On le chercha longtemps par les bois et par les ravins, et finalement on le trouva couché à l'entrée d'une caverne. Furieux de la peine qu'il avait dû se donner, Garganus lance un javelot contre l'animal; mais l'arme re-

vient à son point de départ et le blesse lui-même. Ce prodige est raconté à Tévêque Laurent, qui ordonne un jeûne de trois jours. Le troisième jour, qui était le 8 mai, le chef des milices célestes se manifesta sous une forme visible à Tévêque, et lui donna ordre de se rendre à la grotte qu'il s'était choisie et d'y inaugurer son culte. Laurent hésita quelque temps; il fallut pour le décider plusieurs apparitions nouvelles, et surtout une où TArchange assura la victoire aux habitants chrétiens de Sipontum contre les pmens de Naples (!) qui menaçaient leur ville. A la tête d'une procession Tévêque gravit la montagne, et s'enfonçant dans les forêts parvînt jusqu'à la grotte. En y entrant, lui et les fidèles qui le suivaient la trouvèrent éclairée d'une lumière céleste; la main des anges en avait fait une chapelle, et un autel drapé de pourpre se dressait auprès de la paroi nue du fond. Laurent fit immédiatement construire une église en avant de la caverne, et avec le consentement du pape Gélase I", il la consacra le 29 septembre 493, au jour de la fête de saint Michel.

C'était la première fois que le culte de l'Archange prenait pied en Occident; mais en Orient, il avait une grande importance à Gonstantinople, depuis la

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fondation même de cette ville. Il y a donc quelque chose de digne de remarque dans le fait que l'évêque Laurent, fondateur du sanctuaire du Gargano, est donné comme un cousin de l'empereur Zenon, ce qui semble lui assigner une origine constantinopolitaine. C'est seulement en 890 qu'à Rome le pape saint Grégoire le Grand consacra à saint Michel le mausolée d'Hadrien, au sommet duquel on l'avait vu, dit-on, remettre son glaive au fourreau à la fin de la terrible peste qui avait désolé la cité. C'est aussi dans le vi® siècle que fut construite l'église de l'Archange à Ravenne, et la fondation de celle de San-Michele de Pavie est encore postérieure. Au commencement du vm° siècle, l'évêque Autbert d'Avranches en Neustrie^ à la suite de plusieurs apparitions dont les circonstances légendaires ont une ressemblance singulière avec ce qu'on raconte de celles qu'avait vues Laurent de Sipontum, consacra au chef des légions des anges le mont Tombe, devenu notre célèbre couvent de Saint-Michel-au-Péril-de-la-Mer. La première église de cette localité fut bâtie, dit-on, sur le plan de celle du Gargano, et depuis lors des liens étroits existèrent entre les deux sanctuaires de la Normandie et de la Fouille.

Ce dernier était déjà depuis longtemps visité de nombreux pèlerins, et les richesses qu'ils y avaient accumulées attiraient, dès 657, Grimoald, duc de Bénévent, qui vint le piller avec ses Longobards encore païens. La vénération qui entourait le lieu ne Tempêcha pas d'être livré plusieurs fois à de semblables dévastations, et pendant les siècles qui suivirent, saint Michel défendit mal son sanctuaire italien, car il fut pillé à trois reprises, en 869 par les Arabes établis à Bari, en 926 par Michel, roi des Bulgares, et en 9S2 par une nouvelle horde de Sarrasins. Malgré ces catastrophes, le pèlerinage de Saint-Michel du Gargano fut un des plus fréquentés dans le premier moyen âge, et même après l'ouverture de l'ère des croisades. Parmi ses visiteurs les plus illustres on compta plusieurs papes, Léon IX, Urbain II, Pascal II, Alexandre III; trois empereurs : en 998 Othon III, qui trouva le sanctuaire encore complètement dépouillé par suite de la dernière expédition des musulmans; en 1022 Henri II, qui, d'après une légende, resta boiteux comme Jacob après avoir été touché par l'Archange à la cuisse ; enfin, en 4137, Lothaire II, la grande comtesse Mathilde, saint Bernard, saint François d'Assise, saint Tho-

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mas d'Aquin et sainte Brigitte. On y venait des contrées les plus lointaines de l'Occident, particulièrement de la Normandie. C'est comme pèlerins que s'y étaient rendus en 1016 les premiers Normands dont Melo sollicita l'appui contre les Byzantins, ceux qui appelèrent bientôt leurs compatriotes à la conquête de l'Apulie. A la seconde descente des Normands dans le midi de l'Italie, vingt-cinq ans plus tard, ils se montrèrent très pressés d'enlever Monte-Sant'Angelo et son sanctuaire à l'archevêque de Bénévent, qui en avait la seigneurie. Dans le partage fait à Melfi en 1043, cette ville et toute la montagne du Gargano furent assignées à Rainulfe, comte d'Aversa.

Aujourd'hui le pèlerinage n'est plus fréquenté que par les populations de l'ancien royaume de Naples. Mais chaque année, à la fête qui a lieu le 8 mai, avant le départ des bergers de la plaine du Tavoliere et qu'accompagne une grande foire, des foules immenses, montant à 20 ou 23,000 personnes, s'y rendent de toutes les provinces voisines. C'en est assez, avec le pèlerinage journalier, qui ne s'arrête pas, pour maintenir sur ce sommet, autour du sanctuaire vénéré, une ville d'environ 18,000 âmes, agglomérées dans des rues tortueuses et

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sombres, presque aussi sales que celles de Termoli, au pied d'un château à demi ruiné du xvi® siècle.

La route qui conduit de Manfredonia à Monte- Sant'Angelo traverse d'abord de riches plantations d'oliviers au bord de la mer. Puis, au bout d'une dizaine de kilomètres, commence la montée en lacets serpentant sur le flanc de la montagne. L'ascension est longue, mais on en oublie la durée en présence du merveilleux panorama qui se déploie devant les yeux et dont l'étendue devient plus grande à mesure qu'on s'élève. A l'est la mer étend à perte de vue sa nappe qui brille au soleil; à l'ouest, au delà de la plaine nue dont on embrasse l'ensemble d'un seul coup d'oeil, le regard suit avec admiration les grandioses dentelures de la chaîne des Apennins, depuis le Matese jusque bien par delà l'endroit où le Vulture dresse son cône volcanique, éteint dès avant le commencement de l'histoire ; au sud, droit devant soi, on voit, au delà du cours de l'Ofanto, la Fouille s'étendre entre la mer et les montagnes comme un immense et plantureux verger. On suit toute la ligne de la côte jusqu'à Bari : d'abord, de Manfredonia à l'embouchure de rOfanto, déserte et bordée de lagunes stagnantes; puis au delà parsemée de ces villes si rapprochées

les unes des autres dont la série commence à Barletta, et qui dans le lointain apparaissent comme autant de taches d'un blanc éclatant entre Tazur de la mer et la verdure du continent.

Monte-Sant'Angelo, outre le sanctuaire de FArchange, renferme plusieurs églises intéressantes. Santa-Maria Maggîore est un bel édifice du xii* siècle, du style habituel à cette époque dans la Capitanate, avec une certaine influence toscane dont nous aurons à reparler à propos de la cathédrale de Troja. Le baptistère en forme de rotonde attenant à l'église San-Pielro est de la même époque et compte parmi les bons morceaux d'architecture normande de ce temps. L'église elle-même renferme d'assez remarquables fresques du xiv® siècle, appartenant manifestement à l'école de Giotto. La porte de l'ancien couvent des Célestins est du xtv® siècle et du règne de Charles de Durazzo. Mais je ne m'arrêterai pas à ces différents édifices, car tout ici cède en intérêt à l'église principale.

Une cour fermée par une grille sur la rue y donne accès. A droite est un haut campanile octogone de style angevin, élevé en 1274 par Charles d'Anjou, qui manifestait la plus grande piété pour Saint Michel du Gargano, à la protection duquel il

rapportait ses victoires de Bénévent et de Sgurgola. Les architectes en ont été Giordano diMonte- Sant'Angelo et son frère Marando. Au fond de la cour, sous un portique daté de 1293, se trouve l'entrée de l'escalier de cinquante -cinq marches taillées dans le roc qui descend à un petit atrium quadrangulaire, entouré de deux étages de galeries, en avant de la paroi de rochers où s'ouvre la grotte sainte. Une nef ogivale, placée transversalement à la direction de la caverne, la prolonge extérieurement et en fait une église assez vaste, dont le chœur, exhaussé de quatre marches, et ' l'autel sont placés dans la cavité naturelle de la montagne, où saint Michel passe pour s'être manifesté. Cette nef a été construite en 1273, par Tordre de Charles d'Anjou. Il règne à Tintérieur une obscurite profonde et une grande humidité ; l'eau suinte constamment goutte à goutte avec un bruit monotone du haut de la voûte de rocher, et une source, aux eaux de laquelle on prête des vertus miraculeuses, jaillit à la gauche de l'autel. Le pavé de la nef et du chœur est de marbre blanc et rouge. Au fond de la profonde caverne, l'autel, surchargé de cierges que tient constamment allumés la piété des fidèles, resplendit au milieu des ténèbres. Les lu-

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mières se reflètent sur le métal des ex-voto suspendus à la paroi du fond, et la statue deTArchange, qu'une tradition sans fondement attribue à Michel- Ange, s'enlevant en sombre sur ce champ d'or brillant, semble une apparition entourée d'une auréole éclatante. L'impression qui en résulte est des plus saisissantes.

C'est bien évidemment dans cette caverne qu'était, aux temps du paganisme, l'oracle de Galchas au mont Garganus, très vénéré des populations de l'Apulie. Strabon parle de cet oracle et dit que ceux qui venaient consulter le demi-dieu dans son antre devaient passer la nuit en plein air, à l'extérieur, couchés sur la peau du mouton noir qu'ils avaient sacrifié. Ici comme toujours le pèlerinage chrétien a succédé à un pèlerinage antérieur des païens, et l'apparition de l'Archange au v« siècle dans la période d'agonie de l'ancienne religion, eut pour objet de déraciner le culte qui depuis de longues générations s'attachait à ce lieu, en y substituant une consécration nouvelle. Il est à noter qu'un miroir étrusque à graffito, publié par Gerhard, nous offre, avec son nom inscrit près de lui, la figure de Galchas, non pas envisagé comme le devin de la guerre de Troie chanté dans l'épopée,

mais comme le demi-dieu fatidique qu'allaient inten^oger au Garganus les populations italiques. Il tient à la main le foie de la victime immolée, où il lit l'avenir; barbu, la chevelure hérissée, son aspect est terrible; deux grandes ailes garnissent ses épaules. C'est tel qu'il devait être représenté dans la grotte où il avait son oracle ; et il n'a pas fallu un grand changement pour en faire un saint Michel, ministre des colères divines.

Mais la merveille de la basilique de Monte Sant' Angelo, ce sont ses portes de bronze. Leurs deux vantaux sont divisés en vingt-quatre compartiments aux cadres saillants, dont chacun comprend un sujet figuré. Ces sujets, disposés d'une manière bizarre et tout à fait irrégulière par rapport à l'ordre et à la succession des faits qu'ils retracent, ont tous trait aux apparitions fameuses des archanges Michel et Raphaël. Dix-huit sont empruntés aux récits de l'Ancien et du Nouveau Testament ; un montre l'ange déposant des couronnes célestes sur la tête de sainte Cécile et de son fiancé Yalérien ; un autre est puisé dans l'histoire de saint Martin de Tours ; trois enfin représentent les principaux épisodes de Tapparition de saint Michel du Gargano et de l'établissement de son culte par

Tévêque Laurent de Sipontum. Il n'y a en effet que vingt-trois sujets, tous accompagnés de longues inscriptions explicatives dans un latin barbare. Le septième panneau du vantail de droite, en commençant à les compter du baut, est rempli par une inscription en quinze lignes où le donateur, du nom de Pantaleone, s'adresse à ceux qui visiteront l'église. J'aime l'admiration naïve qu'il y exprime pour Foeuvre d'art dédiée par sa piété, la confiance avec laquelle il dit aux dévots qui viendront désormais dans le sanctuaire « de regarder d'abord un si beau travail, » sur qu'alors ils voudront réciter en sa faveur la prière dont il leur donne la formule. Il y a là toute la simplicité d'un siècle de foi. Le bon Pantaleone tenait beaucoup à ses magnifiques, portes ; dans une autre inscription, placée sur la plate-bande horizontale entre ]es quatre panneaux inférieurs du vantail de gauche, il recommande de les nettoyer chaque année comme il a montré à le faire, prescription qui depuis bien des siècles n'est plus observéCé

Le travail des portes de l'église de Monte Sant* Angelo est curieux et d'une nature dont on n'a que peu d'exemples, tous dans l'Italie méridionale et presque tous exécutés à Constantinople. Les su-

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jets, au lieu d'être en relief, sont incrustés à plat. Sur la face, exactement planée, de chacun des panneaux, l'artiste a creusé au burin un profond sillon qui dessine le contour des figures ; ceci fait, il a introduit dans le creux de sa gravure un fil d'argent, faisant ressortir le trait par cette incrustation. Les visages, les pieds et les mains sont formés par des plaques d'argent découpées où l'on a gravé les détails. Le dessin, malgré des défauts considérables, a du style; on y sent l'empreinte d'une grande tradition, pétrifiée par l'esprit hiératique et atteinte déjà de décadence, mais conservant des restes de son ancienne puissance et se rattachant directement par certains côtés à Tantique. Les visages et les corps sont démesurément allongés, les traits anguleux, la pose des figures raide et gauche ; mais les compositions sont claires, bien ordonnées et d'im accent grandiose dans leur naïveté. Elles rappellent étroitement les miniatures des manuscrits grecs des x® et xi^ siècles. En effet ces portes ont été exécutées « dans la ville royale de Constantinople » et par des mains grecques en 1076, ainsi que nous l'apprend l'inscription gravée sur le vantail de droite, dans l'intervalle entre les quatre panneaux d'en bas.

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Je ne saurais comprendre comment Huillart- BréhoUes a pu proposer d'identifier le Pantaleone qui a fait faire les portes de Monte Sant'Angelo avec le diacre byzantin Panialéon, qui écrivit en grec un livre des miracles de saint Michel d'après les traditions de TÉglise d'Orient. Il ne peut y avoir de commun entre ces deux homonymes de patries différentes que la même dévotion au chef des milices célestes. Le Pantaleone de la basilique apulienne appartenait à une des plus grandes familles du patriciat d'Amalfi, qui dans tout le cours du xi« siècle eut la spécialité d'offrir aux églises de l'Italie méridionale des portes de bronze, toutes de même style et de même travail, fabriquées à Constantinople où cette famille avait de puissantes relations de commerce. Le plus ancien personnage que Ton en connaisse est un nommé Maurone, l'un des comtes annuels ou consuls de la République amàlfitaine au commencement du siècle. Son petitfils, Pantaleone l^^, a inscrit son nom sur les portes de la cathédrale d'Amalfi, comme les ayant fait faire à ses frais. « L'abbé Didier du Mont-Cassin, dit la chronique de Leone de' Marsi, étant venu à Amalti en 1062 pour y acheter des étoffes de soie dont il voulait faire présent à l'empereur d'AUc-

magne Henri IV, vit les portes de Téglise épiscopale et fut si enchanté de la manière dont elles étaient travaillées qu'il envoya sur-le-champ à Constantinople la mesure des portes de l'église vieille, où il eut soin qu'on les fît parfaitement belles. » Ces portes de l'abbaye du Mont-Cassin subsistent encore, et l'inscription qu'elles portent nous apprend que ce ne fut pas l'abbé Didier qui en fit la dépense, comme on pourrait le croire d'après le chroniqueur, mais le noble Âmalfitain Mauro, fils de Pantaleone. Leur date est 1066. Mauro, à son tour, eut pour fils un Pantaleone II, qui fut consul d'Amalfi. Celui-ci fit faire les grandes portes de la basilique de Saint-Paul-Horsles-Murs à Rome, détruites en partie dans l'incendie de 1823, et sur lesquelles on lit, outre les inscriptions latines du donateur, la signature grecque du fondeur Staurakios, qui l'avait exécutée à Constantinople en 1070. C'est de ce Pantaleone II que naquit Pantaleone III, celui des portes de Monte Sant'Angelo, à la libéralité duquel Féglise San- Salvatore d'Atrani, auprès d'Amalfi, doit aussi les siennes, terminées en 1087.

Ainsi dans tout le cours du xi° siècle, même après l'établissement des Normands et la rupture

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des liens de soumission à Tempirebyzantin, quand on voulait dans l'Italie méridionale donner à une église de belles portes de bronze , il fallait les demander à rhabileté technique des Grecs de Constantinople ; l'industrie indigène n'était pas encore capable d'un semblable travail. Même en 1099 c'est de la ville impériale que Landolfo Butromilo fit venir les portes de bronze, inférieures à celles dont nous venons de parler, qu'il dédia à la cathédrale de Saleme et qui en ferment encore l'entrée. Mais bientôt après, dans les premières années du xif siècle, Canosa nous offre les belles portes de bronze du mausolée de Bohémond, exécutées par Roger d'Amalfi (un artiste au nom nonnand), portes où les sujets sont encore au trait incrusté d'argent à la mode byzantine, mais où les riches encadrements et les rosaces décoratives commencent à être modelés en relief. L'art du fondeur en bronze se naturalise en Italie et tend rapidement à y surpasser ses modèles constantînopolitains. On en suit le progrès avec Oderisi de Bénévent, qui a signé les portes de la cathédrale de Troja et auquel je n'hésite pas à attribuer celles de la cathédrale de sa ville natale, exécutées en 1150, malgré la tradition orale qui veut qu'elles aient

été faites à Constantinople. Dès lors le système des sujets en bas-relief a remplacé celui des incrustations à plat. Cet art atteint enfin son point suprême de perfection pour l'Italie méridionale dans la seconde moitié du xii*" siècle, quant fleurit Barisano de Trani, le grand maître à qui Ton doit les merveilleuses portes de bronze de la cathédrale de Trani (H60), de celle de Ravello près Amnlfi (H79) et des entrées latérales de la cathédrale de Monreale en Sicile (celles du grand portail sont datées de 1186 et signées de Bonanno de Pise).

Quand on a visité la ville de Manfred et gravi le Gargano afin d'y voir le sanctuaire de l'Archange, il faut revenir à Foggia, en faisant de nouveau la même ennuyeuse route, pour se rendre à Lucera. On va en deux heures d'une ville à l'autre par un beau chemin carrossable, qui court en ligne droite dans la plaine nue sans que, pour ainsi dire, une seule habitation s'élève sur ses bords. Les cultures sont cependant plus multipliées sur ce trajet que sur celui de Manfredonia. A sa droite on a le Gargano, à sa gauche la chaîne de l'Apennin, précédée d'ondulations, sur la pointe d'une desquelles on distingue le groupe des maisons de Troja.

En faisant ce chemin, l'esprit se reporte à la description saisissante que le chroniqueur Nicolas

de Jamsilla, compagnon du prince dans cette aventure, fait du voyage de Manfred après sa fuite d'Aversa, en novembre 1254, et de la façon dont le fils de Frédéric dut marcher de nuit, au milieu des ténèbres et de la tempête, pour gagner Lucera sans être aperçu des troupes pontificales postées à Troja et à Foggia, dans une plaine sans un arbre où le passage d'une petite troupe de cavaliers devait être vu d'une très grande distance et attirer aussitôt l'attention .

Lucera s'élève sur une colline d'un certain relief, escarpée sur les côtés du nord et de l'ouest, en pente douce vers l'est et le sud, qui se détache à un certaine distance en avant des derniers contreforts de l'Apennin et commande au loin la plaine environnante. Ainsi préparé par la nature, le site en a toujours constitué une position stratégique de premier ordre, et depuis les débuts de l'histoire chez les populations de l'Apulie, nous y voyons exister une ville fortifiée dont le rôle est capital. Les Grecs prétendaient que cette ville de Luceria* avait été fondée par Diomède, revenu d'Ilion, conime Arpi, Sipontum, Canusium et, en général, toutes les cités de quelque importance dans la Daunie et même dans une portion de la Peucétie ;

à l'époque romaine on y montrait encore un vieux xoanon que les habitants prétendaient être le Palladium enlevé de Troie par le héros argîen.

La fondation de Luceria dut être en réalité Tœuvre des Dauniens de race iapygo-messapienne, sur le territoire desquels elle était située. Le nom d'Apulie, qui s'étendait jusque-là, n'est autre que la forme italique de celui dont les Grecs ont fait de leur côté lapygie. Mais tout, y compris l'appellation même de la cité, qui appartient aux idiomes proprement italiotes, semble indiquer que de très bonne heure l'élément osco-samnite se superposa à l'élément iapygien dans la population de cette ville, et y devint prépondérant.

Les faits précis de l'histoire de Luceria sont, d'ailleurs, ignorés jusqu'à la seconde guerre Samnite, où nous voyons ses habitants suivre le parti des Romains, de même que les autres Apuliens, puis refuser de s'associer à la défection de ceux-ci en 326 avant Jésus-Christ. Pour les châtier, les Samnites vinrent mettre le siège devant la ville, et c'est en marchant au secours de Luceria que l'armée romaine éprouva son grand désastre du défilé des Fourches Caudines. La chute de la forteresse apulienneen fut la conséquence immédiate,

et les Samnîtes, yainqueurs, la choisirent comme la place de sûreté où ils enfermèrent les otages à eux remis en garantie du traité de Câudium, que le sénat refusait de reconnaître. Aussi Rome attacha-t-elle un prix extrême à enlever à ses ennemis Luceria, et, dès 320,Papirius Cursor investissait la ville y défendue par une garnison de sept mille Samnites, et finissait par l'emporter après une résistance acharnée. Il y reprit les otages et y fit un riche butin y car c'était alors la plus riche cité de TÂpulie. Six ans après, elle retombait aux mains des Samnites, mais ce ne fut que pour très peu de temps. Les Romains la reprirent bientôt de vive force y massacrèrent une partie de la population et installèrent à la place des anciens habitants une colonie militaire de droit latin. Ce fut dès lors le boulevard de la domination du peuple roi dans TApulio, où elle lui permettait de prendre le Samnium à revers. Aussi les Samnites tentèrent-ils, en 294, un effort désespéré pour recouvrer Luceria; mais le consul Atilius, accouru au secours de la ville, les écrasa dans une grande bataille.

Établie au milieu d'un canton de grande production agricole et pastorale, la colonie de Lùceria eut autant d'importance comme centre de com-

merce que comme place forte. Nous en avons la preuve par le développement de son monnayage, qui débute à Fépoque de sa fondation même alors que l'as était encore du poids d une livre. Plus tard, lorsqu'un peu avant la seconde guerre Punique on essaya le système de la fabrication des deniers romains dans un certain nombre d'ateliers suceursales*répartis en Italie, Luceria fut le siège d'un de ces ateliers. Dans la guerre d'Hannibal, la conservation de la forteresse de Luceria par les Romains eut une importance décisive. Le grand capitaine carthaginois ne parvint jamais à s'en emparer et le fait d'avoir ainsi gardé une base inexpugnable d'opérations dans l'Apulie fut une des choses qui permirent le mieux à Rome de relever rapidement ses affaires après ses premiers désastres. Les colons de Luceria montrèrent d'ailleurs à ce moment une fidélité passionnée à la cause de la mère psttrie. En 209, quand une partie des colonies latines, lasses de la prolongation indéfinie d'une guerre à laquelle on ne voyait point de terme, refusèrent à Rome de continuer à lui fournir leurs secours en hommes et en argent, il n'y en eut que dix-neuf qui se déclarèrent prêtes à soutenir encore la lutte jusqu'à entier épuisement, et Luceria fut du nombre.

L'histoire garde ensuite le silence sur les destinées de Luceria jusqu'au temps de Cicéron, qui dans son discours pro Cluentio en parle con^me d'une des villes les plus florissantes de l'Italie. Dans la guerre civile contre César, Pompée en fit quelque temps son quartier-général avant de se replier sur Brundisium : Strabon cite Luceria comme déclinant à son époque. Pourtant elle retint une certaine prospérité pendant toute la durée de l'Empire. Auguste y avait envoyé une nouvelle colonie de vétérans, et les écrivains, aussi bien que les inscriptions, montrent qu'elle garda jusqu'au bout son rang colonial avec les privilèges qui y étaient attachés. Sur la Table de Peutinger elle est marquée comme le siège à^nn prœtomim provincial.

L'importance de Luceria survécut aux invasions barbares et aux ravages afi'reux des guerres gothiques. Paul Diacre la décrit comme étant une ville opulente sous la domination des Longobards, qui en firent le chef-lieu d'un de leurs castaldats. Mais en 663 l'empereur grec Constant II prit la ville sur ce peuple et la détruisit presque entièrement. Dès lors, et pendant six siècles, Lucera ne fut plus qu'une simple bourgade, où pourtant résidait toujours un évêque. C'est en cet état qu'elle

se trouvait encore en 1223, lorsque Frédéric II, Tannée même où il construisait son palais de Foggia, contraignit les musulmans de Sicile révoltés à demander r«m«n et à se mettre h sa merci. Jugeant imprudent de les laisser dans le Val di Mazzara, où leurs traditions d'indépendance étaient trop vivantes et où il leur était toujours facile, en cas de rébellion, de recevoir des secours de leurs frères d'Afrique, ne voulant pas non plus priver ses États de cette vaillante et industrieuse population par une expulsion pareille à celle que TEspagne commit plus tard la faute immense d'accomplir, il se décida à les dépayser en les transplantant sur le continent italien. La masse principale des Arabes siciliens fut donc par ses ordres transportée à Lucera, Girofalco et Acerenza. Lucera en fut la principale colonie, et pour la recevoir fit élever une vaste forteresse, où ils vécurent d'abord séparés de la population chrétienne de la ville.

Ainsi transplantés, ces Arabes, après une tentative de révolte en 1226, acceptèrent rapidement leur nouveau sort avec la facile résignation qui est le propre des musulmans, et même bientôt ils s'attachèrent avec un ardent dévouement au souverain qui leiir avait conservé la vie sauve quand les ha-

bitudes et le droit de la guerre, dans les mœurs du temps/ lui auraient permis de les exterminer. Astreints tous au service militaire, leurs milices furent pendant plus de vingt ans le nerf et le seul noyau permanent des années de Frédéric II, et la forteresse qu'ils occupaient, achevée en 1227, le principal point d'appui de la domination des Hohenstaufen dans les provinces touchant à FAdriatique. Quand la rupture entre TEmpereur et le Pape fut devenue ouverte et irrémédiable, la présence des musulmans à Lucera devint un des griefs dont le Souverain Pontife fit le plus retentir le monde chrétien contre Frédéric. Pourtant l'emploi d une garde sarrasine auprès du souverain n'était pas autre chose qu'une tradition des princes normands. Ceux-ci, et Robert Guiscard tout le premier, avaient constamment employé les contingents des Arabes de Sicile, de l'aveu même de la Papauté, dans leurs guerres en Italie, et Tarmée qui, au prix de Tincendie d une partie de Rome, avait déUvré Grégoire Vn, se composait en majorité de musulmans, sans que ce pontife eût éprouvé le moindre scupule de voir des infidèles servir sous sa bannière. Depuis plus d'un siècle, la seule force militaire permanente des principautés franques fondées

en Syrie par les croisés consistait dans les corps soldés de musulmans indigènes, désignés sous le nom de turcopleSj et Toffice de grand-turcoplier était la première charge militaire de la cour de Jérusalem. Pour donner cependant une certaine satisfaction aux plaintes du Pape, Frédéric ouvrit librement l'accès des casernes de ses Sarrasins aux missionnaires franciscains et fit même bâtir dans la forteresse, à côté de leur mosquée, une église destinée à ceux qui voudraient se convertir. Mais il savait d'avance qu'il n'y en aurait aucun. Il persista à refuser aucun avantage au changement de religion, et, traitant à sa cour les musulmans sur un pied d'exacte égalité avec les chrétiens, son scepticisme, blessant pour les croyances de son époque, se plaisait à réunir à la même table des évêques et des capitaines arabes. Bientôt, du reste, à mesure que la lutte avec le Saint-Siège devint pour l'Empereur une question de vie ou de mort, il sentit davantage quel prix avaient pour lui les services de troupes sur qui les anathèmes ecclésiastiques n'avaient aucune action, dont le fanatisme religieux éprouvait, au contraire, une satisfaction sauvage à combattre contre le pontife catholique. En 1239, Frédéric, pour donner plus de cohésion à ses Sarrasins, les

concentra tous à Lucera, faisant venir dans c^ lieu ceux qui avaient habité jusqu'alors à Acerenza et à GirofalcOy y amenant en grand nombre de nouvelles familles qui étaient restées encore en Sicile^ et les renforçant enfin de bandes mercenaires qu'il faisait recruter en Afrique. La colonie musulmane de Lucera monta ainsi jusqu'à soixante mille âmes. Le château-fort ne pouvait plus lui suffire; on lui livra aussi la ville. Et l'Empereur ferma les yeux sur la façon cruelle dans les nouveaux colons musulmans molestèrent les rares habitants chrétiens qu'ils y trouvèrent^ les forçant à déguerpir avec leur évêque et s'emparant de la cathédrale pour en faire une mosquée. C'est ainsi que l'antique Luceria Apulorum devint Lucera Saracenomm.

Désormais Frédéric pouvait en toute sécurité faire de Foggia sa résidence la plus habituelle. Entre la forteresse de ses .Sarrasins, à une extrémité, et, à l'autre, Andria la Fidèle, dont la population montrait à sa cause un dévouement qui lui tenait tant au cœur,

Andria fidelis noslris affiœa meduiiis, la soumission de la plaine de la Capitanate et de

la Fouille était assurée. Il n'avait plus à craindre, de la part des citoyens des populeuses villes de cette contrée /toujours prêts aux changements et fort enclins à embrasser le parti du Pape, des défections comme celle qui avait été presque générale en 1229 à l'apparition de la croisade des Clavigeri, Mais Frédéric ne vint qu'à peu de reprises, et cela seulement' pour des laps de temps fort courts, dans les dernières années de sa vie, habiter à Lucera même, au milieu de la colonie arabe, où il avait pourtant un logis royal et où il menait complètement, quand il y allait, la vie d'un monarque musulman, comme les rois normands de Sicile lui en avaient donné l'exemple. C'est son existence dans ces séjours qui lui avait fait donner par les Guelfes le surnom de x sultan de Lucera. » Il y avait des haras de chameaux, des équipages de chasse avec des guépards dressés à l'orientale ; enfin, ce qui est plus grave, un harem richement monté et gardé par des eunuques. Ici sa conduite, en opposition avec la loi chrétienne, prêtait largement le flanc aux invectives papales. Pour la juger avec une entière équité, il ne faut cependant pas oublier qu'avant lui les rois normands avaient eu patemment leur harem organisé à Palerme.

Après la mort de Frédéric II et de Conrad, quand Innocent IV tenta de s'emparer directement du royaume de Sicile, il voulut gagner les Sarrasins de Lucera. Oubliant tout ce qu'il avait écrit sur le scandale du séjour de ces infidèles en Italie, il offrit à leur émir, que les chroniqueurs du temps appellent Jean le Maure, de lui conserver la charge éminente de grand camérier du royaume et de lui conférer, en outre, des fiefs et des honneurs nouveaux en grand nombre. Le chef musulman accepta le marché, mais ses hommes ne voulurent pas le suivre dans sa trahison envers ses princes. Manfred accourut chercher un asile au milieu d'eux. Ce furent eux qui le proclamèrent les premiers et qui lui permirent de reconquérir le royaume. Pendant tout son règne, il n'eut pas de soldats plus fidèles, et quand la fortune le trahit définitivement, les Arabes de Lucera tombèrent par milliers à ses côtés sur le champ de bataille de Bénévent. En parlant pour combattre Charles d'Anjou, Manfred avait confié sa femme, la belle Hélène d'Épire, et ses fils en bas âge au dévouement des Sarrasins et aux fortes murailles du château de Lucera. C'était un asile sûr, qui eût permis aux partisans des jeunes princes de se rallier et de continuer la lutte.

Mais leur mère, abandonnée de ses conseillers, perdit la tête et quitta Lucera pour se réfugier à Trani, d'où elle espérait faire voile vers FÉpire. Le châtelain de cette ville la vendit avec ses enfants à Charles, qui se déshonora par sa cruauté à leur égard. Plus malheureux que Conradin, on ne les jugea pas dignes de Téchafaud, et ils pourrirent de longues années dans des cachots infects. Le dernier survivant des fils de Manfred, Henri, mourut seulement en 1318, sous le règne de Robert, dans un souterrain du château de TŒuf, à Naples, aveugle par suite de ses souffrances, après une captivité de cinquante-deux ans.

Manfred mort et sa famille disparue, les Sarrasins de Lucera se soumirent au conquérant, qui confirma leurs privilèges et leurs lois particulières. Mais, dès Tannée suivante, à l'annonce de l'approche de Conradin, qui se préparait à franchir les Alpes, ils relevèrent sur leurs tours l'étendard de la maison de Souabe. Lucera devint alors le point de réunion des Gibelins dans le midi de la péninsule. Charles d'Anjou voulut essayer de réduire la place avant que son compétiteur fût descendu de la Haute-Italie. Mais après plusieurs mois d'assauls infructueux, il dut lever le siège pour se porter

au-devant de Conradin. Quand il Teut vaincu et mis à mort, il revint devant Lucera, en 1269. Les musulmans se défendirent avec acharnement, mais à la suite d'un long blocus la famine lés contraignit enfin à capituler. Le 15 août, ils ouvrirent leurs portes et défilèrent devant le vainqueur irrité, qui les fit passer sous le joug. Mais Charles ne voulait point se passer des services de guerriers dont il avait pu apprécier toute la valeur. Il leur accorda donc la vie sauve et leur permit de continuer à habiter la ville. Seulement, il leur enleva leurs privilèges, le droit de se gouverner euxmêmes dans l'intérieur de leur ville et d'avoir pour officiers de justice leurs cadis, jugeant toutes les affaires d'après la loi musulmane. Il les plaça sous l'autorité directe du justicier de la province et mit soixante lances en garnison dans le château pour les surveiller. £n même temps il ordonna, en souvenir de sa victoire, de construire, à la place de la principale mosquée de la ville, sur le site de l'ancienne cathédrale, une grande église dédiée à la Vierge, donnant à la cité le nom officiel de Lacera christianorum.

Deux ans plus tard, en 1271, nouvelle révolte dès Sarrasins, qui avaient ajouté foi à Timposture

d*un faux Conradin, et nouveau siège , à la suite duquel les principaux fauteurs du trouble furent cruellement punis. Le reste des colons arabes fut encore cette fois reçu à merci. Charles les garda dans ses armées et prodigua leur sang dans ses guerres en Albanie et en Sicile. Tant de vicissitudes et de malheurs avaient beaucoup diminué leur nombre. Une partie de la ville qu'ils habitaient restait déserte. Le monarque angevin en profita pour y installer, à côté d'eux, une colonie de Provençaux, amenés à ses frais, auxquels on donna les maisons inhabitées et les terres abandonnées. Il fit aussi augmenter les défenses du château, qui désormais tenait les musulmans en bride, au lieu de leur servir de casernement.

Cependant la Papauté ne cessait de réclamer des rois de Naples de faire disparaître du sol de la Fouille ce noyau d'infidèles, qui était, avait dit Inixocent IV, « comme une épine enfoncée dans son œil. » Cédant enfin aux instances de Boniface Vni, Charles II, en 1300, se résolut à célébrer l'année du jubilé par un autodafé mémorable. En pleine paix, sans aucune provocation de la part du reste des Sarrasins, une armée fut dirigée sur Lucera, sous la conduite de Giovanni Pipino

84 A TRWERS L'APULÏE ET LA LUCAME

de Barletta, et en entreprit le siège. Sachant qu'ils n'avaient cette fois aucune grâce à attendre, les musulmans se défendirent en désespérés. A la fin , ils succombèrent sous le nombre ; la ville fut prise d'assaut, et les Sarrasins de tout âge et de tout sexe furent impitoyablement passés au fil de l'épée. On n'accorda la vie qu'à ceux, en bien petit nombre, qui consentirent à abjurer l'islamisme.

Après cette effroyable exécution, le roi Charles II repeupla la ville de nouveaux colons, auxquels on en répartit le territoire. La cathédrale fut dédiée solennellement en 1302. Le roi voulut même effacer le nom de Lucera et ordonna qu'on l'appelât Città di Santa-Maria. Mais cette nouvelle appellation officielle ne parvint pas à prévaloir contre l'usage et la tradition populaire.

La nouvelle Lucera, dotée par son fondateur de nombreux privilèges, est restée jusqu'à nos jours une \iUe assez florissante, qui compte quatorze mille habitants, possède un évéque et est le siège du tribunal de l'arrondissement de Foggia. Quant à la forteresse, elle fut presque immédiatement démantelée et abandonnée. Dès 1525, Leandro Alberti la trouvait en ruines.

Ce sont les restes de cette forteresse qui font

encore aujourd'hui le principal intérêt d'une visite à Lucera. L'enceinte, de 900 mètres de pourtour, en est remarquablement conservée et dresse à une grande hauteur ses murailles garnies de tours, découronnées seulement de leurs créneaux. Elle occupe l'extrémité occidentale de la colline, qui en est en même temps la partie culminante, à un quart d'heure de marche de la ville telle qu'elle est, ceinte des remparts dont la dota Charles II d'Anjou. C'est évidemment sur le même emplacement que s'élevait Varx de la Luceria apulienne et romaine. La muraille suit exactement le bord des escarpements presque à pic de la colline, excepté sur la face de l'est, tournée vers la ville, où le terrain se continue de plain-pied et où un fossé large et profond, taillé dans le roc, précède le rempart. Treize tours carrées, bâties en brique et en pierre et reliées entre elles par d'épaisses courtines de la même construction, couronnent ainsi les pentes abruptes du nord, de l'ouest et du sud, avec deux tours plus grosses et plus hautes, en forme de polygones irréguliers, aux deux angles nordouest et sud-ouest, présentant un angle sur l'arête de la colline. Le côté de Test, rectiligne, armé de sept tours en figures de bastions, faisant saillir en

avant un angle obtus, se termine à ses deux extrémités par deux grosses tours rondes. C'est sur cette face, entre la seconde et la troisième tour à droite, qu'a été ménagée, dans un angle rentrant fort habilement disposé, l'entrée principale de la forteresse, entrée oblique et précédée d'un pont-, levis. Un peu en arrière et commandant le dé* bouché de cette porte, auprès de l'angle nord-est de l'enceinte et s'appuyant à la muraille de la face nord, dans laquelle était tout à côté une poterne, se dressait le donjon, énorme massif de forme exactement carrée.

Dans ce donjon, dit Nicolas de Jamsilla, on montrait l'appartement de Frédéric II, celui de Conrad IV, celui du marquis Odon et celui de Jean le Maure. C'est là, en effet, qu'était la demeure royale que Frédéric II avait fait décorer avec un grand luxe, et où, en 1241, tandis qu'il ravageait les environs de Rome, il envoyait deux statues de bronze antique enlevées au monastère de Grotta Ferrata. C'est là aussi que demeurait le châtelain ou émir des Arabes. Ce donjon, dont l'abbé de Saint-Non admirait le magnifique appareil, subsista en grande partie jusqu'à la fin du xvni* siècle, mais il fut alors démoli pour con-

struîre avec ses matériaux un palais pourles tribunaux dans Lucera. Ce n'est plus qu'un amas de ruines confuses, où l'on distingue seulement Tamorce des nervures qui couvraient quelques salles. Des voûtes effondrées dans sa partie inférieure permettent de reconnaître qu'il avait été élevé en portion sur des fondements antiques. On aperçoit au-dessous les restes de souterrains romains construits en grand appareil d'une belle époque, parfaitement caractérisé.

M. Amarî a émis la conjecture que le château des Sarrasins de Lucera avait dû être édifié sous la direction d'ingénieurs arabes. Je crois cette opinion parfaitement juste. La forme des tours carrées et barlongues, leur faible saillie, leur rapprochement, la disposition en talus de la base des murailles sont autant de particularités caractéristiques des principes de fortification qui, des Byzantins, avaient passé aux Arabes, que les Templiers avaient adopté dans la construction de leurs châteaux de Terre-Sainte, mais qui, en 1223, ne s'étaient guère encore naturalisés en Occident. La disposition du terrain avait dispensé les ingénieurs qui fortifièrent Lucera d'établir ailleurs que sur le front est, devant le rempart, le vaste fossé et la

88 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUa\NIE

muraille extérieure en avant de ce fossé, qui étaient aussi choses essentielles du système byzantinoarabe. Du reste, ce front, tel que nous le voyons dans son état actuel, avec ses tours d'une autre forme que ceUes du reste de Tenceinte, a été refait en 1271 par Charles d'Anjou après le siège où il avait dû être l'objectif de l'attaque. C'est ce qu'attestait une inscription que copia Leandro Alberti et qui a disparu depuis.

De nombreux édifices remplissaient l'enceinte de la forteresse au temps où elle était occupée par les Sarrasins; il y avait des habitations, des casernes, des mosquées, et aussi l'église des Franciscains. Toutes ces constructions ont depuis longtemps disparu sans laisser de traces apparentes. La chemise fortifiée n'enveloppe plus qu'un terrain vide et désert.

LfC sol y est partout jonché de débris de briques et de fragments de vases de formes diverses et d'une fabrication tout à fait spéciale, dont la terre plus ou moins rouge est recouverte d'un épais vernis plombifère. Ce vernis, appliqué à la manière arabe, et qui souvent, trait caractéristique, a C3ulé de manière à former de grosses gouttes vitrifiées en relief, est le plus habituellement vert.

quelquefois avec des dessins noirs.se détachant sur ce fond. Nous sommes ici en présence des vestiges' d'une poterie exactement pareille aux fragments de fabrication arabe du ix*" et du x" siècle recueillis par mon père en Egypte et conservés au musée céramique de la manufacture de Sèvres, à ceux qu'on a trouvés sur plusieurs points de la Syrie, entre autres dans l'ancien four à potier fouillé à Damas par M. Eugène Piot, ainsi qu'aux bacini incrustés à titre d'ornementation à la partie supérieure des murailles extérieures d'un certain nombre d'églises du nord et du centre de l'Italie construites du x'^au xin** siècle. Elle constitue une industrie d'origine évidemment orientale, qu'on ne saurait hésiter à considérer comme ayant été exercée sur les lieux dans le cours du xni° siècle, car la multitude des débris ne permet pas de douter que ce fut là la vaisselle d'usage journalier dans la colonie arabe de Lucera. J'ai déjà dit que cette colonie compta un moment jusqu'à 60,000 âmes avec les familles des guerriers. On sait par des documents formels qu'en même temps qu'elle fournissait un service militaire des plus actifs, elle s'adonnait avec succès à des industries de tradition orientale, dont les procédés avaient été apportés de

Sîcîle, comme le tissage de certaines étoffes et la fabrication des armes. A. de Longpérier a attribué avec beaucoup de vraisemblance à ses ateliers certaines pièces de dinanderie de cuivre à la façon arabe dont on peut prendre pour type une coupe conservée dans le trésor de la cathédrale de Faënza. Il faudra joindre maintenant à la liste de ces industries celle de la confection des poteries vernissées conformément aux anciens prototjrpes arabes.

Nous sommes conduits à désigner avec certitude la Sicile musulmane comme une étape du transport de la fabrication de ce genre de poteries entre l'Orient et la Fouille, où elle passa avec la transplantation des Arabes sous Frédéric II. Ceci est de nature à jeter un jour précieux sur Forigino des bacini employés dans la décoration des églises par les architectes italiens, surtout dans le xi* siècle. On les a d'abord regardés comme de provenance arabe ou persane, comme des trophées des expéditions maritimes des Pisans. Mais M. Drury-Fortnum, en les étudiant de plus près, a montré qu'il n'y en avait qu'un petit nombre qui fussent de fabrication proprement arabe, que la plupart sortaient d'ateliers plus voisins, qu'il plaçait sur un point encore indéterminé de l'Italie. Après la cons-

tatation que j'ai faite à Lucera, et que tout le inonde peut y renouveler, c'est en Sicile qu'il faudra, je croîs, chercher la situation de cet atelier, dont les produits devaient se répandre par le commerce sur le continent italien.

Les poteries à vernis vert ne sont pas les seules dont on recueille les débris au château de Lucera. D'autres fragments moins nombreux offrent des ornements d'une donnée fort simple, tracés en bleu et en rouge sur un fond blanc. Ici la décoration a été manifestement exécutée au moyen de l'application sur la terre d'un engobe revêtu d'un vernis incolore et translucide au moyen d'un marzacotto plombique. C'est le procédé que Passeri affirme avoir été mis en œuvre à Pesaro à partir des environs de l'an 1300. Naturalisé d'abord à Lucera par les colons arabes, il avait ainsi mis un peu plus d'un demi-siècle à se transmettre de proche en proche jusque dans les Marches. M. Barnabei a recueilli dans l'Abruzze, son pays natal, dans des sépultures qui ne peuvent pas descendre plus bas que la fin du xm® siècle, des poteries exactement conformes aux deux classes de celles dont on recueille les tessons au château de Lucera. Il en fera bientôt l'objet d'une publication. Ces sépultures de

TÂbnizze fournissent un chaînon géographique* ment intermédiaire entre Lucera etPesaro, et nous parvenons ainsi à suivre dans le temps et dans l'espace la marche de Tindustrie des terres vernisséeSy originaire de TOrient, établie d'abord en Sicile lors de la conquête arabe, transplantées dans le nord de la Fouille au xm« siècle avec les derniers restes des musulmans siciliens, enfin se propageant de là en suivant le littoral de TÂdriatique jusqu'à Pesaro et aux villes voisines, où elle se développa surtout à partir du moment où l'anéantissement des Sarrasins de Lucera eut enlevé aux potiers des Marches leurs plus redoutables concurrents, ceux qui avaient été leurs maîtres.

Entre la forteresse et la ville elle-même s'étend une vaste esplanade entièrement découverte, où fait défaut toute construction du moyen âge. Ce terrain était compris dans la ville antique, et le sol y est jonché de fragments d'anciennes poteries où le travail de la charrue, retournant chaque année la terre, a fini par confondre pêle-mêle les reliques de tous les siècles de l'antiquité. La terre rouge arrétine à reliefs sigillés représente là le dernier siècle de la République romaine et les débuts de l'Empire ; les poteries étrusco-campaniennes à re-

liefs et à glaçure noire une période antérieure, Texistence de la colonie romaine de Luceria des guerres Puniques aux premières guerres civiles ; les tessons de vases peints à figures rouges de fabrication grecque Fâge où Tinfluence des cités helléniques voisines avait pénétré TApulie et y régnait en maîtresse, du milieu du v' siècle avant notre ère au milieu du m^ Ce qui est plus intéressant, c'est qu'on y rencontre en abondance des débris céramiques d'un âge antérieur, qui nous reportent aux temps où la Luceria primitive était encore aux mains des indigènes apuliens. Ce sont les fragments d'une poterie noirâtre sans vernis, colorée uniformément dans la masse de la pâte et sans couverte, simplement lustrée au polissoir, telle qu'on la rencontre aux origines de la civilisation dans toutes les parties de Tltalie. La présence de cet ancien bucchero italique n'avait pas été jusqu'ici signalée en Apulie. J'en ai observé des fragments sur tous les emplacements de villes antiques que j'ai examinés dans cette contrée, comme aussi dans la Lucanie et dans le Brutlium. La fabrication s'en est donc étendue à une certaine époque, avant le triomphe des influences grecques, sur la totalité de la Péninsule, sans différences bien sensibles de contrée à contrée.

Au moment où je visitais Lucera on venait de mettre à découvert, dans le terrain qm s'étend ainsi entre le château et la ville, un égout. romain de belle construction, voûté en briques, dont on pouvait parcourir le trajet sur une certaine étendue. Un homme y cheminait sans peine en se courbant.

Dans la ville de Lucera le seul monument îmjiortant est la cathédrale, magnifique église à trois nefs du plus pur style ogival français du xni® siècle. C'est un des édifices religieux les plus remarquables de Tépoque médiévale dans le midi de ritalie. Pour quiconque Tétudie avec une connaissance quelque peu approfondie des monuments du même art en France, deux conclusions s'imposent à Tesprit. Cette cathédrale, bien que consacrée seulement en 1302, n'a pu être commencée en 1300 par Charles II, comme on l'imprime ordinairement, (îiustiniani affirme avoir lu dans les Regesta de Charles P' qu'il donna Tordre de la constroire dès 1269; on a constaté cet le assertion, que je ne sois J>as en mesun^ de vérifier.. Mais, dans tous les cas, c'est bien de cette époque qu'est rarchiteclure do monument, et Tonne saurait en faire commencer les travaux plus tard que 1274, date de rétablissement des colous proven«:aux dans la vîUe. Si

donc le Pape Benoît XI, dans une lettre célèbre du 16 novembre 1303, félicite Charles U d'avoir élevé la grande église de Lucera, c'est seulement pour l'avoir achevée, dédiée et richement dotée.

D*autre part, l'architecte de cette église a été Français, et même, suivant toutes les probabilités, natif de TIle-de-France, dont il a transporté l'art sans modification dans la Fouille. Sur un seul point il s'est écarté de ce que l'on faisait dans la France, en se rendant bien compte des conditions particulières qu'imposait un phénomène naturel très fréquent dans le pays où il avait à construire. Il a compris que dans un pays sujet aux tremblements de terre les voûtes aiguës en arêtes, telles qu'on les faisait sur notre sol, cette merveille d'équilibre obtenue par un savant calcul de la poussée des matériaux, se disloqueraient à la première secousse et par leur dislocation, si elles ne s'écroulaient pas immédiatement, compromettraient toute la solidité de l'édifice. Il v a donc renoncé et les a remplacées par une simple charpente apparente, que son élacticité devait mettre en mesure de résister victorieusement aux effets deTébranlement du sol. Je ne serais pas étonné que cet habile architecte sorti de notre pays ait été maître Pierre

d'Angicourt, que Charles avait amené de France avec lui, auquel il avait donné la surintendance de la plupart de ses constructions, et à qui Ton attribue d'ordinaire certaines églises d'une architecture toute française, bâties par les ordres de ce prince, comme la cathédrale de San-Gennaro à Naples. Il est positif qu'en 1278 Pierre d'Angicourt vint en Fouille, chargé d'inspecter les châteaux de Brindisi, Bari, Lucera. etc., mission pendant le cours de laquelle il recevait les appointements de trois taris d'or par jour. En 1280 il reconstruisait le château de Barletta et y exécutait une magnifique chapelle avec des vitraux. Quoiqu'il en soit de celte conjecture, si la cathédrale de Lucera est éminemment françaisede plan et d'architecture, ce sont des tailleurs de pierre indigènes qu'on a employés à en exécuter la décoration. La chose est surtout manifeste au portail principal. Les feuillages finement refouillés d'un beau et ferme dessin qui garnissent l'archivolte de son arc en tiers point ont la plus étroite parenté avec ceux de Farchivolte de l'arc en plein cintre du palais de Frédéric II à Foggia. Je crois même y reconnaître la main de maître Nicolao da Foggia, en comparant cet ouvrage avec ses travaux signés de Ravello. Les

quatorze magnifiques colonnes de marbre vert antique, que Tarchitecte a distribuées dans diverses parties de son œuvre, devaient garnir la nef de la cathédrale plus ancienne, celle dont les Sarrasins avaient fait une mosquée.

Le gouvernement italien a entrepris dans ces dernières années une restauration complète de la cathédrale de Lucera, travail très bien conduit et aujourd'hui près d'être terminé. En grattant le badigeon qui revêtait l'intérieur de l'église, on a mis au jour sur plusieurs points d'intéressantes fresques du xrv° siècle, entre autres une Vierge avec l'Enfant Jésus, d'une grande beauté de dessin et d'un sentiment tout à fait giottesque. Mais il n'y a à tirer de ces fresques aucun argument en faveur des théories de M. Salazaro sur le développement précoce de la peinture dans le royaume de Naples. Les princes angevins devaient tout naturellement, par suite de leurs rapports avec Florence, appeler des peintres de cette ville à décorer les édifices qu'ils construisaient. C'est ainsi que l'on voit déjà Charles I" lui-même faire venir de Florence le grand architecte Arnolfo di Lapo et l'employer à Rome. Au moment où fut terminée la cathédrale de Lucera, Giotto, qui a travaillé à Naples, était dans

d5 A TR.\VERS LWPULIE ET LA LUC AME

le plein épanouissement de son talent et de son influence: et c*est à son école que se rattachent dinectenieni les firesqnes retrouvées dans cette église bien plus ifak ce que Ton connaît du style de Técole latine contemporaine des peintres de la Fouille et du comté de Lecce. Déjà nous avons observé dans une des églises de Monte Sant'Angelo d autres fresques dues également à des disciples de Giotto.

La cathédrale de Lucera montre encore une statue de marbre que Ion prétend être celle du roi Charles II d* Anjou. Elle est aujourd'hui dressée contre le mur à rintérieur, à gauche de la porte d^ntrée principale, debout sur un piédestal de pierre^ où une inscription en lettres modernes lui applique le nom du prince angevin. Mais cette attribution^ d après laquelle M. Gregorovius, dans un ouvrage tout récent, traçait un portrait de Charies H, ne supporte pas un seul instant Texamen pour un archéologue. La statue, qui date du courant du xiv^ siècle, n'a jamais été leflligie ni de Charles II, ni d'aucun roi. C'est celle qui était couchée sur la tombe d'un simple chevalier. U est revêtu de son armure, avec la tête, aux traits juvéniles, nue et reposant sur un oreiller ; ses mains

sont jointes sur sa poitrine et ses pieds s'appuient sur deux chiens.

La grande croix d'argent doré, qu€ Robert^ comme vicaire du royaume, avait fait exécuter en 1309 pour la cathédrale de Lucera par son orfèvre français Guillaume Verdelay, a disparu depuis longtemps, ainsi que le ciborium du maître autel, sculpté par Giovanni da Nola. On ne voit plus dans cette église que le tombeau de deux frères, Giulio et Ascanio Mozzagrugno, daté de 1605, avec deux très beaux bustes et un remarquable bas-relief de la Vierge. On ignore quel en a été le sculpteur ; mais c'était un homme d'un vrai mérite, préservé en partie du mauvais goût de son époque par des tra- ' ditions du bon temps de la Renaissance, qui ne devaient guère se conserver que dans le fond des provinces, à l'abri du courant de la mode du jour. En fait de tableaux l'église possède une Assomption de Marco da Siena, un Crucifiement de Lorenzo Giustiniano et une Vierge entre saint Nicolas et saint Jean-Baptiste, signée de Girolamo Santa- Croce et datée de 1S55.

Le voyageur qui disposera de quelques moments encore après la visite de la cathédrale pourra jeter un coup d'œil à l'église de San-Francesco. C'est

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un petit édifice dont la façade carrée avec un portail ogival et au-dessus une rose, le tout de la première moitié du xiv« siècle, rappelle de très près San-Stefano de Barletta. La table de l'autel, du xiu* siècle, provient de la chapelle de Castel-Fiorentino. Le tableau de saint François est de Solimena.

On conserve dans une des saQes du Municipe de Lucera une statue antique découverte il y a peu d'années. C'est un marbre des plus médiocres de la période impériale romaine, une répétition lourde et sans intérêt du type si indéfiniment multiplié de la Vénus pudique. Dans une salle du rez-de-chaussée du même édifice est la bibliothèque publique, fort pauvre, qui renferme une collection d'antiquités, encastrées dans le mur sous l'appui des fenêtres. A côté d'inscriptions latines déjà connues et publiées j'y ai remarqué un certain nombre d'anléfixcs de terre cuite, imitées de modèles grecs encore empreints d'archaïsme, mais d'une exécution toute particulière et fort barbare. Ce sont des échantillons sans autres analogues jusqu'ici d*un art indigène, apulien ou samnite, influencé par le voisinage des Hellènes, mais marqué au sceau d'une grande imperfection.

Du haut des murs du château de Lucera on aperçoit à une vingtaine de kilomètres de distance au nord, toujours dans la plaine, Sân-Severo, ville déplus de 17,000 âmes enrichie par Fagricultiu'e et aujourd'hui dans un état de prospérité toujoiu'S croissante, malgré les ravages extraordinaires qu'y fit le choléra en 186S. C'était encore au xn® siècle un simple village dépendant de Tabbaye bénédictine de Terramaggiore. Dans le siècle suivant les moines y avaient fait construire un château fort, que Frédéric II assiégea et prit en 1230. C'est sous Charles d'Anjou que San-Severo passa au domaine royal, ainsi que l'abbaye de Terramaggiore ellemême, qui avait d'abord relevé féodalement des comtes de Lésina. Sous ce nouveau régime la ville grandit et se développa rapidement. A la fin du xvi° siècle elle était devenue assez importante pour que le Pape Grégoire XIII y ait établi un évêché en 1580. Dans le même siècle les vices-rois espagnols en vendirent la seigneurie et elle tomba sous le régime baronal. En 1887 San-Severo fut érigé en principauté pour Giovanni Francesco di Sangro, et depuis lors le titre en est resté dans sa famille. C'est de cette ville qu'était natif Alessandro Minuziano, fameux typographe de Milan, dont

la belle édition de Cicéron en quatre volumes infolio, imprimée en 1495-1499. est un incunable renommé.

En 1799 San-Severo fut, comme Andria et Trani dans la province de Bari, le point où se retranchèrent les Bourboniens pour résister à la nouvelle république que venaient d'établir les Français. Le général Duhesme vint l'attaquer avec une division de l'armée de Championnet et les volontaires napolitains que commandait Ettore Garaffa, comte de Ruvo. Car ce chef de la grande maison des Caraffa, si illustre dans l'histoire, qui fut au xvn® siècle la première du Napolitain, avait embrassé avec ardeur la cause républicaine comme une grande partie de la haute noblesse du royaume. La résistance et l'attaque» eurent l'acharnement propre aux guerres civiles. On se battit sans quartier, et la ville ne finit par être prise qu'après que Caraffa y eut fait, de même qu'à Andria, mettre le feu pour déloger des maisons leurs défenseurs. En fait de férocité, il pouvait rivaliser avec le cardinal Ruffo, qui fut son adversaire et le chassa de la Fouille (1) ; mais

1. A l'attaque d'Andria le général Broussier, commandant les Français, hésitait sur les moyens à employer en présence de la résistance furieuse et meurtrière de la ville. « Brûlez-la,

c'était un homme d'une incomparable vaillance et sa mort fut très belle. Poursuivi par les bandes infiniment supérieures de l'armée de la Sainte-Foi, il s'enferma dans Pescara, et la famine le contraignit d'y capituler. La convention, régulièrement signée, portait qu'il pourrait se retirer librement avec ses soldats. Au mépris de la parole donnée, le cardinal Ruffo le fit arrêter et enfermer dans la prison du Château-Neuf de Naples. Là les jugesbourreaux de la reine Caroline, après la rentrée de la cour, le condamnèrent à être décapité. Montant d'un pas ferme et d'un air serein les marches de Téchafaud, il réclama et obtint d'être couché sur le dos sur la planche de la guillotine, le visage tourné vers le couteau : « Moi, noble et descendant des preux, dit-il, quand je meurs pour la liberté de ma patrie, je veux voir en face l'instrument du supplice devant lequel tremblent les lâches. »

A mi-chemin entre Lucera et San-Severo sont les ruines insignifiantes de Castel-Fiorentino, le châleâu de plaisance où Frédéric II mourut, le 13

dit Ettore CaraU'a ; j'en suis le propriétaire, c'est ma fortune patrimoniale ; je la sacrifie à la République. » Et pour donner l'exemple, en montant à l'assaut en tête de la colonne, il mit le premier le feu à une des maisons.

Cette ville est bâtie sur une des premières terrasses qui précèdent la chaîne de TApennin, au débouché des passages des montagnes et commandant une partie delà plaine, dans une position stratégique fort avantageuse. La même distance, un peu plus de deux heures de roule, la sépare de Foggia et de Lucera; on peut donc s'y rendre indifféremment de Tune oudeTautre. On peut même, en partant d'assez bonne heure de Foggia pour se ménager une forte journée — et ce serait pour le touriste la meilleure manière d'organiser l'excursion — aller le matin de Foggia àLucera, y déjeuner après avoir visité la cathédrale et le château, puis de là gagner Troja, y faire un nouvel arrêt et rentrer le soir à Foggia, où la couchée est plus

facile. Avec une bonne voilure la tournée n'a rien d'excessif.

Je ne chercherai à décrire aucune des deux routes. Tant qu'on est dans la Capitanate, c'est toujours la même nudité monotone.

L'ancienne ville apulienne qui s'élevait à cet endroit s'appelait iEcsR. C'est là que le dictateur Fabius Maximus vint établir son camp afin de surveiller et de tenir en échec Hannibal, qui, après sa victoire du lac Trasimène, s'était porté rapidement sur l'Apulie, où il pouvait rentrer en communication avec la flotte carthaginoise, en recevoir des ravitaillements et des renforts. L'année suivante (216), à la suite de la bataille de Cannes, JEcsd fut du nombre des cités apuliennes qui abandonnèrent le parti des Romains pour embrasser celui des vainqueurs. Mais dès 214, immédiatement après la défaite de Hannon à Bénévent par le proconsul Sempronius Gracchus, Fabius, alors consul, vintmettre le siège devant cette cité et la reprit. A dater de ce moment, il n'en est plus fait mention dans l'histoire, mais les Itinéraires du iv* siècle attestent qu'elle subsistait toujours à la fin de l'Empire.

iEcae fut détruite pendant la période des invasions barbares ; on ignore à quelle date précise.

Ce qui est seulement certain, c'est que remplacement en était désert et ne présentait plus que des ruines quand Basilios Boyoannis, le seul grand homme que les empereurs grecs aient su charger du gouvernement de leurs possessions italiennes, fut envoyé comme catapan à Bari, en 1018, avec la mission de s'opposer aux progrès de Melo et de ses Normands. Avant d'engager la lutte, et tandis que ses adversaires s'attardaient dans les délices des villes qu'ils avaient déjà conquises au lieu de s'occuper à forcer promptement la ligne de l'Ofanto, Boyoannis mûrit longuement ses préparatifs. Il eut le temps de rassembler une nombreuse année, celle qui vainquit à Cannes et dont la prinpale force consistait dans des légions de mercenaires Varanges ou Varègues, c'est-à-dire Norlhmans venus directement de la Scandinavie par la voie de la Russie. Les ennemis, cantonnés dans la plaine de laCapitanate, commirent aussi la faute insigne de le laisser paisiblement s'assurer la possession de l'Apennin et de ses défilés. Pour lui, la chose était capitale, car il isolait ainsi les Longobards insurgés de la Fouille et leurs auxiliaires normands des principautés longobardes de Bénévent et de Capoue.

112 A TRWERS LAPULIE ET LA LUCANIE

C'est alors qae Boyoannis constraisit sur Femplacement de l'ancienne ^'Ecae une nouvelle ville, que, par une réminiscence homérique et sans doute à cause des récits poétiques qui faisaient venir en Italie les principaux fugitifs d'entre les Troyens, il nomma Troja. La ville fut fortifiée puissamment; on en fit le siège d'un évêché et on y établit des colons grecs amenés d'Orient. Mais ne se fiant pas complètement aux vertus militaires de ses compatriotes pour la défense d'une forteresse dont il voulait faire la clef du pays, le catapan eut l'heureuse idée d'y appeler, en les prenant à sa solde, un groupe de chevaliers normands qui étaient venus depuis quelques années en Italie, indépendamment de ceux avec qui Melo était entré en rapports, et qui s'étaient mis au service du comte d'Ariano, à l'est de Bénévent. Boyoannis leur donna des maisons dans sa nouvelle ville, où ils vinrent se fixer au commencement de 1019, et des terres alentour, pour former un établissement définitif, et ces Normands de Troja, au lieu de faire cause commune avec leurs compatriotes, demeurèrent d'une fidélité parfaite à l'empereur sous la bannière duquel ils étaient venus se ranger.

Les événements montrèrent bientôt à quel

TRÔJA 113

degré Boyoannis avait été bien inspiré en fondant Trojaeten confiant, malgré les réclamations des populations voisines qui craignaient leurs pilleries, au bras aguerri des Normands la garde de ce boulevard de la domination grecque de la Fouille. Battus à Cannes, Melo, le patriote longobard, et Raoul de Toëni, le capitaine normand, avaient quitté ritalie et s'étaient rendus en Allemagne, à Bamberg, pour demander à l'empereur Henri II de descendre dans l'Italie méridionale pour en chasser les Byzantins et la rattacher à sa couronne. Tandis que Melo, à peine arrivé à Bamberg, y mourait, la nouvelle de la défection des princes de Capoue et de Salerne et de Tabbé du Mont-Cassiii, qui après la victoire de Boyoannis s'étaient hâtés de faire leur soumission aux empereurs d'Orient, Basile II et Constantin IV, ainsi que celle de l'arrivée des troupes byzantines jusque sur le Garigliano, décidèrent Henri II à passer les Alpes. Il le fit à la fin de 1021, et parvenue dans FOmbrie il partagea son armée en deux corps. L'un, commandé par Piligrim, archevêque de Cologne, traversa Rome et alla châtier Capoue et le Mont- Cassin. L'autre avait pour général Poppo, patriarche d'Aquilée. L'Empereur le conduisit lui-

même dans la Fouille par les Abruzzes; Raoul de Toêni raccompagnait, lui servant de guide et de conseiller.

Les troupes allemandes vinrent mettre le siège devant Troja, que les Normands avaient reçu mission de défendre à outrance tandis que le catapan se fortifiait en arrière sur la ligne de TOfanto, où il avait déjà brisé l'effort de Melo. Grâce à l'énergie de la garnison, le siège traîna en longueur. Le corps d'armée de Piligrim, après avoir soumis Capoue et chargé de fers son prince Pandulfe, vint rejoindre le gros des forces impériales sous Troja ; mais malgré ce renfort on ne parvenait pas à prendre la ville. On arriva jusqu'au cœur de Tété de 1022 sans obtenir de résultat. Les chaleurs développèrent parmi les troupes allemandes une dyssenterie violente, qui fit bientôt de grands ravages. Les Normands de Troja comprirent que le moment psychologique était venu et que l'empereur d'Allemagne ne demandait qu'un prétexte honorable pour opérer sa retraite. Par une des ruses qui leur étaient familières, ils firent sortir tous les enfants de la ville, qui, précédés d'un moine portant la croix, se rendircntprocessionneîiement à la tente de l'Empereur en chantant Kyrie

eleison et en implorant merci. Des négociations s'entamèrent pour la reddition de Troja. Henri II, pressé de partir, se contenta d'une soumission nominale et n'obtint même pas le droit d'entrer dans la ville. Aussitôt que l'honneur de ses armes fut sauf par l'apparence d'une capitulation de ses adversaires, il leva son camp et reprit la route de l'Allemagne. Raoul de Toëni, désespérant de voir recommencer l'entreprise, retourna en Normandie, où le duc Richard le reçut honorablement. De ses compagnons il ne resta en Italie que vingt-quatre chevaliers, sous la conduite de Toustain le Bègue, Gautier de Canisy et Hugon Falloch, qui s'installèrent dans le château impérial de Gomino, près de Sora. L'invasion allemande dans le midi de l'Italie avait complètement échoué grâce à la vaillance des Normands de Troja. Aussi Boyoannis les combla-t-il d'éloges et de récompenses. On possède le diplôme qu'il rendit à cette occasion, en janvier 1024.

G'est en 1059 que Robert Guiscard s'empara pour la première fois de Troja. Comme le territoire de la ville avait fait partie de la principauté de Béné-> vent, le Pape la réclamait en tant que possession directe du Saint-Siège. Dans les arrangements Gon«

dus au concile de Melfi, Nicolas II consentit à la remettre en fief au duc normand de la Fouille, en s'en réservant la souveraineté supérieure. Mais les habitants ne se plièrent pas volontiers à cet arran-. gement, et Robert dut faire une seconde fois le siège de Troja, en 1060, avant de s'en rendre définitivement maître. Il y fit alors construire un puissant château pour la tenir en bride, et cette forteresse même n'empêcha pas une révolte de la ville en 1082. Confirmant ce qui avait été établi par Boyoannis, le pape Alexandre II avait soumis Foggia à l'évêché de Troja.

La ville, détruite en partie par un incendie accidentel en 1097 et aussitôt rebâtie, était au plus haut point de sa prospérité quand le duc Guillaume mourut en 1127. Les habitants virent dans cette circonstance une occasion d'acquérir la plénitude de l'indépendance municipale, et pour y arriver embras* sèrent le parti du Pape, en refusant de se soumettre à Roger de Sicile. « L'année que le duc Guillaume mourut à Salerne, dit Tinscription gravée celte année même sur une des portes de bronze de la cathédrale, le peuple de Troja, pour assurer sa liberté, a rasé la forteresse et muni la ville de murs et de fossés. » £t dans la même inscription l'évéque

Guillaume se pare du titre de « libérateur de la patrie. » Au mois de septembre de cette année 1127, le pape Honorius II tint à Troja son synode où Roger fut excommunié. C'était le troisième qui se rassemblait dans cette ville. Elle en avait déjà vu un présidé par Urbain II en 1093 et un de Pascal II en 1118. Les espérances de liberté républicaine sous le protectorat du Saint-Siège, que les habitants avaient conçues, ne devaient pas être de longue durée, car dès Tannée suivante Roger, avec une nombreuse armée, mettait le siège devant Troja. Pour fléchir ce vainqueur irrité, les habitants eurent recours au même moyen qu'avec l'empereur Henri II. Ils sortirent processionnellement en chemise, pieds nus, tenant des cierges d'amende honorable, précédés du clergé et des reliques des saints, et vinrent se prosterner devant Roger. Celui-ci leur fit grâce, mais exigea des otages et des garanties de soumission effective.

En 1137, c'est l'empereur Lothaire II qui, dans sa guerre contre le roi Roger, vint avec le Pape Innocent Il assiéger Troja et, après l'avoir prise, la traita fort durement. Mais au bout de quelques mois Roger la recouvra. Cette ville, toujours disposée à sa tourner du côté du parti papal, fut en 1229

une des premières dans la Fouille à se révolter contre Frédéric II absent, à l'arrivée de Tarmée des Clavigeri. L'empereur Fen punit en faisant raser ses murs en 1233, de manière à la laisser ouverte et à empêcher ainsi ses adversaires de s'en faire une autre fois une place d'armes. A la /nort de Tempereur Conrad, quand Innocent IV prétendit se rendre maître du royaume sicilien et y implanter son gouvernement direct, c'est à Troja que le cardinal Ottayiano de Sainte-Cécile, envoyé par lui dans la Fouille, s'établit avec le gros de son armée, tandis que des détachements allaient dans les différentes villes faire reconnaître le nouveau régime. C'est là qu'il était quand Manfred, se dérobant à ses patrouilles par une marche de nuit, vint, ainsi que je l'ai raconté tout à l'heure, faire appel à la fidélité des Sarrazins de Lucera et bientôt obtint dans tout le voisinage des succès tels que le camp papal de Troja fut saisi de panique et se dispersa sans combattre.

Les Angevins, dont les habitants de Troja, comme amis du Saint-Siège et ennemis de la maison de Souabe, s'étaient montrés dès le début les chauds partisans, relevèrent les fortifications de la ville et lui rendirent son importance militaire.

Aussi, dans lo xv* siècle, lui voyons-nous jouer un certain rôle dans les guerres des rois Alfonse et Ferdinand P' d'Aragon. Jeanne II, en 1417, en avait donné la seigneurie à son connétable, le condottiere Giacomuzzo Attendolo Sforza. Aussi la place de Troja constitua-t-elle le principal point d'appui des partisans des Sforza dans leur résistance à rétablissement de la royauté, d' Alfonse. C'est sou^ ses murs que fut livrée la sanglante bataille, prolongée pendant plusieurs jours, où ce prince les vainquit définitivement. Ferdinand I" termina également par la prise de Troja sa lutte contre les prétentions de Jean d'Anjou, son compétiteur. Après un siège vigoureux, la ville se rendit, et tandis que l'évêque négociait les conditions de la soumission, Jean d'Anjou parvint à s'échapper nuitamment avec le célèbre condottiere Piccinino. Giovanni Francesco Ruffo, prince de Rossano, tomba au contraire comme prisonnier entre les mains du vindicatif monarque. A dater de cette époque, Troja, successivement possédée comme fief par différentes grandes familles du royaume napolitain, est allée toujours en déclinant. C'est à peine si elle compte actuellement plus de 5,000 habitants.

120 A TÏUVERS UAPULIE ET LA LUCANIE

C'est à ce qu'elle a consente de monuments religieux du moyen âge que la ville doit tout son intérêt, qui est considérable.

San-Basilio est la plus ancienne de ses églises. Elle date de la fondation même de Troja au commencement du XI® siècle, et en a été la première cathédrale. C'est un édifice de petite dimension, singulièrement simple et même d'une grande nudité, sans aucune ornementation extérieure. Le plan dessine une croix latine avec une petite ab-

side au fond du chœur et une coupole à la byzantine au-dessus de l'intersection des transepts. La nef principale est accompagnée de deux bas-côtés en ambulacres, étroits et assez bas pour qu'au-dessus d'eux un étage de fenêtres soit percé dans les murs latéraux du vaisseau principal. Une simple fenêtre cintrée s'ouvre dans le pignon de la nef centrale à la façade, dépourvue de toute sculpture. Au-dessous est la porte, surmontée d'un arc outrepassé à la façon arabe. Le même arc se trouve audessus de la porte placée au côté gauche de l'église et dont le linteau est formé d'un fragment d'architrave antique. A l'intérieur l'arc triomphal qui termine la nef du milieu , avant la coupole, est en plein cintre, ceux des deux nefs

latérales sont ogives. Des voûtes d'arêtes, postérieures au Veste de la construction, couvrent la nef principale.

A l'entrée du chœur est une belle chaire à prêcher de calcaire compact, portée sur quatre colonnes aux chapiteaux anciennement peints et dorés, dont le travail rappelle plutôt le faire des artistes de Bénévent au xn® siècle que de ceux de la Fouille à la même époque. Il n'a pas la finesse habituelle des œuvres de ces derniers. Une inscription le date de 1169, sous le règne de Guillaume le Bon.

San-Basilio mérite une visite du voyageur archéologue, mais cette église ne suffirait pas à elle seule à l'attirer à Troja. U en est autrement de la cathédrale, dédiée à Santa-Maria Assunta. Celle-ci est incontestablement le plus bel édifice d'ai'chitecture religieuse de la Capitanate. Elle nous offre le type le plus parfait du style propre à cette province, style dont nous avons vu les commencements à la cathédrale de Siponto et un stage un peu postérieur à celle de Termoli, tandis qu'à la cathédrale de Foggia il touche à la transition vers un nouveau style. A Troja il est juste au point de son plus complet développement, il bat son plein, et nous

pouvons ainsi placer le moment de la suprême perfection de cette architecture de la Capitanate, distincte de celle de la Fouille proprement dite, à la date où fut bâtie cette cathédrale, à la fin du premier quart du xn^ siècle.

En 1030 le pape Jean XIX avait accordé au siège épiscopal de Troja le privilège, qu'il a conservé depuis lors, de ne dépendre d'aucun archevêché et de relever directement du Souverain-Pontife . En même temps il avait gratifié cette église de précieuses reliques des Quarante Martyrs, ainsi que des saints Sergius, Bacchus et Sébastien. Depuis ce temps les évêques de Troja nourrissaient le projet d'élever une nouvelle cathédrale, digne du rang qu'avait acquis leur siège. Ce ne fut cependant qu'en 1093 que l'évêque Gérard en conunença les travaux. Il n'eut pas, du reste, le temps de les pousser bien avant, et ils semblent être restés interrompus sous ses deux premiers successeurs, Hubert du Mans et Guillaume P'.

Le véritable constructeur de la cathédrale de Troja fut l'évêque Guillaume Bigot, d'origine normande, qui réleva en partie sur ses revenus personnels, en partie grâce aux libéralités de Guillaume, duc de Fouille. C'était un maître homme

que ce Guillaume Bigot, un évèque militant et guerriercomme on en voyait souvent àcette époque du moyen âge. En 11 13 la chronique de Troja le montre se mettant à la tète d'une petite armée pour aller châtier dans les environs de Bénévent Guillaume d'Altavilla, qui rançonnait les pèlerins se rendant en Terre-Sainte, prenant son château et le brûlant. En 1127 il fut Tâme de la tentative de sa ville épiscopale pour se constituer en république sous la suzeraineté du Pape. C'était aussi un ami des lettres, et la Chronique de Troja, sous la date de 1114, parle de la bibliothèque qu'il avait annexée à sa cathédrale, des beaux et précieux livres qu'il y avait rassemblés. Enfin l'on n'attache pas son nom à l'érection d'un édifice aussi remarquable que celui, dont il a doté sa ville épiscopale sans être artiste soi-même. En 1105 le Pape Pascal II lui avait donné pour son église les corps entiers de saint Pontien, pape, de saint Éleuthère, évêque et de saint Anastase, confesseur. La translation de ces insignes reliques de Rome à Troja avait été un véritable événement dans la Pouille; elle avait attiré un grand concours de clercs de tout rang, ainsi que de simples fidèles, et la population entière de la ville était venue en procession

pour les recevoir à plusieurs milles de distance. La cathédrale de Guillaume Bigot était déjà fort avancée en 1120 quand le pape Caliste II vint à Troja et y fut reçu par le duc Guillaume. On sait en effet, par des témoignages positifs, que le Souverain Pontife officia alors dans l'église neuve. Cependant la Chronique de la ville dit que le chœur ne fut construit qu'en 1122.

Le plan de la cathédrale de Troja est celui d'une basilique à trois nefs avec une seule abside et en avant du chœur un transept fortement en saillie de chaque côté. L'intérieur en est peu remarquable et surtout a été fort gâté par des travaux modernes. Il y a particulièrement sur la nef centrale et sur le transept un plafond plat, infiniment trop bas, peint en 1831 par un barbouilleur du cru, qui est de l'effet le plus disgracieux. Cependant il faut noter douze hautes et fort belles colonnes de granit garnissant la nef principale, qui ont été empruntées aux ruines de quelque édifice antique d'-^cae. Ces colonnes ont des bases et des chapiteaux de marbre. Quelques-uns des chapiteaux sont antiques, d'ordre corinthien; il faut peut-être y reconnaître ceux qu'en 1073, après la prise de Palerme, Robert Guiscard envoya comme trophées à Téglîse de Troja.

Les autres sont du xu® siècle, de travail italo-normand, avec des rangs de feuillages, imités du corinthien, auxquels se mêlent des figures d'animaux et aux angles des têtes de lion soutenant le tailloir.

C'est Textérieur qui est le côté vraiment triomphant de la cathédrale de Troja et qui en fait un monument de premier ordre. Tout autour règne une série d'arcatures engagées et richement décorées, dont les arceaux ne sont pas semi-circulaires, mais surhaussés au-dessus des pilastres qui les soutiennent. Dans Tintérieur de chacun de ces arceaux, là où ne s'ouvre pas une fenêtre, est placé un panneau en losange, en hexagone ou en cercle, encadré d'une moulure ferme et précise et couvert de sculptures ornementales en bas-relief. Là et dans les chapiteaux des pilastres, l'ornementation est toujours d'un goût pur, la composition à la fois riche et claire. Des figures d'animaux s'y combinent avec des végétaux décoratifs ; on y voit aussi des motifs directement empruntés aux modèles antiques, tels que les figures humaines dont le corps se termine par le bas en enroulement de feuillages. Les motifs de ce genre ne contribuent pas médiocrement à donner à l'ensemble un

certain cachet qui annonce déjà la Renaissance, et qui, à cette époque, est plus marqué dans Fart décoratif de la Pouille que dans celui d'aucune autre partie de Tltalie. Un second étage d'arcatures pareilles, où des fenêtres sont percées de deux en deux, s'applique aux murs latéraux de la partie supérieure de la nef cent^le, au-dessus du toit en pente des deux bas-côtés. Une riche polychromie, résultant du contraste savamment calculé de matériaux de couleurs diverses, un tuf gris-jaune et un tuf vert, tous les deux fournis par le sol de la localité, complète Feffet de cette ornementation extérieure.

La façade est surtout d'un aspect saisissant. Audessus des arcatures de la partie inférieure, au milieu desquelles s'ouvre une porte magnifique et toute garnie de sculptures, une corniche d'une saillie puissante et d'un profil nerveux, portée par des modillons sculptés et revêtue d'une profusion d'ornements, continue celle qui, sur les faces latérales, soutient l'extrémité de la pente du toit des bas-côtés. Elle divise la façade en deux registres superposés. Celui d'en haut se termine au sommet par le pignon de la grande nef, et au milieu, dans Taxe de celle-ci et juste au-dessus de la porte d'en-

THOJA 127

Irée, on y voit, sous un grand arc en plein cintre, à Farchivolte entièrement sculptée, une large et magnifique rose. Elle est formée par des colonnes romanes rayonnant autour d'un centre comitiun et supportant des arcs cintrés qui s'entrecroisent et forment des ogives par leur intersection. La sculpture ornementale qui couvre toutes les parties de celte façade est d'une finesse d'exécution et d'une richesse d'invention qui égalent ce qu'on voit aux grandes églises de Trani et de Bari. Ce que Farchilecte y a dépensé de goût original, d'habileté de dessin, de souplesse et de fécondité d'imagination est vraiment merveilleux.

Le parti général d'architecture de l'extérieur de la cathédrale de Troja, et aussi beaucoup des détails de l'œuvre, ne se rattachent pas seulement à d'autres églises de la Capitanate ; ils rappellent aussi d'assez près ce qu'on voit dans certains édifices religieux élevés également par les rois normands au xn*' siècle, mais en Sicile, à la cathédrale de Taormina et à celle de Monreale. Surtout il y a une ressemblance et une parenté d'art évidentes, qui s^mposent à l'esprit dès le premier aspect, entre l'architecture de la cathédrale de Troja et Celle qulj dans le xi° et le xu** siècle, régnait en

maîtresse dans le nord de la Toscane, avec le style de ce roman, différent de celui de l'école proprement florentine (1), dont les foyers sont à Pise et à Lucques, mais que Ton voit s'étendre aussi à Voltera, à Pistoja, à Prato, et même, mais en s'y altérant déjà fortement, jusqu'à Arezzo, dans l'église Santa-Maria délia Pieve. L'affinité est surtout frappante avec la cathédrale de Pise dans le plan, le système de polychromie, la forme des arcatures, le dessin des chapiteaux et la disposition des socles de leurs pilastres, enfin les compartiments ornementaux qu'elles enferment.

Ce n'est pas qu'avec Schulz je puisse admettre que tout ceci a été importé directement de là Toscane dans la Capitanate. Les arcatures qui sont ici d'un dessin si caractéristique procèdent de l'art byzantin ; nous les voyons pareilles dans tous les manuscrits grecs enluminés du x" et du xi* siècle. Pise et les villes de la Pouille ne se les sont pas pas empruntées réciproquement, mais en ont puisé parallèlement les données à la source constanlinopolitaine, avec laquelle elles entretenaient des rapports également étroits, Pise par son commerce,

i . Les types les plus parfaits de celui-ci peuvent être pris à la Badia de Fiesole et à la cathédrale d*EmpoIi.

la Fouille par sa condition de sujette. Ce principe architectural, avec les panneaux placés dans les arcatures, nous l'avons vu se manifester déjà, vers la fin du xi" siècle, dans la décoration extérieure de la cathédrale de Siponto, avec tous les caractères d'une influence gréco-arabe exclusive. Un peu plus tard, à la cathédrale de Termoli, il nous est apparu modifié dans une certaine mesure par une influence française et spécialement bourguignonne. Dans la forme définitive qu'il reçoit à Troja, c'est une influence incontestablement pisane qui s'est exercée sur son développement. En particulier, c'est Pise qui a donné le principe nouveau de la polychromie, jusqu'alors inconnu dans la Capitanate. La cathédrale de Pise a été commencée en 1063 et était déjà très avancée en 1089; les travaux de celle de Troja n'ont été inaugurés qvCen 1093 et poussés activement qu'après 1105. La priorité de la cité de la Toscane sur celle de la Pouille est donc ici impossible à révoquer en doute. Du reste, cette influence pisane, que nous avons entrevue déjà dans une des églises de Monte Sant'Angelo et qui est si manifeste dans la cathédrale de Troja, n'a rien qui doive nous surprendre. Pise, par son actif commerce maritime, entrete-

nait des relations considérables et étroites avec la Fouille. Dans les villes maritimes de Trani et de Bari, les Pisans étaient assez nombreux pour avoir leurs rues spéciales. Il existait même des colonies de leurs marchands dans les villes de l'intérieur. Ainsi Ton signale à Bovino, éloigné de Troja de quelques lieues seulement, un Palazzo dei Pisani. Il y a une vingtaine d'années, on avait cru découvrir une preuve de Tinfluence de Tart de la Pouillo sur celui de la Toscane au xm° siècle, dans ce fait que le père du grand Nicolas de Pise, artiste luimême, est appelé Magister Petrus de Apulia, On en concluait que c'était de Tltalie méridionale que Nicolas, instruit par son père, avait apporté les principes de la rénovation de la sculpture. Il est bien établi aujourd'hui que maître Pietro était en réalité Toscan, natif de Tune des deux localités du nom d'Apulia qui existaient dans les environs de Pise et d'Arezzo. Etle fait que nous constatons d'une manière certaine dans une partie des églises de la Gapitanate est exactement inverse de celui qu*un moment on avait pensé pouvoir admettre, puisque c'est une influence considérable exercée dans le xi° et le xii** siècle par l'art de Pise sur celui d'une portion de la Pouille*

Je n'ai pas encore parlé des pprles de bronze de la cathédrale de Troja. Cette église en possède à deux de ses entrées, et elles ne sont pas une de ses moindres curiosités. Il y a d'abord celle de la façade qui ont été exécutées en H19 et données par l'évêque Guillaume Bigot, d'après la longue inscription dédicatoire qu'elles portent sur leurs panneaux du bas. Elles ont été faites par maître Oderisi de Bénévent, qui s'est représenté sur un des panneaux, tenant ses instruments de sculpteur, debout devant Berardo, comte de Sangro, qui devait être un des bienfaiteurs de l'église; dans un autre il a figuré l'évêque donateur avec son nom. Comme les portes du Mausolée de Bohémond à Canosa, exécutées quelques années auparavant par Ruggiero d'Amalfi, on y remarque l'association d'ornements en relief d'un grand style, empreint d'inQuences à la fois arabes et bvzantines, entre autres de magnifiques muffies de lion tenant dans leur gueule les anneaux qui servent à tirer ces portes, et de panneaux incrustés à plat à la façon constantinopolitaine comme ceux des portes de Monte Sant'Angelo et d'Amalfi. Sauf pour la figure du Christ, représentée sur un des panneaux et dont l'incrustation est d'argent, dans toutes les

autres elle a été faite d'un alliage rouge de cuivre, dont la couleur tranche avec le vert sombre du champ. Oderisi y suit fidèlement le style et le système de composition des modèles grecs qu'il imite; "mais il en exagère encore les défauts. L'allongement démesuré des figures, la petitesse de leurs têtes, la gaucherie de leurs poses, le caractère anguleux de leurs mouvements arrivent à un tel degré qu'en se combinant avec des draperies aussi envolées que celles des artistes du xvn® siècle, ils produisent un ensemble de l'aspect le plus étrange. Malheureusement ces portes curieuses ont été profondément remaniées au xvi® et au xvn** siècle par deux restaurations successives, dues l'une, en 1S73, au cardinal Scipione Rebiba, archevêque de Pise, et à son neveu Prospero Rebiba, évêque de Troja et patriarche de Constantinople in partibus; l'autre, en 1691, à Antonio di Sangro, évêque de la ville. Un certain nombre des anciens panneaux incrustés ont été enlevés alors pour en mettre à la place quatre autres, portant les armes des trois prélats et quatre avec les figures de saints protecteurs en bas-relief, exécutés dans un style Tort banal de la fm du xvi* siècle par le sculpteur Cola Donato Mascella.

Les portes de Tentrée latérale de Téglise sont restées plus intactes. Elles sont datées de 1127 par une longue inscription qui relate la tentative d'indépendance de la viJle à la mort du duc Guillaume et couvre une partie des panneaux. C'est encore un don de Févêque Guillaume Bigot et une œuvre d'Oderisi de Bénévent, qui les a signées. On remarque, du reste, ici un notable progrès dans la manière de Fartiste. Il a perfectionné son style, et les défauts si saillants que je signalais dans ses figures incrustées de Fautre porte se sont fort atténués par une plus longue pratique. Dix panneaux sont encore ici décorés de sujets en incrustations à plat à la manière byzantine. Ils retracent la série des neuf évoques de Troja depuis le premier, Oriano, jusqu'à Guillaume Bigot, tous accompagnés de leur nom et de Findication de leur rang dans la série, la tête nimbée et coiffée d'une mitre à deux cornes. Le donateur Guillaume a près de lui une tour, symbolisant son église, et il est dans Fattitude de la prière devant saint Pierre et saint Paul, représentés à côté, dans le dixième panneau.

D'ici à trois ans au plus on se rendra en chemin de fer de Foggia à Melfi. Actuellement on ne peut faire ainsi qu'une partie du trajet, environ 40 kilomètres. La ligne se dirige à travers la plaine dans la direction du sud, vers les montagnes, en s'éloignant graduellement de celle qui conduit à Bénévent, puis à Naples. On passe d'abord, à 18 kilomèmètres de Foggia, au pied de la colline peu accusée qui porte le petit village d'Ordona et à côté les ruines de l'antique Herdonea. C'était une ancienne ville des Apuliens, qui joue un rôle dans l'histoire delà deuxième ffuerre Punique comme ayant été le théâtre de deux défaites successives des Romains par Hannibal. La première fois, en 212 avant J.-C, il y battit le préteur Cn. Fulvius Flaccus; la se-

conde fois, en 210, le proconsul Cn. Fulvius Centomalus. A la suite de cette seconde victoire, se . défiant de la fidélité des habitants d'Herdonea à son parti, qu'ils avaient embrassé après la bataille de Cannes, le général carthaginois la rasa et en transporta de force tous les citoyens, partie à Métaponte et partie à Thurioi. Après la fin de la guerre, huit ans plus tard, les Romains en ramenèrent les survivants dans leurs anciens foyers. Mais la ville rebâtie ne regagna jamais son importance passée. Elle resta depuis lors une localité secondaire. Pourtant sous l'Empire elle jouissait delà qualité de municipe, et elle reprit quelque vie quand Trajan eut créé la grande voie qui porta son nom, de Bénévent à Brundisium par Equus Tuticus (Cas tel Franco) et Canusium (Canosa) . Herdonea était, en effet, traversée par cette voie, qui devint la principale route par où Ton allait s'embarquer pour rOrient; elle est une des stations que les Itinéraires indiquent sur son parcours. Les restes assez nombreux, mais très informes, d'édifices que l'on observe encore sur son emplacement, portent dans leur construction le cachet de l'époque des Antonins. Herdonea fut détruite au ix" siècle dans une des incursions des Sarrasins qui occupaient

Bari et y avaient même installé un Sultan.

Treize kilomètres plus loin, à côté d'une autre station, voici Ascoli, petite ville d'un peu plus de 5,000 âmes, siège d'un évêché, avec une cathédrale du milieu du xvi° siècle et l'ancien palais fortifié de ses comtes, dont*la succession remonte au temps de Charles d'Anjou, et dont le fief fut par Charles- Quint érigé en principauté pour Antonio de Leyva, puis au xvn® siècle en duché. Ascoli est bâti sur la croupe d'une des ondulations de terrain qui en cet endroit commencent à se prononcer d'une manière sensible et se rattachent aux contreforts de l'Apennin. Cette ville a gardé presque sans altération le nom de l'ancienne cité apulienne à laquelle elle a succédé et dont les ruines assez considérables se voient en dehors de l'enceinte de ses murs, Asculum ou plus exactement Ausculum, comme l'écrivent les légendes monétaires, en osque Auhusclum. La cité d'Ausculum fut, en effet, au temps de sa pleine indépendance assez importante et assez prospère pour avoir son monnayage propre. C'est sous ses murs qu'en 279 avant notre ère Pyrrhos livra sa seconde grande bataille, contre les Romains. Plutarque en mains, on peut suivre les péripéties principales de l'action sur le

terrain, qui présente toujours ces replis et ces hauteurs dont les consuls profitèrent habilement pour porter leur armée. Mais on y chercherait vainement un. vestige des épais maquis dont le sol était couvert alors en partie, de telle façon qu'ils entravèrent complètement les charges' des éléphants du roi d'Epire et de la brillante cavalerie des Tarentins, et empêchèrent Tinfanterie légionnaire d'être rompue comme à la bataille d'Héraclée. La campagne est absolument dénudée aujourd'hui, car le territoire d'AscoJi était compris dans les limites du Tavoliere et soumis à son régime dévastateur. Plus peut-être que partout ailleiu^ dans la province, les fameuses araignées tarentules pullulent dans ces champs.

Ausculum reçut à deux reprises des colonies de citoyens romains, de la part de Caius Gracchus et de Jules César. Il jouissait toujours du rang colonial sous les Antonins et les inscriptions nous apprennent que sous Valentinien c'était encore une des principales villes de l'Apulie. On ignore ses fortunes sous les Goths et lesLongobards, mais nous savons, par de brèves indications des chroniqueurs que les Byzantins s'y installèrent en 950, puis qu'en 970 l'empereur Othon le Grand la prit et l'occupa

\ quelque temps. En 1041, Ascoli fut une des premières villes qui se donnèrent spontanément aux Normands pour échapper aux Grecs, et dans le partage qui fut fait du pays elle fut assignée à Guillaume Bras-de-fer, Taîné des fils de Tancrède de Hauteville. Quand le comte Abagilard ou Abaillard, fils d'Humfroi et toujours prêt à se dresser en compétiteur de Robert Guiscard, se fut révolté pour la seconde fois et eut battu Bohémond, il s^empara d' Ascoli et en fit une de ses places d'armes (1076), mais bientôt Robert vint l'assiéger en personne et s'en rendit maître de nouveau. Quelques années après, la ville ayant manifesté des velléités de révolte tandis que Robert guerroyait en Orient contre l'Empereur grec, son fils Roger la détruisit et en dispersa les habitants. Il ne la rebâtit, en y installant de nouveaux colons, qu'après être devenu luimême, par la mort de son père, duc des Fouilles. A dater de cette époque, l'histoire d' Ascoli n'offre plus rien de notable que le parlement qu'y tinrent les barons du parti angevin pour élire six députés chargés de gouverner jusqu'à l'arrivée de Louis II d'Anjou les portions du royaume qui tenaient en sa faveur. La ville déclina, du reste, rapidement à partir du xiv"^ siècle, et sa décadence fut principa-

lement due à la fatalité des cinq tremblements de terre qui tous la renversèrent de fond en comble dans une période do trois siècles, en 1348, 1360, 1456, 1627 et 1694.

Deux lieues après Âscoli le chemin de fer, dans son état actuel, se termine à la station de Candela, laquelle n'est qu'une simple baraque en planches et doit son nom à un bourg de trois à quatre mille habitants, situé à quelques kilomètres de distance au sommet d'une haute colline isolée en forme de pain de sucre, et qui dépendait autrefois du duché de Melfi. En temps ordinaire on ne trouve à louer à la station que des chevaux de selle qui vous portent aux localités voisines, mais nous y étions attendus par une voiture qu'on avait eu l'obligeance de nous envoyer de Melfi. Le cocher nous demanda tout d'abord si nous voulions aller par la grande route ou par la traverse. Le premier trajet était double du second ; nous voulions gagner du temps et arriver encore de bonne heure à l'ancienne capitale des comtes de la Fouille; nous optâmes donc pour la traverse et bientôt, après avoir fait charger nos bagages sur la voiture, nous nous mîmes en route à travers champs, ou du moins par un sentier de terre, fait uniquement pour le pas-

sage des chars à bœufs à roues pleines, et creusé de profondes ornières où l'on doit rester embourbé sans pouvoir en sortir dès qu'il fait deux ou trois jours de pluie. Le chemin devenait surtout horrible quand, de distance en distance, y reparaissaient les restes de Terapierrement d'une vieille route du moyen âge, qui devait être celle qui, du temps des Normands, faisait communiquer Ascoli et Melfi. Encore maintenant, je ne puis comprendre comment la voiture ne s'est pas cent fois rompue en passant sur ces grosses pierres disjointes qui laissent entre elles des trous profonds. Je me rappelais en'y passant combien de fois j'avais maudit en Grèce les restes, arrivés au même état, des anciennes chaussées pavées de l'époque vénitienne et des premiers temps de la domination turque, où le voyageur voit à chaque pas le moment où il va couronner son cheval et se rompre le cou en tombant. Ainsi cahotés de la manière la plus violente, nous gagnons une chaîne de collines aussi nues, aussi dépourvues d'arbres que la plaine voisine, et quand elles sont gravies nous avons à nos pieds le cours de l'Ofanto, l'Aufidus des anciens. Presque à sec au moment où nous le voyons, ce n'est qu'un filet d'eau jaunâtre qui court au fond d'une vallée

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élroite dont Tantre flanc se relève rapidement en pentes boisées. Son lit est d^nne grande largeur, encombré de galets et de quartiers de roches arraebés aux montagnes d'où il descend, dans la saison où les pluies dliiyer et la fonte des neiges en font le sanans Aufidits dont parle Horace. Ici TOfanto est un torrent impétueux qui renverse tout sur son passage ; combien différent de Tétat stagnant auquel il arrive en approchant de la mer^ tel que je Tai -vu il y a quelques années devant Canosa et Cannes, traînant paresseusement ses eaux dans la plaine sur un terrain qui n'a presque plus de pente et les épandant en marécages remplis de roseaux. Nous descendons une côte presque à pic et nous voici dans le fond de la vallée, sur la berge du Ueuve. Mais ici la construction du remblai destiné à porter le futur chemin de fer a supprimé le chemin qui longeait larive gauche, et il n y en a aucun parmi les taillis serrés de la rive droite. Le cocher pousse bravement ses chevaux en bas de la berge; nous guéons le courant, puis, au lieu de remonter de Tautre côté, nous tournons à droite et nous voilà cheminant dans le lit même de FOfanto, que nous remontons pendant près de deux kilomètres, Dieu sait au prix de quelles secousses pour nous et

LA.VALLÉb: DE L'OFANTO 143

de quelle peine pour notre pauvre attelage, coupant et recoupant les méandres sinueux de la rivière presque à sec, arrêtés à chaque instant par des morceaux de rochers ou des troncs d'arbres qu'elle a entraînés dans ses eaux lors de sou plein. A la fin, nous voyons devant nous un pont do pierres et de briques, un des trois qui existent sur tout le cours de l'antique Aufidus. La base do ses piles est de construction romaine ; il est facile de voir que depuis l'âge des empereurs le pont a été plusieurs fois refait et plusieurs fois emporté par la violence des crues d'hiver. On l'appelle Ponte di Santa-Venere. C'est ici que la voie de Bénévent à Venusia (Venosa), par Equus Tùticus et le pied des montagnes, appelée Via Herculia d'après Maximien Hercule, franchissait r Aufidus. Ce pont donne aujourd'hui passage à la grande route de Foggia à Melfi, que nous rejoignons enfin. Pour la prendre nous remontons sur la berge de la rive gauche, nous franchissons ensuite le pont et nous gravissons une longue côte au milieu des bois. Arrivés au bout, nous sommes au sommet d'une sorte de promontoire d'une hauteur considérable, que contourne rOfanto; de quelque part qu'on regarde, la vue est immense et magnifique.

144 A TRAVERS LAPULIE ET LA LUCAME

Quand nous nous tournons du côté d'où nous sommes venus, nous voyons à nos pieds la vallée s'ouvrir presque immédiatement dans la plaine grise et dénudée où serpente le bas Ofanto, plaine qui, droit devant nous, s'étend sans ondulations jusqu'aux lagunes du Pantano et de Salpi et jusqu'à la mer, en montrant au milieu de ses champs dépourvus d'arbres, sur un mamelon à peine accentué, les maisons blanches de la grosse viUe commerçante de Cerignola, où le duc de Nemours perdit en 1503, contre Gonsalve de Cordoue, la bataille qui décida de la possession du royaume de Naples. A Textrémité gauche de l'horizon, le Gargano, qu'on n'aperçoit qu'en partie, ferme la plaine. Sur la droite, au delà de TOfanto, le terrain se relève un peu; c'est d'abord un premier plateau sur le bord duquel est bâti Lavello, qui vit mourir Conrad IV en 1252, puis plus loin, dans la direction de la mer, les collines qui portent Canosa, si riche en monuments comme en souvenirs de l'antiquité et du moyen âge, enfin, plus surla droite, le commencement de la chaîne pierreuse des Murgie di Minervino. En nous tournant dans la direction opposée, notre regard plonge dans la vallée, toujours de plus en plus étroite et profonde,

de rOfanto supérieur, qui descend des hautes et âpres montagnes de la Basilicate, du côté de Pescopagano, montagnes dont Taspect a quelque chose de farouche et de presque sinistre qui convient aux repaires d'un peuple d'héroïques brigands, tels qu'étaient les anciens Lucaniens. Les pentes des deux côtés de la vallée, dans la partie la plus voisine de nous, sont couvertes de bois et de champs parsemés de bouquets d'arbres isolés. Au fond, nous apercevons un pont antique à trois arches, le Ponte dell' Olio, l'ancienne station de Pons Aufidi des Itinéraires romains, où la voie Appienne, dans son tracé primitif, traversait le fleuve en allant de Bénévent à Venusia. A une courte distance à vol d'oiseau, de l'autre côté de la vallée, le bourg de Monteverde est pittoresquement situé sur un sommet escarpé, qui forme comme l'avant-posle des montagnes dans lesquelles se cache l'ancienne Aquilonia, Tune des cités du petit peuple des Hirpins. Le nom moderne en est La Cedogna, curieux exemple de la con^ servation populaire des anciennes appellations locales ; car ce nom se rapproche bien plus de la forme osco-samnite, connue par les médailles, Akiidunniu que de la forme latine Aquilonia.

iSous poursuivons notre route pendant quelque temps encore au travers de beaux bois de chênes jusqu'à ce qu'enfin nous découvrions le Vulture. Cette montagne, chantée par Horace, qui était né dans son voisinage, formait la frontière des trois contrées de TApulie, de la Lucanie et du Sam* nium. C'est un volcan contemporain de ceux de noire Auvergne et éteint dès avant l'aurore des temps historiques, dont la base a 60 kilomètres de circonférence et qui s'élève à une altitude de près de 1,600 mètres. Les flancs en sont couverts de forêts où abondent les sangliers, les chevreuils et les loups. Le sommet est occupé par un large cratère qui s'ouvre en face de Carhonara, sur la vallée de rOfanto, et de tous les autres côtés entouré d'un cirque de roches à la crête découpée, pareil à la Somma du Vésuve. Une épaisse forêt de chênes et de hêtres séculaires, ombrageant deux lacs, petits mais profonds, remplit l'intérieur de ce cratère. De toute la plaine de la Capitanate on aperçoit à l'extrémité sud-est de l'horizon le cône sombre du Vulture se dresser hardiment en avant de l'arête plus lointaine des Apennins de la Basilicate. Mais on le perd de vue en entrant au milieu des hauteurs mouvementées qui se rattachent à ses der-

nières pentes et ont été produites en même temps que lui, dans les terrains calcaires environnants, par la poussée souterraine qui lui donnait naissance. Il faut alors en arriver tout près pour le voir de nouveau se développant de la base à la cime dans son imposante majesté.

Nous descendons dans un étroit vallon qui longe le pied de la montagne. Un ruisseau d'eau vive y court en murmurant et développe dans le sol, composé de cendres volcaniques, une fécondité égale, si ce n'est supérieure, à celle des campagnes qui environnent le Vésuve. Ce ne sont dans ce vallon que vignes portant des grappes dignes de la terre promise, vergers entourés de haies de cactus et entrecoupés de cannes gigantesques, où le pommier se mêle aux figuiers et aux orangers, clos d'oliviers, plantations luxuriantes de toute nature. Mais voici à la gauche du ravin une ville qui, sur une esplanade naturelle au-dessus des collines voisines, s'étage en gradins surmontés par la masse sévère d'un château féodal, en face du Vulture qui* lui oflre une perspective à transporter d'enthousiasme tous les paysagistes. Au bas est une fontaine abondante où des femmes en costume pittoresque lavent leur linge ou puisent de l'eau dans

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de grandes amphores vernissées, qu'elles portent ensuite sur leur tète en marchant d'un pas cadencé avec la fierté d'allure et l'eurythmie d'hydrophores antiques. Nous gravissons la rue en pente rapide d'un faubourg assez misérable et notre véhicule s'arrête sur une place carrée, toute environnée de maisons neuves. Nous sommes à Melfi, et à notre descente M', le chanoine Araneo, fils de l'auteur d'une bonne histoire de la ville, lui-même homme érudit et d'un vrai mérite, nous reçoit pour nous servir de guide et nous ofirir une de ces hospitalités qui ne s'oublient pas.

En Tan 1041, ce lieu fut témoin d'un des plus importants événements de l'histoire du moyen âge.

Depuis un quart de siècle, les Normands avaient pris l'habitude d'aller chercher des aventures dans le midi de l'Italie, en se mettant à la solde des princes Longobards de Salerne et de Capoue, des ducs de Naples ou de l'abbé du Mont-Cassin. Ils y trouvaient à la fois gloire et profit, surtout un aliment à ce besoin d'activité qui les dévorait et qui ne trouvait plus suffisamment à s'exercer depuis qu'ils étaient paisiblement établis dans une province de France. Déjà Rainulfe, l'un deux, avait fondé la forteresse d'Aversa dans la Campanie, dont le prince de Salerne lui avait donné l'investiture féodale avec le titre de comte. Mais dans la

Fouille, où ils avaient été d'abord appelés par Melo, ils ne s'étaient plus risqués, depuis leur désastre de Cannes en 1019, à reparaître autrement qu'en pèlerins de Saint-Michel du Gargano. Il y avait alors, à quelques lieues de Coutanoes, dans la Basse-Normandie, un vieux chevalier banneret du nom de Trancrède, renommé par ses exploits dans les guerres de Robert le Magnifique, père de Guillaume le Conquérant. Il vivait retiré dans son château de Hauteville avec une nombreuse famille, cinq fils d'un premier lit, sept d'un second et plusieurs filles en bas âge. Trop pauvre pour laisser à chacun de ses enfants un patrimoine digne de leur naissance, Tancrède encouragea ses trois fils aines, Guillaume surnommé Bras-de-Fer, Drogon et Humfroî, à quitter le manoir paternel pour aller tenter la fortune au delà deij Alpes. De ceux de ses fils qui avaient âge d'homme, il ne garda près de lui que le quatrième et le cinquième, Geoffroi et Serlon : ce dernier fut celui qui perpétua la famille en Normandie. Ayant rassemblé parmi leurs compatriotes assez de compagnons d'armes aussi pauvres qu'eux pour en former une petite compagnie, les trois aventuriers partirent du pays de ('outances la besace sur l'épaule et le bourdon à la

main. Guaimar, prince de Salerne, les prit à sa solde; mais bientôt Tespoir du butin les fit passer sous les drapeaux de TEnipereur grec, alors souverain des Fouilles, de la Basilicate et des Calabres. Le catapan Georgios Maniakis préparait une expédition contre les Arabes de Sicile. Déjà les . Byzantins avaient plusieurs fois loué les services de capitaines de la Normandie, et dans Tltalio méridionale ils avaient éprouvé à leurs dépens ce que valait le bras de ces guerriers, que Basilios Boyoannis n'avait pu vaincre qu'en leur opposant sur le champ de bataille de Cannes d'autres Northmans, des Varanges ou Varègues venus directement de la Scandinavie. Maniakis engagea dans son armée une partie de ceux qui étaient à la solde du prince de Salerne, et les fils de Tancrède de Hauteville furent du nombre. Avant d'entrer en campagne, ils demeurèrent quelque temps cantonnés dans la Fouille. Là non seulement ils virent de près^ la mauvaise organisation des troupes impériales, ramas confus de mercenaires de toutes origine sur la fidélité desquels il n'y avait à faire aucun fond; mais ils furent frappés du degré d'imprévoyance avec lequel le général grec, qui luimême méditait une révolte contre son souverain,

dégarnissait une province remplie de mécontents. Dès lors le projet de se rendre maîtres de cette belle et fertile contrée germa dans leur esprit.

Pendant toute la guerre de Sicile, le poste le plus périlleux fut réservé aux aventuriers normands. Les Grecs leur durent leurs principaux avantages et les traitèrent avec de grands égards tant qu'ils eurent besoin de leurs services. Maïs après la prise de Messine et celle de Syracuse, où Guillaume Bras-de-Fer tua de sa main le principal caïd des Arabes, lorsque Tarmée impériale eut conquis une grande partie de Tîle et que la guerre parut finie, les chevaliers de Normandie réclamèrent vainement leur part du butin. Un Lombard de Milan, nommé Ardoin, leur interprète, fut, par ordre du catapan, dépouillé de ses habits, rasé, puis battu de verges autour des tentes. La vengeance suivit de près Tinjure. Dès la nuit suivante, les Normands traversèrent le détroit de Messine sur des barques de pêcheurs et abordèrent en Italie. On était au cœur de l'hiver; la neige couvrait toutes les hautes montagnes de la Calabre et de la Basilicate, et les torrents gonflés par les pluies inondaient les vallées. Cependant, comme le moindre retard pouvait tout compromettre, les

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chevaliers traversèrent le pays en dépit de tous les obstacles et résolurent, malgré la saison, d'attaquer immédiatement la Fouille, où Ardoin se faisait fort de provoquer un soulèvement à leur apparition. Us en firent leur général, et celui-ci, s'arrétant quelques jours à Aversa, y appela près de lui les aventuriers normands qui étaient restés àSalerne, ceux au service.de l'abbaye du Mont- Cassin, et tous les Lombards disposés à partager ses périls et fortune. Rainulfe leur donna trois cents hommes d'armes, et quand les troupes furent réunies, elles élurent douze comtes pour les commander sous Fautorité supérieure d'Ardouin.

Guillaume, Drogon et Humfroi furent parmi ces comtes.

On marcha au travers des montagnes droit sur Melfi; Ardoin en avait été gouverneur pour les Grecs; il y avait de nombreuses intelligences. La ville avait été, depuis une vingtaine d'années, agrandie et fortifiée par Boyoannis; elle passait alors pour la place la plus considérable et la plus forte de la Fouille après Bari, dont les Grecs avaient fait le centre de leur domination en Italie. Quatre ans auparavant, en 1037, Nicolas, archevêque de Canosa et de Bari, y avait érigé un

évêchéy démembrement de Tancien diocèse de la ville ruinée de Cisterna. Il n'y avait pas de garnison impériale. Mais les Normands, arrivés de nuit dans le faubourg, trouvèrent les habitants en armes sur les remparts^ disposés à se défendre vigoureusement contre ces inconnus dont les projets leur étaient suspects. Ardoin vint devant la porte parlementer avec eux. Voici le discours que le chroniqueur de VYistoire de H Normant (1), en son vieux français, place dans la bouche du Lombard : « Geste est la liberté, laquelle vos avez cherciée. Cestuis no sont anemis, mes grant amis, et je ai fait ce que je vos avoie promis, et vos, faciez ce que vous m'avez promis. Cestuis viennent por desjoindre lo jog dont vous estiez loiez, de liquel, se tenez mon conseil, joingnez auvec ces. Dieu est avec nous; Dieu a miséricorde de la servitude et vergoygne que vos souifrez tous les jors, et por ce a mandé ces chevaliers por vos délivrer. » Des cris d'enthousiasme et de liberté répondirent à ces paroles d'Ardoin; la porte s'ouvrit à deux

i. C*est le titre de la traduction française, faite an xni* siècle, des récits latins du moine Amato du Mont-Cassin, dont le texte original n*est malheureusement pas parvenu jusqu'à nous.

battants, et les Normands furent reçus en triomphe dans la ville. Ils avaient désormais une place d'armes et une base d'opérations inexpugnable. Leur audacieuse aventure, d'un coup de tête de colère, devenait une grande entreprise de conquérants. Ce n'était rien moins qu'un empire nouveau qui venait de naître, un état destiné à durer huit siècles, jusqu'à ce qu'il se fondît dans l'Italie désormais unifiée et parvenue à la condition de nation.

Bientôt, en effet, la plupart des villes voisines suivirent l'exemple de Melfl et se donnèrent spontanément à ces étrangers qui se présentaient comme des libérateurs. Lavant dans le sang le souvenir de la défaite de leurs compatriotes vingt-deux ans auparavant^ et cela sur le même champ de bataille, 2,000 Normands mirent en déroute, à Cannes, 18,000 Grecs conduits par le catapanDokéanos, successeur de Maniakis. Vainqueurs encore l'année suivante à Montepoloso, ils gardèrent le territoire dont ils s'étaient emparés; en deux campagnes, ils avaient à jamais chassé les Byzantins de la presque totalité de la Fouille et d'une portion de la Basilicate. Mais bientôt la discorde éclata parmi ceux qui avaient obtenu ensemble ces grands résultats.

156 A TRAV-ERS L'APULTE ET LA LUCAME

Ardoin, comme avant lui Melo, était un patriote longobard qui voalait rétablir l'indépendance et la souveraineté de son peuple dans la Pouîlle et y reconstituer une principauté pareille à celles de Capoue et de Saleme, quitte à se débarrasser en* suite des aventuriers étrangers qui l'avaient aidé à cette tâche. Les Normands , qui formaient le nerf de l'armée, prétendaient de leur côté^ n*avoir pas une autre fois^ comme en Sicile, combattu pour n'en avoir pas le profit; ils voulaient « gaigner terres », et étaient bien résolus à garder pour euxmêmes leur belle conquête. Us se débarrassèrent d'Ardoin, rompirent avec ses Longobards, ainsi qu'avec Ârgiro, le fils de Melo, qu'un moment ils avaient pris pour chef à la place d'Ardoin, et, à l'égard des habitants, jetèrent le masque de libérateurs pour agir franchement avec toute la brutalité de conquérants. En lOiS, ils se réunirent en parlement général à Melfi et y procédèrent au partage féodal du pays. Chacun des douze comtes devint seigneur d'une ville et les simples chevaliers eurent en fiefs des châteaux et des maisons. D'une commune voix, on décida de confier le commandement général à un guerrier de race normande, et Guillaume Bras-de-Fer fut élu « comte des Nor-

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mands de la Fouille. » Ce titre, du reste, ne lui donnait que le droit de commander Tarmée à la guerre, de présider les assemblées de la nation et de posséder, outre sa ville propre, celle de Melfi, qui devenait comme la capitale de la république aristocratique créée par les chevaliers normands. La règle féodale n'admettait « pas de possession sans seigneur, » et d'ailleurs, les Normands sentaient le besoin d'appuyer sur une puissance plus forte leur établissement encore naissant, à la destruction duquel les Grecs devaient consacrer de grands efforts. Ils cherchèrent donc à se donner un suzerain dont chaque comte, à titre égal, reçut une investiture régulière. Us la demandèrent d'abord, en 1043, à Guaimar, prince de Salerne, puis, en 1047, àTEmpereur d'Occident Henri II, enfin, en 1053, au Pape Léon IX, après la bataille de Cività, sans s'inquiéter du conflit qui pouvait résulter entre ces différentes suzerainetés adoptées successivement. Cependant^ leur position restait précaire et semblait même fortement menacée. Guillaume mort en 1047, son frère Drogon avait été élu à sa place, mais bientôt, à son tour, il était tombé, en 1051, àMontoIio, sous le poignard d'un assassin. Le même jour, un certain nombre de chevaliers

normands étaient également massacrés dans leurs fiefs. C'était l'effet d'une vaste conspiration ourdie sous les auspices d'Argiro, réconcilié avec les Grecs et institué par eux duc d'Italie en nîème temps qu'il avait reçu le titre de cour de vestiarios de l'empereur. C'est lui qui de Bari en dirigeait les fils. Les Longobards du pays, déçus de l'espoir qu'ils avaient mis d'abord dans les Normands, s'étaient retournés vers les Byzantins, qui leur faisaient mille promesses, et la masse de la population, à qui la nationalité des Longobards ou des Normands était indifférente, se sentait poussée à l'exaspération par la dureté du joug de ses nouveaux maîtres. Humfroi, proclamé après la mort de Drogon, dont nous retrouverons le tombeau à Venosa, avait réprimé avec une impitoyable rigueur les tentatives de soulèvement, et surtout rétabli pom* un temps la position du nouvel état normand par sa victoire de Civilà, dont le résultat avait été de contraindre le Pape, fait prisonnier, à reconnaître la légitimité des possessions de ces étran* gers qu'il avait d'abord entrepris d*expulser du sol italien comme des barbares intrus. Mais, quelques années après, l'orage s'était reformé contre Robert Guiscard, le sixième des fils de Tancrède de Haute-

ville, Tainé de ceux du second lit, qui était venu rejoindre, en 1047, ses frères plus âgés et avait été élu comte des Normands en 10S7, au préjudice des enfants de Humfroi. Les Normands eux-mêmes étaient profondément divisés et semblaient prêts à se livrer aux fureurs d*une guerre civile entre ceux qui voulaient continuer le régime de la république aristocratique et ceux qui prétendaient, avec Robert lui-même, renforcer le pouvoir central et faire de son détenteur un souverain héréditaire. En même temps, les deux Empereurs d'Orient et d'Occident armaient contre eux d'un commun accord, le Pape venait de les excommunier, et les habitants de la Fouille se montraient à la veille d'une insurrection. U ne paraissait pas que les Normands, malgré leur énergie et leur bravoure, pussent résister à une coalition aussi générale, à laquelle avait adhéré leuf ancien allié, le prince de Salerne, lorsque tout changea brusquement par une inspiration du génie d'Hildebrand.

Le fils du charpentier de Soano en Toscane, prieur de Cluny, puis cardinal, qui devait plus tard devenir pape et si fameux sous le nom de Grégoire VII, dirigeait déjà sous Nicolas II la conduite et la politique de la Curie romaine. Il prépa-

rait Témancipation de la Papauté de la saprématie de l'Empire et la grande lutte pour les investitures, qu'il devait engager une fois par\'enu luimême au souverain pontificat. Pour le développement et Texécution de ses grandioses et généreux projets, il sentait qu'il était nécessaire d'assurer à la Papauté, dans le voisinage de son territoire, un ferme appui temporel et militaire, capable d'opposer une barrière infranchissable aux armées de l'Empire d'Allemagne. Nulle part entre les Italiens il n'apercevait un état assez fort, soutenu par des bras assez aguerris pour qu'on put lui confier un tel rôle. Sa clairvoyance extraordinaire dans le jugement des hommes lui fit comprendre que les Normands de la Pouille seraient seuls capables de le remplir, si l'autorité morale de TÉglise favorisait Tagrandissement de leur puissance. La politique papale à leur égard fit donc une volte-face subite. Hildebrand entra secrètement en négociations directes avec Robert Guiscard. et quand les termes d'un accord furent convenus entre eux, le Pape Nicolas, au commencement de Tannée 1039, se rendit de sa personne à Melfi, où il tint un concile dont l'objet annoncé était la réconciliation desNormands avec l'Église. C'est dans ce concile que furent ar-

rêtés, avec le caractère le plus solennel qu'un acte de ce genre put alors revêtir, en rempruntant à la religion, les articles qui devaient pour plusieurs siècles servir de base au droit politique de lltailie méridionale.

Nicolas II y donnait aux Normands absolution pleine et entière des sentences ecclésiastiques prononcées contre eux, tant par lui que par ses prédécesseurs. Il accordait le titre héréditaire de duc de Fouille et de Calabre à Robert Guîscard, avec l'investiture pontificale pour toutes les terres actuellement au pouvoir des Normands dans ces provinces, et, de plus, il Tautorisait à s'emparer des possessions des Grecs et des Arabes en Italie et en Sicile. Richard, comte d'Aversa, proclamé prince de son côté, obtenait l'investiture de la principauté de Capouc, qu'il venait de conquérir sur le descendant de ses souverains longobards, lequel avait pourtant soutenu avec fidélité le parti du Saint-Siège. Pour prix de ces concessions, qui ne coûtaient rien au pape, mais qui avaient au xf siècle une valeur morale extraordinaire, le duc Robert et le prince Richard se reconnaissaient, eux, leurs héritiers et leurs successeurs quels qu'ils fussent, hommes liges de l'Église romaine ; ils s'engageaient à lui

fournir des troupes contre tous ses ennemis et à lui payer un tribut annuel.

La Papauté s'assurait ainsi le concours de la redoutable épée des Normands dans ses querelles futures avec P Allemagne, et cela d'une manière d'autant plus certaine qu'elle avait eu l'habileté de faire reposer leur droit nouveau sur la négation de celui que les Empereurs d'Occident prétendaient à la suzeraineté du midi de l'Italie. De son côté, Robert Guiscard, en obtenant l'érection de son nouveau duché en grand fief pontifical, faisait trancher p€u: Tautorité suprême des consciences la question qui, depuis son élection, divisait les Normands de la Fouille. Ce qui avait été d'abord le simple commandement électif d'égaux sur lesquels le comte des Normands n'exerçait d'autorité qu'à la guerre, se transformait en une souveraineté héréditaire dont les conites des villes devenaient les feudataires. Car le principe de l'hérédité des fiefs, existant depuis longtemps en fait, venait d'être reconnu en droit général par une loi de l'empereur Conrad. Dès lors, le pouvoir suprême ne dépendit plus d'une élection soumise au caprice de la volonté des barons ; il reposa sur le droit que l'investiture pontificale donnait à Robert de choisir lui-même son

successeiu' parmi ses enfants. Ceux-ci régnèrent après lui, puis ses neveux, et l'Italie méridionale resta soumise à cette branche de la maison de Hauteville, bientôt élevée sur le même rang que les autres dynasties royales.

Les stipulations de Melfi arrivaient bien à temps pour Robert Guiscard, car une année s'était à peine écoulée depuis le concile quand éclatait du côté de l'Orient le plus grand danger qu'ait jamais couru rétablissement des Normands en Italie, un danger tel que certainement ils y auraient succombé s'ils avaient eu en même temps contre eux la puissance morale dé la Papauté, au lieu de l'avoir désormais pour appui. Malgré ce qui s'était passé, l'Empire grec avait continué les préparatife de guerre convenus avec le pontife de Rome, et l'énergique Constantin Ducas avait succédé sur le trône de Constantinople au faible Isaac Comnène. Tandis que Robert Guiscard faisait la conquête de Reggio et restait en Calabre pour observer le succès de la première incursion que son frère Roger exécutait en Sicile, du côté de Messine, le myriarque Abou- 1-Khareg, Maronite ou Mardaïte de naissance, nommé duc d'Italie, rassemblait une nombreuse armée à Durazzo. Débarqué brusquement à Bari,

il envahit la Fouille dégarnie de troupes. A cette nouvelle, Robert accourut du fond de la Galabre et se mit à la tête des forces que son frère Mauger, comte de la Capitanate, avait déjà réunies en hâte. Mais elles étaient peu considérables, et surtout Télite des Normands était restée dans le Midi. Robert et Manger furent donc absolument défaits par Abou-1-Khareg, qui profita de sa victoire pour reprendre Tarente, Oria, Brindisi et Otrantc. En décembre 1060 ses troupes débordaient sur tous les points et il mettait le siège devant Melfi, qui semblait devoir promptement capituler. Mais Roger, à ce même moment, arrivait avec Tarmée de Galabre au secours du duc son frère, refoulé dans le sud de la Basilicate. Aussitôt les Normands reprirent Toffensive avec une nouvelle vigueur. Dès janvier 1061, Roger recouvrait Manduria, près de Tarente, et Robert Guiscard Acerenza. Puis ce dernier marcha contre Abou-1-Khareg occupé à l'attaque de Melfi, lui livra bataille, le mit en déroute et le rejeta en désordre sur Bari, où bientôt il se rembarqua.

La défaite de cette invasion des Grecs, qui avait été si près de réussir, acheva de consolider les résultats politiques du concile de Melfi. Robert

Guiscard put alors reprendre, fort de la concession papale qui en faisait une sorte de croisade, et mener à bonne fin l'entreprise qu'il avait si brillamment inaugurée dans le Val di Crati, en Calabre, alors qu'il n'était qu'un simple aventurier exilé aux avant-postes par son frère Humfroi, le vaste plan qu'il avait dès lors conçu : enlever à l'Empire grec tout ce qu'il possédait encore sur le continent italien, dans la Fouille et dans la Calabre, absorber également les principautés longobardes qui subsistaient à Bénévent et à Salerne, étendre sa suzeraineté sur les républiques commerçantes de Gaëte, de Naples et d'Amalfi, puis couronner l'œuvre en faisant sur les musulmans la conquête de la Sicile, qu'il donna en fief, avec le titre de comte, à Roger, son frère puîné. En même temps, tout en poursuivant la guerre avec une ardeur nouvelle, il adopta une ligne de conduite absolument différente de celle qu'avaient tenue jusqu'alors les Normands et avant eux les autres étrangers descendus dans la péninsule depuis les invasions barbares. Le lendemain de la bataille, il distribuait généreusement à ses troupes le butin gagné par l'épée; mais en même temps, il appelait à lui les indigènes, que ses frères avaient tenus en servage. Il leur ouvrait

les rangs de son armée et s'efforçait d'effacer l'ancienne et injurieuse distinction établie depuis cinq siècles entre les vainqueurs et les vaincus. Il inaugurait ainsi cette admirable politique d'apaisement, de tolérance et de conciliation, si extraordinaire pour son époque, qui réunissait autour de lui, en les groupant par les mêmes intérêts, au service d'une même pensée, les populations les plus diverses de race et de langue : Normands établis de la veille en Italie, Longobards dépossédés de leur ancienne suprématie, Italiens de race latine foulés et pressurés de longue date par les invasions, mais toujours fiers de leur descendance romaine. Grecs par qui les Empereurs de Constantinople avait colonisé la Calabre, Arabes de Sicile, juifs des villes de négoce, nombreux surtout dans la Fouille ; des hommes entre lesquels la diversité de foi et de culte semblait devoir établir des ferments de haine irréconciliable, obstacle impossible à surmonter pour toute tentative de fusion. Chrétiens de rites ennemis relevant, les uns de l'obédience du Pape, les autres de celle du Patriarche de Constantinople, musulmans et Israélites, Robert les plaçait tous dans ses États sur un pied d'égalité, les admettait également, sans distinction d'origine et de religion,

dans les plus hauts offices de ses troupes et de son administration, accordant à chacun liberté entière dans l'exercice de son culte. C'est ainsi qu'il parvint à se faire accepter comme un libérateur par la majorité des populations et non seulement à faire vivre en paix, grâce au lien de sa domination, des éléments aussi disparates, mais à les fondre jusqu'à un certain point en éveillant chez eux le sentiment d'une nationalité commune. Cet homme qui, parti d'un petit manoir de la Normandie, cadet d'une nombreuse famille, avait commencé, dans son camp de San-Marco-Argentaro, palissade à la façon de. ceux des anciens vikings, par mener, à force de misère, la vie d'une sorte de chef de bandits, ne fut pas seulement un grand conquérant, il montra dans l'exercice du pouvoir les qualités d'un fondateur de peuple.

L'extension des conquêtes de Robert Guiscard et la transformation de son pouvoir ne profitèrent pas àMelfi, bien au contraire. Quand le duc normand se fut rendu mdtre de Salerne, il y transporta sa résidence et la capitale de ses États. Cette grande ville lui paraissait plus en rapport avec l'éclat qui devait désormais entourer la cour d'un grand prince. D'ailleurs il y trouvait des traditions mo-

168 A TRAVERS UAPULIE ET LA LUGANIE

narchiques qui lui plaisaient, en lui semblant offrir plus de garanties que Tesprit qui régnait à Melfi. De plus, dans la forteresse apulienne, il s'était senti jusque-là presque à la merci des velléités de révolte des grands barons du voisinage, lesquels lui faisaient une sourde opposition et ne dissimulaient pas leurs regrets du régime de république aristocratique qui avait régné sous les premiers comtes. Dans la révolte d'une partie des hauts barons normands qui avait suivi de très près l'élévation de Robert au rang de duc héréditaire, Pierre fils d'Ami, le même qui, treize ans auparavant, en 1046, avait disputé à Drogon le titre de comte de la Fouille, s'était emparé de Melfi par surprise, et ce n'était qu'après une épreuve du jugement de Dieu que les habitants s'étaient décidés à le chasser. Plus tard, dans les diverses révoltes du comte Gocelin et des deux neveux de Robert Guiscard, Geoffroi comte de Conversano et Abagilard ou Abaillard, soutenus la première fois par une nouvelle invasion grecque que commandait le drongaire Mabrikas, la fidélité de la ville s'était encore montrée des plus suspectes.

Melfi ne perdit pas cependant toute son impor* tance avec le transport du centre du gouvernement

à Salerne. Le pape Urbain II y rassembla un nouveau concile en 1089. Le roi Roger s'occupa d'embellir cette ville, qui restait royale et où il fit tenir en 1130 un concile schismatique par son antipape Anaclet. Du temps de la maison de Souabe, Frédéric Il y vint souvent passer les mois d'été, attiré par le climat tempéré qui y marque cette saison et par les aliments que les bois du Vulture offraient à sa passion pour la chasse. C'est à Melfi qu'en 1231 il promulg^ les fameuses Constitutions augustales, compilées par son chancelier Pietro délie Vigne avec l'assistance des deux grands jurisconsultes Roffridô de Bénévent et Taddeo de Sessa, vaste code de lois embrassant le droit politique, le droit civil, criminel et féodal, les règles de la procédure, la compétence des juges et des fonctionnaires, les frais et dépens, les finances, la police, les poids et mesures, enfin les monnaies. Divisé en trois livres comprenant 290 décrets, dont 42 émanant du roi Roger, 23 des deux Guillaume et 225 de Frédéric lui-même, ce recueil est disposé d'une manière confuse, mais il n'en constitue pas moins un monument législatif de la plus haute valeur, où se résument les progrès les plus avancés du droit tel qu'on le comprenait au xin'' siècle. C'est le premier

exemple que le pouvoir souverain ait donné en Europe de substitution de la loi écrite à la coutume, de tentative de mise en ordre du chaos juridique dans lequel se débattait le moyen âge. Depuis Justinien l'on n'avait pas vu formation d'un code complet de ce genre s'étendant à toutes les choses de l'ordre social. Frédéric y poursuit systématiquement l'abaissement de la puissance de la noblesse et du clergé, la restriction de leurs privilèges au «profit du pouvoir royal. Il établit ce pouvoir en protecteur de leurs vassaux, aux* quels il offre un recours contre l'oppression et les vexations de toute nature. Il revendique exclusivement pour la couronne la juridiction criminelle à tous les degrés et l'appel des causes civiles. Mais tout en abaissant la noblesse, il montre une jalousie maladroite contre l'établissement des communes ; il n'assure donc pas à la royauté cet appui de la bourgeoisie des villes que surent s'acquérir les rois de France, en poursuivant la même œuvre par une voie plus lente, mais aussi plus sûre. Il dut profondément le regretter à la fin de son règne, quand il vit autour de lui la trahison et la révolte éclater partout dans les rangs des seigneurs. Mais, sous ce rapport, il avait poursuivi toute sa vie

ridéal de Tabsolulisme impérial et il s'était montré centralisateur à l'excès. Le souvenir des troubles de sa minorité pesait sur lui comme il pesa plus tard sur Louis XIV.

Melfi, d'ailleurs, en ayant cessé d'être une capitale, restait une ville de grand commerce, un des. principaux marchés delà Fouille. Les Amalfitains y venaient trafiquer en grand nombre, y avaient un quartier spécial et y étaient placés presque sur le mêiùe pied que les citoyens. La juiverie était riche et considérable, moins pourtant que celle de la voisine Venosa. Sous l'Empire romain, les juifs s'étaient établis en très grand nombre en Apulie; ils y pouvaient posséder le sol, et plusieurs d'entre eux étaient devenus dans ce pays de grands propriétaires terriens. D'une constitution de l'empereur Honorius, datée de 398, nous apprenons que dans cette province ïordo ou sénat municipal de plusieurs cités en était venu à présenter une majorité de juifs. Bien traités par les Ostrogoths, ils se montrèrent dévoués à leur cause, et les juifs de Naples eurent une part considérable à la défense de la ville contre Bélisaire. Un peu plus tard, le Pape saint Grégoire le Grand, dans sa correspondance, se montre souvent préoccupé des Israélites

apuliens ; il n'était pas comme son prédécesseur saint Gélase, qui traitait en intime ami un de ceuxci, nommé Telesinus. Un célèbre rabbin français du xii® siècle cite un proverbe qui avait cours depuis longtemps et qui, calquant à sa manière des paroles dlsaïe» disait : « La loi sort de Bari et la parole de Dieu d'Otrante. » En effet, la renaissance des études hébraïques s'est produite en Italie bien plus tôt que dans le reste de l'Europe et dès le commencement du x® siècle, dans l'ordre des sciences profanes, les juiveries de la Fouille comptaient des hommes de la valeur du fameux médecin Schabthaï Domnolo. Elles continuèrent à subsister sans être trop molestées, même sous les Angevins. Ce fut seulement Ferdinand le Catholique qui fit expulser les juifs du royaume d^ Naples, en appliquant à ce pays la loi d*exil que l'Espagne avait adoptée et qui lui fut ^ funeste.

Bâtie sur un sol volcanique, la ville de MelA^ — ^> qui compte actuellement une douzaine de milL ■•' ^ âmes, a souffert à plusieurs reprises, presque A^ ^ siècle en siècle, les ravages de tremblements •^ ^ terre. Le dernier et l'un des plus violents eut li en 1831 et renversa la majeure partie de la vill

en faisant de nombreuses victimes. C'est pour cela que la plupart des constructions y sont neuves. Par suite, Melfi ne conserve que bien peu de souvenirs monumentaux de son passé historique. Le château fort qui la domine, énorme pâté garni de tours carrées peu saillantes, est encore dans sa masse une œuvre du xi* siècle. C'est bien celui qu'ont habité Drogon et Humfroi, celui où Robert Guiscard enferma sa première femme Albérade, fille du Normand Girard, seigneur de Buonalbergo, la fidèle compagne des épreuves de sa jeunesse, quand il l'eut répudiée pour contracter une alliance plus profitable à sa politique en épousant Sichelgfiuta, sœur du prince de Salerne. Mais ce château a été complètement défiguré par des remaniements et des appropriations modernes de diverses époques. Il appartient actuellement à la famille Doria, qui en tire un titre princier. La seigneurie de Melfi, restée du domaine royal jusqu'au XIV* siècle, fut pour la première fois donnée en fief comme comté par Jeanne P®. Ferdinand II d'Aragon l'érigea en duché pour la famille Caracciolo. Mais elle était revenue à la couronne par voie de confiscation quand Charles-Quint la donna comme principauté à André Doria.

De l'ancienne cathédrale il n'est demeoré debout qa'nn bean campanile carré à plusieurs étages de fenêtres romanes^ aussi élégant que hardi dans la façon dont il s'élève vers le ciel. A son étage supérieuTy Tarchitecte a employé les pierres volcaniques rouges et noires du Vulture pour exécuter, à la façon de ce qu'on voit souvent dans les églises de TAuvergne^ de véritables mosaïques à grandes pièces, incrustées dans Tappareil de gros blocs de calcaire qui forme la construction. Elles dessinent des lions rampants d'un style tout héraldique, placés sur chaque face des deux côtés de la fenêtre. Le lion était Temblème qu'avait adopté la dynastie des Normands de Sicile, et Huillard-BréhoUes a déjà remarqué qu'ils en avaient multiplié sur tous leurs monuments. Le campanile de Melfi fut élevé en Ho3, sous le règne de Roger II, par les soins de Tévêque Roger. L'architecte s'appelait Noslo Remerii. C'est ce que nous apprennent deux inscriptions gravées sur la face ouest de Tédifice.

Les remparts de la ville, dont il subsiste quelques parties et une des portes, celle de Venosa, ne sont pas antérieurs au temps de Frédéric II ou des premiers Angevins.

Dans la cour du municipe on conserve un

énorme et magnifique sarcophage antique de marbre, découvert en 1856 au lieu dit Albero-în-Piano, sur le territoire de la commune voisine de RapoUa. Parmi les monuments de ce genre, c'est un des plus beaux et des plus importants que j'aie vus ; Rome même n'en possède qu'un petit nombre qui puissent rivaliser avec celui-ci. Autour de la caisse, au-dessous d'une frise de monstres marins, sont disposées seize niches, cinq sur chacune des grandes faces et trois sur chacun des petits côtés, séparées par de riches colonnes à fines cannelures en spirale. De deux en deux ces niches se terminent au sommet en coquille . Sous chacune d'elles est une figure de haut relief, excepté dans celle du milieu du petit côté de la tête, où Ton a figuré une porte à deux battants et à quatre panneaux ornés de bas-reliefs. Pas de doute sur les personnages que représentent les figures de la face postérieure, aussi finement exécutées que celles du devant. C'est au centre une Vénus drapée, debout [entre deux pommiers. Puis, à gauche, Vénus de nouveau, accompagnée de l'Amour et tenant le bouclier de Mars, qu'elle a désarmé et qui est debout devant elle; à droite, Atalante et Méléagre, aux pieds de qui est étendu mort le sanglier de Caly-

don. Les figures de la face antérieure offrent plus d'obscurités. On y reconnaît avec certitude, sur la gauche, Apollon Citharède assis et Mars debout, nu, le casque en tète, ayant près de lui ses armes. Mais quel nom donner au jeune héros à la longue chevelure, à demi enveloppé d'un manteau qui laisse à découvert son épaule droite et une partie de sa poitrine, lequel, ayant auprès de lui son bouclier rond et son casque à cimier, se tient debout sur la droite devant un roi barbu, assis, qui portait à la main un long sceptre et à cAté de qui, dans le fond de la niche, une épée est suspendue à son baudrier? Il semble recevoir un ordre de

départ; mais bien des faits de l'histoire héroïque chantée par les poètes pourraient s'appliquer à cette représentation singulièrement vague, que ne précisent pas les attributs des personnages. Il n'est guère moins difficile de dénommer avec précision la figure de femme voilée, sans doute une déesse, qui occupe la niche du milieu. Elle est debout entre deux arbres dont le feuillage rappelle celui du laurier et à l'un desquels est suspendu un bouclier rond. A cette place on penserait naturellement à chercher Proserpine, la déesse des morts, faisant pendant à la Yénus de Tautre face ; mais

nous avons ici plusieurs traits étrangers à la représentation habituelle de cette divinité.

Le couvercle figure un lit richement orné, garni d'un matelas et d'un coussin, sur lequel est couchée une jeune femme endormie, dont la coiffure est celle de Messaline, d'Agrippine et de Poppée. Gomme jusque dans le fond des provinces on s'attachait à sui\Te la mode dont le ton était donné par les impératrices, ce trait caractéristique place l'exécution du sarcophage aux temps de Claude et de Néron. Aux pieds de la jeune femme était couché son petit chien favori. Un Amour enfantin sculpté, de très petite dimension, est placé auprès du chevet. Il tient d'une main un flambeau renversé, symbole de la mort, et de l'autre un feston de fleurs. Il serait fort à désirer que ce magnifique monument de sculpture fût mis à couvert dans quelque salle et ne demeurât pas exposé aux intempéries atmosphériques comme aux mutilations des gamins dans une cour où tout le monde a accès.

Dans cette même cour dumunicipe on remarque encore quelque chose de fort bizarre. C'est un pilier de pierre du xvi* siècle, adossé au bâtiment qui était autrefois la prison. Il se termine à son

sommet par une console fortement en saillie, audessous de laquelle, à son extrémité, est scellé un gros anneau de fer qui a pu servir à suspendre la poulie d'un puits, ou bien peut-être à brancher des chrétiens. Cette dex'nière hypothèse paraîtra peut-être au premier abord assez invraisemblable, mais elle m'est inspirée par les singulières inscriptions que porte le pilier. D'un côté de la console est gravé, avec Técusson de la province de Basilicate présentant en armes parlantes un basilic ailé : Quietiim nemo impune lacesset. De l'autre côté on lit : Scribit in memore leesus^ au-dessous du buste en bas-relief, vu de face, d'un personnage aux cheveux taillés en brosse, à la barbe courte et en pointe, portant une cuirasse avec une fraise à l'espagnole^ manifestement le portrait de quelque capitaine des armées de Charles-Quint. C'est là un monument de vengeance, et il se rattache à un des épisodes les plus sanglants des guerres entre Français et Espagnols au commencement du xvi' siècle. Dans sa désastreuse expédition de 1528, Lautrec vint mettre le siège devant Melfi, qui, comme la plupart des villes de la Fouille, montra beaucoup de dévouement à la cause de l'Empereur. Melfi se défendit donc énergiquement, jnais une de

ses portes fut à la fin livrée par trahison. Là comme à Andria, Lautrec, voulant inspirer la terreur à la contrée voisine, mit la ville à sac et passa au fil de Tépée une partie de la population et do la garnison. Les Espagnols revinrent bientôt après, et leurs représailles furent terribles à Tégard des soldats français laissés dans la place, ainsi que de ceux des habitants que Ton désignait comme partisans de la France et que Ton soupçonnait d'avoir pris part au complot qui avait livré la ville. C'est là ce que rappelle l'inscription du pilier des prisons de Melfi. L'offensé qui proclame qu'on ne l'aura pas impunément troublé dans son repos est l'Espagnol, possesseur du pays par un droit qu'il tient pour légitime. Il y a donc une certaine probabilité à ce que le pilier dont nous parlons ait alors servi de gibet et vu l'agonie de quelques-unes au moins des victimes des vengeances qui suivirent le passage des Français.

On considère généralement la fondation de Melfi comme ne datant que des temps barbares ou de ceux de cette domination byzantine tant calomniée, qui pourtant a vu naître bien des villes nouvelles dans la Fouille. Quelques-uns, se fondant sur une phrase d'Erchempert, écrivain du

ix« siècle, pensent que ce fut là le premier établissement de ceux qui allèrent ensuite fonder Amalfi. que la grande république commerçante qui jeta tant d'éclat dans le premier moyen âge était une sorte de colonie de Melfi. La phrase d'où Ton a tiré cette conclusion est malheureusement très obscure ; on ne saurait dire précisément s'il y est en réalité question de Melfi ou bien, comme l'ont admis d'excellents critiques, du cours d'eau appelé Molfa ou Molpa, qui débouche dans le golfe de Policastro. Notons cependant qu'il existe un parallélisme digne de remarque entre Melfi d*Apulie, avec son ruisseau homonyme et dans son voisinage Lavello, et Amalfi de Campanie, qui a également sur son territoire un ruisseau de son nom et dans son voisinage Ravello. Les deux appellations de Melfi et Amalfi sont étroitement apparentées, presque identiques au fond, et dans les documents les plus anciens on trouve fréquemment la forme Melphia ou Melfia pour désigner la ville du golfe de Salerne. Le même parallélisme existe entre le nom d'une des principales villes de la Fouille, Trani, et celui d'Atrani près d'Amalfi. Entre la Pouille et le territoire amalfitain nous constatons aux xi% xn° et xiu« siècles des relations étroites, des

liens d'une fraternité toute particulière, qui sont spécialement intimes entre les Melfîtains et les Amalfitains. Les citoyens d une ville sont traités dans Tautre presque comme des compatriotes. La population de FÉtat d'Amalfî a bien plus d'affinités avec celle de la Fouille qu'avec celle du reste de la Campanie, dont elle s'étudie dans une certaine mesure à rester isolée. Sans doute l'histoire traditionnelle de la fondation d'Amalfi, telle que la raconte Erchempert, est une légende fabuleuse. On ne saurait admettre le fait de ces grandes familles romaines qui, voulant s'établir à Constantinople, s'en vont débarquer à Raguse, puis reviennent en Italie et après un séjour à Melfi ou sur la Molpa se fixent définitivement à Amalfi. Mais la fondation de cette dernière ville, qui ne remonte pas plus haut que le vn« siècle me paraît devoir vraisemblablement être attribuée à une émigration de la Fouille, fuyant les ravages de l'invasion des Longobards. Je crois donc qu'il y a sous ce rapport un renseignement exact chez Erchempert et que c'est à Melfi de Fouille qu'il vaut le mieux rapporter sa phrase.

Quoi qu'il en soit, rien ne donne à supposer que Melfi existât sous les Romains ou du moins fût

182 A TRAVERS UAPULIE ET LA LUCAME

une localité de quelque importance. On ne peut pas en trouver un indice dans une seule inscription latine funéraire, employée dans la construction du campanile, laquelle peut parfaitement avoir été apportée de Rapolla, ni dans celle d'une borne milliaire trouvée jadis au bas de la ville, où on la conserve aujourd'hui. Celle-ci atteste seulement le passage de la Via Eerculia au point où elle fut découverte. Mais en revanche, sur l'emplacement où est aujourd'hui Melfl un centre de population considérable existait à une époque plus antique, aux temps de Findépendance Âpulienne. Le fait est prouvé par les nombreux tombeaux de cet âge que les paysans mettent au jour en remuant la terre dans les champs qui entourent la ville. J'ai eu l'occasion de voir une certaine quantité de monnaies d'argent et de vases découverts dans ces tombeaux et appartenant à différents propriétaires de Melfi. Dans ces objets il n'y avait rien de romain. Tous les vases que j'ai vus sont de petite dimension, sans importance, mais la succession des époques de la céramique peinte depuis ses origines dans le pays jusqu'à la fin du m' siècle avant J.-C. y est représentée dans toutes ses phases. Ce qui m'y a le plus intéressé, ce sont les échantillons nombreux

de la poterie apulienne à dessins géométriques exécutés en couleurs vitrifiables sur un engobe argileux blanchâtre, dont la ressemblance avec celle de Cypre est si étroite, poterie que j'ai déjà observée à Canosa dans un précédent voyage et dont M. Viola a trouvé des fragments à Tarente. Les faits que j'ai constatés à Canosa établissent que, malgré son apparence archaïque, la fabrication et Fusage s'en sont continués chez les indigènes de TApulie jusque pendant Fépoque où ils recevaient par voie d'importation les beaux vases grecs à figurés rouges.

La Melfi actuelle n'a pas d'industrie ; les quelques gens de métier qu'on y compte sont pour la plupart en même temps cultivateurs. Tout son commerce, qui a une certaine activité, consiste en produits agricoles des campagnes environnantes. Comme les autres villes de la Fouille, surtout celles qui se trouvent situées dans l'intérieur des terres et ne sont pas en même temps ports de mer, celle-ci n'est habitée que par des propriétaires ruraux, presque tous nobles, car il n'y a pas à proprement parler de bourgoîsie, et par des paysans, simples ouvriers agricoles d'une condition fort misérable, qui chaque matin partent avant l'aube pour aller tra-

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vailler dans les champs^ souvent à plusieurs lieaes de distance, et ne reviennent qu'au coucher du soleil. Rien de plus pittoresque que le spectacle qu'offre à la brune la rue du faubourg, au moment de leur rentrée. Hommes et femmes remontent alors en troupes d'un pas lent et fatigué, portant sur Tépaule la houe et la bêche avec lesquelles ils ont foui le sol, et sur leur tète des paniers de grains ou de firuits, ou bien des bottes de verdure destinée à la nourriture des animaux, poussant devant eux de petits ânes alertes qui trottinent surchargés de légumes, de corbeilles de vendange, de sacs de grain, de fagots coupés dans les bois voisins. Quelques-uns de ces paysans portent dans leurs bras les petits enfants qu'ils ont enmienés dans les champs et se penchent sur eux avec une touchante expression de tendresse. D'autres enfants, un peu plus grands, laissés à la maison, accourent au devant de leurs parents et se jettent à leur cou avec des cris joyeux qui se mêlent au meuglement des vaches et au bêlement des moutons que les bergers ramènent de la pâture, aux aboiements de leurs chiens et au tintement des grosses clochettes de leurs bestiaux. A ce moment, tout est bruit et mouvement de fête ; pour augmen-

ter le tumulte, auquel so plaisent tous les peuples méridionaux, des gamins font partir des pétards dans la rue, des cabarets on entend sortir des chants et le bruit des tambours de basque, car la jeunesse va se délasser en dansant du labeur de la journée. C'est là un spectacle qu'on retrouve dans toutes les villes de la contrée, mais on ne s'en lasse pas^ et surtout la première fois qu'on en est témoin il ravit le voyageur, qui n'a rien vu de semblable sous nos climats.

RAPOLLA

En quittant Melfi pour aller à Venosa nous n'avons pas pris la voie la plus directe. Nous voulions en effet, visiter RapoUa, ancienne ville située à fort peu de distance. On s'y rend par une route serpentant au travers des ondulations de terrain mouvementées qui se rattachent au pied du Vulture, généralement à la hauteur de la lisière des plantations d'oliviers et des bois de châtaigniers qui leur succèdent. De plusieurs tournants de cette route on a en arrière une belle perspective de Melfi, qui permet d'en voir l'ensemble.

RapoUa est pittoresquement située au bord d'un ravin profond, sur un rocher escarpé qui se rattache par une sorte d'isthme plus bas à des collines boisées. Avant l'invention de l'artillerie c'était une

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magnifique assiette de forteresse. Pline la mentionne sous le nom de Strapellum parmi les cités des Dauniens dans Tintérieur des terres. Sous l'Empire c'était un municipe^ et l'on y a trouvé quelques inscriptions latines avec d'autres antiquités, principalement au lieu dit Albero in Piano, où paraît avoir élé la nécropole. Au moyen âge^ RapoUa eut pendant plusieurs siècles une importance considérable. Un évéché, suifragant du siège métropolitain de Bari et de Canosa, y fut établi entre 1028 et 1037, encore sous la domination des Byzantins. Aujourd'hui ce n'est qu'un village qui compte à peine plus de mille habitants mais qui offre au voyageur dans sa cathédrale une remarquable église de style original, à trois nefs voûtées en arêtes, dessinant avec le transept un plan en forme de croix latine.

Cette cathédrale a été bâtie dans la première moitié du xni'' siècle. Le campanile, de forme élancée et d'une belle architecture, en est la partie la plus ancienne. L'architecte Sarolo (1), de Muro dans la Basilicate, l'a construit en 1209 par les ordres de l'évêque Riccardo, comme le dit une

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