‹ À travers l'Apulie et la Lucanie; (volume 4)Chapitre 14 sur 17 · La Grande-Gi'êce, t. I, p. 65 et suiv · texte numérisé non relu

La Grande-Gi'êce, t. I, p. 65 et suiv

minants de Tesprit des Grecs italiotes et qui produisit chez eux, dans l'espace d'un siècle, Técole pythagoricienne et Técoie éléale, de même que, dans le domaine purement religieux, dont la philosophie avait fini par se séparer complètement, elle amena le succès inouï de Forphisme dans ces contrées et rétablissement des mystères dionysiaques, qui y prirent plus de développement que partout ailleurs. J*ai remarqué aussi que cette prédisposition s'est conservée, au travers du moyen âge et des temps modernes, dans la population des provinces ne^olitaines, comme un héritage de ses ancêtres antiques. Car c'est un des caractères par lesquels la patrie de saint Thomas d'Aquin, de Giordano Bruno, de Telesio et des philosophes de l'école de Cosenza, de Campanella et de Yico contraste avec le reste de Tllalie, fort peu portée à la métaphysique et à l'utopie sociale. Encore aujourd'hui, le goût naturel de l'abstraction chez les maîtres et les disciples continue à faire l'originalité de l'Université de Naples, centre des études et du mouvement intellectuel pour toutes les provinces méridionales.

C'est de l'Ionie que l'élude de la philosophie fut importée dans les cités grecques de l'Italie, qui

LES PHILOSOPHES ÉLÉATES 333

devaient oiïrir un terrain si favorable à sa naturalisation et à sa floraison. Dès le milieu du vi^ siècle, avant même la fondation de Hyélé, les doctrines physiques do Thaïes et d'Anaximandre avaient commencé à se répandre dans les villes riches et florissantes du littoral de la mer Ionienne, mais sans s'affermir assez pour ne pas pouvoir être facilement supplantées. Vers 532, Pythagore vint de Samos s'établir à Crotono et fit de cette cité le contre d'une vaste propagande, à la fois politique et philosophique, qui s'étendit de Rhêgion à Tarente, instituant dans toute cette contrée une école puissante et un véritable institut ascétique. A la tin du mémo siècle, quand Técole pythagoricienne était proscrite et dispersée par la réaction démocratique qu elle avait fini par soulever contre elle, Xénophane de Colophon arrivait à Hyélè, fondée depuis un peu plus d'un quart de siècle, et y fondait Técole éjéate.

Comme celle do tous les philosophes de cette époque reculée, la vie de Xénophane est fort mal connue et présente de grandes obscurités. Il était né vers le commencement du vi« siècle à Colophon, Tune des cités grecques de llonie que les rois de Lydie de la dynastie des Mermnades avaient sou-

mises à leur suprématie. Avant d'être encore avancé en âge, il avait vu les Perses substituer leur domination àcelle des Lydiens. Sa vie seprolongea jusqu'à quatre-vingt-dix-sept ans suivant les uns, cent trois suivant les autres. Il était encore dans sa patrie ionienne, mais déjà vieux, lorsqu'éclata la grande révolte des Grecs d'Ionie contre Dàrayavous, fils de Yisiâçpa, que les écrivains hellènes ont appelé Dareios, fils d'Hystaspés. Ce furent les dé sastres de la guerre à celte époque qui le contraignirent à s exiler de sa terre natale et à chercher un refuge dans l'Occident, où il acheva sa vie dans la pauvreté. Sorti de l'Ionie, Xénophane traîna son existence errante à Catane et à Zanclè, en Sicile, et à Hyélê, en Italie. On ignore dans laquelle de ces villes il mourut ; mais le séjour de prédilection de sa vieillesse presque mendiante avait été Hyélé. C'est là qu'il avait été le mieux accueilli et qu'il avait f^it école. Aussi, pour payer Ihospitalité qu'il y avait reçue, avait-il consacré un poème de 2,000 vers hexamètres à chanter les vicissitudes de l'émigration des Phocéens et de la fondation de leur nouvelle ville en Italie*

En effet, c'est surtout comme poète que Xéno* phane élait renommé près de ses contemporains.

LES PHILOSOPHES ÉLÉATES 335

On parle de ses relations poétiques avec Lasos d'Hermionê ; on raconte que, suivant Tusage des anciens rhapsodes, il allait chantant lui-même ses vers, et que c'est en faisant ce métier qu'il parvenait à se procurer des moyens d'existence dans son exil. Xénophane de Colophon avait composé des élégies, sans doute d'un caractère gnomique comme celles de Solon et de Théognis, et des iambes contre Homère et Hésiode, qu'il critiquait sur ce qu'ils avaient dit des dieux. C'est dans un poème en vers hexamètres qu'il avait exposé son système de philosophie. On dit — mais ce renseignement n'est donné que par des écrivains de date assez tardive — que ce poème était intitulé Péri Physeôs, « De la Nature », titre qui, dans toute 'a période philosophique précédant Socrate, devint commun à la plupart des ouvrages du même genre, soit en vers, soit en prose. Celui de Xénophane. parait avoir éié perdu de bonne heure, et il n'en est parvenu jusqu'à nous que de très courts lambeaux. Les renseignements même que nous possédons sur les doctrines philosophiques de ce maiire sont très incomplets. Le peu qu'on en sait se rapporte soit à Dieu, soit à T univers matériel. Xénophane est avant tout un adversaire déclaré

du polythéisme tradiliouncl, do la religion telle qu'elle était chez les Hellènes. Il no tient aucun compte des- croyances populaires, des récits des. poètes ; il les signale comme un grossier anthropomorphisme en désaccord avec la morale. U ne veut pas que l'on prête aux divinités les formes, les organes et les passions de Thomme. « Si les chevaux ou les bœufs, dit-il, se font des images de Dieu ils le représentent sous la forme d'un cheval ou d*un bœuf. » Il professe qu'il est inutile d'offrir aux héros des sacrifices. Interrogé par les Hyélèles s'ils devaient immoler des victimes à Leucothée — ou plutôt à la Sirène Leucosia — il leur conseilla de ne pas la pleurer s'ils la croyaient une déesse^ et de ne pas lui offrir de sacrifices s'ils la regardaient comme une mortelle. Il faut descendre jusqu'à Épicure, c'est à dire près de deux siècles plus tard, pour trouver une incrédulité aussi peu déguisée.

Rejetant le polythéisme et proclamant très nettement Tunité divine, Xénophane identifie cette unité avec celle de la substance^ qui constitue le point fondamental de sa doctrine. U est donc franchement et absolument panthéiste. « Tout est un, et cet un est Dieu, » telle est la formule que

LES PHILOSOPHES ELÉATES 337

lui attribue Aristote et dans laquelle il résume tout le système du philosophe. Aussi Xénophan^ attribuait-il à son Dieu la forme sphérique, qui est la forme apparente de Tunivcrs, et cela, non point par métaphore, ainsi qu^on Ta pensé quelquefois, mais bien parce qu'il confondait Dieu avec l'ensemble des choses, et en faisait ainsi une sorte d'âme du monde, à laquelle il attribuait Téternité, rintelligence, la sagesse, la propriété de tout voir fit de tout entendre.

Quant à la formation du monde matériel, Xéno^ phane y accordait une place prépondérante dans ses spéculations, de même qu'avaient fait avant lui les premiers philosophes de Técole ionienne, dont il partageait leâ préoccupations et dont il procédait directement, tout en cherchant par certains côtés il s'ouvrir une voie nouvelle. 11 l'expliquait par l'action combinée des quatre éléments, la terre, l'eau, Tair et le feu. C'était un système avec lequel celui qu'Empédocle combina, un demi-siècle environ plus tard, ne manquait pas d'analogie, et comme une sorte de syncrétisme, de moyen terme entre ceux qui ont été proposés par Thaïes, Phérécyde, Anaximène et Heraclite. Cependant, tout en admettant l'action combinée des quatre éléments^ Xéno-

phane donnait la primauté sur les autres à la terre, comme premier principe et substance fondamentale.

Le philosophe de Colophon, bien qu'ayant introduit dans les conceptions métaphysiques un principe nouveau, celui de l'unité de l'être absolu , ne s*était pas encore nettement séparé des autres Ioniens. Le véritable novateur, celui qui constitua définitivement l'école éléate en lui assurant une doctrine particulière, fut son disciple Parménîde. Celui-ci était né à Hyélè peu d'années après la fondation de la ville, vers 519 avant J.-C. Son père se nommait Pyrês ou Pyrrhês, et il descendait d'une des familles les plus nobles et les plus riches parmi les Eupatrides de Phocée. Il fut d'abord instruit par les leçons des Pythagoriciens Ameinias et Diochaitês, et professa toujours pour ce dernier une telle vénération qu'après sa mort il lui éleva un hérôon, c'est à dire une chapelle où il lui rendait le culte réservé aux héros. Des écrivains d'une autorité sérieuse affirment même que, s'il abandonna pour d'autres les doctrines philosophico-religieuses de Pythagore, Parménide continua depuis sa jeunesse jusqu'à sa mort à pratiquer les préceptes diététiques et ascétiques de la règle pythagoricienne.

LES PHILOSOPHES ÉLÉATES 339

Mais c'est à Xénophane qu'il emprunta le principe fondamental formant le point de départ de tout son système. Jeune encore, il dut recevoir directement ses enseignements pendant son séjour à Hyélèy bien qu'Aristote ne soit pas sur ce point aussi affirmatif que les auteurs de dale plus récente. Tous les témoignages antiques sont unanimes à vanter la gravité majestueuse et la pureté de la vie de Parménide. Platon en parle avec.une véritable vénération ; dans un de ses dialogues il le compare à Homère; dans un autre il l'appelle le Grand. Ses compatriotes le traitaient comme un sage dont ils étaient fiers et dont ils écoutaient les avis avec la plus haute déférence. Aussi lui demandèrent-ils d'être leur législateur. Aristote, bon^uge en pareille matière, tient dans une estime toute particulière rétendue de ses connaissances scientifiques. Sa renommée de penseur s'était répandue dans tout le monde grec, à tel point que des cités les plus éloignées des disciples venaient se grouper autour de lui pour recevoir ses leçons, faisant exprès le voyage do Hyélè, comme Mélissos de Samos, qui est encore compris parmi les Éléates, et Leucippos d'Abdère ou de Milet, premier auteur de la philosophie alomistique. En 454 avant notre ère. Par-

ménide, âgé de soixante-cinq ans et parvenu au plus haut degré de la réputation, fit le voyage d'Athènes en compagnie de son disciple Zenon, plus jeune de vingt-cinq ans. Les deux philosophes de Hyélè y furent reçus avec la plus haute distinction^ recherchés de tous les hommes considérables de la cité de Minerve, et leur séjour y eut un retentissement considérable. Socrate, qui avait

alors quinze ans, eut occasion de voir et d'entendre Parménide, et semble en avoir gardé une grande inpression. C'est là le fait sur lequel Platon a échafaudé la mise en scène de son dialogue du Parménide^ que l'on ne peut prendre que conune une fiction ; car il n'est pas possible qu'un adolescent, tel que Tétait alors Socrate, ait eu avec les deux Éléates un entretien de la nature de celui que lui .prête son éloquent disciple.

De même que Xénophane et que la plupart des philosophes de son époque, c'est dans un poème didactique en vers hexamètres que Parménide exposa ses doctrines philosophiques. Ce poème était intitulé : De la Nature ^ Péri physeôs ou Physiologia. Suidas prétend que Parménide écrivit en prose ; mais c'est là sûrement une erreur. Platon, Théophraste et Diogène Laërte sont formels

LES PHILOSOPHES ÉLÉATES 341

sur ce point que le fondateur de Técole de Hyèlé ou Éléc n'avait laissé qu'un seul livre, son poème. Il en reste des fragments assez nombreux, qui ont été principalement conservés par Simplicius et Sextus Empiricus. Combinés avec les témoignages des anciens, ces fragments permettent de se faire une idée exacte et presque complète du système de Parménide. Ils ont, d'ailleurs, fort peu de valeur poétique. Le philosophe à ce point de vue manquait d'invention, et ses vers ne diffèrent de la prose que par le rythme et la mesure.

Le poème De la Nature s'ouvrait par une allégorie. Les Vierges Héliaques conduisent le philosophe par Je chemin qui mène de l'obscurité à la lumière, jusqu'aux portes où se séparent les routes de la nuit et du jour. Dicè ouvre ces portes, et le voyageur arrive jusqu'à la déesse Sagesse, qui l'accueille amicalement et lui promet de lui révéler non seulement « le cœur immuable de la vérité », mais aussi les fausses imaginations des horiîmes. Cette double révélation remplissait les deux parties du poème, dont Tune était consacrée à « ce qui est » , à l'être absolu que la raison seule peut concevoir et démontrer, l'autre à « ce qui paraît », aux phénomènes qui se manifestent aux sens.

Ainsi y parmi nos instruments de connaissance, Parménide distinguait nettement la raison qui conduit à la vérité, et les sens qui conduisent à Tapparence, à Topinion. Aux sens et aux facultés qui en dépendent il refusait absolument la puis* sance d'atteindre à la vérité. La raison seule, suivant lui, a ce pouvoir. Or la raison ne conçoit comme absolument vrai que Têtre absolu, l'être en soi, un, immuable, éternel. Tel est le grand principe de logique et de métaphysique que Parménide posait avec une netteté vigoureuse et démonti*ait au moyen d'une argumentation serrée, qui laisse peu de place à la réfutation, si l'on admet, avec le philosophe de Hyélê, que les téçioignages des sens n'ont pas de valeur positive.

La raison pure, s'exerçant d'une manière abstraite et sans tenii* compte de l'observation des phénomènes, doit arriver à cette conception de Tunité absolue ; mais comme la notion del'ètre, un, immuable est complètement insuffisante pour expliquer la réalité physique, les philosophes de l'éiole d'Élée ou Hyélè, malgré leur profond dédain pour les sens, et bien qu'ils posassent en principe que le monde physique n existe pas pour la raison, furent bien obligés de s'occuper des phénomènes

LES PHILOSOPHES ÉLÉATES 343

seoBibies, dont Técole ionienne faisait son grand sujet d'études. Parménide, après avoir établi sa théorie idéaliste de Tètre, fut obligé de passer à Texposition des phénomènes physiques et aux hypothèses destinées à les expliquer. C'était le sujet de la seconde partie de son poème. Sa cosmologie faisait procéder l'univers sensible de la lutte et de la combinaison de deux principes antithétiques, la lumière et les ténèbres, identiques au chaud et au froid, au sec et à l'humide. Reprenant une vieille tradition asiatique, qui cadrait extrêmement bien avec ce système, il représentait l'homme comme né du limon humide de la'terre, échauffé par lés rayons du soleil, et son âme était une étincelle du feu élémentaire et divin.

Nous ignorons comment il avait ménagé la transition, logiquement impossible, entre les deux parties de sa doctrine, car de l'idée abstraite de Tètre on ne saurait tirer la réalité multiple et changeante, pas plus que Ton no saurait de la multiplicité mobile tirer l'unité absolue. Parménide avait donné tant d'importance à l'un des termes du problème, qu'il fut amené à méconnaître et à supprimer l'autre ierme. Tout en exposant im système de physique, il n'attribua à notre connaissance des phé-

nomènes physiques qu'une valeur îacerlaine et sans autorité.

Son système conduisait au septicisme. « Les Éléates, dit Ritter, avaient reconnu et croyaient avoir démontré que la vérité de toute chose est une et immuable; mais ils trouvaient que nous sommes obligés, dans notre penser humain, de nous conformer aux phénomènes et d'accepter le muable et le multiple. Ils croyaient donc que nous ne pouvons atteindre à la vérité divine , si ce n'est par quelques idées générales; mais que, si nous en ' rapportant à la façon de parler humaine, nous croyons que la multiplicité et le changement existant réellement, il n'y a dans cette croyance que mensonge et illusion des sens ; qu'il faut bien reconnaître, au contraire, que, dans ce qui nous apparaît comme multiple et comme changeant, la substance à laquelle se rapportent nos pensées particulières et quelque chose de divin, méconnu par l'aveuglement de l'humanité, et qui. s'offre à la connaissance comme sous un voile. » Le scepticisme, qui était ainsi en germe dans l'idéalisme de parménide fut développé par ses disciples Zenon et Mélissosjqui réduisirent ta philosophie à une dialectique subtile, et quelquefois victorieuse, contre les écoles rivales.

LES PHILOSOPHES ÉLÉATES 345

En somme, deux choses recommandent dans rhistoîre de la philosophie la mémoire de Parmenide. Il développa le premier, dans sa pureté abstraite, la notion de Tétre, imparfaitement définie par Xénophane. 11 fut le véritable fondateur de la dialectique, dont son maître Xénophane avait aussi, nous dit-on, donné un premier, mais insuffisant exemple, au lieu de s*en tenir à la méthode d'exposition dogmatique des philosophes antérieurs. A ces deux titres, Parménide est vraiment une grande gloire pour la cité qui le vit naître et où il enseigna. Il a sa place parmi les plus nobles penseurs de la Grèce et les plus dignes prédécesseurs de Platon.

Né vers 494 et plus jeune que Parménide de vingtcinq ans environ, Zenon fut son principal disciple et son continuateur direct. Il était natif de Hyélè, et Ton remarque qu'il y passa toute sa vie sans en sortir, sauf pour exécuter en 454, à Tàge de quarante ans, le voyage d'Athènes, entrepris en compagnie de son maître, et dont nous avons parlé tout à l'heure. On ne sait, du reste, que fort peu de chose de positif sur la biographie de Zenon. Son père se nommait Téleutagoras. A la différence des sophistes, tels que Protagoras et Gorgias, qui devaient, de son vivant encore, faire école en Sicile, la philo-

Sophie était pour Zenon un exercice de sa pensée plutôt qu'une profession, et ne Fempèchait pas de prendre une part active aux affaires de la ville de Hyélê.

C'était une opinion très répandue chez les an* ciens qu'il trouva la mort en voulant délivrer sa patrie, opprimée par le tyran Néarchos. Cicéron, PluLarque, Diogène Laërte, Diodore de Sicile rapportent ce fait avec des variantes qui pourraient autoriser Thypescritisme à le révoquer en doute. D'abord le nom du tyran est incertain, puisqu'on le trouve diversement appelé, Néarchos, Diomédon ou Dèmylos ; ensuite on ne dit pas si Zenon péril dans les tortures que lui infligea le t}rran, ou si, délivré par le peuple indigné, il ne survécut pas au tyran lui-même. Le récit circonstancié de ï^iogène Laërte, quoique puisé à de nombreuses sources, nous laisse dans l'incertitude. Ce qui paraît le plus probable, c'est que Zenon périt en effet dans une tentative pour rendre à la ville de Hyélê la liberté républicaine, et que sa mort, à la fois obscure et glorieuse, fut un sujet dont les rhéteurs et les historiens, peu scrupuleux sur la réalité des détails, s'emparèrent, en le surchargeant de circonstances fictives.

LES PHILOSOPHES ÉLÉATES 347

Voici le récit de Diogène, qui me dispensera de reproduire les autres: « Zenon, ayant entrepris de renverser le tyran Néarchos, d^autres disent Diomédon» fut saisi, comme le rapporte Héraclide dans V Abrégé de Satyros. Interrogé sur ses complices et sur les armes qu'il avait déposées à Lipara^ il dit que tous les amis du tyran étaient dans le secret de la conspiration, afin de le séparer de ses partisans. Ensuite, sous prétexte d'avoir quelque chose à lui dire à Toreille, il le mordit, et ne le lâcha pas avant d'avoir été percé de traits, se conduisant comme Aristogeitonle tyrannicide. Dèmètrios, dans ses Homonymes, dit qu'il lui coupa le nez. Antisthène, dans les Successions ^ raconte qu'après avoir dénoncé les amis du tyran, celui-ci lui demanda s'il n'avait plus personne à dénoncer. Il répondit : c< Toi, iléau de ma patrie! » et il parla ainsi aux assistants : « J'admire votre lâcheté. A cause de ce que je souffre maintenant, vous restez les esclaves du tyran. » Enfin, s'étant coupé la langue avec les dents, il la cracha & la face du tyran. Alors les citoyens se jetèrent sur celui-ci et le tuèrent. Voilà ce que tient la plupart des auteurs. Hermippos prétend qu'il fut jeté dans un mortier et broyé. » Diogène Laërte , malgré toutes les autorités qu'il in-

vo.que, n'a donc pu arriver à rien de certain. Dans ces données, on doit regarder seulement conune une tradition très répandue chez les anciens que Zenon périt en voulant délivrer sa patrie de la tyrannie, dans la deuxième moitié du v® siècle. Hyélê n'eut malheureusement pas d'historien national qui pût rapporter les faits d'une manière plus certaine.

Suidas cite les titres de quatre ouvrages attribués à Zenon : Discussion; Contre les philo sophes naturalistes; Sur la nature; Explication des vers (TEmpédocle, Ce dernier n'était sûrement pas authentique; la critique l'a démontré d'une manière tout à fait positive. Les ti^ois autres titres, à leur tour, pourraient bien n'être que des désignations différentes, et toutes incomplètes, d'un même livre, qui aurait été intitulé en réalité : Discussions contre les philosophes naturalistes sur la nature. Ce qui est, en effet, positif, c'est que Simplicius, malgré toutes ses recherches, n'était parvenu à se procurer qu'un seul traité de Zenon, ou plutôt des extraits d'un seul traité, qui lui servirent à éclaircir le passage de la Physique d'Aristote où sont rapportés les arguments de Zenon contre le mouvement.

Ces arguments de la polémique du philosophe

LES PHILOSOPHES ÉLÉATES 349

de Hyélê contre les philosophes naturalistes sont célèbres. Ceux-ci reprochaient à Técole des Éléates d*avoir adopté un principe absurde, celui de Funité absolue, qui rendait impossible toute explication des phénomènes physiques. Zenon essaya de démontrer que les phénomènes physiques étaient tout aussi inexplicables avec le principe de la pluralité. D'abord, dit-il, le principe de la pluralité et de la divisibilité de la matière implique contradiction, car il suppose que les choses sont à la fois finies et infinies : finies, car, si nombreuses que soient les parties de la matière, elles forment pourtant un certain nombre; infinies, car chaque partie doit être séparée d'une autre partie par un intervalle ; mais la matière qui forme cet intervalle doit être elle-même séparée de ce qui précède et do ce qui suit, et ainsi de suite à Tinfini. Secondement, les choses sont à la fois infiniment petites et infiniment grandes : infiniment petites, puisqu'elles sont composées d'éléments indivisibles, donc sans aucune grandeur, donc infiniment petits; infiniment grandes, car elles contiennent un nombre infini de parties, chacune séparée de l'autre par un intervalle.

Je passe quelques autres raisonnements de

moindre importance, également destinés à prouver que les entia multa discontinua inpliqucnt contradiction, et j'arrive aux quatre arguments sur le • mouvement :

!• Dans Thypothèse de la pluralité et de la discontinuité absolues, chaque ligne ou portion de distance est divisible en une infinité de parties. Or, pour qu'un corps se meuve, c'est-à-dire pour que dans un temps donné il aille d'une extrémité de la ligne à lautre, il faut que dans un temps fini il parcoure un nombre infini de points, ce qui est impossible; donc il n'y a pas de mouvement.

2® Argument d'Achille et de la tortue. Supposez l'homme le plus rapide, Achille, séparé par un certain intervalle de l'animal le plus lent, la tortue. Jamais Achille n'atteindra la tortue. L'intervalle qui les sépare se composant d'une infinité de parties discontinues, il faudrait que dans un temps donné il franchit une infinité, ce qui ne se peut concevoir. De plus, les parties de l'espace étant discontinues, et la tortue se mouvant toujours, il y aura toujours entre Achille et elle l'intervalle de deux parties de l'espace.

3» Argument de la flèche. La flèche est en repos

LES PHILOSOPHES ÉLÉATES . 351

quand elle est en mouvement. En effet, le repos c'est d'être à un moment donné dans un lieu donné. Or le temps, du commencement à la fin de la course de la flèche, consiste en une multitude d'instants successifs. Pendant chacun de ces instants, la flèche est dans un lieu donné de dimension égale à elle-même; elle est donc toujours au repos.

i^ Supposez deux corps égaux, AB, CD, se mouvant le long l'un de l'autre, dans une direction opposée et avec la même vitesse. Si ÂB est au repos, CD ira de B à A en deux pfiinutes; si AB se meut, CD ira de B à A en une minute ; donc, avec la même vitesse, il aura parcoiu*u le même espace en moitié moins de temps.

A ces quatre arguments il faut en ajouter un plus général, puisqu'il est dirigé contre Tidée d'espace, toujours dans l'hypothèse de la pluralité discontinue. L'espacé, disait Zenon, est le lieu des corps; mais cet espace, s'il est, est lui-même dans un espace, et ce second espace dans un troisième, et ainsi de suite à l'infini; donc il n'y a pas d'espace .

Cette remarquable argumentation a passé longtemps pour une pure sophistique, et l'on a cru y répondre assez en en appelant à l'expérience, qui

établit victorieusement tout ce que mettait en doute le philosophe de Hyélè ou Élée. Mais cette réponse ne signifie rien en réalité. Zenon ne niait pas les phénomènes physiques; il niait qu'ils pussent être démontrés logiquement par des principes absolus. Ce qu'il voulait établir, et ce qu'il établit en effet, c'est que lès philosophes natu* ralistes, les partisans de la pluralité absolue, n'étaient nullement fondés à arguer des phénomènes physiques contre Thypothèse de l'unité absolue, puisque leur propre hypothèse était au moins aussi contradictoire avec les faits. De cette polémique, qui, dans les mêmes termes oti avec des formes un peu différentes^ a été souvent reprise, il n'y a qu'une chose à conclure : c'est que lunité absolue et la pluralité absolue sont des conceptions abstraites sans existence réelle. Ce qui existe, c'est l'unité et la pluralité relatives, comme attributs des corps. A ce titre, l'unité -et la pluralité ne s'excluent pas plus l'une l'autre qu'elles ne sont en contradiction avec les phénomènes.

L'originalité de Zenon consista à placer l'élément négatif critique à côté de l'élément conslructif dogmatique des premiers philosophes grecs. II mérite ainsi d'être regardé comme celui qui mit la

LES PHILOSOPHES ÉLÉATES 353

dernière main à la création de la dialectique, continuant: et perfectionnant l'œuvre de son maître Parménide, et préparant la méthode de Socrate, dont il fut le précurseur.

Hélissos, un peu plus jeune que Zenon, avait aussi suivi les leçons de Parménide. Il n'était cependant pas un Hyélète. Fils dlthagénès, il était natif de Samos et était venu d'Asie Mineure en Italie, attiré par la grande renommée du maître. Revenu plus tard dans son pays, il y joua un rôle considérable comme homme d'État et surtout comme navarque ou amiral. C'est lui qui commandait la flotte des Samiens dans la bataille où elle vainquit celle des Athéniens, en 442, et il eut encore une part active à la guerre, quand bientôt elle prit une tournure défavorable à ses compatriotes et se termina par leur entière défaite.

Malgré son origine ionienne, Mélissos est encore compté parmi les Éléates et marque la fin de leur école, dont il poussa les doctrines et les méthodes à l'extrême, les outrant au point de les faire tomber dans la sophistique pure. Il exposa ses opinions dans un ouvrage en prose ionique, que l'on dit avoir été intitulé De l'Éire ou De la Nature. Mélissos y traitait, non de la variété infinie des

choses produites, engendrées, mais de la nature éternelle considérée abstractivement, à part de toutes les choses concrètes, etqu^il appelle, d*après Parménide, « l'Être, » to On. Simplicius nous a conservé des fragments de ce traité, et Fauteur du livre Sur MélissoSy Xénophane et Gorgias^ qu'il ait été Aristote ou Théophraste, en fait assez bien connaître les doctrines.

Mélissos prend pour point de départ la théorie de Parménide sur TÊtre ou l'Un absolu, qui, suivant ce philosophe, était le seul objet qui pût être connu, le seul, par conséquent, qui existât pour la raison. Cet être, selon Mélissos, est infini ; il est infini par cela seul qu'il existe. En effet l'être ne peut pas provenir de l'être ; car autrement il serait déjà et n*aurait pas besoin de devenir. L'être ne peut pas se transformer en être, car alors il passerait, ce qui est contraire à la notion de l'être. Si l'être ne devient pas, il n'a pas de commencement; s'il ne passe pas, il n'a pas de fin ; or ce qui n'a ni commencement ni fin est infini ; donc l'Être est infini. Ce raisonnement revient à dire que comme rien ne peut arriver à l'existence, ni être détruit, il n'existe qu'un seul être infini.

Avec un pareil système, deux choses ne s'expU-*

LES PHILOSOPHES ÉLÉATES 355

quaient pas, les dieux et le monde physique. On ne voit pas quelle théologie et quelle physique auraient pu se concilier avec la théorie de Tunité absolue poussée à ce point. Quant aux dieux, Mélissos déclare nettement quMl ne faut pas s'en occuper, parce qu'il est impossible de les connaître. Il est plus affirmatif encore à l'égard du monde physique, et, prétendant que son principal but est de combattre les erreurs des physiciens, il s'efforce de prouver qu'il ne peut y avoir ni mouvement , ni changement, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de monde physique, puisque le monde physique est produit par le mouvement et le changement. Une pareille argumentation paraît le comble de l'absurde. Mais l'absurdité disparaît si l'on suppose que Mélissos entend par exister, non pas se manifester aux sens, mais être un objet de connaissance, gnôsis. En admettant cette distinction, qui est capitale pour l'intelligence des doctrines de l'école éléate, le raisonnement de Mélissos se comprend. Il n'existe qu'un seul objet de connaissance, savoir l'Être, FUn absolu, qui n'admet ni mouvement ni changement ; donc ni le mouvement ni le changement n'existent comme objets de connaissance ; donc il ne faut pas s'en occuper, et comme le mouvement

356 A TRAVERS TAPULIE ET LA LUCANÏE

et le changement constituent toute la physique, il ne faut pas s'occuper de la physique.

La théorie de Mélissos marque ainsi la transition entre le dogmatisme appuyé sur la dialectique de Parménide et le scepticisme de Técole des sophistes, tels que Protagoras et Gorgias. Zenon s'était déjà avancé dans cette voie; Mélissos y alla plus loin que lui. Il ne restait plus des lors qu'un pas à faire pour arriver à la sophistique. Le philosophe de Samos niait la théologie et la physique, et ne respectait que la métaphysique. Les sophistes franchissent cette dernière borne, et appliquant le doute auK spéculations sur le principe des choses, ils ne conservèrent que la morale pratique.

L'école éléate, en poussant de cette manière son principe aux plus extrêmes conséquences, se condamnait elle-même à disparaître dans l'enfantement d'autres écoles. Elle ne survécut pas à la génération de Zenon et de Mélissos. Platon nomme bien un élève et ami de Zenon, Pythodôros, mais nous ne savons de lui rien autre que son nom. Tandis que Leucippos, disciple étranger de Parménide, fondait l'école des atomistes, où Démocrite d'Abdère devait suivre ses traces, un autre des Grecs qui étaient venus de loin suivre les leçons

LES PHILOSOPHES ÉLÉATES 357

des maîtres de Hyélè ou Élée, Xéniadès de Corinthe, se plaçait auprès de Gorgias dans les rangs des purs sophistes.

En un espace de temps d*un siècle, du milieu du vi^ au milieu du v**, la philosophie grecque vit deux de ses plus grands mouvements se produire et se développer dans les colonies du midi de Tltalie, qui sous ce rapport succédèrent alors à l'Ionie, en devançant Athènes et le reste de la Grèce proprement dite. L'un fut l'œuvre de Pythagore à Crotone, l'autre celle de Parménide et de ses disciples à Hyélè. Tous deux sont dignes du plus haut intérêt et font époque dans l'histoire de la pensée. Mais le second eut une influence bien plus considérable, plus générale, plus étendue et plus durable que le premier. Le pythagorisme, malgré sa grandeur et l'action qu'il exerça un moment sur les faits de l'ordre politique, demeura quelque chose d'à part, d'isolé, qui n'influa pas d'une mainîère décisive sur la marche générale de l'esprit grec. Les persécutions, dont il fut l'objet en tant que parti et doctrine sociale, ne parvinrent pas à le détruire^ comme avaient espéré ses ennemis. Il se perpétua longtemps encore, mais en restant luimême, et il n'enfanta rien. Il en fut autrement de

là doctrine de Técole éléate. Elle n'eut qu'un temps, marqua une évolution déterminée du progrès général de la philosophie^ et après cette évolution accomplie, elle fit place, comme si son rôle était désormais terminé, à d'autres doctrines, qu'elle avait préparées et vers la constitution desquelles elle avait fourni un échelon nécessaire. Ce ne fut plus dans l'histoire que le souvenir d'une étape dépassée. Mais les polémiques des philosophes de Hyélè devinrent le point de départ de toutes les discussions des philosophes postérieurs^ de la formation des autres écoles. En créant la dialectique, dont Tinvenlion est leur œuvre et leur grand litre aux yeux de la postérité, ils dotèrent Tesprit humain d'un instrument nouveau^ d'une merveilleuse puissance. Aussi Tinfluenoe de Parménide et des autres Éléates s'observe-t-elle, certaine et considérable, à la naissance de toutes les écoles philosophiques qui leur succédèrent. Le premier des atomistes sortit de l'école du maître de Hyélè ; les sophistes ne furent pour ainsi dire que des exagérateurs de sa méthode, qui en poussèrent l'application et les conséquences bieq au delà du point où il avait voulu les arrêter. Les doctrines des Éléates n^ont pas eu moins de part que celles

LES PHILOSOPHES ÉLÉATES 359

de Pythagore à la formation du système dogmatique d'Empédocle. Surtout, et c'est là que leur eitemple et leur enseignement a été le plus fécond, les rapports que»Socrate avait eus dans sa première jeunesse avec Parménide et Zenon laissèrent sur le philosophe athénien une empreinte ineffaçable. C'est aux md très de Hyélè, venus à Athènes, qu'il emprunta le secret de sa dialectique victorieuse, dont à son tour hérita Platon.

Si donc Hyélê-Yelia n'a jamais été qu'une ville secondaire, tout à fait effacée dans Tordre des faits politiques et militaires, qui trop longtemps ont été toute l'histoire, elle lient, au contraire, un rôle de premier ordre dans les annales intellectuelles de l'hellénisme, un rôle bien supérieur k celui de eités plus riches, plus populeuses, plus puissantes^ au nom plus retentissant, comme Tarente^ par exemple. Grâce aux philosophes qui y ont flori pendant un peu plus d'un demi-siècle, Hyélê-Velia est vraiment un des points lumineux du monde grec dans l'histoire de Tesprit humain.

C'est là ce que ne saurait oublier le voyageur qui en visite les ruines, ce qui lui impose de les aborder avec respect. Aussi, venant à traiter de cette ville, il était impossible que nous ne nous arrêtions

pas quelques moments à parler des philosophes éléates, de leurs théories et de leur influence, bien que ce ne soit pas un livre d'histoire de la philosophie que nous écrivons. De 'la même façon ^ dans un autre ouvrage du même genre, j'ai dû, quand j'ai pai4é de Crotone et de son histoire, m'attacher à donner au lecteur une idée de Pythagore et de ses théories. Mais il ne m'est pas, non plus, possible de m'appesantir outre mesure sur celte philosophie. Je suis donc obligé de laisser de côté, à mon grand regret, un autre côté de la question, qui n'est pas le moins curieux et le moins piquant. C'est la façon dont, à la Renaissance, une sorte d'efi'et d'atavisme, une influence incontestable de race ou de terroir, conduisit Telesio et les philosophes de l'école de Cosenza, à renouveler en grande partie, presque dans les mêmes lieux, les doctrines des Éléates, sans avoir certainement eonnu leurs écrits.

Avec les grands souvenirs qui s attachent au nom de Hyélè-Velia et la renommée que la beauté exceptionnelle de ses monnaies grecques a value à cette cité parmi tous ceux qui portent intérêt aux arts et à l'archéologie, il semblerait que ses ruines, distantes de Salerne à peine de plus d'une journée, devraient être bien connues et fréquemment visitées. On s'attendrait à ce qu'elles fussent devenues pour les touristes instruits, les humanistes, les érudits, tout au moins pour les antiquaires, un lieu de pèlerinage habituel. Il n'en est rien cependant. Presque aucun voyageur, de quelque nation que ce soit, Italien ou bien étranger, n'y a été. C'est pour ainsi dire une terre inconnue. Depuis la Renaissance, depuis que Ton s'occupe de l'étude de 1^ to-

pogruphie antique et des monuments, je ne trouve à y relever avant mes compagnons et moi que trois visiteurs. NiLéandro Alberti, niCyriaque d'Ancône, ni Ciuvier, ni depuis aucun des archéologues que Naples a produits en grand nombre, ni aucun scho* lar anglais connu, ni personne de l'Institut Archéologique allemand de Rome n a cherché à aller voir ce qui pouvait rester de cette ville célèbre. Au mî^ lieu du siècle dernier, Antonini, qui, je l'ai déjà dit, était natif du Cilento et y avait ses propriétés, a décrit fort exactement et avec détail les ruines de Yelia, telles qu'elles étaiejit de son temps, mieux conservées qu'aujourd'hui. Une trentaine d'années plus tard, le Danois Mûnter, pendant son séjour en Italie, se rendait à son tour dans ce lieu, auquel il a consacré une dissertation, imprimée en 1818 et devenue fort rare. Enfin le duc de Luynes, en 1828, faisait à Yelia, en compagnie de l'architecte égale* ment associé à ses travaux de Métaponte, M. Debacq, une visite qu'il a brièvement racontée dans le premier volume des Annales de l* Institut de Correspondance archéologique. C'est exclusivement sur ces trois descriptions, et en particulier sur la dernière, que Ton a vécu jusqu'ici. Il y avait bien de quoi piquer ma curiosité dans une localité telle*

ment ignorée malgré son renom historique, et depuis longtemps visiter Velia, étudier sou site et ses ruines, était un de mes projets favoris. Je n'avais pu jusqu'alors le mettre à exécution, et c'est avec un vif contentement qu'enfin je me vis touchant à la réalisation de ce rêve, caressé depuis plusieurs aniiiéés, quand par une belle et radieuse matinée d'automne nous partîmes de bonne heure de Rotino pour gagner le bord de la mer, Tembouchure de l'Alento et remplacement où fut la patrie de Parménide et de Zenon.

La route commence à descendre presque immédiatement au sortir de Rotino, et s'attachant en corniche au flanc des escarpements^ d'où elle ofTçe partout aux regards des points de vue pittoresques, elle conduit assez rapidement au fond de la vallée de l'Âlento, à quelques kilomètres seulement audessous du point, où se réunissent les ruisseaux qui forment cette rivière. On en atteint les bords au pied des hauteurs qui, sur la rive droite, portent Ostigliano, puis Oria. La^valléè est déserte et d'un aspect sauvage, étroite et profonde, encaissée entre des montagnes aux flancs abruptes, dont les pentes rapides sont en partie boisées, en parties dénudées et rocheuses, avec de dis-

tance en distance des plantations d'oliviers. Le fond en serait très' fertile si l'AIento avait son cours régularisé par des endiguements, comme il devait Tavoir dans Tantiquité, si ses crues d'hiver et ses changements fréquents de lit n'y promenaient pas capricieusement leurs ravages. On trouve pourtant dans cette vallée solitaire la culture partout où elle est possible. Mais pour labourer, semer et récolter, les paysans descendent des parties hautes où sont situées leurs villages. Il n'y a pas une habitation dans la vallée.. Il est clair qu'on en redoute l'insalubrité. Des peupliers, des auiies, des saules, le pied dans l'eau, croissent vigoureux sur les berges de la rivière. Ils mè rappellent par leur végétation ceux des bords de l'Alphée et de TEurotas. Héraclès aurait pu se couronner de leur feuillage, comme la légende d'Olym pie le racontait des peupliers de l'Alphée.

Pendant une quinzaine de kilomètres la vallée continue en serpentant, aussi déserte, aussi étroite et présentant toujours. le même aspect, puisbrusr quement elle s'élargit, à quelques kilomètres de la mer. A l'endroit même où les montagnes s'écartent pour laisser entre elles un espace considérable, qui forme le fond de la baie de Yelia et où l'AIento

termine son cours en.se grossissant de plusieurs affluents d'une certaine importance, à cet endroit on rencontre les bâtiments d'une ferme, qui est en même temps maison de poste et qu'entourent de plantureuses prairies ombragées de grands arbres. Gomme sur les bords du Grathis, les bestiaux semblent à demis enfouis dans Therbe de ces prairies, dont le sol imprégné d'humidité développe une végétation d'une inconcevable vigueur sous l'action d'un soleil ardent. La grande route tourne ici vers Test, pour gagner le Vallo par Gastelnuovo di Gilento et Pattano. Nous la quittons et continuons droit vers le sud, jusqu'à la mer, le chemin à peine carrossable qui conduit à Ascea, puis à Pisciotta. Sortis du couvert touiïu des bouquets d'arbres et des haies qui environnent la masseria où relaient les voitures de la poste faisant le service du cheflieu de l'arrondissement, nous embrassons du regard l'ensepible de la sorte de plaine en hémicycle s*ouvrant sur la mer, par laquelle se termine la vallée de l'Alento. Le côté droit en est formé par les montagnes qui se rattachent comme des contreforts avancés, s'abaissant graduellement par étages, au Monte délia Stella. Sur leurs pentes on distingue les villages d*Acquavella et de Casalîcchio,

situés au milieu de la verdure de riches {dantations. Le côté gauche offre des collines plus basses, rocheuses et dénudées, àTextrémité sud desquelles se dresse le château médiéval de Caslellammare délia Bruca, dominé par une très haute tour qui s'élève à son centre. Il occupe la pointe de l'antique acropole grecque de Hyélè ou Velia, du côté de la mer. Tout le terrain bas de la plaine, jusqu'au rivage, n'est qu'un vaste marais, complètement noyé pendant une partie de Tannée et entrecoupé de fossés, où FAlento et se^ affluents promènent paresseusement leurs eaux, dont le cours se déplace presque chaque année, et les épandent en flaques stagnantes, qui deviennent autant de foyers d'infection paludéenne. C'est là le marais qui dans les temps reculés des Œnotriens ou des Sicnles, alors que le travail de l'homme n'avait pas encore entrepris de régulariser le régime des eaux pour rendre le sol habitable et cultivable, avait valu à la localité le nom de Velia. Par tout un système d'endiguement et de canalisation des rivières, de drainage de la plaine^ les colons Phocéens avaient dû le dessécher et le conquérir à la culture. Il est même impossible que ce n'ait pas été leur première entreprise, au moment de leur établissement, car sans

cela leur ville de Hyélê n'aurait pas été tenable ; la fièvre Teùt dévastée, en décimant chaque année la population. Mais une fois assainie, cette plaine devenait nécessairement ce qu'elle serait encore au* jourd'hui si Ton y reprenait les mêmes travaux, d*une merveilleuse fertilité. Les Hyélêtes avaient dû la transformer en un immense verger, que parsemaient de riantes villas; et c'est ainsi qu'elle demeura jusqu'au temps des invasions barbares. Mais depuis, de longs siècles d'abandon, le manque de bras, Tobstruction des anciens canaux de décharge et Tenvasemcnt de l'embouchure du fleuve ont ramené les choses à l'état où elles se trouvaient au sortir des t,emps préhistoriques. L'œuvre des colons grecs est toute entière à recommencer, et il se passera longtemps encore, bien des générations s'écouleront avant que le pays ne soit assez repeuplé pour qu'on puisse l'entreprendre de nouveau avec des chances de succès.

Bien que le chemin soit devenu fort mauvais depuis que nous avons quitté la grande route, nous arrivons sans encombre jusqu'aux environs du confluent où l'Alento reçoit à la fois sur sa rive droite le torrent d'Acquavella et sur sa rive gauche le Palisco, descendu de San*Biagio, qui s'unissant

un peu au-dessus à la rivière qui vient de Paitano et de CastelnuovOy lui apporte un volume d'eau supérieur au sien propre. A cet endroit, qu'il s'agit de franchir à gué y nous nous trouvons dans le plus grand embarras, ainsi que les autorités du Vallo, qui sont venues nous rejoindre à l'embranchement des routes avec quelques-uns des habitants notables de la ville. Un moment nous nous demandons siy comme Moïse, après avoir entrevu la terre promise, nous ne serons pas privés d y pénétrer, si un obstacle insurmontable ne nous fermera pas l'accès des ruines de Yelia, quand déjà nous y touchons. De violentes pluies d'orages sont tombées sur la région dans les jours précédents et ont démesurément grossi les rivières. La veille encore, une grande partie de la plaine était inondée, et si les eaux ont considérablement baissé^ les terrains qu'elles avaient couverts n'ont pas eu le temps de sécher et de se raffermir. C'est une fange liquide où les roues des voitures enfoncent jusqu'au moyeu, où les chevaux ont peine à avancer, glissent et tombent à chaque pas, et où, lorsqu'on veut soi-même mettre le pied à terre, on s'embourbe par-dessus le genou. Ce qu'il nous faut d'efforts et de temps pour traverser quelques cen-

taines de mètres de ce terrain détrempé, ceux seuls qui se sont trouvés aux prises avec des difficultés de ce genre au cours de leurs voyages pourront s'en rendre compte.

Nous atteignons ainsi Taffluent de la rive gauche de TAlento, le Palisco, qu'il faut guéer, car, pour un pont, il n'en existe pas. Cette rivière est encore débordée, et son courant gonflé se précipite avec une extrême violence. Les cochers refusent absolument de s'y risquer; Teau monterait au-dessus des portières des voitures et risquerait de les renverser. Les chevaux perdent pied au milieu du lit de la rivière, ne veulent plus avancer, ou s'ils se mettent à la nage, le courant les entraine. Aussi ceux de nous qui essaient de passer montés manquent de peu de se noyer et sont obligés de renoncer à l'entreprise.

Enfin quelques paysans, qui ont vu notre embarras, viennent à notre aide avec des gendarmes. Ils connaissent un passage étroit et un peu meilleur, où la rivière est moins profonde. Ils nous y conduisent, et se mettant résolument dans l'eau jusqu'aux aisselles^ se tenant par la main pour former une chaîne qui rompe l'impétuosité du courant, ils nous portent de l'autre côté, à califourchon sur

370 A TRAVERS L'APOLIE ET LA LCCANIE

leurs épaules. En remontant la berge, plus d'un glisse et trébuche ; le voyageur dont il est chargé en est quitte pour un bain plus ou moins complet, mais sans danger. Au delà de la rivière recommence le sol détrempé, que Tinondalion vient à peine d'abandonner. Heureusement de ce côté il est moins étendu que de l'autre, et nous nous trouvons bientôt en terrain sec et solide. Nous sommes harassés de fatigue, trempés d'eau, couverts de boue des pieds à la tète. Mais tout cela n'est rien ; le soleil est assez ardent pour nous avoir bientôt séchés ; la saison n'est plus celle où une pareille expédition donnerait infailliblement une fièvre pernicieuse. Nous avons surmonté tous les obstacles, et nous sommes à Velia! Un quart d'heure de chemin encore dans des sables mouvants, et nous gravissons la pente escarpée de la colline de Castellammare délia Bruca.

La plus charmante surprise nous attendait dans le vieux château, où nous nous demandions en montant si nous pourrions trouver un abri pour nous reposer et déjeuner avec les modestes provisions que nous avions apportées avec nous de ilotino. Un jeune homme très intelligent, ti*ès aimable et du meilleur monde, appartenant à la

LES RUINKS DE VELIA 371

noblesse du pays, M. Gaëtano FeroUa, de Sanla- Barbara di Cilento, est devenu depuis quelques années le propriétaire de cette teri'e. Laissant son massararo installé dans les autres bâtiments, il a fait arranger avec beaucoup de goût en rendezvous de chasse pour son usage personnel la haute tour ronde de Tépoque angevine, qui en formait le donjon. Nos amis de Rotino Tont prévenu, sans nous en rien dire, de notre projet. Et depuis la veille, avec quelques amis, il est venu nous attendre pour nous offrir la plus aimable et la plus cordiale hospitalité. La table est servie comme elle serait dans un château de notre pays, et de cette manière, là où tout nous donnait lieu de penser que nous ne rencontrerions qu^une misérable habitation de paysans dans un désert ofi nous aurions peine à nous tirer d'affaire, en sortant du passage du gué du Palisco, qui rappelait les plus rudes épisodes d'un voyage d'Orient, un piquant contraste nous met en présence de tous les raffinements de la civilisation, argenterie, cristaux, beau linge d'une blancheur éblouissante. Un hôte qu'on apprécierait partout ailleurs nous fait le plus gracieux accueil et nous réunit à des convives agréables et intéressants, J)armi lesquels l'inspecteur des antî-

quités de rarrondissement, deux architectes de Naples et un des professeurs de la Faculté de médecine de cette ville , tous natifs du Cilento et venus en vacances dans leur pays. La cuisine est recherchée et des vins des premiers crus de France raccompagnent. Quand j'avais essayé de me représenter à l'avance ce qui m'attendait aux ruines de Velia, ce que j'avais certainement prévu le moins, c'était ce repas de gala, que Trebatius aurait pu offrir aux mêmes lieux dans sa villa à son ami Cicéron. Du reste, quelques-unes des manières dont on nous y a servis accommodés le poisson de la baie, tout frais sortant de la mer, un lièvre des garrigues voisines, tué du matin, et des grives des vignes, devaient être celles que pratiquaient déjà ses cuisiniers.

Castellammare délia Bnica, surgi dans le moyen âge sur les ruines de l'antique Hyélê- Velia, postérieurement à la destruction de cette ville par les barbares germaniques ou par les musulmans, doit son nom à une magnifique forêt de chênes verts, appelée laBruca, qui partait du voisinage de Cuccari et, suivant le cours de la rivière de Santa- Barbara^ s'étendait jusqu'à toucher les murailles de l'ancienne ville grecque. On a le diplôme de

Guaimar IV, prince de Salerne, daté de 1030 et donnant ce vaste bois au monastère des Bénédictins de La Gava. Ginq siècles auparavant, Symmaque, dans une de ses lettres, vantait l'incomparable beauté des yeuses bien des fois séculaires de la forêt de Vclia. En remontant encore un peu plus de cinq siècles, nous lisons dans une lettre de Gicéron que la maison de Trcbatius était attenante au bois, qui faisait Tadmiration de tous ses hôtes, et qu'un tel voisinage constituait le plus grand agrément de cette habitation. Le bois n'existe plus aujoui*d'hui que dans la vallée; sur les hauteurs où il s'étendait autrefois, il n'en reste que quelques bouquets épars de chênes verts.

Aux xn" et xm'' siècles, Gastellammare délia Bruca, juché sur sa colline, était un bourg d'une certaine importance. En 1187, par ordre du roi Guillaume le Bon, Guglielmo Sanseverino, qui en avait usurpé la seigneurie, le restitua aux moines de La Gava. En 1212, pendant les troubles de la minorité de Frédéric II, ce fut une des places où se fortifièrent les barons ennemis de la maison de Souabe. Manfred donna Gastellammare della Bruca à son oncle Galvano Lancia quand il le fil comte du Principato, et l'on voyait encore au

château dans le siècle dernier une inscription en partie mutilée qui mentionnait des constructions faites par ce personnage. Charles d'Anjou en attribua la seigneurie à Andréa et Bôfiillo dcl Giudice; un peu plus tard elle passa aux mains des Sanseverino. En i466, Ferdinand P' accordait à rhôpital de TAnnunziata, à Naples, les droits de fouage et de gabelle sur Castellammare délia Bruca et ses casaux, Àscea, Catona et Terradura. Dans le xvi" siècle on comptait encore cent soixante feux dans le bourg; en 1648 les registres des taxes n'en mentionnent que douze, et à partir de 1669 la localité n'y est plus inscrite. Elle était désormais entièrement abandonnée et déserte; le château ne servait plus que comme tour de garde sur la côte. La dépopulation , qui se produisait alors avec une effrayante rapidité dans tout le Napolitain sous le régime désastreux des vice-rois espagnols, avait été ici plus vite qu'ailleurs, précipitée qu'elle était par les déprédations des corsaires barbaresques, aux descentes de qui tout ce littoral était exposé sans défense.

M. FeroUa a commencé à rassembler chez lui un noyau de collection d'antiquités ti*ouvées sur les lieux. J'y observe avec intérêt quelques frag-

menls de lerres-cuiles de travail grec, qui me donnent une première idée de celles de la fabrique de Velia, jusqu'à présent inconnues, sur lesquelles j'aurai à revenir un peu plus loin. Je copie deux inscriptions latines des premiers temps de l'Empire, récemment découvertes et encore inédites. L'une est une dédicace au dieu Mercure Auguste, l'autre était gravée sur le piédestal d^une statue élevée par les décurions et le municipe de Velia à son patron L. Nonius Asprenas, Tun des familiers d'Auguste, l'année de son consulat, en l'an • 6 de l'ère chrétienne. L'épigraphie latine de celte ville ne comptait jusqu'ici que quatre monuments authentiques, tous dépourvus d'importance.

En montant la pente de la colline pour arriver au château j'avais été frappé de voir le sol littéralement jonché de débris de briques d'ime forme très particulière, portant des estampilles de fabrique à inscriptions grecques. Il en est de même sur toute l'étendue qu'occupait la ville de Hyélè-Velia. Ces briques y sont multipliées avec une incroyable abondance et constituent une des particularités les plus originales et les plus saillantes des ruines. Il est évident que c'a été l'un des matériaux les plus employés dans les constructions de cette cité,

ce qui sort des habitudes grecques ordinaires. Tandis que la brique a été l'élément par excellence de la maçonnerie romaine, les Hellènes en ont fait en général très peu d'usage, et là où ils Tont employée ce n'a été qu'à une époque relativement tardive, au plus tôt dans les temps macédoniens. On compte les localités de la Hellade propre où se rencontrent habituellement, comme à Corcyre, des briques à estampilles grecques antérieures à la domination romaine. Dans la Grande-Grèce, particulièrement à Rhègion et à Hippônion, comme sur plusieurs points de la Sicile, elles sont plus multipliées. Mais nulle part on ne la trouve en aussi grande quantité qu'à Velia.

Les briques grecques de cette ville sont, du reste, d'un type tout particulier, dont je n'ai vu l'analogue nulle part. Aussi longues et aussi larges que les plus grandes briques romaines, elles sont plus épaisses et faites d'une terre dure et compacte, qui a pris à la cuisson une couleur sang-de-bœuf. Sur une de leurs surfaces elles présentent, dans le sens de leur plus grande longueur, deux sillons en creux, larges et profondément é vidés, dont je ne puis comprendre la destination et qui leur donnent Taspect de triglyphes. C'est sur cette

même face qu*elies ont été timbrées en fabriqué avant d'être mises au four. Presque toujours il y a simultanément deux estampilles : Tune présente, séparées Tune de Tautre ou groupées en monogramme, les deux lettres grecques AH, initiales du mot dêmosioîi, «objet public»; l'autre le nom plus ou moins abrégé d un chef d'atelier. Il résulte de ceci qu'à Velia les manufactures des briques étaient municipales, exploitées pour le compte de la ville. J'ai constaté le même fait k Rhêgion, où il ressort des timbres grecs des briques, et à Oppidum du Bruttium (aujourd'hui Oppido de Calabre), où ce sont des timbres latins qui le révèlent. Le même ordre de documents atteste aussi qu'à Messana (Messine) il y avait une briqueterie municipale, en même temps qu'une autre, installée sans doute dans les dépendances d'un temple, qui marquait ses briques du mot grec hiera, « sacrée. »

M. Ferolla a réuni toute une riche série de ces briques, en exemplaires intacts, avec toutes les variantes d'estampilles qu'il a pu rencontrer dans les ruines. J'en ai relevé dix- sept différentes. La collection renfermant plusieurs exemplaires doubles de quelques«unes des briques, son propriétaire

a eu Textrême amabilité de m'en laisser choisir deux, que j'ai rapportés au Musée du Louvre comme échantillons d'une catégorie d'objets exclusivement spéciaux à Velia.

Du point culminant qu'occupe le château, et surtout de la plate-forme supérieure de la tour, je peux très bien observer le pays environnant et me rendre compte de sa topographie, ainsi que de la disposition de .remplacement qu'occupait la ville fondée par les Phocéens.

A partir du point où se termine au sud la plaine de Pa'stum, sur toute la côte du Gilento, comme ensuite tout autour du golfe de Policastro et le long de Téchine de l'Apennin Calabrais, jusqu'au golfe de Santa-Eufemia et à la plaine de Nicastro, les montagnes plongent directement dans la mer le pied de leurs pentes rocailleuses et rapides. Cependant, k moitié chemin du Cap de la Licosa au Cap Sparlivento (Palinure), dans- l'intervalle d'environ 12 kilomètres d'étendue qu'embrassent d'un côté la Pointe de Pollica et de l'autre la Pointe d'Ascea, toutes les deux peu saillantes dans la mer, ce rivage abrupt et fortement relevé s'interrompt pour faire place à une plage basse et sablonneuse, en arrière de laquelle s'étend une

plaine. Les montagnes en cet endroit s'écartent de la mer en dessinant un bassin arrondi dont je viens d'indiquer le développement d'ouverture et dont la plus grande profondeur est d'environ 8 kilomètres. A l'hémicycle ainsi formé par les montagnes correspond une courbure moins accusée du littoral, qui s'infléchit pourtant d'une manière sensible pour former la baie de Yelia, celle où l'Alento se jette dans la mer.

Le bassin délimité de cette manière est partagé diagonalement en deux parties inégales par une chaîne de collines rocheuses et assez basses, qui court du nord-est au sud-ouest, se rattachant par une de ses extrémités aux hauteurs de Terradura et de Catona, tandis que, de l'autre, elle se termine au boi*d de la mer par le sommet circulaire et presque isolé qui porte le château de Castellammare. La partie de beaucoup la plus large et la plus pro* fonde de 1^ plaine ainsi divisée est celle qui se trouve au nord-ouest des collines. C'est elle qui constitue l'extrémité inférieure de la vallée de l'Alento, large de près d'une dizaine de kilomètres à son débouché sur la mer, et presque entièrement occupée par les marais. Celle qui s'étend au sudest des mêmes collines, beaucoup moins développée

dans tous les sens, forme une petite plaine au milieu de laquelle la rivière de Santa-Barbara débouche des montagnes parallèrement à l'Âlento pour aller, elle aussi, se jeter dans la baie. La forme en est presque exactement celle d'un théâtre antique, où la mer tiendrait la place de la scène, tandis que les pentes correspondant aux gradins sont couvertes de vignes et d'un beau bois d'oliviers touffus et serrés, au milieu desquels on distingue deux ou trois masserie du plus riant aspect, enfouies dans la verdure. Quant à l'espace entre les pentes et la mer, qui, pour continuer la comparaison avec un théâtre grec, répond ici à l'orchestre, ce sont des terrains bas et unis qui vont jusqu'au rivage, occupé par des cultures soignées, riches et bien tenues, et par des prairies irriguées qui ont pu rappeler aux Normands, à leur arrivée dans le pays, celles des bords de la Risle, delaToucque ou de la Dive. Rien de plus exquis d'aspect, de plus digne des pinceaux d'un paysagiste, que la vue qui embrasse d'un seul coup d'œil tout l'ensemble de cette conque verdoyante, pareille à un vrai jardin de délices et encadrée dans des lignes de rochers du dessin le plus classique, au delà de laquelle, sur le sommet du petit promontoire s'avançant

LES RULNES DE VELIA 381

dans ]a mer, le village d'Ascea se montre coquetleoient environné de vergers et de bois d'oliviers. En avant de la Pointe d'Ascea, un îlot fort élevé, qui en semble la continuation, dresse au-dessus des flots ses falaises à pic. En arrière, dans la direction du nord-est, les montagnes s'élèvent rapidement en s'étageant. De vastes bois de châtaigniers les couronnent. C'est au milieu de ces bois que sont situés les villes de Terradura, Catona et Rodio ou Rodi, qui doit son nom aux Chevaliers de Rhodes, auquel il appartenait. Presque tous ces emplacements étaient dans l'antiquité ceux de villages ou de bourgs dépendant de Yelia ; on y voit des ruines romaines de constructions privées, et Ton ne peut pas y remuer le sol sans y mettre à découvert des débris antiques. Les trouvailles de ce genre sont fréquentes à Catona. Aussi Antonini s'empresset-il de tirer le nom de ce village de celui de Caton d'Utiquc et de supposer que c'était là qu'il avait sa villa de Lucanie, dont Plutarque parle comme du Heu où il aimait à s'enfermer avec ses livres quand il était las des agitations du Forum. C*est une de ces fantaisies dont la naïveté enfantine fait sourire. Mais si Antonini n'en avait pas eu d'autres, il n'y aurait pas de reproches bien sérieux à lui adresser.

Sur la colline appelée Lî Candidati, entre Rodio el Ascea, une colonne se dresse encore, me dil-on, de plusieurs mètres au-dessus du sol, au milieu de murs écroulés, et Ton constate auprfes Texisleiice d'une nécropole, qui a donné des vases et des terres-cuites.

Le duc de Luynes affirme que les paysans donnent encore le nom d'Anticavella au terrain compris entre Tembouchure de la rivière de Santa- Barbara et celle de TAlenlo. Je n'ai point, pour ma part, entendu prononcer ce nom, pas plus que celui de Castellammare délia Yeglia, que la carte d'état-major enregistre pour le château, concurremment avec celui de Castellammare délia Bruca. Mais c'est bien le terrain auquel on l'attribue qu'occupait Hyélè-Velia dans les siècles antiques.

L'acropole était assise sur l'extrémité sud-ouest des collines qui séparent le bassin des deux rivières. Le château du moyen âge, contruit tout entier en matériaux antiques, briques des ruines et pierres de taille hellénique, en occupe la pointe sur la mer. Ses constructions reposent sur plusieurs assises grecques, restées en place, d'une belle coupe; posées sans ciment et très exactement jointoyées.* Une des assises est taillée en bossages, comme on

le remarque dans les murailles de Terracina et do plusieurs autres villes très antiques de lltalie centrale. Une des poternes de fa forteresse grecque, avec ses jambages et son linteau monolithes, a été conservée intacte, engagée qu'elle est dans les maçonneries médiévales de la tour formant donjon. Un peu en avant du château, sur le côté du sud, on observe un grand pan de mur en terrasse, qui soutenait les remparts au-dessus des escarpements naturels. L'appareil n'en est plus l'isodome hellénique ; c'est le système de construction bien antérieur, où les blocs de pierres, taillés avec soin en polygones irréguliers, enchevêtrent leurs angles les uns dans les autres sans former d'assises horizontales. Hyélè n'a été fondée qu'en 536. Il est presque impossible d'admettre qu'à cette époque.des Hellènes aient encore employé un tel système de construction. L'impression que donne la vue de la muraille dont je parle, et qui n'avait encore été remarquée par personne, est qu'elle a dû appartenir à une forteresse antérieure à l'établissement desémigrésPhocéens, à l'enceinte d'une bourgade des Pélasges Œnotriens. Car, nous l'avons déjà remarqué à propos de Numistro et de Consilinum, l'emploi do la construction d'appareil polygonal, dite pélasgique ou cy-

clopéenne, par les Œnolriens, comme par les Tyr- . rhéniens de rÉirurie et les Aborigènes de lltalie centrale, commence h se révéler sur un assez grand nombre de points du pays que leur enlevèrent plus tard les Lucaniens de race sabellique.

Plus bas que le pan de muraille dont je viens de parler, est un vaste réservoir voûté, en forme de carré long, d^une maçonnerie romaine de blocage, qui servait à emmagasiner les eaux avant leur distribution dans la partie*de lavillede Yeliaavoisinant la mer. A très peu de distance en suivant le flanc de la colline dans la direction opposée au rivage, la pente du terrain dessine un hémicycle presque régulier. A différentes hauteurs des chaînes de deux ou trois assises helléniques, par leur courbure sensiblement caractérisée, paraissent marquer des précinctions. Il semble donc à première vue que Ton doive reconnaître ici les vestiges d'un théâtre grec, pour rétablissement duquel, comme pour celui de Bacchus à Athènes, on aurait profité de la disposition naturelle du terrain et dont la scène, seule entièrement construite, aurait été démolie. Je ne donne pourtant ceci que comme une impression résultant d'une vue sommaire. Pour être plus afûrmatif il faudrait des me-

sures exaclps et une étude d'architecte, relevant avec soin le terrain et les débris de constructions qui subsistent encore.

En arrière du mamelon qui porte le château du moyen âge, le terrain s'abaisse légèrement. Il y a là comme une sorte de col moins élevé qui va rejoindre la suite de la crête des collines. C'est là qu'au milieu du siècle dernier on voyait les maisons en ruines du bourg abandonné de Gastellammare délia Bruca et deux églises encore debout, dont Tune d*architecture ogivale, ainsi que la celia presque intacte d'un temple romain, construite en opus reticulatum avec des chaînes de briques. Tout cela a disparu. L'église ogivale et la cella du temple ont été démolies seulement par un des derniers propriétaires du lieu, pour bâtir avec leurs matériaux une sorte de grange. Dans cotte partie de l'acropole antique il ne subsiste plus qu'une conserve d'eau voûtée, de construction romaine en blocage, au sommet du versant méridional. L'aqueduc qui amenait à la ville de Yeliales eaux de la source de San- Biagio se voit aussi plus haut ; il est également romain, voûté en briques, et la hauteur de sa voûte sous clef est de douze palmes napolitains. Un épais dépôt calcaire en incruste le fond et les parois.

Les vestiges des murailles helléniq^ues s'interrompent dans cette partie plus basse de la colline. Ils recommencent quand le terrain se relève un peu plus loin pour former un petit plateau couronnant la crête. Trois ou quatre assises de grand blocs admirablement taillés et appareillés en isodome, restant encore en place, s'étendent alors sans interruption à droite et à gauche du plateau, dont les remparts suivjiient toutes les irrégularités. On arrive ainsi jusqu'à une distance de près deSOO mètres du château, où l'acropole se terminait du côté du nord-est par un fossé large et profond, taillé dans le roc, qui coupe transversalement la continuation de la crête. La muraille qui bordait ce fossé a laissé des débris d'une certaine importance; on y reconnaît les restes d'une tour carrée et une porte étroite, dont il ne subsiste plus que. la partie inférieure. Toute la superficie du plateau de l'acropole est jonchée de briques et de fragments de toute nature. On y distingue dans le rocher de nombreux emplacements entaillés pour recevoir les fondations d'édjifices, et de distance en dislance apparaissent les premières assises de murs de ces édifices, maisons ou autres, d'appareil grec, mais avec les pierres d'une dimension beaucoup moindre que dans les remparts.

La ville proprement dite, Vasty ceint de murailles de fortifications, s'étageait sur la pente méridionale de la colline surmontée par l'acropole, s'allongeant en quart de cercle depuis la mer jusqu'à la rivière de Santa-Barbara. La ligne inférieure de ses remparts a laissé des restes importants, et on la suit presque sans interruption aubas de la pente ; par endroits ce qui en subsiste atteint deux mètres de hauteur. La petite plaine inférieure, située entre les collines et la mer» était donc laissée en dehors de la ville proprement dite. Mais elle n'en était pas moins couverte d'habitations dans toute sa moitié en deçà de la rivière. Il y avait là un vaste faubourg, un proasteion ouvert, qui a laissé de nomibrciix vestiges. Au point oii s'étendait le rivage antique, un peu en arrière du rivage moderne, des restes de maçonnerie romaine, importants par leur masse, mais tout à fait informes, subsistent au milieu des prairies. C'est tout ce qui subsiste des magasins, des docks destinés aux marchandises apportées par mer, dont Antonini prétend avoir pu distinguer encore, il y a cent cinquante ans, trente chambres placées en file, les unes à côté des autres.

L'existence de ces magasins, prouve qu'en avant du faubourg méridional de Veliail y avait une Ma-

rina, comme on dit sur toutes les côtes méridionales de lltalie^ qu'une partie des bâtiments de commerce qui venaient aborder à la ville, en général petits caboteurs dont la dimension ne dépassait guère celle de grosses barques de pêche, venaient mouiller le long de cette plage d'une tenue assez sûre, abritée qu'elle est par la pointe d'Âscea, y débarquaient leurs marchandises et y étaient tirées à sec, suivant Tusage hellénique. La plupart des villes de la Grande-Grèce n'avaient pas déport de commerce dans d'autres conditions, puisque Tarente et Crotone étaient seules à posséder de véritables ports paturels. Quand les cités avaient fait les frais d'un bassin creusé artificiellement, comme celui que nous avons observé à Métaponte et celui que Locres avait au promontoire Zêphyrion, le Capo Bruzzano d'aujourd'hui, les dimensions en étaient toujours si restreintes qu'on le réservait exclusivement à l'usage de port militaire. C'était là que la ville tenait ses trières.

Hyélê-Velia s'était dotée d'un bassin de ce genre, autour duquel se groupaient les bâtiments et magasins du port, distinct de la ville suivant l'usage constant des Grecs. Ainsi que Cicéron l'indique dans une de ses lettres, en parlant du lieu où sta-

tionnaient les vaisseaux de Bruius, il était silué de Tautre côté de la colline de Tacropole, tout auprès de Tembouchure du fleuve Halês: La forme du bassin était arrondie. Il est actuellement tout à fait ensablé et ne se distingue que difficilement du marais environnant. Mais des gens encore vivants Tont vu dans leur jeunesse,* il y a cinquante ou soixante ans, rempli d'eau, formant un petit lac qui communiquait avec la mer, comme le Lagone di Santa-Pelagina à Métaponle. Les débris qu'on rencontre en grand nombre sur le versant nord do la colline attestent que,^de ce côté encore, un faubourg ouvert s'étendait dans la direction du port. Virgile s'est donc exprimé avec sa précision et son exactitude habituelles, quand, dans le YP chant de V Enéide, il parle des « ports de Yelia »,

porlusque require Velinos.

La ville en avait deux, séparés par la hauteur où son acropole était assise. Elle possédait, en outre, un mouillage extérieur, dans les deux petites îles, toutes voisines, que Ton désignait parle nom commun d'Œnotrides. Strabon affirmé que de son temps elles offraient une station commode pour les vaisseaux. Pline, d'après les portulans qu'il avait

entre aes mains comme amiral de la flotte de Misène, dit qu'elles s'appelaient Iscia et Pontia. La première existe encore ; c'est Tîlot qui termine la pointe d'Ascea. Ce nom nième d'Ascea, qui dans les plus anciens diplômes du- moyen âge se présente sous la forme Scia^ n'est certainement pas autre que celui dlscia.Il a seulement été transporté de l'îlot au village le plus voisin sur le continent. Quant à Pontia, elle a disparu. Mais je crois, avec le duc de Luynes, qu'il faut en reconnatlre un dernier vestige dans deux écueils contigus, désignés en commun sous le nom de La Secca par les pécheurs du pays, qui se trouvent à fleur d'eau vers le quart de la baie de Yelia, en venant de la pointe d'Ascea, à la hauteur de la tour de garde appelée Torre Sciabica, un peu avant d'atteindre la hauteur de l'embouchure du Fiume di Santa-Barbara.

Grâce aux secousses que les forces volcaniques souterraines impriment fréquemment au sol dans toute cette région, et qui on modifient quelquefois lesol d'une manière notable, plusieurs autres petites îles, signalées par les anciens sur les côtes de Tltalie méridionale, ont disparu de même, en ne laissant après elles que des vestiges analogues. Dans mon

livre sur la Grande-Grèce (1), j'ai signalé la disparition du petit archipel de cinq îlots que tous les géogi-aphes antiques signalent en avant de Crolone, à dix milles romains en mer du promontoire Lacinion. Il y a quelques mois, retournant à Cotrone, j'ai appris de différentes sources, de M. le marquis Antonio Lucifeço, de mon ami M. Giovanni Baracco, et aussi directement des mariniers de la ville, que des pêcheurs avaient tout récemment reconnu, au large de Tembouchure du Neto (le Néaithos antique), dans le sud-est, à une distance du cap qui s'écarte peu de celle donnée par Pline pour les îles aujourd'hui disparues, deux sèches étendues et presque à fleur d'eau qui ne sont marquées sur aucune carte marine. Ces écueils sous-marins, d'un développement considérable, paraissent bien marquer les emplacements des deux îles des Dioscures et de Calypso, les plus importantes du groupe voisin de Crotone. Ce qui en reste est juste ce qui reste aussi de Tile de Pontia, dans la baie de Velia. Du reste, les phénomènes de subîles appparitions et disparitions d'îles ne sont pas rares. dans la zone, tra-

4/ Tome II, p. 232.

vaîllée constamment par les actions^ plutoniennes, qui s'étend du Vésuve à Santoria, on passant par TEtna, etoùElic de Beaumont plaçait précisément une des fissures de son réseau pentagonaL

Après avoir parcouru remplacement de l'acropole, nous descendons, sous la conduite de M..FeroUa et de M. Passaro, inspecteur des antiquités de l'arrondissement du Vallo, visiter les ruines de la ville. Nous cheminons le long des pentes, au travers des plantations, observant les débris antiques qui se rencontrent à chaque pas et particulièrement les restes des remparts, jusqu'à une belle ferme appartenant & M. L. de Lisa, qui s*y trouve pour surveiller ses récoltes et nous fait un excellent accueil. Les bâtiments sont entièrement construits d'anciens matériaux. Nous y ro- . marquons deux inscriptions grecques inédites, dont celle d'un petit autel à Hestia, une margelle de puits de travail grec, des fragments de l'architecture de temples. Dans l'enclos se trouvent les ruines bien caractérisées de thermes romains avec leur hypocauste, et sous des oliviers un pavement de mosaïque mis a découvert il y a quelques années par les travaux de la culture. Il oii're des figures de Tritons en noir sur un fond blanc. Mais auoune

mesure n'a été prise pour préserver cetle mosaïque ; les intempéries la dégradent rapidement; elle s'en va cube à cube, et d'^ici à peu il n'en restera plus rien. Nous poussons encore à un demi-kilomètre plus loin, et nous gagnons la ferme de M. Battagliesi, tout auprès de la rivière de Santa-Barbara. Le point où elle se trouve était l'extrémité nord-est de la ville ; c'est là que de ce côté commençaient les tombeaux, au delà dos remparts. Deux stèles funéraires à inscriptions grecques se trouvent dans la ferme. L'une d'elles, en pierre calcaire, haute de 2 m. 42, se termine au sommet par une palmette du plus élégant dessin.

A l'aller et au retour je suis frappé do la quantité des ruines encore visibles au milieu des vignes et des oliviers, sur l'étendue entière do l'espace qu'occupait la ville. Partout les maçonneries romaines ou helléniques, et de ces dernières plus que des autres, affleurent le sol ou en font pointer an dehors quelques assises. A chaque instant, grâce à ces vestiges on peut suivre le tracé de maisons^ d'édifices de diverses natures, de rues et de places. Il est des endroits où l'on chemine encore pendant quelques moments entre deux champs sur le pavé d'une rue grecque, resté à découvert et bordé

394 A TRAVERS L'APULÎE ET LA LUCANTE

d'arasements de mur. Los ravins que les pluies d'hiver creusent dans le terrain en pente mettent à nu des fondations de murailles, des pavements de pierre, de briques, de mosaïque rustique et surtout d'un beau béton d'un rouge corallin, mélangé de terre-cuite pilonnée, dont la texture est très fine et la dureté extrême, des seuils de portes, des intérieurs de chambres avec des. restes d'enduit peint au bas des murs. Presque nulle part le sol antique ne se trouve aune plus grande profondeur qu'un ou deux mètres. El, je le répète, la grande majorité des constructions dont on discerne ainsi les vestiges appartiennent à Tépoque hellénique. Je ne connais pas de ville antique où des fouilles seraient plus faciles et moins coûteuses qu'à Yelia. Et les résultats ne pourraient manquer d'y être d'un véritable intérêt. C'est Tendroit par excellence pour étudier les dispositions, encore si peu connues, des maisons grecques, pour établir une comparaison scientifique sérieuse entre elles et les maisons de Pompéï. J'aimerais, pour ma part, à voir notre jeune École de Rome choisir Velia pour le théâtre d'excavations régulières et suivies, d'autant plus que je n'ai pas de doutes sur lé succès qui l'y attendrait. L'entente à ce sujet serait assez

facile avec le gouvernement italien, dont il n'est que justice de reconnaître les bonnes dispositions pour les intérêts de la science.

Sur tout le terrain que nous avons parcouru, il n'y a littéralement qu'à se baisser pour ramasser des fragments de briques empreintes d'estampilles grecques; comme celles que nous avons vues entières au château, des tessons de toute espèce de céramiques antiques, parmi lesquels ceux de vases peints et de vases dits élrusco«campaniens sont des plus abondants, des terres-cuites brisées, de menus objets de natures très variées, de petites monnaies plus ou moins oxydées. En plantant des arbres et en i^ultivant la terre, les paysans rencontrent souvent des tuyaux de conduites d'eaux, les uns en poterie, qu'ils brisent, les autres en plomb, qu'ils arrachent et vont vendre au Vallo pour le poids du métal. Les trouvailles de médailles sont aussi très fréquentes ; et quand cellesci sont d'argent ou d'or les paysans, qui rejettent avec dédain les autres fragments amenés au jour par leur houe, les portent également au Yallo, où les orfèvres les achètent pour les expédier ensuite .à Naples. Les ruines de Yelia sont de cette manière une des sources principales qui approvi-

sionnent de monnaies antiques le marché napolitain. Naturellement ce qu'elles fournissent le plus abondamment, ce sont les belles espèces d'argent frappées par les Hyélêtes au \^ et au iv® siècle avant J.-C. Pendant notre promenade, les paysans que nous avons rencontrés dans les champs nous en ont présentées plusieurs, qu'ils venaient de découvrir.

Il n'est pas rare non plus d'y exhumer de petites pièces d'argent d'un travail archaïque, offrant sur une de leurs faces la partie antérieure d'un lion qui dévore une proie et sur l'autre un carré creux divisé en quatre parties au fond taillé en biseau, ce qui produit une disposition en ailes de moulin. C'est le carré creux caractéristique de monnayage primitif des villes de l'Asie Mineure occidentale. Comme toutes celles de ces pièces que l'on rencontre dans le commerce de Naples parviennent de Yelia, Millingen et les numismatistes napolitains les ont données à cette ville. C'est même une attribution généralement admise dans la science. Pourtant je crois qu'il faut la réviser et qu'elle ne doit pas être maintenue.

Ce n'est pas à Velia seulement que se trouvent les monnaies dont je parle. On les découvre aussi fréquemment à Marseille ou dans les environs, et

en Toscane autour de Pîse et de Piombino, c'està-dire sur les territoires de la colonie phocéenne de Massalie et des comptoirs phocéens de Pisa et- de Populonia. Dans les grands dépôts monétaires d'Auriol (Bouches-du-Rhône) et de Yolterra (Toscane), elles étaient associées à d'autres monnaies d'argent de même poids, de même module et dç même travail, avec des types très variés et le même carré creux, produits du monnayage des diverses cités de Tlonie dans la première moitié du VI* siècle avant notre ère, et à quelques pièces contemporaines d'Agrigente de Sicile, les seules dans ces dépôts qui fussent d'une autre contrée que FAsie Mineure. L'époque que toutes les circonstances réunies permettent d'assigner aux enfouis- . sements d'Auriol et de Yolterra, avant S40, est bien aussi la date que le style d'art indique comme ayant

été celle des monnaies à la protome de lion. Il ne serait pas possible de les faire descendre jusqu'au dernier quart du siècle. Comment donc les attribuer à Yelia, puisqu'elles sont dans la réalité antérieures à la fondation de cette ville en 536 ? Pour ma part, m'appuyant en outre sur ce fait que j'en ai vu venir quelques rares exemplaires d'Asie Mineure par les voies du commerce d'Athènes et

398 A TRAVERS LAPULIE ET LA LUCAxNIE

de Smyrne, aussi bien quil envient des différents points de TOccident énumérés tout à Theure, je ne puis les envisager autrement que comme ayant été frappées en lonio et ayant constitué une des formes du numéraire d'argent de Phocée même. C'est seulement ainsi que peut s'expliquer le fait de la circulation de ces pièces à la fois dans la péninsule asiatique et dans les établissements phocéens de la Gaule méridionale et de TEtrurie. Quant à leur présence assez habituelle dans les ruines de Hyélé- Yclia, elle s'accorde aussi fort bien avec Tattribulion que je propose. Les émigrés de Phocée, à la prise de la ville par les Perses, emportèrent avec eux tout ce qu'ils purent de leurs richesses, c'est- . à-dire nécessairement une quantité considérable du numéraire monnayé de leur cité. Et dans le nouvel établissement qu'ils se créèrent à Tembouchure du fleuve Halès, ce numéraire amené d'Ionie dut former le premier fond de la circulation.

Il me reste à parler des nécropoles de la ville. Elles ont une étendue considérable et se rencontrent un peut partout sur son pourtour, en dehors de ses murs, principalement sur la crête qui continue celle de l'acropole, sur les deux versants de la colline et dans la petite plaine du sud, au voi-

sinage du tondent. Arîtonini parle d'une centaine de tombeaux qui avaient été ouverts à la fois^ au lieu dit Le Pantanelle, quelques années avant qu'il ne publiât son livre. D'après les renseignements que j'ai pu recueillir, les sépultures, disposées suivant le mode grec habituel, ont en général la forme d'un sarcophage allongé, fait de dalles de tuf calcaire ou de grandes briques, avec pour couverture des dalles' ou des briques pareilles disposées en toit à double pente. De nombreux objets y sont disposés autour des restes du mort. Jamais on n'a fouillé régulièrement les tombeaux de Yelia ni observé d'un manière soigneuse et scientifique ce qu'ils renferment. Mais les paysans qui cultivent les terrains où ils se rencontrent ont souvent l'occasion d'en mettre à découvert, soit par des trouvailles fortuites, soit en les recherchant pour les exploiter. M. Passaro et M. Ferolla m'affirment que ces paysans en tirent fréquemment des bijoux, dés vases peints, dont quelques-uns de dimensions importantes et d'un fort beau travail, qu'ils connaissent la valeur de ces objets et qu'ils savent fort bien en tirer parti. C'est au chef-lieu de l'arrondissement, au Yallo, qu'ils les transportent, et ils les y vendent aux correspondants qu'y

eulreliennenlles grands marchands d'antiquités de Naples.

Il est vraiment très regrettable qu'aucun habitant du Vallo n'ait eu jusqu'ici l'idée de profiter des occasions que fournit cette habitude des paysans du canlon de Yelia, pour former une collection d'antiquités. C'est seulement ainsi que Ton pourrait se faire une idée exacte et complète du caractère des objets qui se présentent dans les nécropoles de la brillante colonie de Phocée. Le marché d'antiquités de Naples est l'un des plus considérables du monde. Je le connais à fond avec tous ses trucs, pour l'avoir beaucoup pratiqué. C'est un gouffre d'où la bonne foi est depuis longtemps bannie. Nulle part on n'a moins de scrupule à vous présenter le faux pour du vrai, en le garantissant de certificats apocryphes, destinés à égarer la confiance naïve des étrangers crédules. Tout objet authentique qui arrive sur ce marché perd son état civil, et il est impossible de se fier à ce qu'on vous dit de son lieu d'origine et de trouvaille. Suivant que des découvertes, qui ont attiré l'attention et eu quelque retentissement, ont mis momentanément telle ou telle provenance à la mode, tout est donné comme en sortant, afin d'en rehausser la

valeur et de pouvoir en demander un meilleur prix. J'ai connu un temps où tout vase un peu fin était invariablement désigné comme découvert dans les fouilles de Santa-Maria di Gapua. Il y a deux ans, la provenance unique et favorite pour les objets de même nature était Yico Equense. Celle des terres-cuites est aujourd'hui Tarente. Ajoutons que depuis quelques années, les objets donnés conmie provenant de la Grèce propre faisant prime dans une très forte proportion par rapport à ceux de lltalie méridionale sur les marchés de Paris et de Londres, les négociants en antiquités d'Athènes ont pris Thabitude de s'arrêter à Naples dans leur route vers l'Occident et d'y compléter leur approvisionnement d'objets qu'ils vendent ensuite comme trouvés à Athènes ou à Corinthe. Je connais Thistoire positive d'un certain nombre d'objets qui figurent avec cette dernière provenance dans les musées publics ou dans les collections de nos premiers amateurs, tandis qu'en fait ils ont été découvert dans la Grande-Grèce et acquis par t(îl ou tel Athénien, que je pourrais nommer, chez M. Barone ou chez M. Scognamiglio.

Au milieu de cette mascarade de prdvenanceà apocryphes, il en est d'autres, au contraire, que

Ton ne songe jamais à articuler, même quand elles sont réelles^ parce que la mode ne les a pas encore recherchées et qu'elles ne donneraient aucune valeur à un objet. Telle est celle de Velia-. Je sais positivement, par les témoignages les plus dignes de foi, que cette localité fournit à Naples chaque année un certain contingent d'objets antiques, et cependant jamais chez les marchands napolitains on ne m'en a montré un seul en me disant qu'il venait de Velia.^ C'est une provenance qui n'est de mise que pour les médailles, point pour les vases et les terres-cuites. Voilà pourquoi jusqu'ici, quelques recherches que j'aie faites à cet égard, je n'ai pu parvenir encore à connaître telle chose qu'un vase peint de la nécropole de Yelia. Il y aurait pourtant un intérêt archéologique de premier ordre à savoir exactement ce que sont ceux qu'on y découvre, s'ils représentent une fabrication locale ou une importation de produits manufacturés en Grèce.

Pour les terres-cuites j'ai été plus heureux. J'ai pu me procurer sur place deux figurine» d'assez fortes proportions, qui, avec les fragments que j'ai étudiés chez M. Ferolla, caractérisent une fabrique particulière et nettement déterminée, dont on pos-

LES RUINES DE VELIA 4a3

sédait quelques autres spécimens dans les musées, EU Louvre par exemple, parmi les terres- cuites de la collection Campana, mais sans savoir sur leur origine autre chose que cette indication vague qu'elles provenaient du midi de l'Italie. La ten^e employée par les coropla^tes grecs de Hyélè- Yelia eftt facilement reconnaissable e&tre toutes 4es autres. Elle est moins fine, moins couple et moins plastique que celle des figurines de Tanagra ou d'Athènes, et en général de la Grèce propre; «lie est aussi moins blanche. La texture en est rude, courte, assez rèche et grossière, se rapprochant de ceUe de la terre à briques, dont elle a la couleur rouge. N'ayant à leur disposition que cette matière imparfaite et peu docile, les modeleurs n'ont pas cherché à atteindre un certain degré de finesse dans rexécution. Cependant leurs œuvres n'ont pas l'aspec^ mou et banal des terrescuites de l'Apulie, qui ne sont en généfal que de médiocres surmoulés de surmoulés des statuettes grecques. Les terres-cuites de Velia sont frandiement helléniques d'accent, ont dû caractère et de Toriginalité. Ceux qui les ont faites avaient leur manière propre et n'étaient pas dénués d'invention. Quand on les connaîtra mieux, d'après

des exemplaires plus nombreux, elles tiendront une place honorable dans la série des terres-cuites grecques, sans cependant pouvoir y prétendre à un rang comparable à celui des médailles de la même ville entre les monuments de Tart monétaire.

Les figurines que j'ai rapportées représenteijit deux catégories différentes, que Ton observe presque partout dans le monde grec parmi les terrescuites et dont Texécution est toujours sensiblement autre. L'une appartient à Timagerie religieuse populaire; c'est une idole, dont la partie postérieure, où se trouve percé le trou d'évent, est plate, informe et sans travail. La face antérieure a été simplement poussée dans un moule, sans être retouchée. Elle représente une Aphrodite nue, debout, au corps d'un modelé gras et libre, et d'un beau caractère, qui s'appuie sur un hermès de Priapê. N'était la nature différente de la terre, on la prendrait facilement pour une des figurines de la même nature qui se trouvent dans la Locride Opontienne au dans certaines des îles méridionales de l'Archipel. L'autre est, au contraire, Une statuette de ronde bosse, achevée sous toutes ses faces et exécutée en partie à l'ébauchoir, après un premier

moulage. Le modelé en est large et sommaire, sans recherche de cette finesse merveilleuse à laquelle savaient atteindre les coroplastes d'Athènes, de Tanagra, de Cyniê d'Éolîe, de Myrina, de Cyrène. Mais ce qui y fait défaut sous ce rapport n'empêche pas la tête d'être charmante et gracieuse, et surtout est racheté par la grande tournure et l'accent sculptural de l'ensemble. Je ne connais pas de statuette de terre-cuite, sauf deux ou trois de Myrina, qui ait plus la physionomie d'une véritable statue que cette figure de femme, entièrement vêtue, sans attributs, d'un caractère indécis, qui rentre dans celles où il serait difficile de chercher autre chose qu'un sujet puisé dans la vie quotidienne et familière; à moins, toutefois, qu'on ne veuille y voir une Muse. A ce point de vue du caractère sculptural elle a vivement frappé deux des msutres les plus éminents de la sculpture contemporaine, mes amis et confrères d'Institut, MM. Guillaume et Chapu. Leur jugement la mettait bien plus haut que celui des collectionneurs, un peu déroutés de trouver dans cette terre-cuite un sentiment qui s'éloigne de celui qu'on est habitué à rencontrer dans les statuettes qu'ils couvrent d'or.

YeKà a été le terme de mon excursion en Lucanie. C'est donc avec elle que je terminerai ce volume. Dans mes projets primitifs, en partant de France, j'espéraîs pouvoir pousser plus loin et achever mon exploration archéologique par la côte, en poussant jusqu'à Policastro et Sapri, de manière à visiter \es emplacements, presque absolument in-^ connus, des villes antiques de Molpa, Palinuros, ' Pyxus ou Buxentum et Scidros. J'ai dû renoncera réaliser cette dernière partie du programme que je m'étais tracé. Mes compagnons étaient obligés de revenir. Malade et pouvant à peine me traîner, je n'étais plus en état de me lancer seul dans une expédition qui devait être plus rude encore que tout ce qu« nous avions traversé. Abandonnant donc pour cette fois tout autre projet, le soir même de notre visite aux ruines de \elia nous rentrions à Rbtino pour y passer la nuit. Le lendemain, après avoir repris le chemin de fer à Eboli, j'étais à Naples avant la fin de la journée.

Page 1